Apologues Modernes A L Usage Du Dauphin Premieres Lecons Du Fil

Chapter 4

Chapter 43,903 wordsPublic domain

En ces tems-là; deux marchands voyageoient pour leur commerce. Ils aborderent dans un pays où le trône étoit vacant. Pour éviter les suites funestes d'une concurrence, le peuple rassemblé convint de s'en rapporter au hasard, & de prendre pour roi le premier étranger qui toucheroit le rivage. L'un de ces marchands fut donc élu à son grand étonnement. Il nourrissoit depuis quelque tems un ressentiment secret contre son associé & compagnon de voyage. Le premier acte d'autorité qu'il exerça en montant sur le trône, fut de faire mettre en prison celui à qui il en vouloit, & de le condamner presqu'aussitôt à la mort. Comme il étoit tard, on sursit à l'exécution de la sentence jusqu'au lendemain matin. La nuit conseille le jour. Le nouveau roi eut le tems de donner audience à ses remords. Il étoit né bon, & la vengeance de la veille n'étoit qu'une surprise de ses sens. L'aube du lendemain vint à peine blanchir le faîte de son palais, qu'il fit assembler le peuple pour lui tenir ce discours: Reprenez votre sceptre; j'abdique le trône; je renonce à une dignité qui me donne le droit & le pouvoir de faire le mal. Simple particulier, une heureuse impuissance m'avoit empêché de me venger. Mais avant de redescendre à mon ancien état, j'ordonne qu'on délivre mon prisonnier d'hier.--Ce qui fut exécuté: & les deux associés poursuivirent leur route dans la plus douce intimité.

LEÇON LXXIII.

_LE NOUVEAU ROI._

En ce tems-là; après son élection, un souverain fut assailli par la foule de ses amis qui venoient lui demander des graces & solliciter sa libéralité.

Mes amis, leur répondit le prince en les reconduisant, en montant sur le trône, je suis devenu plus pauvre que vous. Je ne m'appartiens même plus. Chacun de vous en particulier ne me demanderoit qu'une goutte de mon sang, je la lui refuserois. Je suis tout à tous, & rien à personne. Je me suis dépouillé entiérement; & même des vertus que je chérissois le plus, je n'ai gardé que la justice: c'est la seule qu'il me soit permis d'exercer.

LEÇON LXXIV.

_LE BON SENS DU PERE DE FAMILLE._

En ce tems-là; un roi offrit un jour le gouvernement d'une province à un pere de famille. Celui-ci en remercia le prince qui fut très-étonné du refus, & qui voulut en savoir la raison.

Je n'ai pas plus de tems, ni de capacité qu'il ne m'en faut pour gouverner ma petite famille; comment pourrois-je régir une province entiere?

Mais moi, répliqua le prince, je suis pere de famille aussi; & cependant on m'a confié le soin de toute une nation.

Prince, reprit avec franchise le pere de famille, je ne sais comment vous pouvez suffire à tout cela. Je vous admire; mais jamais je ne prendrai sur moi de vous imiter?

LEÇON LXXV.

_LES HABITS._

En ce tems-là; on m'amena un jour un marchand d'habits: choisis, me dit-on, le costume qui sera le plus de ton goût; veux-tu de cette lévite de lin?--Non! on me prendrait pour un hypocrite.--Veux-tu de cet uniforme militaire?--Non! puisque tous les hommes sont mes freres.--Prends donc cette toge?--Non! les enfans des plaideurs me la déchireroient.--Et cet habit tout d'or?--Non! le peuple me confondroit avec ces sangsues privilégiées, qui s'enrichissent, en appauvrissant leurs compatriotes, & dont le superflu coûte le nécessaire des autres.--Tu ne refuseras pas sans doute ce manteau de pourpre? Commande.--Non! je sais trop ce qu'il en coûte pour obéir... Ce manteau de laine me conviendra bien mieux.--Quoi! tu voudrois être philosophe?--Pourquoi pas?

LEÇON LXXVII.

_DAMALDER._

Princes! approvisonnez vos États, ou craignez le sort de _Damalder_. C'étoit un roi de Suede, au troisieme siecle de l'ere vulgaire, que ses sujets, victimes d'une longue famine, s'aviserent d'immoler à leurs dieux, pour en obtenir un terme à leurs maux. Ce sacrifice ne fit point venir des vivres plutôt, mais dut produire un grand bien dans la suite, en rendant les souverains plus prévoyans. Quand donc les peuples feront-ils, par esprit de justice, ce qu'ils se sont permis quelquefois de faire par esprit de superstition? Si les rois payoient leurs négligences de leur tête, si on les forçoit à se dévouer au salut de la nation qu'ils ont mis en danger, il ne seroit pas si facile de bien régner; mais du moins les hommes en seroient sans doute mieux gouvernés.

LEÇON LXXVIII.

_L'OURS, LE SINGE ET LE SOT._

La place d'un ours est dans les bois d'un misanthrope;

La place d'un singe est dans la chaise de poste d'un courtisan;

La place d'un sot est à la cour d'un despote qui craint les gens d'esprit.

LEÇON LXXIX.

_LEÇON BABYLONIENNE._

Dans l'Orient, on fêtoit tous les ans une espece de saturnale qu'on appelloit _Lacée_, d'origine Babylonienne. Elle consistoit à faire jouir un criminel de tous les honneurs, privileges & plaisirs affectés à la royauté, dont il portoit les ornemens. Les cinq jours de cette fête écoulés, le héros dépouillé, étoit battu de verges & suspendu.

On a traité cette cérémonie de dérision cruelle de la loi envers le coupable; (_M. Pastoret, Zoroastre, Confucius & Mahomet, pag. 44. in-8{o}_.)

N'étoit-ce pas plutôt une leçon indirecte, mais énergique, donnée au souverain dans les États duquel cette saturnale avoit lieu? Ne pourroit-on pas présumer qu'elle fut imaginée comme pour faire en effigie le procès d'un despote qu'on n'osoit juger directement, en réalité.

Quoiqu'il en soit, cet usage mériteroit peut-être d'être renouvellé, en lui ôtant ce qu'il a d'inhumain, & sur-tout d'obtenir des rois qu'ils daignent honorer de leur présence cette espece de pénodie politique.

LEÇON LXXX.

_LE GRAULICH DE LA VILLE DE METZ._

Un roi est semblable au _graulich_ (mot allemand, qui signifie _bête monstrueuse_).

Le _graulich_ est une image d'osier, revêtu de carton peint, représentant une espece de dragon. De sa gueule sort un dard, à la pointe duquel chaque boulanger est obligé de fournir un petit pain. Un marguillier de village porte cette figure à la tête de la procession des rogations, & est tout fier de sa charge; le peuple danse autour, crie de joie.

Cet usage de la ville de Metz est fondé sur une tradition. Jadis, on n'en sait plus l'époque, il existoit sur le territoire de Metz une bête fauve, qui ravageoit tout. St. Clément, un des évêques de la capitale du pays Messin, eut la hardiesse & la confiance de jetter son étole sur le col de la bête qui resta aussitôt immobile, & se laissa massacrer.

Comme on voit, à la derniere circonstance près, le _graulich_ donne une idée assez juste d'un roi. Le marguillier de village qui le porte, les boulangers qui le nourrissent, figurent le peuple des villes & de la campagne, sans le secours desquels un monarque ne pourroit se soutenir. La populace, qui danse autour du monstre, représente assez naïvement les sujets d'une monarchie, qui se réjouissent d'avoir à leur tête un psanteme affamé, qui dévore leur pain quotidien, mais qui en impose, & qui leur donne une sorte d'importance, du moins à leurs propres yeux.

Le clergé jadis a eu sur les rois qu'il museloit, le même pouvoir que le bon évêque de Metz sur le _graulich_.

Cette caricature provinciale est abolie depuis quelques années; mais la puissance politique, dont elle peut servir d'emblême, est encore dans toute sa force.

J'oubliois de dire que le _graulich_ dévoroit, tous les ans, une certaine quantité de pucelles dont on étoit obligé de lui fournir un tribut: autre sujet de comparaison, autre trait de ressemblance entre la bête vorace & la personne d'un roi.

On dit aussi qu'à Metz, jadis on adoroit des chats...... Il n'y a pas long-tems encore que la coutume de jetter des chats au feu de la St. Jean a été abolie dans cette ville.

Princes! que cet usage provincial vous rende circonspects! Ménagez le peuple. Vous le voyez; il brûle aujourd'hui ce qu'il encensoit hier.

LEÇON LXXXI.

_LES FOURMILLIERES._

En ce tems-là; les grands faisoient rassembler dans leurs parcs, & nourrissoient des fourmillieres, pour engraisser leurs faisans. En ces tems-là, les petits témoins de ce manege, n'en dormoient pas moins tranquilles; mais ils ne se réveilloient pas de même; & c'est alors qu'ils se rappelloient, mais trop tard, les fourmillieres rassemblées & entretenues pour les grands, les faisans engraissés par ces fourmillieres, & les grands engraissés par les faisans.

Il est dans quelques provinces de France une maniere d'engraisser la volaille, qui pourroit trouver son application. Elle est telle:

On lie les pattes, & on coupe les aîles des oiseaux; puis on leur enfonce une épingle dans le crane, & on les place, dans cet état de stupidité & de langueur, au coin du foyer. On leur prodigue la nourriture la plus abondante & la plus substantielle. Au bout de quelques jours, ces malheureux volatiles deviennent gras, & promettent à leurs bourreaux le mets le plus délicieux.

Le peuple ne seroit-il, aux yeux de ses chefs, que ce qu'est la volaille pour les marchands avides, qui vivent de leur embonpoint?

Peuples! on cherche aussi à vous abrutir plus encore que vous n'êtes; seroit-ce dans la même intention? Prenez-y garde. On vous donne des fêtes; on a l'air de vous choyer; mais c'est pour s'engraisser de votre substance. On vous sacrifiera à l'appétit d'une poignée de bourreaux.

LEÇON LXXXII.

_LE LOGEMENT DU SAGE._

En ce tems-là; un sage choisit le lieu de sa demeure précisément vis-à-vis le superbe palais d'un homme riche. Pourquoi cette préférence, lui dit on? Vous êtes donc bien sûr de vous, pour ne pas craindre de vous laisser tenter, ayant continuellement sous les yeux le spectacle séducteur de l'opulence. Au contraire, répondit le sage; les valets infideles, les maîtresses mercénaires, les faux amis que je vois tous les jours hanter ce palais, me dégoûtent de plus en plus de la condition du maître qui l'habite.

LEÇON LXXXIII.

_LE PLAT DU SAGE._

En ces tems-là; un sage familiarisé avec le spectacle de la misere & des malheureux, fut admis à la table du riche. Après le repas, on lui demanda: eh bien! que vous semble de tous les mets qu'on vous a étalés?--On en a oublié un qui m'auroit chatouillé plus agréablement le palais.--Et lequel?--Le gland..... Le gland qui m'eût rappellé ce tems heureux où tous les hommes mangeoient au même plat, & chacun selon ses besoins. Alors, on ne mangeoit, dit-on, que du gland; mais du moins tout le monde en mangeoit; les uns ne s'alloient point coucher sans souper, tandis que leurs semblables ne pouvoient dormir, pour avoir trop soupé.

LEÇON LXXXIV.

_LA COURTISANNE RÉGNANTE._

Je me promenois dans les carrefours de la capitale d'un grand empire. Un bruit sourd se fait entendre, comme un tonnerre éloigné. J'apperçois un char traîné par six coursiers, rivaux de l'éclair. Plusieurs citoyens graves, de se détourner avec indignation. J'étois jeune; je restai pour voir passer ce char d'or. Une femme en occupoit seule le fond. Qu'elle étoit belle, cette femme! Son sein, pour éblouir, n'avoit pas besoin d'une riviere de diamans de Golconde, qui le couvrait. À ses oreilles pendoient deux perles, le prix de deux provinces. Mais ses yeux éclipsoient tout cela. Sa bouche sourioit, comme celle de l'enfant ingénu, caressé par sa mere. La douceur caractérisoit tous ses traits. Qu'elle étoit belle, cette femme! Je demande son nom à un vieillard qui n'avoit pas eu le tems de fuir ce cortege: jeune homme, c'est la premiere des courtisannes du royaume. L'embonpoint de cette belle femme dévore, à lui seul, la substance de vingt millions d'hommes. Les hommes, en se donnant un chef, ont cru s'affranchir de plusieurs tyrans. Il n'en est rien. Quand le chef devient l'esclave d'une femme, le peuple a autant de maîtres que cette femme a de caprices; & une femme, belle & maîtresse d'un roi, n'a pas pour un caprice. Le vice, sous le masque de la beauté, est bien puissant. Pourquoi, m'écriai-je, en quittant le vieillard, pourquoi la vertu ne se rend-t-elle pas aussi aimable que le vice; pourquoi ne cherche-t-elle pas autant que lui à plaire aux hommes? Elle en obtiendroit certainement la préférence.--Le vieillard me rappella pour me dire: Jeune homme! ne blasphême pas la vertu; le vice n'a que les armes de la séduction & l'empire du moment. Il ne seroit pas de la dignité de la vertu de s'abaisser à ces petits moyens, à ces vils maneges.

LEÇON LXXXV.

_TABLEAU DE PARIS._

En ce tems-là; un soir d'automne, un vieillard penseur se trouvoit assis sur le penchant d'une colline qui dominoit la capitale d'un grand empire. La nuit vint. Le calme, dont il étoit environné, lui permit de prêter l'oreille au bruit confus qui s'élevoit du sein de la ville voisine, semblable au murmure sourd des eaux de la mer.

Que font-ils, au milieu de ces amas de pierres, s'écria alors le bon vieillard, que font-ils les enfans des hommes? Sous ce dôme, des prêtres sans pudeur psalmodient le nom d'un Dieu, dont ils ne démentent que trop la providence par leur conduite. Plus loin, un troupeau de femmes cloîtrées, semblables à un bercail où s'est glissé le loup ravisseur, chantent des hymnes pieuses, sans les comprendre, tandis que leur imagination, souillée par leurs extâses, rêve un bonheur dont elles regrettent l'indiscret sacrifice. Plus loin, enfermé dans son cabinet solitaire, un publicain, d'un trait de plume, affame toute une province dont il a acheté la dépouille au prix de son honneur. Sa femme, loin de lui, parée pour le crime, va provoquer la vieillesse lascive d'un homme d'État. Chacune de son côté, ses filles marchent sur les pas de leur mere. Quel est ce cri perçant? C'est celui d'un vieillard pauvre, & n'ayant d'appui que son bâton. Son fils, qui le méconnoît, frédonne dans un char rapide, traîné par des coursiers fougueux; & dans un carrefour le char du fils, qui frédonne une arriette, passe sur le corps de son pere renversé. À l'écart, entre quatre murailles nues, une famille entiere s'exhorte à la mort, puisque des voisins riches & sans pitié lui refusent le premier soutien de la vie. Dans cette salle, des marchands s'accusent tour-à-tour d'infidélité dans leur commerce, & tous ont raison. Mais le plus pauvre payera les dépens. Ces soupirs étouffés qui percent avec peine les noirs cachots de cette prison d'État, m'annoncent les martyrs de la véracité. Ils ont fait retomber sur eux les chaînes du pouvoir arbitraire qu'ils avoient voulu secouer & rompre, en faveur de leur compatriotes. Quelle foible lueur brille à l'extrêmité de la ville? C'est la lampe d'un sage. Il veille aux portes du crime. Il s'est approché de la demeure du vice, pour le démasquer & pour le peindre. Semblable à l'abeille laborieuse, il a fait son butin, pendant le jour, en parcourant toutes les classes de la société; il se retire la nuit pour rédiger ses observations, & pour composer des remedes aux plaies honteuses dont il voit ses semblables couverts.

LEÇON LXXXVI.

_LES CHÂTEAUX DE CARTES ET LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE._

En ce tems-là; un vieillard complaisant faisoit des châteaux de cartes, pour amuser des enfans. Un courtisan, qui le vit, haussa les épaules.--À la bonne heure, dit le vieillard; mais on risque moins à bâtir des châteaux de cartes pour des enfans, que des châteaux en Espagne pour son propre compte.

LEÇON LXXXVII.

_JUSTIFICATION DES MAUVAIS ROIS._

On parloit mal d'un roi, en présence d'un vieillard. On reprochoit au prince d'aimer les femmes, la table & le jeu; de s'absenter du conseil pour une partie de chasse; de ne répondre à aucun placet; d'accorder sa confiance à celui qui savoit le mieux flatter. Il est honteux pour un monarque, disoit-on, de se livrer à de tels excès, indignes d'un homme du peuple.

Mais, répliqua le bon vieillard, est-ce qu'on cesse d'être homme, en devenant roi? Un roi peut-il vivre sans boire, sans manger? N'a-t-il pas cinq sens à satisfaire, comme le dernier de ses sujets? Pourquoi donc reprocher à un roi d'être homme? Il seroit plus juste de reprocher à un homme d'être roi.

LEÇON LXXXVIII.

_PARALLELE D'UN ROI ET D'UN PERE DE FAMILLE._

J'ai vu le roi du pays où je suis né. Je l'ai vu dans toute sa gloire, au milieu de ses courtisans, dont il paroît le Dieu. Chaque mot qu'il prononce est un oracle. Chaque geste qu'il fait est un ordre. Devant lui on fléchit le genouil, & la tête reste découverte. On n'ouvre la bouche que quand il daigne le permettre. Ce qu'il aime, on l'aime. On hait ce qu'il hait. Malheur à qui dirait _paix_, quand il a dit _guerre_. On le suit jusques-là où tout autre homme va seul; & celui à qui il accorde le privilege de lui rendre les soins les plus vils a des rivaux jaloux, qui ne lui pardonnent pas cette faveur du prince.

J'ai vu un pere de famille au milieu de ses enfans. Je l'ai vu, ne donnant point d'ordres, mais mieux obéi que s'il disoit: _Nous voulons._ Objet des soins les plus tendres, une douce familiarité regne autour de lui. Le moindre nuage qui couvre son front, alarme tous ceux qui vivent sous ses yeux. Les conseils, les leçons, qui sortent de sa bouche, vont se graver dans tous les coeurs. Dort-il? c'est comme s'il veilloit. Le respect qu'on lui porte, ne dégénere point en formule ironique. Est-il malade? on ne pense point à lui succéder. Meurt-il? on ne lui fait point d'oraison funebre; mais on pleure.

J'aimerais bien mieux être pere de famille que roi.

LEÇON LXXXIX.

_ÉCHANTILLON DU JEU DES CONTRE-VÉRITÉS._

En ce tems-là; du tems que le peuple n'élisoit plus les rois, & n'opinoit plus que par forme dans les assemblées de la république, tout alloit bien. Les moeurs privées étoient le garant de la félicité publique. On vivoit en paix avec ses voisins & avec soi-même. Le commerce en dehors n'étoit qu'un échange de bienfaits. Le luxe en dedans nourrissoit les arts, & devenoit un lien de plus entre les riches & les pauvres. En ces tems-là; s'il y avoit des pauvres qui souffroient sans murmurer, il y avoit aussi des riches qui donnoient sans qu'on leur demandât. En ces tems-là; quoique chaque porte eût sa serrure, la bonne foi étoit si grande, que les maisons restoient ouvertes, même la nuit, & dans l'absence du maître. En ce tems; s'il y avoit beaucoup de célibataires, il y avoit aussi beaucoup de ménages heureux. En ce tems-là; on parloit beaucoup de la liberté, sans doute que ce mot n'étoit pas seulement sur les levres. En ce tems; tous les hommes étoient freres; car ils aimoient à vivre ensemble, entassés les uns sur les autres, dans l'étroite enceinte des murailles de leurs cités. Dans ce tems, il falloit que tout le monde fût heureux, car tout le monde étoit jaloux d'en avoir l'air.

Hélas! dans ce tems-là aussi, on aimoit beaucoup à s'amuser au _jeu des contre-vérités_; & cette page en pourroit bien être un échantillon.

LEÇON XC.

_LE PLAISIR ET LE BONHEUR._

Un jour, de grand matin, je me dis: Ayons aujourd'hui du plaisir, à la maniere des gens du monde. Essayons d'être heureux, à l'instar des heureux du siecle. Je sortis, & j'allai au lever de plusieurs femmes qui passoient pour les plus agréables. Leurs minauderies & leur jargon m'amuserent pendant la premiere minute. À la seconde minute je baillai, & courus ailleurs chercher du plaisir. Je me promenai aux jardins publics. Au bout de la premiere allée, je me surpris baillant, & je me dis: Ce n'est pas encore là du plaisir. Allons nous asseoir à la table d'un riche ou d'un grand. J'attendis au dessert. Le vin m'échauffa la tête; mais mon coeur resta froid, & je m'endormis. On me réveilla pour me donner une place à ces beaux spectacles où l'art, dit-on, surpasse la nature, en l'imitant. Avant que la toile fût baissée, je baillai. Une orgie nocturne m'attendoit au sortir d'un bal galant..... Est-ce là le plaisir, me demandai-je, en regagnant mon asyle solitaire, où veilloit ma compagne. Cela se peut; mais, à coup sûr, (du moins pour moi), le bonheur n'est qu'ici.

LEÇON XCI.

_L'INCRÉDULE CONVERTI._

Les livres de plusieurs philosophes m'avoient rendu incrédule, au point de nier toute divinité, & une vie à venir. Mais, en méditant sur l'état actuel de la société, je retournai bien vîte à la croyance de mes ancêtres & de ma nourrice. En voyant le quart des hommes servi par les trois autres quarts, j'eus besoin, pour ne pas me laisser aller à l'indignation & au désespoir, j'eus besoin de croire qu'apparemment un Dieu avoit décidé, de sa certaine science & pleine puissance, qu'il y auroit un monde où les trois quarts du genre humain serviroient l'autre quart; & que, par la suite, il y auroit un autre monde où le grand nombre de ceux qui servoient, seroit servi, à son tour, par le petit nombre. Si j'ai mal conjecturé, si ce n'est pas là tout-à-fait le plan de conduite de la divinité, je ne sais plus où j'en suis. Le chaos qui, dit-on, précéda la création, n'étoit rien, sans doute, en comparaison de celui qui regne sur la surface de ce monde créé: & l'enfer, dont on me menaçoit après ma mort, ne peut pas être pire que la vie qu'on mene dans une société dont les individus sont tous libres & égaux, & où cependant les trois quarts sont esclaves, & le reste est maître.

LEÇON XCII

_L'ÉPÉE ET LA LOI._

En ce tems-là; l'épée & la loi se disputoient entr'elles sur le droit de préférence. La loi prétendoit que les hommes, avec elle, n'avoient pas besoin de l'épée; l'épée soutenoit qu'elle donnoit à la loi toute sa force.

Témoin de cet _alter-cas_, un sage leur dit: Calmez-vous. Tant que les hommes seront des enfans imbécilles ou furieux, ils auront un égal besoin des services de l'un & de l'autre. Votre empire n'est pas prêt de finir. Cependant, à quoi serviriez-vous, si les hommes étoient plus éclairés, ou seulement s'ils vouloient s'entendre? Vous n'êtes sortis que de leur foiblesse; & j'aime à croire qu'un jour, (je n'en verrai pas l'aurore), tous mes semblables rougiront de s'être servis de vous.

LEÇON XCIII.

_DIALOGUE ENTRE LE SCEPTRE ET LA HOULETTE._

LA HOULETTE.

Tu es devenu bien orgueilleux, depuis que tu es d'or. Jadis nous ne faisions qu'un. As-tu oublié que nous étions du même bois?

LE SCEPTRE.

Tu parles de loin. Mais, depuis que j'ai profité des circonstances, tant que les hommes voudront bien courber la tête sous mon poids, je continuerai à peser sur eux. Vas! un peuple est plus aisé à conduire qu'un troupeau. Les hommes sont encore plus debonnaires que les moutons.

LA HOULETTE.

Mais, à la longue, le joug peut sembler lourd. Si on venoit à le secouer; si on venoit à briser le sceptre, & à ne permettre aux rois que l'usage de la houlette!....

LE SCEPTRE.

Je ne crains pas plus cela, que de voir le sceptre passer entre les mains des bergers.

LA HOULETTE.

Prends-y garde. Il ne faut qu'un instant d'humeur. Les Dieux ont déjà vu leurs statues d'argent, métamorphosées en vaisselles plattes. Un jour pourra venir, où l'on fera du sceptre un hochet, une marotte dont le peuple s'amusera.

LE SCEPTRE.

Le peuple est un enfant trop vieux & trop grand.

LA HOULETTE.

Vah! le tems me vengera de tes dédains.

LEÇON XCIV.

En ce tems-là; un berger se pavanoit en marchant à la tête de son troupeau. Il se disoit, chemin faisant: Les moutons sont nés pour les bergers; rien de plus certain! Il est clair que la laine qu'ils portent, fardeau incommode pour eux pendant l'été, est pour habiller le berger en hiver. Le lait des chevres est moins pour élever leurs petits, que pour désaltérer le berger. Ils paissent, sans doute, pour être servis plus gras sur la table des bergers.

Ce propos du berger, entendu par ses moutons, mît le comble à leurs mécontentemens, & les porta à la derniere extrêmité. Ils tinrent conseil. Avons-nous donc besoin d'un berger pour paître, ou pour faire des petits? Comment vivions-nous avant de sortir des bois; nous étions moins soignés mais plus vigoureux qu'aujourd'hui.

Pendant le sommeil du berger & des chiens, les moutons convinrent de prendre la fuite; & de gagner la forêt voisine, pour y vivre, comme ils vivoient dans l'âge d'or. Ce qu'ils firent.

LEÇON XCV.

_LA COURONNE D'OR ET LE CHAPEAU DE PAILLE._