Part 13
--Parce que, comme prêtre, j'aurais craint de paraître vouloir imposer des consolations qu'on ne me demandait pas.»
De nouveau il y eut un passage de silence. Approchant un fauteuil de chaque côté de la cheminée où grésillait un feu de coke:
«Viens donc t'asseoir ici, reprit le curé... Il fait très froid.»
Mais André poursuivait son idée. Ayant pris place, c'est d'un ton très légèrement agressif, crainte de paraître s'excuser, qu'il dit à son ami:
«Depuis mon mariage, je t'aurais volontiers prié à dîner avec nous quelquefois, en famille. J'aurais aimé que ma femme te connût. Mais j'y ai mis de la discrétion... Ton habit ne saurait fréquenter chez des gens qui vivent en état de péché mortel.»
De nouveau l'abbé Aldebert sourit, d'un sourire très fin cette fois:
«Mon habit, au contraire, a plus affaire avec les réprouvés qu'avec les saints. Et quant au péché mortel, comme tu y vas, ami!... Pour perdre irrémissiblement l'âme, sais-tu bien dans quel esprit le péché doit être commis? Celui, très grave, par lequel tu offenses Dieu... Mais au fait, crois-tu toujours en Dieu? Tu ne le niais pas jadis?
--Pas davantage à présent... pas plus que je ne l'affirme. Quoique, après tout, j'y inclinerais plutôt. L'idée de Dieu pourrait bien être nécessaire à l'humanité... et sans elle aussi me semble-t-il difficile d'expliquer tant de choses... Mais comment répondre à un prêtre? Ma conception du divin s'éloigne tellement de la sienne que ce que je crois, pour lui, c'est de l'incroyance.
--Oui, oui, je sais... Pas de l'athéisme, non certes... une cote mal taillée entre le positivisme, qui se dit scientifique, et le déisme, dilution de la religion en religiosité... L'homme se donne une peine infinie pour inventer des complications, alors que se trouve à son service une foi si simple, qui le dispenserait de se mettre martel en tête... Enfin, tant qu'il n'y a pas négation, la porte demeure ouverte à l'affirmation. Que ta croyance donc soit au Dieu chrétien ou à quelque raison suprême, lorsque tu as contracté cette union devant la loi, union qui n'est pas valable pour l'Église, est-ce avec le propos délibéré d'offenser celui qui a institué le sacrement du mariage? En péchant, dis-le moi, aimes-tu ton péché?
--Pour te répondre, il faudrait que je crusse pécher, et je ne le crois point. Traduisant ta question en une langue qui m'est plus familière, je te dirai ceci. Loin qu'aucune intention irrespectueuse ou hostile ait déterminé le caractère purement civil de mon mariage, j'ai eu regret de ne pouvoir lui donner une consécration que je ne tiens pas pour indispensable, mais qui ne saurait nuire et qui a sa grandeur... un sentiment analogue à celui qui me faisait aimer la présence du Christ dans les prétoires, d'où il ne s'ensuit point que me soit moins sacré le serment prêté en dehors de lui... Mais je t'avais écrit tout cela, en t'en faisant part.
--Je ne l'ai pas oublié. Si je te le fais répéter aujourd'hui, c'est afin de te faire toucher du doigt l'erreur commune à bien des laïques. Songe donc, André, que le juste pèche sept fois par jour... véniellement, soit! Mais dans le tas comment ne se glisserait-il point de temps à autre quelque péché mortel? Tous réprouvés, alors?... Pas un élu pour s'asseoir à la droite du Seigneur?... Non, non... En dehors du péché qui se délecte de soi-même, le péché démoniaque qui a perdu Lucifer, il n'en est point dont ne se puisse obtenir la rémission. N'est-ce pas la doctrine de la pénitence qui est le sang et la moelle de notre sainte religion? Le plus bel attribut de Dieu n'est-il pas la miséricorde?»
Le prêtre était devenu grave, et cela pourtant était dit avec une grande simplicité. Un instant, André se tut. Puis, brusquement, d'un accent au fond duquel il y avait une ironie légère, un peu voulue:
«A ce compte, dit-il, ma femme et moi, nous ne serions pas damnés?»
Question, certes, imprévue sur ses lèvres. Un instant les yeux gris se fixèrent sur lui, avec, dans leur éclat, de la curiosité et de l'intérêt. Mais ce manieur d'âmes en possédait trop l'expérience pour s'étonner d'aucun retour. En souriant, il répliqua:
«La damnation, mon cher André, est un mot que je prononce le moins possible. Pour obtenir le bien, la crainte de l'enfer est un moyen... moi, je préfère montrer le ciel. Puisque tu m'interroges sur ce point, je te répondrai que nul pécheur ne saurait être dit damné tant qu'il a devant lui le temps pour se repentir. Plus il en a, mieux cela vaut. Un monde de contrition, néanmoins, peut tenir en des minutes bien courtes... ces minutes suprêmes qui précèdent la comparution devant le divin juge, et que l'homme vit plus intenses, cent fois, comme au moment de s'éteindre la flamme brille plus haut et plus clair. Là est le secret de cette absolution _in articulo mortis_ raillée par ceux qui ne la comprennent point. Damné parce que tu vis dans le péché?... Mais ce serait presque l'équivalent de cette effroyable doctrine calviniste de la grâce, prétendant que certaines créatures sont marquées par le Créateur du sceau de la réprobation éternelle, sans qu'efforts ni souffrances, sans que foi ni amour puissent jamais fléchir la malédiction de leur naissance. Attends, André, attends d'être au seuil de la mort. Si tu y appelles non l'ami, mais le prêtre, nous causerons... et c'est à ce moment que je te répondrai.»
Cette assurance des croyants déconcerte toujours quelque peu ceux qui doutent. Avec un geste évasif, du même ton railleur de soi-même, André reprit:
«A ces scrupules que je t'expose, ne te demandes-tu point si j'aurais trouvé mon chemin de Damas?
--J'en ai vu bien d'autres. Tu as été éprouvé cruellement... Ceux qui souffrent apprennent facilement le chemin qui conduit vers nous.»
En dépit de la douceur dont s'enveloppaient ces paroles, quelque chose de fier y passait, dont fut atteint au vif l'orgueil du rationaliste. Vivement il répondit:
«Ce n'est pas ma souffrance que je t'apporte... La raison aussi bien que la religion enseigne à se résigner. C'est de ma femme qu'il s'agit.»
L'abbé Aldebert s'inclina en façon de dire:
«Tout à son service comme au tien.
--Ma femme souffre, Augustin... elle souffre d'autre chose... bien que ce soit à cette occasion... que de la mort de son enfant. Depuis notre grand malheur, j'ai cherché à pénétrer le secret de son âme. J'ai fini par y parvenir et j'ai découvert une plaie que je suis, moi, impuissant à guérir. En venant à toi, mon vieil et cher ami, ce n'est pas tant le prêtre que j'ai cherché: c'est l'homme de qui me sont connus l'élévation d'esprit, la sûreté de jugement, la bonté de cœur, le sens droit et profond de la vie. Si tu n'étais qu'un homme toutefois, une pudeur m'interdirait de te livrer ainsi la pensée de ma femme, l'intimité de mon ménage. Ta robe te revêt d'une immunité me permettant de te confier sa peine, qui fait la mienne. Elle te donne aussi pouvoir de l'alléger peut-être... Et me voici.
--Le prêtre et l'homme sont tout à toi, André... Parle.»
D'un geste bien ecclésiastique, enfonçant ses deux mains dans sa ceinture, pour écouter, il s'adossa, très attentif.
André raconta tout. Quand il eut fini:
«Je vois, dit le curé... Scrupules d'une âme demeurée religieuse malgré qu'elle se soit écartée des sentiers de la foi... Absence de direction de conscience...»
Percevant chez son ami un léger signe d'irritation, il s'interrompit:
«C'est un mot, je le sais, dont les maris prennent ombrage. A la pensée d'une intervention étrangère auprès de leur femme, l'exclusivisme de possession se hérisse... Eh! mon ami, la conscience n'appartient qu'à Dieu... saint tabernacle dont il a remis la clé en nos mains indignes. Toi-même, tout à l'heure, ne l'établissais-tu pas, cette prérogative de notre ministère? Adresse à Dieu ta jalousie, alors, non pas à nous, ses serviteurs.»
Se souvenant que la veille lui, le raisonneur, presque en ces mêmes termes il avait parlé à sa femme, André aussitôt se détendit.
«Soit! j'ai tort... J'ai tort, puisque c'est moi qui sollicite pour elle ton conseil. C'est que, vois-tu, nous avons peine, nous autres dégagés des liens dogmatiques, à comprendre qu'une conscience ne trouve pas sa direction en soi-même. N'est-ce donc point à ces fins que nous avons reçu la connaissance du bien et du mal?
--Tu parles d'une conscience d'honnête homme, non d'une conscience catholique. Ne t'imagine pas, d'ailleurs, que nous encouragions le scrupule... tout au contraire en réprimons-nous l'excès. Et personnellement je suis ennemi de l'abus de direction comme de l'abus des sacrements... Mais, à soulever ce débat, nous nous écartons de l'objet proposé. Je reprends donc. Faute de direction, une conscience qui s'affole... D'autre part, zèle indiscret d'une personne dont la piété ardente et militante est sujette à oublier que, de toutes les vertus chrétiennes, la charité est la plus agréable au Seigneur... Une de ces femmes qui, exaltées par l'orgueil de leur foi, pensent pouvoir se substituer au prêtre pour la conduite des âmes... qui, dans la louable intention de travailler à la gloire de Dieu, s'instituent de leur autorité privée mères de l'Église... Ah! mon ami, les laïques qui rendent la religion comptable du mal fait dans le monde par certaines dévotes plus dévotes que le pape ne se doutent pas qu'elles en font à la religion bien plus encore, et quelles croix elles sont pour nous, leurs confesseurs!... Mais, reprit l'abbé en riant, voilà que moi aussi je manque à la charité... Tu vois combien c'est vite fait de choir dans le péché... oh! véniel, celui-ci, à n'être même pas compté dans les sept quotidiens du juste...»
Puis, redevenu sérieux:
«Allons, André, le mal n'est pas sans remède. Ta femme peut guérir.
--Tu crois?... Tu crois que la paix peut rentrer en elle?...»
Mais le front du prêtre s'était fait plus sévère.
«La paix?... Entendons-nous. Il ne saurait être de paix véritable que dans les sacrements, et l'approche lui en demeure interdite.
--Tu veux dire qu'elle ne peut pas communier?
--Elle ne le peut pas. La loi canonique est formelle.
--Cela pourtant est d'obligation?
--Absolue, au moins une fois l'an.
--Alors tu ne saurais la réconcilier avec l'Église.
--Tant qu'entre l'Église et elle se dresse son péché, le Saint-Père lui-même n'en aurait pas pouvoir.»
André eut un geste violent.
«Oh! cet homme, s'écria-t-il d'un accent de haine... Auparavant, je ne songeais pas plus à lui que s'il eût été mort. Mais depuis que le malheur est entré dans ma maison... depuis que son existence... une existence imbécile et coupable... est cause que ma femme s'éloigne de moi...»
Avec une gravité douce, le prêtre l'interrompit.
«Tais-toi, ami, tais-toi... Dieu tient tout dans ses mains... Certes, ce me serait une grande joie le jour où vous monteriez à ma pauvre paroisse pour me demander de vous bénir au nom du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob... Mais il ne sied point de penser à ces choses...
--C'est juste, fit André, ironique... Une superstition affirme que ceux-là dont la mort est désirée enterrent qui la souhaite.»
C'est en souriant que son ami le reprit:
«Le point de vue auquel je me place diffère un peu du tien.»
Mais l'amertume était montée aux lèvres d'André et y restait.
«L'amour du prochain?... Pour ne pas vouloir de mal à celui-là, je ne suis pas assez chrétien, mon cher. Mais ces remarques sont oiseuses. Lambertier est de ce monde, ce qui est tant pis pour le monde... Aux fins d'abolir son péché, ma femme dispose d'une autre ressource. Elle n'aurait qu'à m'abandonner, n'est-ce pas?... Son salut éternel vaut bien ce sacrifice.
--Qui parle de cela?
--Eh! sais-je donc tout ce que peut lui suggérer sa funeste amie? M'abandonner, c'est tellement simple... et abandonner son enfant aussi... ou bien me le prendre. A ce prix, elle ferait sa paix avec Dieu.»
Il s'était levé et marchait par la chambre, en proie à une surexcitation peu habituelle à cet esprit ferme et pondéré.
«Allons, André, garde-toi des jugements téméraires. Mme Rogerin assurément ne songe à rien de pareil et personne sans doute ne l'y pousse.
--Explicitement, non... ce serait trop abominable et monstrueux. Mais, dans cette pauvre tête exaltée, Dieu sait quel chemin font les idées, et les transformations qu'elles subissent. Oui, ce serait monstrueux... Car enfin, Augustin... pardonne-moi de parler dans un esprit aussi profane... acceptant même la doctrine catholique et ne me considérant pas comme le mari de ma femme, elle a des devoirs envers moi... elle n'a pas le droit de me rendre malheureux.
--Le droit au bonheur, mon ami, il n'est inscrit nulle part. Et je te ferai remarquer que, dans l'espèce, ton malheur étant issu de la faute que tu as commise en détournant une conscience catholique, c'est bien toi qui en es l'artisan.»
Encore une chose que lui-même avait dite et qui se retournait contre lui. Voyant sur son visage une contraction d'humeur:
«Mes paroles te blessent? reprit le curé... Tu m'as cherché, André, je te réponds.»
Vivement une main se tendit vers la sienne:
«De toi, Augustin, rien jamais ne me blessera.»
Et s'asseyant, plus calme, mais amer encore:
«Ainsi tu n'admets pas que l'homme soit justifié à chercher le bonheur, le plus honnête, le plus légitime des bonheurs: celui du foyer? Dieu permet l'amour pourtant, puisqu'il le bénit. Où donc est sa bonté, alors?
--Tu viens de le dire: Dieu bénit l'amour... C'est sa bénédiction qui manque au tien. Oui, il est bon, oui, il permet et il veut le bonheur de ses créatures, mais en tant que ce bonheur ne viole pas sa loi; car sa loi est plus forte que sa bonté.»
Et s'animant:
«Là est bien, poursuivit-il, le vice qui ronge comme une lèpre les sociétés modernes: elles prétendent subordonner tous principes à la satisfaction de l'individu. En matière sociale, tu réprouves cet esprit. Pourquoi le défends-tu dans le domaine de la morale? Tu professes que le citoyen se doit à la cité... Pareillement le fidèle se doit à la foi. Tu honores l'homme qui s'immole à son idée... Dieu aime celui qui s'immole à sa conscience.
--Tu oublies que ma conscience à moi n'est point en cause. C'est à celle de ma femme que je serais sacrifié. Magnanimité excessive, ce me semble...
--En ce moment, André, nous battons l'eau. Il n'est point question de disputer sur des articles de foi ni d'examiner des éventualités chimériques. Revenons au fait, veux-tu? Tout à l'heure tu alléguais qu'en certains cas un commerce illicite crée des devoirs... C'est un terrain sur lequel je ne saurais te suivre. Toutefois, je dois le reconnaître, bien qu'absolument identique aux yeux de Dieu à celle que je viens de mentionner, votre situation ne l'est point aux yeux du monde. Puis il y a un lien né de votre chair, qui vous unit dans votre péché commun. Mme Rogerin le sait et ne nourrit aucunement, sois-en sûr, le dessein que tu lui prêtes. Vous vous trouvez, mes pauvres amis, dans une impasse douloureuse... Il s'agit de vous aider, non pas à en sortir, la porte en étant hermétiquement close, mais à y vivre le moins mal possible.»
Les lèvres d'André s'ouvrirent pour parler, puis se refermèrent. Coupant court enfin, par un petit rire amer et sec, à son hésitation:
«Ma femme croit avoir découvert une solution, dit-il... Ce serait que, sous le même toit, nous soyons comme frère et sœur.»
Grave, un peu froid, l'abbé Aldebert répondit:
«Cela serait bien, en effet.
--Tu es prêtre, Augustin... Je ne suis, moi, qu'un homme.»
D'un léger mouvement de la main, cette main qui savait bénir, son ami apaisa sa révolte:
«Tu n'as pas si complètement oublié ton catéchisme que tu ne te rappelles les commandements de Dieu... «OEuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement...» Et ce mariage-là, c'est le sacrement: l'Église n'en connaît pas d'autre. _Non possumus..._ Je ne puis faire que ta femme ne soit exclue de la Sainte-Table. Mais il ne me paraît pas impossible de lui donner de la consolation et de l'espérance... Envoie-la moi.»
Une ombre passa sur le front d'André.
«Te l'envoyer?... Voudra-t-elle?... Depuis notre mariage elle n'a pas vu de prêtre...
--Eh! qui te parle de confession?... Car c'est bien là, n'est-ce pas, où le bât te blesse!... Cette défiance du confesseur qu'ont les maris... Et tu as pensé pourtant que le mal de cette âme, un prêtre seul pourrait t'indiquer le moyen de le soulager... Mon cher ami, s'il plaît à Mme Rogerin de se présenter au tribunal de la pénitence, mon confessionnal est ouvert à tous... et je ne connais pas ceux qui s'y agenouillent. Mais, à te dire vrai, je préférerais qu'elle allât tout bonnement à sa paroisse, et je l'y engagerais au besoin... Ces choses-là gagnent à être faites simplement. Non: ce qu'il faut, c'est que j'aie occasion de m'entretenir avec elle... c'est qu'avec le peu que je puis avoir de pénétration et de prudence, je sonde sa plaie... c'est que dans mon humble jugement je trouve le dictame propre à l'adoucir. Néanmoins, tu as raison... Peut-être serait-ce mieux de ne pas l'effaroucher en l'abordant de front... Ces âmes meurtries sont délicates... Cherchons une entrée en matière... Tiens, si tu pouvais l'associer à mes œuvres?... J'en ai une bien faite pour toucher son pauvre cœur maternel: un orphelinat qui a grand besoin d'assistance. Tu lui dirais m'avoir rencontré fortuitement, que je t'en ai touché mot, que tu serais aise de la voir s'y intéresser, que ce lui serait une occupation salutaire... Oui? C'est entendu.»
Tous deux s'étaient levés. Posant ses mains sur les épaules de son ami:
«Allons, reprit-il de sa voix plus sonore, sa voix d'espoir, toute réchauffée par l'amitié, Dieu qui m'envoie par toi une œuvre à accomplir me donnera les lumières nécessaires. Mes ferventes prières seront pour vous... Demain je dirai ma messe à votre intention... Puis vous avez là-haut un avocat: cette chère petite âme qui était trop belle pour demeurer parmi nous. Tu bondiras, si je parle en ceci comme la pieuse amie de Mme Rogerin... mais il est véritable que ces purs holocaustes désarment le Seigneur. Puisque tu ne nies pas Dieu, André, mets ta foi en lui: il est favorable à qui, d'un cœur sincère, se confie à sa clémence.
--C'est à ta sagesse surtout que je me confie et à ton affection. Je parlerai donc à Élisabeth des œuvres paroissiales de Saint-Jacques-Saint-Christophe... En attendant, Augustin, accepte ma modeste offrande pour tes orphelines.»
Et dans la main du curé il glissait un billet bleu.
«Merci, André. Reviens me voir, reviens souvent... Et embrasse-moi, ami.»
V
«Une dame demande si madame veut la recevoir. Elle n'a pas donné son nom, mais elle dit que madame la connaît bien.
--Est-ce une quémandeuse?
--Oh! madame... En revenant de la poste, je passais devant la loge comme elle demandait l'étage et je l'ai vue descendre d'un équipage à deux chevaux.»
A une heure... Une personne qui jamais n'était venue chez elle... Quelque quêteuse sans doute...
«Faites entrer dans le petit salon.»
S'étant assurée qu'elle avait sa bourse sur elle, Élisabeth suivit de près le valet de chambre. Elle eut peine à étouffer un cri d'étonnement en se trouvant en présence de Mme Lambertier. Comme elle demeurait interdite, sans que lui vinssent aux lèvres les machinales formules d'accueil, ce fut celle-ci qui prit la parole:
«Vous m'excuserez de vous surprendre ainsi... Je craignais tellement que, sachant qui était là, vous ne me receviez point.
--Et pourquoi donc?... Pourquoi... madame?...»
Élisabeth avait hésité, ne sachant d'abord comment s'adresser à celle que, pendant cinq années, elle avait appelée «ma mère».
«Prenez ce fauteuil, je vous prie...»
Autant qu'elle, Mme Lambertier semblait en proie à l'embarras. Cela frappait chez cette femme à l'esprit si ferme, à l'attitude si assurée. Un changement à la vérité s'était opéré en elle. Tout blancs aujourd'hui, ses cheveux naguère si terriblement noirs. Mais, on le devinait à l'ensemble de la physionomie, cela était moins l'œuvre naturelle des douze ans écoulés que le renoncement à certains soins pris dans le secret du cabinet de toilette. Et ce visage sec, aux traits durs un peu, y gagnait un adoucissement en même temps qu'il en tenait un caractère vénérable. Une émotion aussi se lisait sur ses traits. Instinctivement Élisabeth eut un regard vers ses vêtements... Non: ils étaient sombres, mais n'étaient pas de deuil.
«Je me suis présentée chez vous aussi matin, reprit la visiteuse, afin d'avoir la certitude de vous rencontrer. Puis je sais qu'à cette heure M. Rogerin est au Palais... et il lui aurait déplu, sans doute, de me savoir ici.»
Élisabeth ne répondit que par un geste de politesse vague.
«Pour vous aussi, j'ai le sentiment de n'être point la bienvenue... C'est un passé douloureux que ma présence fait revivre.
--Ce passé est lointain, il est aboli... Tout ce que j'en veux retenir, c'est la mémoire de votre bonté et de votre affection. Si vous venez me chercher, c'est que peut-être puis-je vous être de quelque service. Je serai heureuse, croyez-le, que vous fassiez état de moi.
--Merci, ma chère enfant... vous permettez à une vieille femme cette appellation familière? Merci... Je ne viens qu'en ambassadeur... Je viens de la part de mon fils.»
Une vive rougeur monta au front d'Élisabeth. Elle en fut confuse et en rougit davantage. Elle aurait tant voulu ne point paraître troublée...
«Mon fils est très malade. La vie qu'il a menée depuis son adolescence devait finir par avoir raison de la constitution la plus robuste. C'est fait. Que ses jours ne soient pas en danger immédiat, sans rien affirmer les médecins m'en donnent l'espérance. Ce qui est certain, c'est que jamais il ne se relèvera du mal qui l'a terrassé. D'abord nous l'avons guéri d'une fièvre typhoïde, puis d'une pneumonie. Ces accidents consécutifs ont déterminé le bouleversement complet d'un organisme usé par les excès de toute nature. A présent la moelle épinière se trouve atteinte sous forme d'ataxie du caractère le plus grave. Voilà six mois que je le dispute à la mort. Tout ce temps-là, hors les périodes aiguës de fièvre et de délire, il a conservé sa pleine connaissance. Vigoureux comme il était, il ne pouvait crouler entièrement tout d'un coup, et son moral, au contraire, a gagné une partie de la force qu'a perdue le physique. Oh! combien il est changé... Je savais ce que valait mon malheureux fils... jamais je ne me suis fait à son sujet d'illusions maternelles. Et ce n'est pas auprès de vous, ma pauvre enfant, si cruellement outragée par lui, que j'entreprendrais de réhabiliter son caractère. Je dois le dire cependant, parce que c'est la vérité qui à présent se révèle: il n'était pas foncièrement mauvais.
--Jamais je n'ai pensé cela de lui.