Apologues Modernes A L Usage Du Dauphin Premieres Lecons Du Fil
Chapter 3
En ce tems-là; couverte de son voile, une femme se présenta à la cour. Le roi, qui étoit très-jeune, à travers la gaze, crut appercevoir beaucoup de charmes, & fit le plus gracieux accueil à celle qui portoit le voile de gaze.
La même femme, quelque tems après, s'offrit une seconde fois aux yeux du prince; cette fois sans voile. S'appercevant que le jeune monarque la regardoit à peine, elle lui dit: Prince! ce qui m'arrive est aussi votre histoire. Un roi qui n'a pas beaucoup d'expérience, est comme une femme qui n'a pas beaucoup de beauté; & le premier ministre d'un tel roi est comme le voile de cette femme. Un voile de gaze cache plus ou moins les défauts du visage qu'il couvre, ou en fait sortir plus ou moins les charmes. C'est à celle qui le porte, c'est à la main qui le place, à le faire avec avantage. Un ministre fait valoir son prince, ou le cache tout-à-fait.
LEÇON L.
_LES DEUX CÔTÉS DE LA MÉDAILLE._
Un jeune étranger visitoit ma patrie, & s'extasioit à chaque pas qu'il y faisoit. Le beau pays! Heureux ceux qui y sont nés, & qui pourront y mourir! Heureux sur-tout les habitans des grandes villes. Tous les jours, ce sont des fêtes, des divertissemens nouveaux. On n'a que l'embarras du choix. Des spectacles brillans y font passer des heures entieres comme des minutes. Veut-on des occupations plus graves, plus essentielles? Des académies de tous les genres vous ouvrent leurs portes. Ici, on polit la langue; là, on exerce la raison. Plus loin, on vole la nature dans ses secrets les plus cachés. Les riches & les grands n'ont pas de palais assez vastes pour contenir tous les chef-d'oeuvres des artistes. Heureuse nation! Que tu as bien raison d'être idolâtre de tes maîtres! Tu leur dois toutes tes jouissances; & ils te laissent à peine appercevoir la différence des tems de guerre ou de paix.
J'entendis cet éloge avec un sang-froid qui piqua la curiosité du jeune étranger; il m'accusa d'ingratitude, & de ne point sentir tout mon bonheur. Je lui répondis: Jeune étranger, je pourrois te faire un portrait de ma patrie, tout différent & tout aussi fidele. Tu n'as vu que le côté d'or de la médaille, le reste est de fer. Nous achetons cher les belles choses qui t'extasient. Nous avons des spectacles en tout tems; mais nous n'avons pas toujours du pain: nous avons des académies savantes; mais nous n'avons pas encore des tribunaux intégres: on nous fait chanter de jolis airs; mais nous n'avons pas encore de bonnes loix: le prince donne des fêtes, & c'est tout le peuple qui les paye. Nous sommes des esclaves couronnés de fleurs; mais il y a long-tems qu'on nous a enlevé le bonnet de la liberté.
LEÇON LI.
_LE COURTISAN MARCHE-PIED._
En ces tems-là; un roi impatient n'avoit pour le moment ni écuyer, ni valets, ni esclaves qui pussent l'aider à monter sur son char. Un courtisan qui s'en apperçut, se précipita aussitôt au-devant de lui, & de son corps courbé jusqu'à terre lui fit un marche-pied[3] commode, dont le prince usa sans façon.
[Note 3: Au rapport d'Hérodote, il y avoit en Syrie un certain ordre de femmes nommées _Clima-Cides_, dont la profession journaliere étoit de marcher sur leurs pieds, sur leurs mains à-la-fois, & dans cette posture, de servir d'escabeau aux dames pour les aider à monter dans leur char, liv. v.]
On reprocha à l'homme de cour une complaisance qui tenoit de la bassesse. Il répondit: Un roi impatient qui, pour monter plus vîte dans son char, met le pied sur le dos de son courtisan, donne à ce courtisan le droit de marcher sur le ventre de ses sujets.
LEÇON LII.
_LA GALETTE._
Avant qu'il y eût des rois, sur le déclin du gouvernement patriarchal, dans une contrée dont je ne dirai pas le nom, il étoit d'usage, à un certain jour de l'année, que chaque famille réunie dans la maison paternelle, se mettoit à table & divisoit une galette, en autant de morceaux qu'il y avoit de parens au banquet. Un étranger sans famille vint à passer dans ce canton, & instruit de cette fête coutumiere, parvint par ses beaux discours à réunir toutes les familles en une seule assemblée: Mes amis, leur dit-il, dans trois jours vous rompez la galette d'usage, chacun dans le sein de vos foyers. Faites mieux cette année; puisque vous êtes tous des hommes, tous égaux; amassez en monceaux toute la farine qui servoit à composer vos galettes, & n'en pétrissez qu'une de toutes, que vous mangerez tous en commun, comme il convient à des freres. Si vous le voulez même, comme c'est moi qui vous ai ouvert cet avis, vous me chargerez de cette besogne & du soin de la distribution par égales parties. Les bonnes gens qui formoient l'assemblée, ne se méfiant de rien, répondirent: À la bonne heure. Tenez-là prête pour dans trois jours, & vous nous la partagerez également. Le troisieme jour arrivé, on s'assemble. Notre avanturier placé au haut bout de la table, commence par couper la grande galette en autant de morceaux qu'il y a de chefs de famille. Puis, il leur dit: Mes enfans, vous êtes convenu de me laisser faire les fonctions de pere de famille; par conséquent de prendre à moi seul toute la peine que chaque pere de famille auroit prise dans la maison. Or, comme il est juste que toute peine ait son salaire, & que le salaire soit proportionné à sa peine, vous trouverez bon que je commence par me servir, & par m'adjuger la part de chaque chef de famille; le reste sera pour vous, & le harangueur tout de suite de porter à sa bouche un morceau qu'il dévora: il n'avoit pas mangé depuis trois jours. Il se préparoit à entamer une seconde part, lorsque son voisin lui dit, en retenant son bras: Un moment, mon ami; comme vous n'avez qu'une bouche, vous ne pouvez consommer la nourriture de cent autres bouches. Tenez-vous-en à votre premier morceau, puisqu'il est mangé, & souffrez que nous mangions les autres ou retournez d'où vous venez.
L'avanturier fut obligé de retourner d'où il venoit. Et depuis ce tems les bonnes gens, qu'il vouloit séduire, ne souffrirent plus d'étranger parmi eux & firent leur part eux-mêmes.
LEÇON LIII.
_LE CONTRAT SOCIAL._
En ce tems-là; plusieurs familles habitoient un morceau de terre isolé. Chacune renfermée dans son domaine, se gouvernoit elle-même sous l'oeil du plus ancien des peres. Un étranger échoua un jour sur les côtes de cette isle. Après l'avoir parcourue, il parvint, à force d'instance, à rassembler les chefs de famille, & leur tint ce discours:
Mes amis, vous & vos enfans, vous paroissez vivre heureux. Mais il y a un terme à tout. À la premiere dissension qu'un rien peut faire naître, vos familles armées les unes contre les autres, peuvent chercher à s'entre-détruire; sur-tout n'ayant aucun tribunal où chacune d'elles puisse porter sa cause. Ce premier différend sera suivi de plusieurs autres. Pour prévenir les maux que je prévois, il me semble, sauf meilleur avis, que vous devriez élire une espece de souverain qui vous dictera des loix, à l'ombre desquelles vous pourrez dormir en paix. Mais pour que ce souverain ne soit pas juge dans sa propre cause, il faudrait en trouver un qui vous soit étranger par le sang, & par les intérêts.
Un vieillard interrompit le harangueur, en ces termes:
N'en dites pas davantage, nous devinons le reste. Écoutez-nous à notre tour. Nous avons vécu jusqu'à présent heureux. Ce que nous avons sait, nous pouvons le faire encore. Nous sommes assez hommes pour nous gouverner nous-mêmes. Cependant, nous voulons bien en essayer; & comme vous êtes ici le seul étranger, c'est vous probablement que vous avez en vue pour être notre souverain. Nous y consentons; mais à une condition, c'est que devant être responsable des loix que vous nous proposez, vous devez l'être aussi de tous les maux qui nous arriveront, & auxquels vos loix n'auront point remédié. En conséquence, vous payerez de votre tête le premier meurtre arrivé sous votre regne.... Y consentez-vous?....
Le harangueur court encore, & l'isle continue à être heureuse.
LEÇON LIV.
_LES HOMMES POISSONS._
Un soir, en rentrant dans la ville, je m'arrêtai aux barrieres & m'y endormis. C'est alors que j'eus la vision dont je vais rapporter les principales circonstances. Je me crus assis sur le bord d'un grand vivier. Il étoit revêtu de marbre. Des poissons de tout âge & de toute grandeur alloient çà &, là en grand nombre, au milieu d'une eau bourbeuse. Une douzaine de pêcheurs, qui paroissoient les propriétaires en commun de ce vivier, se disputoient leur proie qui ne pouvoit cependant leur échapper. Ils étoient si acharnés au butin, qu'ils aimoient mieux massacrer les poissons, que de se les céder l'un à l'autre. Les pauvres captifs assez indifférens sur leur propre sort, mais poussés par la nécessité, alloient se présenter en foule n'importe auquel hameçon. En regardant au fond, autant que je le pus distinguer à travers l'onde fangeuse, il me sembla en voir quelques-uns qui aimoient mieux périr de besoin, que de servir à rassasier les pêcheurs avides qui les attendoient vainement. Je voulus intercéder pour les poissons auprès des pêcheurs. Du moins, leur dis-je, que votre intérêt vous touche! Si vous êtes jaloux de vous procurer une pêche abondante & saine, ayez soin d'aggrandir & de nettoyer le vivier. Pour mon salaire, on me proposa de m'envoyer au milieu des poissons pour les consoler. Je me réveillai à la morale: mais bientôt je me rendormis: & voici le reste de ma vision.
Non loin du vivier étoit un grand lac, au travers duquel couloit un grand fleuve, lequel se rendoit à la mer. Un géant passa par-là. Mon récit le toucha sur le sort des poissons. Il fut indigné de la cruauté & de l'incapacité des pêcheurs qui voulurent prendre la fuite à son aspect. Sa voix de tonnerre les retint. Il leur commanda de travailler sous ses ordres. Ils obéirent, dirigés & aidés par lui. Bientôt il s'établit à travers les terres une communication du vivier avec l'étang. Alors l'eau où les poissons nageoient avec peine, fut renouvellée. Alors les poissons eux-mêmes furent libres. Ils multiplierent comme les grains de sables du lac, & parvinrent dans peu au degré de perfection dont leur espece étoit susceptible.
Témoin de cette révolution, je me promis bien d'en faire le récit aux habitans de la Ville, aux portes de laquelle j'eus cette vision.
Ma tâche est remplie: _qui habet aures, audiat._
LEÇON LV.
_L'ÉCOLIER ET LA CLOCHE._
En ce tems-là, l'on disoit: un roi ressemble à un écolier qui appartient à des parens sort riches, lesquels payent pour lui une sorte pension. La loi ressemble à la cloche qu'on sonne à différentes heures du jour, pour appeller les habitans du gymnase, chacun à son devoir. Le son de la cloche est de rigueur, il faut qu'il se leve aussitôt qu'il l'entend, & qu'il se rende, à la minute, à ses divers exercices. Mais l'écolier riche, réveillé quelquefois en sursaut par le bruit importun de la cloche, se rendort presqu'aussitôt, & ne sort du lit que long-tems après ses camarades d'étude. On ferme les yeux sur cette conduite; & on lui laisse contracter impunément, par égard pour son bien, les défauts de paresse, de négligence, d'inexactitude & beaucoup d'autres qu'on châtie sévérement dans le reste des individus de la même maison. Il arrive de là qu'avec le tems il devient le plus pietre de tous les sujets du gymnase: & voilà l'éducation qu'on donne aux enfans des rois.
LEÇON LVI.
_COMPARAISON N'EST PAS RAISON._
Si jamais cette phrase proverbiale a eu son application, c'est au parallele qu'on établit assez ordinairement entre un roi & un pere. Tout au plus seroit-il supportable entre le fondateur d'un peuple & le chef d'une famille. Mais un souverain par droit d'héritage ou d'élection, peut-il être comparé à un pere? Le foible le plus ordinaire des peres est de trop aimer leurs enfans, & de se laisser aveugler par l'amour paternel. En bonne conscience, beaucoup de rois ont-ils mérité ce reproche envers leurs sujets? La tendresse aveugle des peres envers leurs enfans est fondée, dit-on, sur ce que le bienfaiteur est plus attaché à son obligé, que l'obligé au bienfaiteur; & encore, sur ce qu'on aime son ouvrage. Or quel est l'obligé du roi ou de son peuple? À qui le roi doit-il la couronne? Et puis, le peuple est-il l'ouvrage de son roi? Le peuple est-il redevable de son existence à son roi? Le peuple n'existoit-il pas avant son roi? D'ailleurs, un roi n'est-il pas la créature de son peuple? Un monarque tient tout de ses sujets, & ils n'ont rien à hériter à sa mort. Qu'on cesse donc d'abuser des mots, & d'une comparaison sans raison & même dénuée de toute vraisemblance. Ce parallele est d'autant plus nuisible qu'il fait prendre le change, & qu'il a servi à affoiblir le regret qu'on devroit conserver du gouvernement paternel. C'est avec cette comparaison qu'on a fait consentir les hommes à quitter les moeurs patriarchales. Les souverains & les magistrats ont pris d'abord le nom de pere, pour gagner la confiance de ceux au-dessus desquels l'ambition seule les plaçoit.
Cependant, si les rois ne peuvent aimer leurs sujets comme leurs enfans, du moins ils se croyent le droit de les traiter en enfans; ils les amusent tant qu'ils peuvent pour en faire ce qu'ils veulent; ils ne daignent leur rendre compte de rien; ils les corrigent & les fouettent souvent jusqu'au sang, & de plus leur font payer les verges.
LEÇON LVII.
_LE LEST DU NAVIRE._
On a comparé le gouvernement à un vaisseau. On a dit que le prince devoit en être regardé comme le pilote; & on a fait du sceptre un gouvernail, ou le timon de l'État.
On ne s'est pas encore avisé, que je sache, de compléter cette comparaison politique, en ajoutant que le peuple est le lest du navire. En effet, ainsi que le lest, il occupe la partie la plus basse de l'État. Comme le lest, il est composé de matieres viles & peu choisies. Tout est bon pour faire du lest, pourvu qu'il soit lourd & cependant facile à être remué. Le peuple a toutes les qualités requises; il ne paroît pas. Il est caché; & cependant c'est lui qui par son propre poids donne au vaisseau la vraie position qu'il doit avoir. Le pilote le plus expérimenté auroit beau manoeuvrer avec tout l'art possible, il ne peut faire un pas certain, sans une suffisante quantité de lest. Je pourrois pousser plus loin encore le parallele; mais qu'il me suffise d'avoir montré que le peuple est le lest du navire politique. Quand donc les hommes cesseront-ils d'être peuple; quand donc voudront-ils jouer un rôle plus noble?
LEÇON LVIII.
_LE COLOSSE À LA BASE D'OR._
Des philosophes ont comparé le despotisme à un colosse effrayant de loin, mais soutenu sur une base d'argille.
Les tyrans modernes ont été frappés de crainte à la vue de cette comparaison, qui leur a paru pleine de justesse. En conséquence, ils se sont dit: Profitons de l'avis, & donnons au colosse une base d'or, le métal le plus compact & le plus imperméable. Le despotisme ne sera pas sitôt renversé.
Cette politique nouvelle a parfaitement réussi; & les nations modernes, éblouies par l'éclat de la base du colosse, & frappées de sa solidité, se sont laissées enchaîner plus étroitement encore aux anneaux d'or de cette base.
Et en effet, depuis que le gouvernement est financier, tout va de bien en mieux pour quelques uns, & de mal en pis pour tous les autres.
LEÇON LIX.
_LES SARMATES ET LES ROIS._
Les Sarmates, peuple feroce & belliqueux, tiroient du sang de leurs chevaux, & s'en abreuvoient: les souverains ne different des Scythes qu'en ce qu'ils n'attendent pas la nécessité & un tems de guerre, pour se repaître de la substance du peuple soumis à leur frein.
LEÇON LX.
_LE MARCHÉ D'ESCLAVES._
La société est comme un vaste marché d'esclaves ou d'hommes, qui se vendent & s'achetent tout-à-tour. Les petits se vendent aux grands, les pauvres aux riches; les grands & les riches aux plus grands & aux plus riches. Les courtisans se vendent aux rois; les gens crédules se vendent aux prêtres, & ceux-ci aux tyrans. Les femmes sur-tout se vendent aux hommes, & quelquefois ceux-ci à celles-là. Le sage seul s'appartient & n'entre pour rien dans ce trafic honteux. Aussi est-il mal vu de tous ceux dont il a pitié.
LEÇON LXI.
_LE FLÉAU DES BATTEURS EN GRANGE._
Le sceptre, entre les mains des rois, est comme le fléau dans celles du batteur en grange; & le peuple ressemble à la gerbe de bled qu'on bat pour séparer l'épi de la paille. Il y a cependant cette différence entre les rois & les batteurs en grange, que ceux-ci battent rarement en grange pour leur compte, au lieu que tout le profit est pour les premiers; quoique le trône & le trésor du fisc n'appartiennent pas plus aux rois, que la grange & le bon grain aux batteurs.
LEÇON LXII.
_LES GENTILSHOMMES VERRIERS._
Les hommes ressemblent à des ustensiles de verres fragiles, prêts à se casser au moindre choc. Une poignée de gentilshommes verriers en font trafic avec plus d'avidité que de prudence; & pour avoir leurs marchandises sous la main, ils entassent sans précaution ces verreries les unes près des autres dans d'étroits magasins. Est-il étonnant qu'il s'en fasse tant de dégâts en pure perte? Trop souvent aussi, ces gentilshommes se prennent de dispute, & se jettent les verres à la tête.....
LEÇON LXIII.
_LES VIVANDIERS SUR LE TRÔNE._
On pourroit comparer la société à une armée qui campe. Les villes sont les camps. Le peuple, c'est le soldat. Les rois en sont les _vivandiers_, dans tous les sens qu'on attache à ce mot.
LEÇON LXIV.
_LES PÊCHEURS D'HOMMES._
Pour prendre de certains poissons, il faut troubler l'eau dans laquelle ils nagent: pour captiver le peuple, il faut l'environner d'une atmosphere de ténebres. Les rois sont des pêcheurs bien au fait du métier.
LEÇON LXV.
_LA CHASSE À LA GRAND'BÊTE._
Les rois sont des chasseurs déterminés. Le peuple est leur gibier. Les ministres sont les gardes-chasses. Les villes sont les remises où l'on rabat le gibier. Le peuple trop souvent ressemble au cerf aux abois qui, relancé par les chiens, & ne pouvant plus fuir, tâche par ses larmes d'attendrir le chasseur inhumain, & d'éviter la curée dont on le menace. Mais quelquefois aussi, le peuple pourroit ressembler au sanglier qui, atteint du coup mortel, revient sur le trait qui l'a blessé, & mêle à son sang le sang de son meurtrier. Rois! prenez-y garde. _La chasse à la grand'bête_ n'est pas sans danger pour vous. Croyez-en le sage, renoncez à ce passe-tems cruel & souvent funeste. Apprivoisez plutôt le peuple. Faites-vous-en un ami. Il vous rendra plus de service en le conservant, qu'il ne vous procurera de plaisir, en le faisant déchirer par vos limiers.
LEÇON LXVI.
_LA STATUE DE PLOMB._
En ce tems-là; un jeune monarque visitoit l'attelier d'un artiste. Il fut fort surpris de voir une statue de plomb sur un piedestal d'or, & la fit remarquer au statuaire, qui lui répondit: Prince! c'est le simulacre du nouveau ministre. Le jeune monarque ne répliqua rien; mais il sortit, & le soir même, à son coucher, il réforma l'indigne choix qu'on lui avoit fait faire le matin à son lever.
LEÇON LXVII.
_LE PALAIS DES ROIS._
En ce tems-là; un roi s'énorgueillissoit de la magnificence de son palais. Quelqu'un qui n'étoit pas courtisan, lui dit:
Prince, je connois un animal rampant qui doit son logement à un architecte encore plus habile que le vôtre.... Le limaçon, & je pourrois ajouter la tortue.
LEÇON LXVIII.
_L'ARCHITECTE PHILOSOPHE._
Un roi faisoit bâtir un palais, & son architecte lui en montroit le plan. Le prince fut effrayé de l'immense grandeur qu'on lui donnoit.--Il y auroit de quoi loger tous mes sujets. Votre palais, lui répliqua l'architecte, ne sera jamais assez grand pour contenir tous vos flatteurs.
LEÇON LXIX.
_LA CARRIERE DE MARBRE._
En ce tems-là; un philosophe, dans ses voyages, rencontra un jour sur sa route des monceaux de marbres bruts, posés circulairement sur les bords d'un large trou qui servoit d'entrée à un vaste souterrein. Il s'approcha de l'une de ces ouvertures, & apperçut, dans l'enfoncement ténébreux, des hommes occupés à détacher des blocs.
Les malheureux! dit le sage en s'en allant. Ils s'occupent d'un palais de marbre, pour loger leur souverain; & peut-être n'ont-ils pas un toît de chaume pour s'abriter. Heureux encore, si la carriere qu'ils creusent, pour embellir la demeure de leur roi, ne devient pas un jour une prison pour eux. En effet, plusieurs palais de rois, de princes & de prélats ont fini par devenir des prisons: telles que la tour de Londres & Bridewell en Angleterre; Vincennes à Paris, &c. &c. &c.
LEÇON LXX.
_LE PERROQUET ROI._
Dans le cours de mes voyages, je visitai une isle peu connue, quoiqu'assez grande & bien peuplée. Mon premier soin fut de m'enquérir de la forme du gouvernement. Un des habitans me dit: Nous avons un perroquet[4] pour souverain. Je priai mon insulaire de me parler sérieusement. Je ne raille pas, me dit le vieillard. Jadis nous avions pour roi un de nos semblables, comme à l'ordinaire. Mais entr'autres abus, nous nous sommes apperçu, à nos dépens, que la plupart de nos rois, pour s'épargner la peine d'étudier l'art de régner, n'étoient tout bonnement que les échos de leurs mignons & de leurs maîtresses. Ils ne faisoient que répéter sur le trône ce qu'on leur avoit fait apprendre sur leur sopha. Autant valoit n'avoir qu'un perroquet. L'entretien de ce nouveau monarque est bien moins dispendieux. Il ne lui faut qu'une perruche & un maître de langue.
[Note 4: _Ex Africa parte Ptoembari, Ptoemphanæ qui canem pre rege habent, motu ejus imperia augurantes._ Plinius, hist. nat. liv. VI. 20.]
Cette révolution, continua le vieillard, eut lieu dans ma jeunesse. La proposition qu'on en fit aux états-généraux de l'isle passa tout d'une voix, & depuis lors, nous nous en sommes bien trouvés.
LEÇON LXXI.
_LE FOU ROI._
En ce tems-là; il étoit un fou qui se croyoit roi. En conséquence, il parcouroit les carrefours de la capitale où il étoit né dans les derniers rangs de la société, & revêtu du costume du souverain. Il rendoit la justice à son gré & de sa pleine autorité. Sa folie paroissant peu dangereuse, on eut pitié de lui, & on lui laissa la liberté. Il s'en servit pour mettre de la réforme partout où il passoit. Canaille empesée! disoit-il quelquefois aux magistrats, vous allez au palais de la justice en bonne voiture, tandis que vos cliens, ruinés par vous, marchent à pied, & ont à peine un bâton blanc pour les ramener dans leur pauvre chaumine.--Fourbes! disoit-il aux prêtres; vous annoncez au peuple des dieux auxquels vous ne croyez pas vous-mêmes, & l'on haussoit les épaules en passant. Quelques-uns sourioient; le roi régnant n'ayant pas encore ordonné sur son sort. Ce roi vint à mourir; il laissoit un héritier présomptif, qui n'annonçoit rien moins qu'un bon prince. Les états s'assemblerent. Un homme du peuple se leva, & vint à bout de se faire écouter.--Le successeur du roi défunt ne s'est point rendu digne du trône au pied duquel il est né. Pour éviter toute jalousie, élisons ce fou qui nous dit journellement dans nos carrefours tant de vérités en riant. Essayons-en. Nous serons toujours à même de revenir sur notre choix.--La bizarrerie de la proposition la fit accepter. Le fou fut élu roi; & jamais prince sage ne rendit son peuple plus heureux: heureux du moins, autant que les hommes peuvent l'être sous un roi.
LEÇON LXXII.
_L'UN DES INCONVÉNIENS DE LA ROYAUTÉ._