Part 12
Mais aussitôt il se calma. C'est parla douceur qu'il pourrait avoir raison de ce désordre d'âme. En effarouchant Élisabeth, en la heurtant, il ne parviendrait qu'à refermer la porte du cœur, si longtemps clos, qui venait de s'entr'ouvrir. C'était le soir, au coin du feu, sous la lampe rose, à l'heure charmante des foyers heureux. Reprenant place à son côté sur la causeuse, et s'emparant de ses mains d'un geste d'affectueuse autorité:
«Élisabeth, dit-il, tu me rendras ce témoignage que jamais je n'ai pris position devant toi sur le terrain confessionnel... le seul qui ne nous soit pas commun. Je ne suis nullement hostile à ta croyance; mais, le fussé-je, je la respecterais, parce que tu la professes. Il est des maris pour vouloir que, de leur femme, tout leur appartienne, jusqu'à sa conscience. J'admets, moi, chez les époux les plus unis, le droit de chacun à un coin d'âme inviolable: le domaine des convictions profondes. Et il n'en existe point, je le sais, de plus infrangibles que les convictions religieuses. Mais du moins ne faut-il pas que ce jardin secret recèle pour l'autre un ennemi. Or, depuis longtemps déjà, je sens que ta religion se dresse entre nous... contre moi... Ta religion... ou seulement peut-être une influence néfaste.
--Monique?... Quand même ce que tu dis serait exact...»
Faible effort pour protester, dont André ne fut pas dupe.
«Derrière elle il y aurait les matières de foi. Elle ne ferait qu'interpréter la vérité.
--En quoi elle se mêlerait de ce qui ne la regarde pas. La direction de conscience... ainsi cela se dit-il, je crois... me semble incomber aux prêtres, non aux dévotes.
--Aussi ne prétend-elle point me diriger. Ai-je besoin d'ailleurs de direction pour savoir que je vis en état de péché mortel?»
De nouveau il bondit:
«Quand tu m'as épousé, tu ne savais donc pas ce que tu faisais?
--J'étais aveugle alors. Depuis, Dieu m'a éclairée... Il m'a éclairée par un premier avertissement... puis par un second, bien cruel.
--Si je te comprends, Dieu... ton Dieu aurait condamné le pauvre petit qui dort là à n'être qu'un infirme?... Oh! la belle justice... Et non content qu'un innocent déjà ait payé pour toi... pour nous... comme il y a eu récidive, c'est notre petite fille, cette fois, qui a dû mourir?
--Pour elle, où est le mal? Elle a un peu souffert. Mais l'âme blanche, à présent, est à jamais heureuse, tandis que moi, que toi, nous restons pour pleurer.»
Comme André se contenait, étouffant les paroles violentes qui lui montaient aux lèvres, après un instant elle murmura:
«La victime expiatoire doit toujours être pure.
--Chez les païens, oui. Mais le christianisme, j'imagine, a marqué un progrès de l'humanité. Et ce Dieu qui ne manifeste que par des châtiments... est-ce là sa bonté dont vous parlez toujours?
--Ne convient-il pas de châtier nos enfants pour leur bien? Tu envisages uniquement, mon ami, la vie de ce monde... Elle n'est qu'une minute dans l'éternité.»
Nerveux, il allait et venait par la chambre, s'irritant de sentir sa raison impuissante contre la foi. Et comme il était d'esprit droit, à son irritation se mêlait une déférence involontaire pour la fermeté inébranlable qui fonde sur le roc le sentiment religieux. Confusément, Élisabeth démêlait son avantage.
«Du haut de ta philosophie, reprit-elle, dis-le-moi, André, si ce n'est pas une expiation, pourquoi notre enfant bien-aimée nous a-t-elle été reprise?... une enfant qui semblait n'avoir été exceptionnellement adorable que pour rendre la perte plus atroce encore. Dis, pourquoi?
--Pourquoi?... Eh! ma pauvre chérie, pourquoi toutes les douleurs humaines? Encore en est-il qui n'atteignent que soi... En bonne logique, celles-ci ne devraient-elles pas être réservées aux coupables?
--Non, car ils sont mieux frappés dans les êtres qui leur sont chers.
--Mais elle est féroce, ta doctrine... Elle est féroce et elle est absurde. Alors si je commets une mauvaise action, c'est sur ta tête que s'écroulera une cheminée.»
Derechef s'apaisant:
«Et puis, vois-tu, Élisabeth, le malheur qui nous est échu, ce n'est pas pour nous qu'il a été inventé. Tu as lu les vers de Musset:
_Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes, Que personne avant nous n'a connu la douleur..._
Cette grande peine de perdre ceux qu'on aime et de les perdre avant le temps, elle est de tous les jours. Ma mère, à moi, jeune, belle, heureuse, pourquoi a-t-elle été fauchée dans sa fleur? Je l'adorais. Ce que, si petit encore, je l'ai pleurée, le temps que j'ai mis à me consoler, tu ne saurais le croire. Lorsque, quatre ans après, mon père s'est remarié, j'ai cru que jamais je ne lui pardonnerais. Ce chagrin-là, dis-moi, était-ce une punition de mes péchés d'enfant de dix ans? Le pourquoi de ces injustices du destin, il ne faut pas le chercher. C'est user son énergie, car cela décourage de vivre; c'est se mettre le trouble dans l'esprit, puisqu'on ne saurait aboutir qu'à des hypothèses. Ce que nous qualifions d'injustice n'en a que l'apparence. Tout se résout en formules qui nous échappent. Je crois fermement à l'existence d'une intelligence supérieure pour gouverner le monde tangible et intangible. Tu l'appelles Dieu... j'y consens. Pour les athées, ce sont des lois de la matière, encore inconnues, que de plus ou moins bonne foi ils se flattent de découvrir quelque jour. Un objet tombe en vertu de sa pesanteur; cela, nous le savons. Qu'est-ce qui précipite un être dans son éternité avant l'échéance normale de l'âge? La philosophie l'ignore, comme la science, et mon sentiment est que toujours cela demeurera ignoré. Mais la religion n'en est pas mieux instruite. Et, tiens, ne le dit-elle point: les voies de Dieu sont impénétrables? Combien téméraire donc de lui attribuer des intentions... et, qui pis est, des intentions mauvaises.»
Il essayait de la faire sourire. Mais elle secouait la tête avec tristesse, avec quelque chose aussi de sombre, d'accablé:
«Je sais que j'ai péché... que je pèche... et que je dois expier. Voilà.»
Toujours le mur sur lequel venait se briser l'argumentation d'André, comme sa tendresse. Pourtant, il ne se lassait point.
«Tu as péché, soit!... J'entre dans ton idée catholique, tu vois, d'où il ne s'ensuit point que je la partage... Mais hors cette erreur, tu es la plus droite, la plus pure, la meilleure des créatures. Tu aimes Dieu, tu le crains, tu le sers... Et cette seule erreur, il te la ferait payer de ton bonheur--sans parler du mien?... Pour cette unique faute, il te frapperait comme épouse, il te frapperait comme mère?... Il te déchirerait de cette pensée atroce que tu voues au malheur les enfants de ta chair?... Et cela alors que nous voyons tant de coquins triomphants?
--Le péché n'est pas une simple erreur... Tu ne peux comprendre, André... C'est plus qu'une faute, c'est autre chose qu'un crime: c'est une souillure. C'est ce qui nous rend impurs, ce qui nous rend indignes. C'est ce qui met en péril notre salut éternel... Oh! sens-tu bien tout ce qu'il y a dans ce mot de terrible?... Te rends-tu compte avec ton intelligence, sinon avec la foi que tu n'as pas, de l'angoisse éprouvée à voir que le Seigneur irrité s'est détourné de soi?
--Mais à quoi le vois-tu, ma pauvre enfant, à quoi? C'est ton imagination assombrie, ton esprit exalté, qui veulent interpréter dans ce sens un malheur tout fortuit, ou du moins dont notre faible entendement humain ne peut déterminer les causes... un malheur dont le pareil en a atteint d'autres, purs de tout péché... un malheur épargné à d'autres encore, lesquels se trouvent devant l'Église dans la même situation que nous. Ce serait donc au hasard que descendrait la colère d'en haut? Ce qui toujours a défendu ma raison des doctrines matérialistes, c'est leur impuissance à m'expliquer tant de choses obscures et profondes qui nous environnent. A s'en tenir aux faits, ce serait l'incohérence qui régirait l'univers. C'est absolument antiscientifique. Eh bien! Élisabeth, ta conception du divin pèche par la même base...»
Avec un faible sourire de malice, elle l'interrompit:
«Toi-même l'as dit tout à l'heure: les voies de Dieu sont impénétrables. Ce qui te semble le hasard est en conformité avec sa loi.
--Diable! s'écria André, demi-plaisant: en matière théologique, j'ai affaire à forte partie, et j'ai eu tort de me risquer sur ce terrain qui m'est peu familier. Mais, continua-t-il, devenu grave et très ferme, ce que je puis dire, c'est que je me fais de la justice divine une idée plus haute que la tienne. Je me refuse à admettre qu'elle châtie le coupable dans l'innocent. Je crois aussi à une bonté suprême, source de ce qu'il y a de bon en nous. Et je soutiens que cette bonté veut le bonheur de deux braves gens qui, loyalement, ont fondé une famille dans les seules conditions permises par les circonstances. Je proclame que cette bonté et cette justice ne sauraient autoriser le cœur d'une femme à se reprendre après s'être donné à un homme qui n'a point démérité d'elle...
--Que dis-tu là, André?... Je t'aime... jamais je ne cesserai de t'aimer.»
Et des larmes brusquement montées voilèrent les jolis yeux clairs, remplis d'une infinie détresse.
«Est-ce m'aimer que me faire souffrir par l'éloignement qui est entre nous aujourd'hui? Est-ce m'aimer que me tenir pour l'instrument de ta damnation?... Car tu n'as pas prononcé le mot, mais tu l'as dans l'esprit... ou on te l'y a mis. Si tu m'aimais, Élisabeth, voudrais-tu me faire croire que mes enfants sont marqués du sceau des réprouvés? Si tu m'aimais, ne souhaiterais-tu pas comme moi la venue d'une autre petite tête blonde qui aurait ce qui manque à notre pauvre Gabriel et ainsi compléterait la joie de la maison?... Non, non, tu ne m'aimes plus. Et si je croyais vraiment que ton Dieu fût cause de la ruine de ta vie et de la mienne, si je le croyais...»
De sa main posée sur les lèvres de son mari, arrêtant les paroles que faisait pressentir la violence du geste:
«Tais-toi, André, tais-toi, s'écria-t-elle... Ne blasphème pas.»
Il saisit cette main et la retint dans les siennes. Puis, plus doux:
«Si tu veux que je respecte l'idée divine... la tienne, montre-la moi respectable. Ne me donne pas à penser qu'elle peut séparer une femme de son mari, éloigner une mère de son enfant, empoisonner deux existences honnêtes. Car, s'il en était ainsi, la religion du Christ serait dépouillée de ce qui fait sa beauté: l'amour et la miséricorde.
--Elle parle de miséricorde, soupira Élisabeth, mais de pénitence aussi.
--Et aussi de contrition, laquelle, si je ne m'abuse, est très puissante au tribunal de Dieu... Vois, ajouta-t-il en souriant: tu m'inspires un langage de prédicateur. Mais je n'ai pas oublié la prière primordiale, celle des tout petits enfants: «Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.» Tu as été offensée, Élisabeth, offensée gravement. Y a-t-il jamais eu dans ton cœur place pour la rancune?... Non. De cela, va, Dieu te tiendra compte. Calme, ma chérie, cette exaltation qui t'égare, qui te fait beaucoup de mal et à moi également. N'avons-nous pas déjà été assez malheureux.»
Sur la poitrine de son mari, qui lui baisait les cheveux, Élisabeth pleurait doucement. Il pensa l'avoir vaincue. Mais lorsque, plus tard, il voulut la suivre dans sa chambre:
«Oh! André! lui dit-elle, plaintive, je suis si lasse... je souffre tant de la tête, si tu savais...»
Avec un geste de colère, il la quitta.
Ainsi viendrait toujours à crouler--André le sentait bien--l'édifice fragile de son éloquence. Ce sentiment, plus fort que sa raison, plus fort que sa tendresse, ranimé des cendres sous lesquelles si longtemps il avait couvé, inextinguible, brûlait chaque jour d'une flamme plus haute, d'une flamme dévoratrice menaçant de consumer leur bonheur, bien entamé déjà. Et en présence de ce désastre lui ne pouvait rien, rien. Il ne pouvait rien pour apaiser cette âme en détresse.
«Qui donc, pensait-il en arpentant à grands pas son cabinet dans la tristesse de sa veillée solitaire, qui donc pourrait lui parler?... Qui pourrait lui rendre la paix?...»
Brusquement il arrêta sa promenade machinale. Une idée lui était venue et il la mettrait à exécution dès le lendemain.
IV
«Cocher! à l'église Saint-Jacques-Saint-Christophe... Vous savez où c'est?... A la Villette, rue de Crimée, je crois. A l'heure, ajouta André Rogerin, voyant le visage rougeaud se renfrogner à l'énoncé de cette adresse, tellement inattendue de la part d'un bourgeois emmitouflé d'une aussi belle pelisse.»
Bougonnant quand même, afin de n'en pas perdre l'habitude, l'automédon enveloppa sa haridelle de ce long coup de fouet en douceur, qui a pour objet moins de la stimuler que de la préparer à la résignation.
Durant cette longue route, André avait tout loisir pour songer. Il songeait à sa vieille camaraderie avec Augustin Aldebert, depuis le lycée de Rouen, où ils s'étaient liés dès la classe de seconde, jusqu'à leurs doctorats, l'un en droit, l'autre ès lettres, passés simultanément à Paris. Commerce étroit et affectueux sans autre interruption, en ces dix années, que celle du service militaire accompli par André, tandis que, dispensé comme fils aîné de veuve, Augustin poursuivait ses études en demeurant auprès de sa mère, atteinte d'un mal sans remède, qui bientôt la devait emporter. Aussitôt qu'elle fut morte, le jeune homme entrait au séminaire de Saint-Sulpice. Encore que ses sentiments religieux fussent connus de son ami, aussi la singulière rigidité de ses mœurs, cette détermination avait semblé imprévue. Rien pourtant de moins romanesque. Dès l'adolescence, Augustin s'était dans son cœur voué au sacerdoce. S'il avait su s'en taire, cela d'abord avait été pour s'éprouver soi-même. Puis son devoir envers cette mère condamnée, dont il était l'unique enfant, l'avait retenu dans le monde. Mais sa vocation était de celles, fortes et sûres, qui s'affermissent encore à attendre leur heure. Libre, il était allé à l'autel comme le fleuve va à la mer.
La carrière de l'abbé Aldebert avait été celle d'un prêtre instruit et pieux, que son caractère énergique, son inlassable activité, ses facultés administratives et organisatrices désignent plus spécialement pour le ministère paroissial. Ces qualités même les possédait-il à un degré si éminent, qu'elles eussent dû le conduire rapidement au sommet de la hiérarchie ecclésiastique. Sa franchise cependant, parfois un peu rude, certaine indépendance d'esprit qui, sans ébranler sa soumission à la discipline, ne lui laissait pas la souplesse nécessaire pour se concilier les faveurs de l'autorité épiscopale, non plus que du pouvoir civil, avaient quelque peu entravé son essor. En attendant d'être évêque, s'il devait le devenir, il était le curé par excellence, pour une paroisse populaire surtout comme celle qu'il gouvernait depuis plusieurs années. Croyant plus à l'efficacité sociale de l'éducation chrétienne qu'à celle de l'aumône, sans négliger le soin des pauvres, il se montrait particulièrement attentif aux écoles libres, aux patronages, aux cercles et associations catholiques, à la diffusion des bons livres et de la bonne presse. En chaire, ce lettré savait approprier son langage au développement intellectuel de l'auditoire. Sa parole chaude, colorée, précise, exposait une doctrine très simple, mais très ferme, qui élevait l'homme à Dieu, sans porter préjudice au siècle. En enseignant le devoir, la patience, la charité, la pureté, l'amour, il ne s'efforçait pas uniquement de provoquer en ces âmes frustes dont il était le pasteur l'éclosion de la fleur d'idéal qui adoucit, qui embellit, qui ennoblit les existences rudes et humbles: il s'adressait aussi à la raison pour faire entendre que les plus sûrs chemins vers le bonheur sont encore ceux de la vertu et de la foi. Ainsi obtenait-il, dans cette population toute de prolétaires, des résultats surprenants pour qui ne sait quelles réserves de droiture demeurent encore sous les scories de la démoralisation populaire si difficiles à déblayer.
A cette tâche qu'il aimait, le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe dépensait sans compter, outre l'appoint non négligeable en cette paroisse pauvre de ses deniers personnels, un zèle ardent, une rare puissance de travail, donnant l'exemple à ses six vicaires, de qui il exigeait la besogne de douze. Par là avait-il acquis dans la partie saine de ses paroissiens, même parmi ceux, le plus grand nombre, qui ne fréquentaient pas l'église, une popularité de bon aloi, car elle n'était pas due à la faiblesse.
«C'est un costaud,» disaient de lui les fortes têtes du quartier...
Dans ce mot, à la Villette, tient tout un jugement, et des plus flatteurs.
Par la force des choses, sans qu'en fût diminuée leur affection réciproque, l'entrée dans les ordres de l'un des deux jeunes gens avait relâché leur intimité. Cet ecclésiastique n'était pas un mondain. Bien que ne mettant dans sa vie nul ascétisme, il la vivait de façon purement sacerdotale. Il estimait qu'en raison de ce que la mission du prêtre présente de si haut, du privilège moral qu'elle lui confère sur les autres hommes, elle lui impose l'obligation de se tenir à l'écart d'un train où il n'a que faire et où risque de s'amoindrir le prestige dérivant de son caractère sacré. Toute sa carrière s'étant faite dans le diocèse de Paris, de temps à autre son ami allait causer avec lui de philosophie, de théologie parfois, plutôt de lettres ou de politique. Alors premier vicaire à la Trinité, il avait célébré le mariage de Cécile Rogerin. Puis, presque aussitôt, André se mariait à son tour. En rupture ouverte avec l'Église, il avait pensé qu'en serait rendu malaisé son commerce avec un prêtre. Aux occasions, il y avait échange de communications affectueuses, et c'était tout. Ainsi l'avocat ignorait-il le presbytère de Saint-Jacques-Saint-Christophe.
Le boulevard traversé sous la porte Saint-Martin et le fiacre poursuivant de l'autre côté l'indéfiniment longue rue de ce nom, puis, plus loin que la gare de l'Est, la non moins interminable rue d'Allemagne, pour ensuite gravir les Buttes-Chaumont par le ruban de queue de la rue de Crimée, André, qu'étonnait la longueur du trajet, regardait à l'entour, et il lui semblait se trouver dans un monde étranger. Immense ruche humaine bourdonnant au milieu des chantiers, des ateliers, des usines, à grands fracas de lourds camions glissant sur le pavé gras, hommes en bourgeron, femmes en cheveux, enfants innombrables, un grouillement sentant la sueur, aspect non de misère, mais de rude et morne labeur exclusivement manuel. Particularité qui frappe tout passant égaré dans les régions ouvrières, sur deux boutiques, l'une est un étalage de victuailles, à moins que ce soit la boisson qu'on y débite. Évidence matérielle du fait que l'effort de ces milliers et de ces milliers d'êtres humains se concentre sur le pain quotidien, à la lettre--y compris l'alcool. Se vêtir, se chausser, le tabac, de loin en loin une pharmacie, un coiffeur, un petit horloger, un marchand de fer ou de papeterie commune, et voilà tous les besoins satisfaits, nécessaire et superflu, l'élément plaisir représenté par la manille et le zanzibar, qui se jouent dans tous les endroits où «on prend un verre», depuis le mastroquet jusqu'à l'estaminet, le vice s'indiquant par des bals musette, des beuglants borgnes, des garnis louches. Ces tableaux suggestifs d'existences si profondément différentes de celles qu'on connaît, qu'on coudoie, éveillaient chez André cette pensée:
«Combien de ces politiciens qui se prétendent les interprètes des besoins et des aspirations du peuple, qui en font le suc de leur éloquence et le tremplin de leurs ambitions, combien vivent cette vie, combien même la voient vivre? Les démocrates dorés, les socialistes en chambre, ont-ils seulement jamais mis le pied dans ces quartiers? L'excellent docteur Bertereau, ce vieux républicain fermement convaincu que sa doctrine politique a pour unique objectif le bonheur du peuple, lui, le praticien recherché des grands et des riches, quand, pour aller à l'hôpital où il soigne les corps de ces pauvres dont il ignore les âmes, il traverse ces parages excentriques, absorbé dans la lecture des journaux du matin, jette-t-il parfois un coup d'œil à travers les vitres de son coupé? Le jacobin Biscaras, en son confortable logis bourgeois où, parmi ses bibelots d'art et ses toiles de maître, il s'occupe administrativement de la misère publique, a-t-il jamais pris contact avec ces masses pullulantes et peinantes dont il se prétend l'ami, le frère? Non: de ces âmes, de ces mentalités dont les sépare un abîme, ils ne savent rien, rien, pas plus que moi-même.»
Et songeant à la visite qui, pour la première fois de sa vie, l'amenait en pareil quartier, André se dit encore combien le clergé, vivant au milieu d'elles, pour elles, est plus apte à les comprendre, ces mentalités et ces âmes, mieux placé pour leur parler, pour les éclairer, pour les relever, les encourager, les consoler. Par quelle étrange et détestable aberration faut-il que ceux qui sont les meilleurs amis du peuple, qui devraient lui être ses guides, ses soutiens, aient pris à ses yeux figure d'ennemis?...
«M. le curé est à la chapelle des catéchismes. Mais cela va être fini... Il sera ici dans l'instant.»
En cette pièce où on l'avait introduit, salon et cabinet de travail, André retrouvait l'arrangement familier de naguère. Le meuble quelconque, noyer ciré et velours olive, un peu plus défraîchi, le grand bureau de bois noir, les étagères chargées de livres fatigués; au milieu du parquet bien brillant, une carpette française; aux murs, des gravures à la manière noire de tableaux de sainteté: la _Cène_, de Léonard; la _Descente de Croix_, de Rubens; l'_Assomption_, du Titien; le _Mariage de la Vierge_, du Pérugin; un portrait du Pape, une copie du _Ravissement d'Ezéchiel_, de Raphaël; sur la cheminée, une réduction en bronze du _Moïse_ de Michel-Ange, donnant seule une note artistique, et c'était--il sourit en se le rappelant--son propre présent à l'occasion de la première messe de son ami. Sans affectation de sévérité, dans un caractère plutôt bourgeois, mais studieux et de confort suffisant, intérieur bien ecclésiastique, caractérisé par l'absence de toute esthétique corruptrice et d'amollissante élégance.
«Bonjour, André.
--Bonjour, Augustin.»
Dans leur serrement de main passa la chaleur de l'affection ancienne.
«Je suis content de te voir,» ajouta le prêtre, et un sourire très franc accentuait la cordialité de sa parole.
Par un contraste auquel il devait un charme singulier, cet homme d'action, au tempérament de lutteur, était de stature peu élevée, le corps menu, plus nerveux que robuste, la physionomie fine et douce, animée par l'éclat des yeux gris très perçants, le front haut du penseur, encadré de cheveux noirs qu'il portait assez longs autour de la tonsure, mais l'énergie s'indiquant dans la carrure du menton, comme la bonté dans la bouche aux lèvres fortes.
«Moi aussi, Augustin, je suis content. Tu ne crois pas que je t'oublie, au moins?... Nos voies sont tellement divergentes... et la vie emporte chacun dans son tourbillon. A moins de nous chercher expressément, où nous rencontrerions-nous?
---Notre vieille amitié est à l'épreuve de l'absence. Y a-t-il dix ans que nous ne nous sommes vus? Est-ce hier?... Je n'en sais rien, sinon que te voici.
--Tu m'as écrit une bonne lettre au moment de mon cruel chagrin. Je t'ai bien répondu, n'est-ce pas?
--Et tu as bien su que je m'étais présenté chez toi?
--Je l'ai su, et j'en ai été profondément touché. Mais en ces premiers jours l'état de ma pauvre femme était tel que je n'existais plus pour personne. Je te l'ai dit en t'écrivant.
--Tu m'as dit aussi la fin de tes alarmes. Souvent j'y pensais, et j'ai prié pour elle et pour toi. Le mieux s'est confirmé, j'espère?
--Physiquement, oui; elle va tout à fait bien à présent.»
Après un peu d'hésitation, André ajouta:
«Pourquoi n'es-tu pas revenu?