Après le divorce

Part 4

Chapter 43,690 wordsPublic domain

Vivant en un milieu de propos assez libres, quoique de mœurs très familiales, Élisabeth n'était pas d'une innocence absolue de pensionnaire. Elle n'ignorait point qu'il y a de par le monde, le monde surtout de loisir et de plaisir, des jeunes hommes de vie déréglée--encore que le mot ne présentât pas à son esprit d'image précise--et aussi des époux qui ne sont pas pour leur femme ce que commande la loi divine et humaine. Mais c'étaient choses qui au lieu d'éveiller sa curiosité la repoussaient. La parfaite pureté de son imagination la retenait de chercher à approfondir ce qui lui était appris à la volée par des bribes de conversation auxquelles elle ne prenait point part et ne prêtait qu'une oreille distraite. Cela, c'était l'affaire de son oncle. Et dès qu'il lui eut affirmé que tout était bien, elle n'avait plus à s'en préoccuper.

Tout d'ailleurs, autour d'Élisabeth, conspirait pour peser sur sa détermination. Bien plus, on la considérait comme acquise. On était très en dehors dans cette famille, expansif, voire un peu bruyant en ses manifestations. Après un léger passage de regret que ses filles n'eussent point eu les attraits nécessaires pour décrocher pareille timbale, la bonne Mme Bertereau avait souhaité joie et bonheur à sa nièce du meilleur de son cœur. Jeanne pareillement, tout heureuse dans l'alanguissement de sa maternité prochaine. Et de quoi eût-elle été jalouse, elle qui n'eût pas troqué son beau Gaston contre tous les trésors de Golconde? Marcel, en l'occurrence, garda par devers lui l'expression de cette ironie corrosive dont il empoisonnait toutes choses; quoique de complexion médiocrement tendre, il se sentait désarmé devant la douce et jolie créature que tous aimaient. Le capitaine Maurice lui-même la félicita avec toutes les apparences d'une parfaite sincérité. A la vérité remarqua-t-on que désormais il vint moins souvent avenue de Messine. Mais cela s'expliquait fort naturellement: il n'y a plus de place pour les célibataires dans une maison où se chante l'alleluia de fiançailles. Quant à Georges, qui était pour sa cousine le frère le plus affectueux, il se réjouissait avec éclat et des «Je l'avais bien dit» qui exaspéraient sa sœur Hélène. Celle-ci seule jetait dans ce concert de bénédictions une note acide.

«Comme si cette pauvre Élisabeth était la femme qui convient à ce fêtard!... Elle si pot-au-feu, si simplette... Elle ne saura même pas comment s'y prendre pour dépenser son argent. Cela ne peut pas bien tourner. Jolie certainement, Élisabeth... Mais ce n'est pas tout, ce n'est même rien pour un noceur fieffé qui en a vu bien d'autres. Il n'en fera qu'une bouchée, et après?... Ce n'est pas sérieux, ce mariage-là. Je ne comprends vraiment point que papa encourage pareille folie.»

Mais elle n'aurait eu garde d'adresser cette remarque au docteur, lequel, avec ses côtés débonnaires, était un chef de famille des plus intransigeants sur le respect dû à son infaillibilité. Les «renseignements», pris hâtivement et superficiellement,--ces renseignements pour mariage qui ne sauraient être véridiques et dont tout au plus peut-on espérer qu'ils demeureront neutres, n'affirmant pas plus dans le sens du bien que dans celui du mal,--n'avaient rien révélé qui fût de nature à disqualifier le prétendant. Ses aventures bruyantes, ses fantaisies coûteuses, quelques culottes formidables, péchés de la vie de garçon trop riche qui s'amenderait dans un mariage d'amour. Autrement passait-il pour honorable dans ses affaires de jeu et d'écurie, et nul scandale n'avait marqué son libertinage, confiné dans les milieux de haute noce.

Qu'exiger de plus? Le «petit charbonnier» pouvait-il apporter à sa femme un passé de bon jeune homme? Le docteur Bertereau n'était rigoriste que pour lui-même--sans mérite au surplus, disait-il, la sagesse de conduite étant la première obligation du travailleur--et son optimisme l'inclinait toujours aux jugements favorables. Celui-ci étant signifié à sa nièce, ce n'est pas elle qui l'aurait pu révoquer en doute. Les notes discordantes jetées par la pénétration née de l'envie dans le concert de félicitations et de bénédictions dont elle était l'objet ne parvenant point aux oreilles de la partie intéressée, Élisabeth en vint à croire qu'un refus équivaudrait à un symptôme de dérangement d'esprit.

C'est ainsi que, quelques jours après ce coup de foudre éclatant dans la sérénité de son ciel, elle autorisa Edmond Lambertier à lui mettre au doigt l'anneau des accordailles, et la splendeur déjà de ce saphir princier accolé d'un diamant royal était un avant-goût de l'opulence qui allait être sienne. Pendant la période de cour, aussi brève que le permettaient les nécessités légales, celles surtout de la préparation du trousseau et de la corbeille, menée bon train en payant triples guides, Élisabeth fut roulée dans un tourbillon ne lui laissant pas un instant de tête-à-tête avec son cœur. Étourdie plutôt que captivée, cependant était-elle grisée aussi un peu par cette musique d'amour qui porte en soi son ivresse, extérieure à la personne qui la chante. Le viveur repenti se montrait fiancé pressé plus encore qu'empressé; mais ce sentiment-là n'est-il pas un hommage dont l'ardeur touche la femme sommeillant dans la vierge?

Si Élisabeth avait eu du temps pour se reconnaître, elle eût préféré toutefois que fût mieux enveloppé de tendresse ce désir manifesté trop brutalement peut-être. Les façons d'être aussi de son futur lui semblaient bien légères pour une circonstance aussi solennelle, avec quelque chose de cavalier où elle ne sentait rien de l'émotion qui, lui disait son instinct de ces subtiles et douces choses, est l'accent de leur sincérité, la marque de leur profondeur. Mais où eût-elle pris le loisir d'en raisonner? Et, au demeurant, n'avait-elle pas ouï soutenir que la raison doit pour un temps céder le pas à l'amour? Or, on l'aimait, cela ne pouvait faire doute. Elle aimait aussi, ne l'avait-elle pas déclaré implicitement le jour où sa main était tombée dans celle qui s'offrait pour la vie et pour l'éternité? Les événements marchaient, marchaient, l'entraînant dans la rapidité et le vague du rêve, par un chemin fleuri, parfumé, rayonnant, jusqu'au pied du maître-autel de Saint-Augustin où, pour la troisième fois, le docteur Bertereau conduisit une épousée, jolie à miracle, celle-ci, qui en toute l'honnêteté et la ferveur de son doux petit cœur tendre jura devant Dieu et devant les hommes foi et amour à Edmond Lambertier.

Ce fut le grand mariage de la saison pour ce tout Paris bigarré de l'argent et de la politique. Lorsque, comme quelques mois auparavant, un jeune couple eut quitté les salons en désordre de l'avenue de Messine, où dans une atmosphère de fête se flétrissaient les blanches fleurs nuptiales, le vieux ménage cette fois demeura seul. Comme, pour conjurer la tristesse qui les prenait un peu, M. et Mme Bertereau commentaient ensemble les menus incidents de la journée, ils vinrent à parler de l'absence de leur neveu Maurice. Encore que le capitaine se fût excusé de paraître à la cérémonie sur l'imminence d'un voyage d'état-major dans les Vosges, dont la préparation l'accablait de travail,--et à la vérité l'École de guerre se mettait en route le lendemain,--ils se demandèrent si ce n'était pas là un prétexte. Ils ne surent que se répondre. Mais après tout cela n'importait guère. Tout énergie et vaillance, appartenant corps et âme au métier qu'il aimait passionnément, il saurait se consoler de son regret, si regret était. Et quant à la jolie fleur fragile, objet de leur sollicitude, jamais, on en était bien certain, elle n'avait ressenti pour lui rien de plus qu'une amicale sympathie.

_DEUXIÈME PARTIE_

I

Cinq ans plus tard, sur l'impassible registre de l'état civil de la mairie du huitième arrondissement, en marge de l'acte de mariage de M. et Mme Edmond Lambertier était inscrit leur divorce.

Ce naufrage du bonheur qu'il s'était réjoui de donner à sa nièce fut pour l'optimisme du docteur Bertereau une cruelle déconvenue. C'est qu'il avait ignoré--ne l'ayant pas assez cherché peut-être--le véritable mobile de la recherche dont il s'émerveillait. Loin que le jeune viveur eût cédé à un entraînement auquel n'était pas accessible sa nature positive et passablement grossière, c'est d'un esprit très réfléchi au contraire que, sans mettre de visage sur cette détermination, il avait résolu de prendre femme. Menacé par sa mère d'un conseil judiciaire que justifiaient amplement ses extravagances, souhaitant d'autre part complaire à un oncle de qui il attendait une grosse succession--le tiers des parts du charbonnage--et qui voulait des petits-neveux, en enrayant temporairement sa vie de désordres il pacifiait les siens, et à chaque jour sa peine. N'ayant point à se préoccuper de la dot, il tenait seulement à la beauté. Plus encore que pour son agrément, c'était par vanité, par habitude de se payer ce qui se fait de mieux en tous genres. Donc, il s'était mis à regarder les jeunes filles, variété féminine jusqu'alors totalement dédaignée par lui. Le destin aussitôt avait mis celle-ci sur sa route. Élisabeth était assez jolie pour lui plaire. Mais davantage est-ce le charme de la pureté, en elle si profond et si vif, qui avait fixé son choix, non moins rapide que ses fantaisies libertines. Impulsif, en effet, volontaire extrêmement, chez lui il n'y avait guère de place entre un désir et sa satisfaction.

Jusqu'à quel point Mme Lambertier avait-elle démêlé les mobiles secrets de son fils? Cette grande femme sèche, belle encore sous ses bandeaux d'un noir excessif, était un de ces esprits froids et ténébreux dont nul ne saurait discerner où la sincérité finit et où commence le calcul. Qu'elle s'aveuglât sciemment sur la réalité de cette conversion tellement subite, ou que, de bonne foi, elle escomptât l'amendement par l'amour, cela, au surplus, lui était de peu. La veuve du grand charbonnier tenait l'argent pour baume à toutes plaies. N'ayant point eu à se louer de son époux, grand coureur de filles, l'opulence qu'elle en recevait lui avait été une large compensation. Pareillement, à son sens, en irait-il pour sa bru, le cas échéant. Si donc elle soupçonnait une équivoque, elle ne s'était point fait scrupule de la couvrir. Elle estimait que cela tournerait au mieux pour le bien de tous.

Prise dans le filet d'or ainsi tissé de toutes parts autour d'elle, Élisabeth n'avait pas tardé à reconnaître combien l'instinct de la sensibilité avertit mieux l'ignorance que cette sagesse vulgaire qui prétend gouverner la vie selon des données exclusivement positives. Ce fut une lune de miel brève et sans joie. D'un côté, échauffement brutal, que le mari ne prenait pas la peine d'envelopper de ces soins délicats auxquels tant bien que mal s'était efforcé le fiancé. Chez elle, étonnement confinant au malaise de trouver cette entrée dans la vie conjugale si peu semblable à ce qu'en dit aux jeunes filles leur imagination, à ce que leur en ont laissé deviner les nouvelles mariées de leur entourage, et dont les plus chastes ressentent une curiosité. Dénués de cette ardeur tendre dont, vidée même la coupe de l'amour, demeure le parfum, qui jamais entièrement ne s'évapore, au lieu que dans les débuts du mariage la féminité s'épanouisse, ils provoquent le repliement sur soi-même d'une pureté froissée. Et de ce déboire qui glace et paralyse l'éclosion de l'épouse, jamais une union ne revient.

Puis bientôt, l'assouvissement venu de plaisirs pour lui fort pâles dès qu'en fut évanoui l'attrait de la nouveauté, Edmond Lambertier ne s'occupa plus guère de sa femme. En outre du luxe dont elle jouissait par le jeu naturel des choses, il se montrait avec elle très libéral et en parfaite sincérité, pensant ainsi être quitte de toutes obligations. Si médiocre observateur qu'il fût, et d'ailleurs ne se mettant point en peine de personne hors lui-même, il finit bien par s'apercevoir qu'elle eût souhaité plus ou mieux. Cela lui parut infiniment déraisonnable. S'imaginait-elle donc que, toute la vie, il allait filer le parfait amour à ses pieds? C'est en ces termes qu'un jour il avait répondu à une bien légère plainte. C'était la première, ce fut la dernière. La douce Élisabeth avait sa fierté. Et aussi était-elle assez intelligente pour voir qu'ils ne parlaient pas la même langue. Dès lors l'abîme se trouvait ouvert entre eux.

Ce n'était pas la seule pierre d'achoppement du ménage.

Pendant le peu de temps qu'Edmond Lambertier avait vécu dans quelque intimité avec sa femme, il avait voulu l'initier aux perversités dont, à l'égal de bien des hommes plus raffinés que lui, il s'imaginait que la connaissance est pour toutes jeunes filles la plus belle conquête du mariage. Il pensait lui être agréable, et il trouvait son amusement aussi à corrompre cette jolie petite âme, à en ternir au moins le cristal, à bronzer ce front pur qui, chez la femme, conservait les rougeurs de la vierge. Jeu grossier et d'une naïve imprudence, qu'un mari souvent voit tourner à son détriment. Ici rien de pareil n'était à redouter. Non seulement l'honnêteté d'Élisabeth se trouvait à l'épreuve du péril, mais encore son indélébile pureté demeurait réfractaire à ces influences pernicieuses. Elle avait de l'éloignement pour les spectacles risqués, pour les lectures malsaines; la promiscuité dans certains lieux publics avec la mauvaise compagnie l'effarouchait; les propos cyniques, les histoires scabreuses lui causaient du malaise et du déplaisir. Sa résistance passive, plutôt que voulue, à s'assimiler la dépravation ambiante, fut taxée par lui de bégueulerie, voire de sottise, et cela le rebuta.

Pas davantage la nature sérieuse et recueillie d'Élisabeth n'était-elle propre à l'existence agitée, vide, bruyante comme un grelot, des jeunes femmes de son entourage, ayant pour unique objet l'étalage des vanités les plus basses, la poursuite des plus vulgaires plaisirs. Afin de plaire à son mari, elle s'était efforcée d'en suivre le train. Mais vainement avait-elle fait le sacrifice de ses répugnances: elle s'y essoufflait sans réussir qu'à l'impatienter par son inaptitude à vivre ce qu'il appelait la grande vie. Décidément, elle n'était bonne qu'à demeurer au logis, et il en reprit plus promptement et plus complètement sa liberté de jouisseur, sans aucun frein de travail ni de devoirs.

Un événement, d'ailleurs, était survenu qui, en fournissant à Edmond Lambertier un prétexte pour négliger sa femme, apportait à Élisabeth beaucoup de bonheur. Outre que cette grossesse l'autorisait à se retirer du tourbillon mondain où elle se noyait, le sentiment maternel qu'en germe elle possédait, très vif, éveillé à présent dans ses entrailles, mettait en elle une détente infiniment douce. Ces quelques mois furent les seuls heureux que connut Mme Edmond Lambertier. Ils prirent fin par suite de l'entêtement de son mari à la faire monter sur un drag attelé de quatre chevaux dressés insuffisamment. Naturellement peu hardie, rendue nerveuse par son état, Élisabeth avait grand'peur et ne sut pas le cacher. Son peu de goût pour les sports avait maintes fois irrité ce gaillard taillé en force, de qui c'était l'absorbante passion, et il n'avait pas la politesse de se taire du dédain ressenti pour la pusillanimité physique de la frêle et douce créature. Pas méchant ni même absolument despote, il était sujet à de ces caprices impérieux en raison même de leur frivolité, contre lesquels, tant par faiblesse de caractère que parce qu'elle y voyait son devoir, Élisabeth ne savait pas se défendre. Ainsi en arriva-t-il ce jour-là. Tant habile que «le petit charbonnier» fût à conduire, l'accident ne put être évité, sans conséquence grave pour personne, sinon pour le petit être obscur tué avant d'avoir vécu. Des souffrances de sa femme, comme de l'anéantissement de son héritier, Lambertier ne fut pas sans ressentir quelque émotion, qui prit la forme de la contrariété. Si peu qu'en cette occasion il dût s'occuper d'elle, cela lui était un dérangement. Ne s'en trouva-t-il pas empêché d'assister au Critérium d'Ostende, où sa pouliche Belle Lurette était grande favorite et qui ne fut même pas placée?... Les malheurs toujours vont par deux. Et la mauvaise humeur combinée du père, du mari, du sportsman s'épancha dans ce reproche qui fut sa façon d'excuse:

«La chute n'était rien, mais quand on ne sait pas se recevoir...»

Élisabeth aurait pu arguer à sa décharge n'avoir point été instruite en cet art indispensable aux gens de cheval et dont au surplus il n'est guère demandé de faire montre à une femme dans sa position. Mais elle n'était pas combative. Et, toute au regret amer de l'espoir caressé si chèrement, de peu lui était cette sécheresse du mari pour qui déjà elle ne nourrissait plus d'autre sentiment que la gratitude de l'avoir rendue mère. Qu'importait donc, puisque ce lien se trouvait brisé désormais? Car longtemps la jeune femme se ressentit de son accident, tenue à des ménagements qui davantage encore la confinèrent dans sa solitude dorée. Edmond Lambertier complètement retourné à ses habitudes de garçon, ce fut la fin du peu qui restait entre eux de vie commune.

Quelque temps encore pourtant crut-il devoir conserver certaines apparences permettant à Élisabeth de pouvoir ignorer la réalité de l'outrage. Dans les romans, c'est tout d'un coup, par quelque révélation brutale, que se découvre la trahison, et avec même éclat dramatique que l'épouse offensée s'arrête aux résolutions violentes. La vie, souvent, va de toute autre manière. C'est peu à peu qu'Élisabeth avait pris conscience de la situation.

Elle en avait souffert dans sa sensibilité, mais ne pouvait souffrir dans l'amour que son mari n'avait pas su faire naître. Meurtrissure plutôt que blessure, endolorissement d'une âme délicate, effeuillement d'une illusion douce, flétrissement d'une fleur froissée par des doigts méchants au moment d'éclore. Mais ce cœur était sans colère et sans haine. Certaine passivité aussi de sa nature la rendait un peu fataliste. Encore qu'elle ne fût point curieuse des vilenies de la vie, dans le milieu relâché où l'avait jeté son destin, ses yeux s'étaient ouverts à des réalités instructives. Ayant connaissance de tant de ménages dérangés, qui souvent même en faisaient fanfaronnade comme d'une élégance, Élisabeth pensait devoir supporter patiemment une épreuve plus commune sans doute que son ignorance ne l'avait imaginé. Sa belle-mère s'employait à l'entretenir dans cette illusion. Mme Lambertier escomptait quelque rapprochement fugitif, certaine que, le cas échéant, la mère enseignerait le pardon à l'épouse. Et ainsi se trouverait définitivement écartée l'éventualité d'un divorce, qui exposerait de nouveau au péril de quelque union sans honorabilité ce fils dont, depuis l'âge d'homme, avaient été son constant effroi les foucades, les bravades, le penchant pour les basses compagnies. Et puis, autant que sa froideur était susceptible d'affection, elle en portait à la douce et droite créature des chagrins de qui elle se sentait bien un peu comptable. Elle la lui témoignait par d'excellents procédés, et de la confiance ainsi conquise elle usait pour agir sur l'esprit de sa belle-fille dans un sens concordant avec les sentiments chrétiens qui inclinaient Élisabeth à la résignation.

Retirée et discrète comme elle était, avec tous autres la jeune femme se taisait de ses chagrins intimes. Ils étaient soupçonnés: ce sont choses sur lesquelles ne saurait guère être mise en défaut la perspicacité du monde. Lorsqu'il avait loisir d'y songer, le docteur Bertereau parfois fronçait ses gros sourcils. En outre de l'affection qu'il portait à sa nièce, il se sentait atteint dans son infaillibilité, et cela l'irritait.

Ce n'était pas l'unique souci qui lui échût en matière familiale, son plus jeune gendre étant loin de lui donner satisfaction. Dans sa naïveté de femme très éprise en même temps que passablement bornée, Jeanne Vuillaume avait été la dernière à incriminer les rencontres au cercle, les dîners avec des hommes politiques, et, de Beauvais, les si fréquents appels du ministre, donnant à croire que le paisible département de l'Oise était le plus malaisément administrable de France. On s'en préoccupait fort avenue de Messine. Certain dimanche soir, le docteur et Mme Bertereau, ainsi que les autres convives du dîner intime, écoutant une sonate de Mozart, exécutée par un élève du grand chirurgien, presque aussi habile à manier l'archet que le scalpel, et que, de fort triste mine, Mme Vuillaume accompagnait au piano, dans le second salon, où se tenait un petit groupe, Hélène Percheron commentait le cas de sa sœur fort crûment, à son habitude. Elle en vint à se récrier:

«Cette pauvre Jeanne est vraiment trop sotte... Elle se met des écailles sur les yeux, plutôt que de les ouvrir...

--Dans l'intérêt de sa paix, peut-être est-ce le parti le plus sage, remarqua Mme Edmond Lambertier.

--Pourquoi? Avec des griefs plein les mains, si seulement elle voulait se donner la peine de se baisser pour les ramasser, elle serait certaine de garder sa petite fille.

--Ah! fit Élisabeth, c'est au divorce que tu penses?

--Sans doute. Quel intérêt a-t-elle à demeurer avec son mari? Papa le tient du directeur du personnel à l'intérieur: la carrière de Gaston est très compromise, sinon perdue. Déjà il n'était guère sérieux ni travailleur. Avec cette vie de bâton de chaise, il ne fait plus rien. Continuellement il s'absente de son poste. Au prochain mouvement, au lieu de décrocher sa seconde classe, il sera expédié en disgrâce dans un petit département du Midi. Et, comme on est sur l'œil à cause des criailleries des journaux de l'opposition pour ces scandales récents parmi des fonctionnaires de province, s'il lui arrive la moindre histoire, dégommé... D'autant plus qu'on lui a découvert des attaches cléricales... Parfaitement: une tante religieuse et son père très lié avec je ne sais plus quel évêque de leur pays. Alors, qu'est-ce que fera Jeanne de ce garçon qui n'a sou ni maille et n'est bon à rien, sinon à plastronner dans un uniforme brodé d'argent et à haranguer les pompiers?... Mais elle en est tellement entichée de son bellâtre, ajouta Hélène après avoir repris du souffle, qu'elle serait capable de se cramponner à lui.»

De nouveau la voix d'Élisabeth se fit entendre, grave et douce, après la crécelle de sa cousine:

«Peut-on faire à une femme le reproche de demeurer fidèle au devoir?»

Sans intention de méchanceté, Mme Percheron possédait l'art du propos désobligeant et brutal.

«Oh! toi, répliqua-t-elle, pour rester avec Edmond tu as une autre raison, qui est meilleure.»

Bien qu'un peu de rouge lui fût monté aux joues, c'est avec beaucoup de dignité qu'Élisabeth releva l'insinuation:

«Est-ce que je me plains de mon mari?

--Non. Mais tout de même on se doute bien que vous n'êtes pas positivement le modèle des ménages. On n'a pas ses yeux dans sa poche.»

Le jeune docteur Georges préférait infiniment sa gentille cousine à la grande haquenée mal gracieuse qu'était sa sœur aînée. Vivement il repartit:

«Tu ferais mieux de te servir des tiens pour regarder ce qui se passe chez toi.»

Hélène eut un de ces éclats de rire rude et bruyant qui semblait hennissement de cavale.

«Gustave! s'exclama-t-elle... Ah! bien, tu en as de bonnes... S'il t'entendait il serait flatté... Mais tu peux être tranquille, il a autre chose à faire qu'à courir, et il n'y pense guère.»