Après le divorce

Part 5

Chapter 53,578 wordsPublic domain

Ce n'est pas non plus à quoi son frère pensait. Cependant il ne s'en expliqua point. Qu'elle aussi s'aveuglât sur ce qui la touchait le plus au monde, la prospérité des Établissements Percheron frères dont, dans les cercles industriels, on savait la solidité très compromise, il ne lui incombait pas de l'éclairer. Hélène aurait pu établir une corrélation entre cette parole et quelques représentations, d'ailleurs demeurées sans effet, que peu auparavant son mari lui avait adressées, en vue de réduire un train devenu trop lourd. Mais accoutumée à n'écouter qu'elle-même, son épaisse insouciance ne s'y arrêta point.

«Ne crois-tu pas, reprit Élisabeth, s'animant plus qu'à l'ordinaire, qu'en refusant de se prévaloir, pour rompre son mariage, des torts de son mari, une femme peut obéir à d'autres mobiles qu'à ceux de l'intérêt?»

Mme Biscaras était présente à l'entretien. De son ton aigu et péremptoire d'institutrice émérite, accentué de l'ironie que son libre esprit appliquait à toutes questions relevant de la conscience religieuse:

«Ah! oui, dit-elle, les principes!...

--Le trouvez-vous mauvais, madame, vous qui êtes inflexible sur les vôtres?

--Les miens, ma chère enfant...»

Sur les lèvres minces et sèches de Mme Biscaras, les vocables affectueux prenaient une expression condescendante et légèrement dédaigneuse.

«Les miens sont fondés sur la raison. Qu'est-ce qui fait le caractère respectable du mariage? C'est la fidélité réciproque aux engagements librement consentis. Le jour où l'une des deux parties y a failli de façon flagrante, l'autre se trouve déliée des siens.

--Pardon, madame, objecta Georges, ceci ne serait-il pas plutôt le principe de l'amour?»

Insoucieux de ce que la forme de sa remarque avait de peu courtois à l'égard de Mme Biscaras, Marcel dit à son frère:

«Autre absurdité, mon cher. L'amour n'a pas plus souci de principes que du maire et du curé.

--Sa raison d'être, si tu préfères. Sans prendre le conjungo tellement au tragique qu'Élisabeth, j'estime quand même qu'il comporte un élément supérieur aux fluctuations sentimentales.

--Seriez-vous antagoniste au divorce? demanda avec quelque aigreur l'épouse du fonctionnaire jacobin.

--Je crois qu'il n'en faut pas abuser.

--Il est un moyen bien simple de l'abolir: supprimons le mariage.

--Allons, Marcel, toujours vos paradoxes!

--Très sérieusement, madame, quand je considère les arrangements sociaux, je n'en vois pas un qui mérite d'être conservé. Je suis, moi, un esprit vraiment libre.

--Être libéral ne signifie point qu'on veuille détruire la société de fond en comble.»

Actuellement professeur d'histoire dans un lycée de Paris, où le caractère de son enseignement commençait à effaroucher les pères de famille et à être commenté par la presse, Marcel sacrifiait encore, non sans ennui, à la tradition bourgeoise de ce dîner dominical. De quoi il se vengeait en ne perdant pas une occasion d'ergoter avec les Biscaras. Du haut de son impertinence tranquille, il riposta:

«Je sais: vous prétendez limiter la destruction au point où cela vous appert expédient. Souvenez-vous, chère madame, de ce qu'approximativement a dit le poète:

_Le_ principe _est une île escarpée et sans bords: On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors._

Ce tournoi de paroles fit bâiller Hélène. Les idées générales n'étaient pas son fait. Georges riait, marquant les coups.

Grave et douce, Élisabeth ramena les discuteurs au point de départ.

«Ce sont, dit-elle, considérations qui m'échappent. Vous envisagez le mariage comme un simple contrat. Pour nous, vous le savez, il est revêtu de la majesté sacramentelle.

--Majesté au nom de laquelle l'épouse trahie doit sacrifier sa dignité en subissant l'outrage...»

Ah! c'est qu'elle ne plaisantait pas, Mme Biscaras, sur la fidélité de son Alcide...

«Les catholiques, madame, font du sacrifice une vertu.»

Cette simple repartie d'Élisabeth ne fut pas relevée par la raisonneuse personne, la fin de la sonate venant couper court au débat.

L'événement cependant tourna au triomphe de Mme Biscaras. Tandis que Jeanne Vuillaume s'accrochait désespérément à son épave conjugale, dans le ménage Lambertier, à force d'être tendue, la corde cassa. Le libertinage d'Edmond avait fini par se fixer en une liaison avec certaine comédienne d'un théâtre de genre, dont les talents s'exerçaient plus brillamment à la ville qu'à la scène. Grisée par sa conquête, elle ne visait à rien moins qu'à se faire épouser. Grave chance à courir, celui qu'on continuait à appeler bien improprement aujourd'hui de ce surnom juvénile «le petit charbonnier», ayant dépassé, et n'ayant pas atteint les âges où l'homme est une proie facile. Mais dût-elle échouer dans son honnête entreprise, toujours aurait-elle avantage à ce que fût rompu le lien légitime qui, au mari le plus dénué de la conscience de ses devoirs, impose pourtant certain minimum d'obligations constituant une apparence de partage. Connaissant bien ses cartes, elle les joua au mieux. Sous le vernis mondain qui s'écaillait facilement, Edmond Lambertier avait conservé un tréfonds d'âme populaire, comme tel enclin à cette cynique grossièreté de l'homme se sentant quitte, parce qu'elle a cessé de lui plaire, de tous égards envers sa femme. Puis aussi, passé l'attrait fugitif exercé par la pureté sur la dépravation, il était retombé dans cette aversion quasi haineuse pour les honnêtes femmes, habituelle aux natures vicieuses, faite d'une honte secrète à leur préférer les compagnies infâmes. Habilement exploité, ce double sentiment le fit passer d'une indifférence relativement polie à des procédés brutalement injurieux qui rendaient intolérable la fiction même de vie commune. En présence d'un scandale devenu public, le docteur Bertereau intervint. Et un jour Élisabeth quitta, pour n'en plus franchir le seuil, l'opulente demeure où elle n'avait que souffert.

A se consulter seulement soi-même, elle se fût contentée de la séparation judiciaire. Mais son oncle lui préconisa les moyens radicaux de régulariser sa situation. Il lui représenta qu'après trois années la loi donnait à son mari la faculté, dont il se prévaudrait certainement, de convertir en divorce cette demi-mesure. Plutôt en finir d'un coup, avec dignité. Condescendant à tenir compte du scrupule religieux, sans peine il lui fit admettre que l'Église, en définitive, ne proscrit pas le divorce: elle l'ignore seulement, ou du moins ne le tient que pour une séparation aux effets purement civils, laissant indélébile le sacrement. Meurtrie comme Élisabeth l'avait été par le mariage, il ne semblait pas que jamais la tentation lui vînt d'en recommencer l'expérience. Dès lors, à reprendre son entière liberté elle ne faisait rien de mal, lui disait le docteur. Au contraire, car son existence se trouverait rétablie sur des bases honorables. Même cela s'imposait-il, pour sauver sa délicatesse du soupçon de ces mobiles sordides que, sans intention de blâme, Mme Percheron un jour lui avait attribués. Cette considération fut celle qui emporta la décision d'Élisabeth.

La procédure ne fut que pour la forme, Edmond Lambertier ne tentant point une défense impossible. Fort aise d'être débarrassé d'une femme qu'en ses moments mauvais--les plus fréquents--il qualifiait d'«emplâtre» et dont, dans les fugitifs réveils de son sens moral, l'existence lui était un reproche vivant, il avait donné pour instructions à son avoué de régler les questions d'intérêt avec la plus grande largeur. Car, mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, Élisabeth se trouva retirer profit de la liquidation. Compensation bien légitime pour la pauvre petite, remarqua l'excellente Mme Bertereau. Et, avec ce sens commun de genre particulier qui caractérisait généralement la vulgarité de ses appréciations, Hélène déclara que cette petite fortune était exactement ce qui convenait à l'insuffisance de sa cousine dans l'art de dépenser de l'argent, si bien que, tout compte fait, l'opération n'avait pas été mauvaise.

Ce n'est point sous cette forme, certes, qu'Élisabeth se formulait la sensation de bien-être moral ressentie lorsqu'elle eut repris possession de sa chambre de jeune fille, à laquelle les vides successifs qui s'étaient produits dans la famille avaient permis d'ajouter deux autres pièces pour son usage personnel. Rentrée sous le toit qui avait abrité son heureuse adolescence, il lui sembla que les cinq années écoulées étaient un mauvais rêve dont elle sortait sans autre dommage que cette courbature du réveil des cauchemars. Son miroir le lui donnait à croire vraiment, tant l'intacte beauté de ses vingt-six ans avait conservé ce caractère virginal auquel elle devait le meilleur de son charme. A peine si, au fond des jolis yeux clairs, quelque chose de plus grave, de plus intense, une légère mélancolie très douce et qui avait sa grâce, mettait la marque des douloureuses épreuves traversées, mais sans qu'en fût altérée sa fraîcheur de jeunesse. Et reprenant sa vie au point où elle l'avait laissée, pas un instant ne songea-t-elle que peut-être était-ce seulement une halte sur la route. Lorsque, tous les arrangements conclus, aussi définitifs en apparence que le peuvent être les choses d'ici-bas, un peu d'émotion dans sa grosse voix rude, le grand chirurgien lui dit:

«Eh bien! fillette, te voilà donc revenue avec les vieux!»

C'est très sincèrement qu'elle lui répondit:

«Et pour ne plus jamais vous quitter, mon oncle.»

Il hocha la tête, mais jugea que c'était trop tôt pour exprimer son incrédulité.

II

Dans son milieu professionnel aux compétitions si violemment jalouses, le docteur Bertereau avait ses détracteurs. Obligés de rendre hommage à l'habileté du praticien, ils contestaient la valeur du savant, la déclarant faite surtout du sentiment qu'il nourrissait de son infaillibilité. L'assurance en effet est une force. Elle s'impose par intimidation, et ainsi se fondent les autorités sinon absolument usurpées, du moins excessives. Dans cet esprit puissant, mais massif, tout d'une pièce, dédaigneux du doute, de l'hésitation même, qu'il tenait pour faiblesse, les idées s'enracinaient profondément, prenant intransigeance de dogme. Jamais oppositions les plus véhémentes--on sait combien sont âpres ces polémiques thérapeutiques--n'avaient si peu que ce fût ébranlé ses doctrines. Non moins imperturbable était-il dans le domaine de la psychologie, qu'à l'égal de la plupart des hommes de science il prétendait réduire en formules d'après la méthode expérimentale. Au regard de ses affaires intimes, la certitude théorique était chez lui d'autant plus absolue que parmi les siens il ignorait la contradiction. Marcel lui-même, l'éternel disputeur, réfractaire à toutes idées qui ne lui fussent pas exclusivement personnelles, bridait, en présence de son père, le goût de sophisme dont était empoisonné cet esprit d'essence raffinée et de haute culture. Et ainsi le grand homme allait-il toujours droit devant lui avec la rigidité d'une trajectoire de projectile.

Fort de cette imperturbabilité scientifique, c'est avec chagrin, mais sans trouble, qu'il avait considéré le double naufrage conjugal dont était assombri son foyer. Il admettait que le mariage est une loterie. Mais si on a tiré le mauvais numéro, à tout mal son remède. Pour celui-là, c'est le divorce, opération chirurgicale plutôt, d'effet radical et parfaitement efficace lorsqu'il s'accompagne d'une seconde union, corollaire indispensable, pensait le docteur, tant au regard du bonheur de l'individu que de l'intérêt de la société. Car d'autre part, en vertu du calcul des probabilités, une nouvelle expérience présente toutes chances d'être heureuse. Aussi lui était-ce un sujet d'irritation que la résistance de sa fille à reprendre une liberté dont elle avait encore longuement le temps de faire usage pour se reconstruire un foyer. Et il regardait comme une observation curieuse qu'Élisabeth, avec ce qu'il appelait son préjugé confessionnel de l'indissolubilité du mariage, se fût plus aisément affranchie. Tout antiscientifique que soit le facteur appelé amour, il reconnaissait cependant la nécessité d'en tenir compte dans une foule de problèmes humains. Mais encore devait-on le réduire à sa valeur exacte, et c'est Jeanne qui, en le majorant, faussait son équation. Voilà pourquoi, de ce côté, les choses allaient au rebours de la logique. Sa nièce, au contraire, avait fait la moitié du chemin. Et encore qu'ici se mît en travers un obstacle d'autre nature, il espérait bien la conduire au but.

C'est de quoi, quelque quinze mois après le divorce, il s'ouvrit à sa femme dans une de leurs quotidiennes conversations intimes à l'heure du coucher.

«N'avais-tu pas pensé autrefois que ton neveu se sentait du goût pour Élisabeth?»

L'expression interloquée qu'affectaient habituellement les bons gros yeux bleus de Mme Bertereau s'accentua.

«Je l'ai pensé, oui... un moment, voilà longtemps. Puis elle s'est mariée...

--Mais il est resté garçon, et elle est devenue... disons veuve.

--Et tu croirais, toi, qu'après six ans... même sept?

--Je ne dis pas qu'il ait attendu, tel Jacob chez Laban, une issue qui d'ailleurs n'était point à prévoir. Néanmoins, je sais son cœur libre de toute attache. Il a l'âge propice pour le mariage. Élisabeth est toujours aussi jolie. Le sentiment qu'il semblait lui porter est de ceux que, dans un caractère sérieux, le temps n'efface point, au contraire. Bref, je me demande si ce que les circonstances ont empêché alors ne pourrait se faire aujourd'hui.»

Lorsque le docteur se posait une question, c'était d'un ton qui semblait la déclarer déjà résolue.

«Mais, Frédéric, c'est toi qui, à l'époque, avais jugé ce mariage impossible...

--La situation se trouve profondément modifiée. En sus du ruban rouge, la campagne de Madagascar a valu à Maurice son inscription en tête du tableau, qui fera de lui un des plus jeunes officiers supérieurs de l'armée. Le grade de chef de bataillon est celui où la carrière militaire se dessine, et la sienne désormais s'annonce assez brillante pour lui tenir lieu de fortune. Élisabeth, de son côté, possède à présent vingt-cinq mille livres de rente. Les motifs de sagesse qui les éloignaient l'un de l'autre n'existent donc plus. Or, c'étaient les seuls obstacles. Sans être parents, ils ont joui, pour se connaître, des facilités de la vie de famille. Ils s'estiment, ils sympathisent. Leurs mentalités s'accordent... de petits réactionnaires au fond, tous les deux, elle parce que catholique, lui en tant que soldat. Que faut-il donc de plus pour faire un beau ménage? L'inclination?... D'un côté au moins elle n'est pas douteuse.

--Crois-tu? Maurice pourtant ne fréquente plus ici autant qu'autrefois.»

Le capitaine maintenant était attaché à l'état-major de la place de Paris.

Le docteur tenait à son diagnostic, ayant des raisons de le croire impeccable.

«Peut-être, insista-t-il, parce que, hésitant à se déclarer, il ne veut pas la compromettre, ou risquer la paix de son propre cœur dans un commerce trop intime. C'est un garçon profondément honnête et très énergique.

--Mais pourquoi ne se déclarerait-il point?»

La bonne Mme Bertereau trouvait cela bien compliqué.

«Pour une raison toute à son honneur. N'ayant pas recherché Élisabeth alors qu'elle était pauvre... encore que ce fût uniquement parce qu'il ne se trouvait pas assez riche lui-même... ou peut-être parce que Lambertier est venu lui couper l'herbe sous le pied... il s'en défendrait aujourd'hui, crainte de paraître en vouloir à une fortune fort rondelette en somme.

--Cela se pourrait bien.»

Personne n'acceptait aussi volontiers que Mme Bertereau les hypothèses les plus inattendues pour son esprit peu imaginatif.

«Il est encore capable, reprit le docteur, de se forger des scrupules quant à la provenance de cet argent. Non qu'elle ne soit parfaitement honorable... Mais il aurait quelque répugnance peut-être à le devoir au premier mari.

--Maurice en effet est un caractère profondément délicat.

--Presque à l'excès, dirait-on, s'il pouvait y avoir excès en la matière. De ces excès-là, pourtant, avec un peu d'aide, on arrive à triompher, lorsque le cœur y trouve son compte. Ne serait-ce donc pas œuvre pie... dans l'éventualité, cela s'entend, où notre nièce l'aurait pour agréable, de faire malgré lui le bonheur de notre neveu?»

Moins en admiration devant son grand homme, Mme Bertereau eût été en droit de sourire, car il n'avait vraiment pas eu la main jusqu'alors très heureuse pour le bonheur des siens. Mais cette pensée irrévérencieuse ne lui vint même pas.

«Je sonderai Maurice, reprit son mari.»

Pensif, il ajouta:

«Mon pauvre frère aurait été heureux que sa fille entrât dans l'armée.»

Cette réflexion peut-être lui était inspirée par le reproche inconscient d'avoir fourvoyé sa nièce dans l'argent.

«Ce cher Charles! soupira en écho Mme Bertereau... Sans doute, il commanderait un corps d'armée aujourd'hui.

--Et il aurait Maurice comme officier d'ordonnance... Tu le vois, Amélie, c'est indiqué.»

Le grand chirurgien était réputé pour la précision de son coup de sonde. Il n'y faillit pas en l'occurrence. Pris à l'improviste, le capitaine rougit sous son hâle. Brusquerie toutefois qui n'était point pour déplaire à la franchise empreinte sur sa physionomie ouverte. De taille assez petite, mais les épaules larges, souple, leste, vigoureux, très militaire et, quoique bon cavalier et excellent officier d'état-major, se piquant d'être très fantassin, avec pour ambition immédiate le commandement d'un bataillon de chasseurs alpins, dont il portait la classique barbiche, Maurice Briffault était un de ces types essentiellement virils, généralement sympathiques dès l'abord pour la droiture, la loyauté, la générosité devinées de leur caractère. Les réponses, aussi nettes que les questions, furent bien celles qu'attendait son oncle. Mais quand il fut amené à émettre les objections que celui-ci avait prévues, une hésitation se fit jour dans ses paroles, trahissant le point faible. Le docteur s'en crut partie gagnée. A ses arguments fort serrés, Maurice n'opposa qu'une molle résistance.

«Allons, mon cher garçon, conclut son oncle, tu ne vas pas t'entêter dans cette façon de donquichottisme. Qu'une première fois tu aies manqué le coche, cela a été pour la pauvre petite un grand malheur. Du moins ton abstention était-elle motivée par des considérations de prudence avec lesquelles force est bien de compter aujourd'hui. C'était pour elle plus que pour toi... Qui te connaît ne saurait suspecter ton désintéressement. Pour les enfants à venir, aussi, que trop souvent les amoureux ont le tort d'oublier. Mais à présent, par simple dilettantisme de délicatesse, passer de nouveau à côté du bonheur, ce serait une absurdité... une absurdité que je n'hésiterais pas à qualifier de coupable.

--Je vous ferai remarquer, mon oncle, que vous escomptez libéralement les sentiments de Mme Élisabeth. Je n'ai nulle raison de croire qu'elle me ferait l'honneur d'agréer ma recherche.

--Attends-tu qu'elle se jette à ta tête? Elle surtout, tellement réservée, ce n'est pas en demeurant figé auprès d'elle qu'on peut deviner ce que lui dit son cœur. Un peu froide aussi... j'entends au point de vue de l'amour. A toi de l'échauffer, sacrebleu! Es-tu donc si timide, monsieur le sabreur... ou si orgueilleux?... Voyons, Maurice, sois franc: qu'est-ce qui t'arrête?

--Vous tenez à le savoir?... C'est Lambertier.

--Jaloux d'un premier mari? Tu es plus épris que tu ne crois. Mais c'est bouder contre soi-même... On en revient.

--Ce premier mari n'est pas mort.

Les gros sourcils broussailleux du docteur se froncèrent.

«Belle thèse passionnelle, mais mauvais sentiment, mon garçon, sentiment égoïste, indigne d'une âme généreuse. Alors, une femme, au début de sa vie, a eu le malheur de tomber sur un drôle... Elle a souffert cruellement. Et lorsque, dans la fleur de sa jeunesse, elle s'est libérée de cette union détestable, elle doit fermer son cœur à un amour honnête, cela parce que la vanité masculine ne veut pas courir le risque... très problématique, d'ailleurs, dans l'espèce, vu la différence des milieux... de frôler quelque jour celui à qui, pour ses péchés, elle a appartenu?»

Vivement le capitaine répliqua:

«Vous ne m'entendez point, mon oncle. Le sentiment que vous me prêtez, il est humain... ou plutôt il est masculin, comme vous le dites fort justement, et je ne prétends pas en être exempt plus qu'un autre. Mais il est de ceux dont l'amour triomphe aisément, lorsqu'on sait surtout qu'une femme vous apporte son cœur intact. Non, l'obstacle se trouve ailleurs... pas dans le fait du mari, mais dans le fait du divorce.

--Des mots! se récria le docteur, le sang lui montant au visage... une jonglerie de mots... Toi, Maurice, esclave d'un préjugé!...

--Ce n'est pas un préjugé. Je ne blâme personne. Votre nièce eût été plutôt sujette à blâmer au contraire de sacrifier sa dignité en demeurant dans ce mariage indigne. J'éprouve autant de respect pour son caractère que sa personne m'inspire d'attrait... Mais telle quelle, mon oncle, l'Église ne la tient pas pour veuve.»

La fermeté d'accent avec laquelle était battu en brèche son édifice irrita cet absolutisme rarement contrecarré. Et, très ironiquement:

«Pardonne-moi, mon cher, je ne te savais pas aussi bon catholique.

--Bon catholique parce que je veux être marié devant Dieu comme devant les hommes?... C'est insuffisant.

--Alors, c'est devant la disqualification mondaine du mariage civil que tu recules? Dans l'armée, en effet, cela pourrait t'attirer des désagréments.

--Mon oncle!...»

Le docteur Bertereau avait l'irritabilité prompte des sanguins, mais aussi la spontanéité de leurs retours. Posant d'un geste affectueux sa large main sur l'épaule de son neveu qui, brusquement, s'était levé, il le fit se rasseoir.

«Allons, j'ai tort. Mais c'est qu'aussi, ce scrupule tellement inattendu...

--Pourquoi inattendu? Bon catholique, non assurément, je ne le suis point, n'étant point pratiquant. Et pour ce qui est du dogme, je crains de présenter bien des lacunes. Mais incroyant pas davantage: seulement mal croyant... imparfaitement croyant, pour mieux dire. Tant il y a que j'ai reçu le baptême catholique, que j'ai fait ma première communion... laquelle, je l'avoue, n'a pas été suivie de beaucoup d'autres. Mon père et ma mère ont été mariés chrétiennement et mes grands-parents avant eux, et avant eux, toujours, tous mes obscurs ancêtres...

--Moi aussi, sac à papier! interrompit son oncle, et mes enfants pareillement. A tort ou à raison, pour eux comme pour moi, j'ai cru devoir ne pas rompre en visière à l'usage... A tort peut-être, car ainsi ai-je encouru dans une certaine mesure le soupçon qu'il m'est échappé tout à l'heure de faire peser sur toi...

--Eh! mon oncle, qui songe à vous attribuer rien de pareil?

--Moi, j'y songe. Il n'est pas nécessaire d'aller à confesse pour faire parfois son examen de conscience. Enfin, c'est ainsi. Mais la considération mesquine qui m'a guidé en cela n'aurait pas pesé un fétu, si elle s'était trouvée en balance avec le bonheur de mes enfants ou le mien, avec la moralité, la dignité de nos vies.»

Plus le docteur s'échauffait à l'attaque, plus Maurice s'affermissait dans sa défense, étonné de se trouver si exact à la parade sur des questions qui ne traversaient que bien fugitivement ses horizons intellectuels.