Apologues Modernes A L Usage Du Dauphin Premieres Lecons Du Fil

Chapter 2

Chapter 23,854 wordsPublic domain

Prince, reprit à demi-voix quelqu'un qui se trouvoit-là par hasard, & qui ne tenoit pas beaucoup à la vie, c'est l'histoire de votre rasoir, que vous rejettez aujourd'hui, parce qu'il ne vous paroît pas aussi bon qu'hier. Les hommes sans doute ont le droit de changer de roi, comme vous de rasoir.

LEÇON XXVIII.

_VISION._

_L'ISLE DÉSERTE._

En ce tems-là: revenu de la cour, bien fatigué, un visionnaire se livra au sommeil, & rêva que tous les peuples de la terre, le jour des saturnales, se donnerent le mot pour se saisir de la personne de leurs rois, chacun de son côté. Ils convinrent en même-tems d'un rendez-vous général, pour rassembler cette poignée d'individus couronnés, & de les réléguer dans une petite isle inhabitée, mais habitable; le sol fertile n'attendoit que des bras & une légere culture. On établit un cordon de petites chaloupes armées pour inspecter l'isle, & empêcher ses nouveaux colons d'en sortir. L'embarras des nouveaux débarqués ne fut pas mince. Ils commencerent par se dépouiller de tous leurs ornemens royaux qui les embarrassoient; & il fallut que chacun, pour vivre, mit la main à la pâte. Plus de valets, plus de courtisans, plus de soldats. Il leur fallut tout faire par eux-mêmes. Cette cinquantaine de personnages ne vécut pas long-tems en paix; & le genre humain, spectateur tranquille, eut la satisfaction de se voir délivré de ses tyrans par leurs propres mains.

LEÇON XXIX.

_LES CHAÎNES DE FER ET LES SOCS DE CHARRUE._

En ce tems-là: un tyran soupçonneux avoit fait forger tant de chaînes, qu'il restoit à peine assez de fer pour les socs des charrues. Afin de le lui apprendre, on ne servit un jour sur sa table que du gland apprêté de toutes les manieres. Le prince furieux en demanda la raison. On lui répondit qu'on ne pouvoit labourer la terre avec des chaînes de fer.--Eh bien! qu'on les fasse d'or: pourvu que j'aie des esclaves, n'importe à quel prix.--Il vous en coûteroit moins pour avoir des amis, lui répliqua-t-on.

LEÇON XXX.

_CONTE DE FÉE._

En ce tems-là: il étoit une fois un roi qui assembla un jour son peuple, pour lui dire:

Mes amis, mes prédécesseurs n'ont pas tous été de bons rois; mes successeurs probablement ne seroient pas tous de bons rois. D'après ma propre expérience, je m'apperçois que le roi le mieux intentionné n'est pas nécessaire aux hommes, ses semblables, ses égaux; lesquels peuvent très-bien se conduire eux-mêmes, puisqu'ils ne sont plus des enfans. Ainsi donc, sans vous gêner pour me faire un état convenable à mon rang, sans vous exposer davantage à des souverains pires que moi, rentrons chacun chez nous. Que chaque pere de famille soit le roi de ses enfans seulement. Je veux vous montrer l'exemple. Reprenez ce que j'ai de trop, à présent que je ne suis que chef de maison; & distribuez le superflu aux peres de famille qui n'ont pas assez.....

LEÇON XXXI.

_PRÉDICTION VÉRITABLE ET REMARQUABLE._

En ce tems-là: dans la capitale d'un grand empire, le luxe, l'égoïsme, la dureté, l'impudence de la classe la moins nombreuse des habitans, c'est-à-dire, des maîtres, étoient portés à un point, que la classe la plus nombreuse, c'est-à-dire, celle des valets, ou de tous ceux qui servent chez les riches & les grands, après une patience dont la durée indignoit même le sage, cesserent tout-à-coup & de concert leurs travaux & leurs services. Les maîtres, qui ne soupçonnoient le peuple, pas même capable de la plus humble réclamation, dirent à leurs valets d'un ton encore plus haut qu'à l'ordinaire: canaille! à votre devoir! obéissez donc! servez-nous!--Votre regne est passé... répondit le plus éloquent d'entre le peuple. _Mes amis!_ continua l'orateur. Un moment!... Ceux que vous appelliez vos valets forment les trois quarts des habitans de cette ville; & ceux que nous appellions nos maîtres, n'en composent que le quart. Mes amis! nous savons au moins compter jusqu'à quatre; & la science du calcul mene droit à la liberté. Prenez garde à trois contre un. La partie, comme on dit, n'est pas égale. Craignez que les plus forts n'usent envers vous de représailles, & ne vous infligent la peine du talion... Rassurez-vous cependant. Nous voulons bien, par une équité pleine de modération, expier l'avilissement volontaire où nous avons eu la lâcheté de végéter jusqu'à ce jour. Nous ne rendrons pas le mal pour le mal; mais nous vous rappellerons que jadis nous étions tous égaux; que même encore au tems d'Homère, Achille faisoit sa cuisine, & les princesses, filles des rois, couloient la lessive. On appelloit ce tems-là l'_âge d'or_ ou _siecles héroïques_. Nous avons encore lu que c'étoit pour en constater l'existence, & pour consoler le peuple des droits qu'il avoit perdus, quand le siecle d'or fit place à l'âge d'airain, que les Romains instituerent les Saturnales. Pendant trois jours, nous ne nous ferons pas servir à notre tour par ceux que nous servions toute l'année; mais notre intention est de rétablir pour toujours les choses sur leur ancien pied, sur l'état primitif; c'est-à-dire, sur la plus parfaite & la plus légitime égalité. Ainsi donc, nos chers amis, nos freres, nos égaux, nos semblables, oublions le passé. Pardonnez-nous notre bassesse; nous vous pardonnons vos abus d'autorité! Mettons la terre en commun, entre tous ses habitans. Que s'il se trouve parmi vous quelqu'un qui ait deux bouches & quatre bras, il est trop juste, assignons-lui une double portion. Mais si nous sommes tous faits sur le même patron, partageons le gâteau également. Mais en même-tems, mettons tous la main à la pâte. Que chacun rentre dans sa famille; qu'il y serve ses parens; qu'il y commande à ses enfans; & que tous les hommes d'un bout du monde à l'autre se donnent la main, ne forment plus qu'une chaîne composée d'anneaux tous semblables, & crions d'une voix unanime: vivent l'égalité & la liberté. Vivent la paix & l'innocence.--

--Si je n'ai pas été devin, j'ai au moins été prophete. Hélas! depuis long-tems je ne serai plus rien, quand mes semblables redeviendront quelque chose.

Tout ceci n'est qu'un _conte_, à l'époque où je le trace. Mais je le dis en vérité; il deviendra un jour une _histoire_. Heureux ceux qui pourront reconfronter l'une à l'autre.

LEÇON XXXII.

_LE JEU DU VOLANT._

En ce tems-là; deux souverains en guerre, étant convenus d'une treve, sortirent chacun de leurs camps, & se donnerent réciproquement une fête, en présence des deux armées. Après avoir perdu leur tems à divers amusemens plus puérils les uns que les autres, ils s'aviserent de jouer au volant; auquel jeu ils se montrerent très-experts. Le peuple d'applaudir le nombre des coups & l'adresse des deux joueurs couronnés à se renvoyer l'instrument emplumé. Imbécilles! (dit une voix aux spectateurs), riez donc de votre image. C'est ainsi qu'on vous balotte, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus se servir de vous, & qu'on vous ait mis en pieces. Car vous êtes le volant des rois. Leurs ministres en sont les raquetres plus ou moins élastiques, & qui doivent suivre l'impulsion de la main qui les guide. Quand la raquette a les mouvemens trop durs, on la change, on la troque; mais le peuple ne s'en trouve pas mieux, & n'en est pas moins le passe-tems de ses chefs.

LEÇON XXXIII.

_LE TYRAN TRIOMPHATEUR._

En ce tems-là; une nation nombreuse, policée, instruite, mais pacifique, avoit pour roi un tyran. Celui-ci, enhardi par ses premiers succès, & regardant chacun de ses sujets comme autant de bêtes de somme, se dit un jour à lui-même: Ils ont porté tel, tel, & encore tel impôt, ils en pourront porter bien d'autres. Le despote, en conséquence, fait annoncer une contribution nouvelle, plus exorbitante que les précédentes. La nation cette fois ne put s'empêcher de murmurer, & même fit résistance. Le tyran, qui ne s'attendoit pas à un événement qui lui paroissoit le comble de la hardiesse & de l'insubordination, & qui d'ailleurs n'étoit pas d'humeur à ployer, entra dans une fureur mal-aisée à peindre. Politique adroit, il avoit rassemblé aux environs de ses palais, & dans les carrefours des principales villes de son royaume, un grand nombre de soldats pour s'assurer indirectement, & sous le prétexte d'une discipline militaire plus exacte, de l'obéissance de ses sujets, en cas de besoin. Ses troupes lui étoient dévouées, parce qu'il avoit le plus grand soin d'elles; il les combloit de privileges, les habilloit superbement, les nourrissoit bien; & le peuple payoit tout cela: semblable aux enfans qu'on oblige à faire les frais de leur propre châtiment.

Le despote, dans sa rage aveugle, donne le signal à ses corps de troupes de se rassembler & de fondre sur la nation désarmée. (Les soldats n'ont plus de parens, du moment qu'ils sont au roi). Le peuple consterné ne vit d'autre parti à prendre que la fuite. Il se réfugia dans le sein des montagnes dont le pays abondoit, s'y dispersa, s'y cantonna par familles, & laissa toutes les villes, tous les bourgs, sans aucun habitant. Les soldats, tentés par l'occasion, (ils ne pouvoient l'avoir plus belle), mépriserent les fuyards, pour piller à l'aise les trésors qu'ils abandonnoient à leur merci; en sorte que les palais du tyran merveilleusement bien servi, ne furent point assez vastes pour contenir la dépouille de ses sujets. Son coeur tressaillit de joie à cette vue; &, par reconnoissance, il fit part du butin à ceux qui le lui avoient si fidélement apporté. La premiere ivresse passée, il voulut jouir des honneurs du triomphe dans les plus belles villes de ses États. Mais il n'y trouva personne pour en être le témoin; tout le monde avoit disparu. Allez, dit-il à ses soldats, allez leur dire que je leur pardonne; ils peuvent revenir habiter leurs maisons; je suis satisfait d'eux. Ils m'ont abandonné leurs biens; qu'ils viennent en acquérir de nouveaux par de nouveaux travaux. Je les protégerai à l'ombre de mon sceptre paternel. Les soldats sans armes coururent sur les traces de leurs compatriotes, & les exhorterent à quitter leurs montagnes, & à reprendre le chemin de la ville & de leurs foyers.--Nous ne sortirons d'ici qu'en morceaux, répondirent-ils; divisés par familles, sans autre maître que la nature, sans autres rois que nos patriarches, nous renonçons pour jamais au séjour des villes que nous avons bâties à grands frais, & dont chaque pierre est mouillée de nos larmes & teinte de notre sang. Les soldats émus, & qui d'ailleurs n'avoient plus de curée à espérer, furent convertis à la paix, à la liberté, résolurent de demeurer avec leurs freres, & renvoyerent leurs uniformes au tyran qui les attendoit. Celui-ci, abandonné de tous, affamé au milieu de ses trésors, dans sa rage impuissante se déchira de ses propres dents, & mourut dans les tourmens du besoin.

LEÇON XXXIV.

_L'ÉPITAPHE._

En ce tems-là; un sage lut un jour ces mots sur une pierre tombale:

Cy-gît, enfin, un tyran!

Et plus bas:

Le peuple, Las de souffrir, Versa le sang de ce mauvais roi Pour en écrire son épitaphe.

Si de pareils honneurs funebres attendoient tous les tyrans, la race en seroit bientôt épuisée, dit le sage, en continuant sa route.

LEÇON XXXV.

_LES HOCHETS._

Un roi de Siam, détrôné par un roi du Pégu, son voisin, travailloit des mains pour vivre, en simple particulier, dans la ville d'Ava. Il exécutoit toutes sortes de petits meubles & des ustensiles de ménage. Un Européen, qui savoit son histoire, ne se lassoit pas de le regarder taillant des hochets pour les petits enfans. Le roi de Siam détrôné le fit sortir de son extase stupide, en lui disant: Quand tu m'observeras plus long-tems, je n'ai pas changé de métier, en changeant de place. Le sceptre n'est-il pas aussi un hochet pour amuser le peuple.

LEÇON XXXVI.

_LE LIT DE JUSTICE DU SINGE._

En ce tems-là; un singe de la grande espece, qui servoit d'amusement à un monarque, se glissa, avant le lever de son maître, dans le garde-meuble de la couronne, s'y revêtit du manteau de pourpre, s'empara de la main de justice & du sceptre; &, ainsi accoûtré, se promena gravement dans le palais, pénétra jusqu'à la salle du conseil, & prit sa place sur le trône où il avoit vu une fois siéger le prince. Du plus loin qu'on apperçut Sa Majesté, on sonne l'alarme. Grande rumeur! Nouvelle importante! Le roi tenir le lit de justice si matin, sans aucuns préparatifs, sans ordres préliminaires! Il fait à peine jour. On ne sait que penser. Le roi est au conseil, se dit-on l'un à l'autre. On mande aussitôt les ministres, les officiers, les magistrats. On s'assemble enfin en tumulte; le chancelier prend sa place aux pieds du monarque, & déjà fléchit le genou en terre devant lui, pour recevoir ses volontés. En réponse, le singe couronné, d'un coup de patte enleve la chevelure postiche du chef de la magistrature, & s'en couvre la nuque. Cependant le roi véritable, qui ne dormoit jamais d'un profond sommeil, se leve en sursaut; &, à peine vêtu, court vers l'endroit où il entendoit du bruit. Quel spectacle pour lui & pour toute sa cour; le singe, à la vue de son maître, de s'enfuir, la queue entre les jambes. Mais le souverain, dans un état difficile à peindre, de le faire poursuivre, avec ordre de le fouetter jusqu'au sang. Pourquoi le châtier? dit quelqu'un qui disparut aussitôt, il remplissoit dignement votre place, Sire. Et un pareil vice-gérent vous épargneroit bien des corvées, & peut-être bien des sottises.

Le manteau royal est un vêtement qui rarement va bien à la taille de ceux qui le portent, parce qu'on n'a pas eu le soin de prendre leur mesure, auparavant de le mettre sur leurs épaules. Comme on coupe en plein drap, on lui donne souvent tant d'ampleur, & il est si lourd, que ceux qui s'en habillent peuvent à peine marcher, s'y empêtrent les pieds, succombent sous le poids, & font les chûtes les plus graves ou les plus ridicules. Parfois aussi on lui fait contracter de mauvais plis difficiles à redresser. Ceux qui se couvrent de ce manteau en voient rarement la fin. Il passe sur bien des épaules, avant d'être usé! Avec ce manteau, on peut bien se passer de toutes les autres pieces d'une garde-robe. Car il dispense de la pudeur. Il est parfumé d'une essence qui porte au cerveau de tous ceux qui s'en approchent, & leur cause le délire.

LEÇON XXXVII.

_LE TISON ROI._

En ce tems-là; un peuple, depuis nombre d'années, se voyoit gouverné par de mauvais rois espece d'incendiaires, dont l'esprit turbulent portoit la flamme & le feu dans l'intérieur de l'empire & chez ses voisins. Le dernier de ces princes étant venu à mourir, le peuple s'assembla pour procéder à l'élection d'un successeur. Un des notables élevant la voix, opina ainsi: Puisque jusqu'à présent nous avons si mal choisi, que ce tison ardent soit couronné, & regne sur nous. Mais donnons-lui pour trône un seau plein d'eau.

LEÇON XXXVIII.

_L'ÉCHANGE DES PRISONNIERS DE GUERRE._

En ce tems-là; deux rois puissans étoient en guerre; car ils étoient voisins. L'un d'eux souffroit à sa cour le fou en titre d'office, dont son prédécesseur avoit créé la charge. Ce fou fut mis au nombre des prisonniers; mais que son maître en fut amplement dédommagé, en voyant arriver le roi, son rival, chargé de chaînes! Le vainqueur fit à sa guise les clauses du traité qui eut lieu; & il montra beaucoup de modération. Car il offrit de rendre le roi, pourvu seulement qu'on lui rendît son fou. Ces conditions de la paix firent hausser les épaules aux politiques qui ne se croyoient pas vus du roi. Mais celui-ci qui voyoit tout, se contenta de leur dire: Ma conduite qui vous paroît étrange, n'est que juste. Pour ravoir mon fou, pouvois-je raisonnablement donner autre chose en échange, qu'un insensé?

Le prince prisonnier, mis en liberté, eût mieux aimé donner la moitié de son royaume pour sa rançon, (car rien ne coûte aux rois) plutôt que de subir une telle humiliation. Il mourut de dépit. Ses sujets se réunirent aux sujets de son rival heureux, qui dit alors à ses courtisans: Eh bien! hausserez-vous encore les épaules? Ma politique voit plus loin que la vôtre; avouez-le.

LEÇON XXXIX.

_LES FLECHES ET LES MOUTONS._

En ce tems-là; un prince avoit pour voisin de ses États un peuple dispersé sur une grande étendue de pays. Il leur proposa de se rassembler dans des villes, en leur offrant, pour leçon, l'exemple d'un faisceau de fleches qu'on ne peut rompre, tant qu'elles sont réunies. Votre force, leur fit-il dire par ses envoyés, naîtra de votre union.

Un Ancien parmi ce peuple demi-sauvage, fut chargé de répondre; & voilà comme il s'y prit: Nous convenons que rien ne peut briser des javelots en paquet; & qu'un enfant en viendrait à bout, en les prenant séparément; mais, convenez, à votre tour, qu'il n'est pas aussi facile de faire ce qu'on veut d'un peuple dispersé, que d'une nation qu'on a sous la main. Nous faisons ce que nous voulons du troupeau que nous renfermons dans l'enceinte d'une bergerie; mais nous n'en pourrions pas dire autant des moutons errans dans la plaine ou sur la montagne.

LEÇON XL.

_LES ASTÔMES._

En ce tems-là; une nation avoit pour roi un tyran, & pour voisins tributaires & vassaux, une peuplade d'hommes sans bouche, & ne se nourrissant que d'air. On leur envoya le tyran, pour régner sur eux. Ils l'acceptèrent, mais en même-tems ils lui firent entendre par signes qu'un peuple qui n'avoit jamais faim, n'étoit pas aisé à être tyrannisé; & qu'un souverain qui avoit plus besoin de ses sujets, que ses sujets de lui, ne pouvoit sans risque vouloir tyranniser. Quand tu seras tenté d'abuser de ton pouvoir, lui dirent-ils dans leur langage, tu n'entendras pas de murmures qui ne seroient pour toi qu'un vain bruit à l'importunité duquel ton oreille s'accoutumeroit bientôt. Mais nous te ferons jeûner; & nous verrons si tu t'habitueras aussi facilement à la faim qu'au pouvoir arbitraire.

Il seroit à souhaiter que cette race d'hommes[2] sans bouche existât encore: on y enverroit en retraite les mauvais rois; & les jeunes princes pourroient y faire leur noviciat.

[Note 2: Pline & Plutarque parlent d'un peuple sans bouche, qu'ils nomment _Astômes_.]

LEÇON XLI.

_LA MARMOTTE-ROI._

En ce tems-là; un roi dormoit toujours sur son trône, & rendoit la justice à ses sujets en dormant; ses rêves alors devenoient des arrêts. Quelqu'un, qui n'étoit pas courtisan, osa lui dire un jour, en le voyant parler: Prince, pour dormir un lit est plus commode qu'un trône. Vous vous donnerez une courbature. Croyez-nous; allez vous coucher. Nous vous ferons remplacer par une marmotte.

LEÇON XLII.

_LE SAGE FOU._

En ce tems-là; un sage avoit tenté plusieurs fois, mais toujours en vain, d'introduire la vérité à la cour. Le fou du roi vint à tomber malade, sans espoir. Le sage s'avisa de le contrefaire; & le contrefit si bien, qu'il lui succéda dans sa charge. Mais la vérité ne gagna pas beaucoup à ce déguisement. Dans la bouche de la sagesse, elle offensoit le monarque; dans celle de la folie, elle ne fit que l'amuser, & ne l'amenda point. Alors le sage quitta le service, & sortit du palais, en disant: Je vois bien que les rois sont incorrigibles.

LEÇON XLIII.

_L'ÂGE D'OR._

En ce tems-là; un roi, qu'on appelloit autrement dans le fond de ses provinces, demanda un jour à table:

Mais, qu'est-ce que cet âge d'or, ce siecle d'or, dont j'ai quelque fois entendu parler.

Un de ses écuyers-tranchans lui répondit:

Prince, c'est un conte de fées inventé sans doute à plaisir par quelque poëte mécontent de la cour.

Mais encore....

Puisque Sa Majesté insiste.... On dit qu'il fut un tems où il n'y avoit sur la terre ni maîtres, ni valets, ni souverains, ni sujets; chacun se servoit soi-même.

Quoi! il n'y avoit pas de rois!... Comment les hommes pouvoient-ils s'en passer?

Le conte de fées dit qu'ils n'en étoient que plus heureux, & n'en vivoient que plus long-tems.

Cela n'est pas possible. Comment faisoient-ils donc?

Chaque famille vivoit rassemblée sous le bâton pastoral d'un patriarche.

Tout cela est bien un conte de fées.... Cependant, ajouta le roi, qu'on défende aux poëtes modernes de le versifier de nouveau, & aux nourrices d'en bercer leurs enfans.

LEÇON XLIII.

_LE DICTIONNAIRE._

En ce tems-là; un despote oriental, un soir, attaqué d'insomnie, se faisoit lire par un de ses esclaves favoris quelques articles d'un gros dictionnaire. Le lecteur appelloit les noms; & le prince asiatique, selon leur bizarrerie ou son caprice, s'en faisoit lire un morceau, ou les passoit. Au mot _insurrection_, il dit à son esclave: Que signifie ce mot? L'esclave, qui avoit soin de parcourir des yeux chaque article, avant de le réciter, dit à son maître: Seigneur, je n'oserai jamais....--Qui t'arrête?--Seigneur...... Au reste, cet article concerne un peuple ancien, célebre par ses fables.--Encore.--Seigneur, vous pardonnerez à votre esclave.... _Insurrection_, droit de soulevement accordé au peuple de Crete contre ses souverains, quand ils se conduisoient mal dans leur place. Dans quelle classe, reprit Sa Majesté écoutante, a-t-on rangé cet article?--Dans l'histoire ancienne.--On s'est trompé; c'est à la mythologie ancienne qu'il falloit le placer..... Passons à un autre article.

LEÇON XLIV.

_LES VOITURES DE LA COUR._

En ce tems-là; le sage Rhamakc se promenoit vis-à-vis de la maison publique qui servoit de dépôt aux voitures de la cour. On crut qu'il vouloit grossir le nombre des courtisans, & on lui offrit une place pour partir. Il refusa.--Que faites-vous donc ici?--Je m'amuse, répondit-il, à comparer le visage de ceux qui vont à la cour, avec le visage de ceux qui en reviennent. L'empressement des uns, les soucis rongeurs des autres, me frappent & me font faire des réflexions, qui m'ôtent toute envie d'aller voir ce pays d'où on ne revient pas comme on y va.

LEÇON XLV.

_LA BALANCE._

En ce tems-là; j'entrai dans l'attelier d'un méchanicien: fais-moi vîte, lui dis-je, un char qui me transporte en deux minutes à la cour. Je ne saurois, me dit l'artiste, imaginer un char qui puisse te transporter en deux minutes à la cour. Mais je possede une machine fort peu compliquée, qui t'apprendra à être heureux, sans sortir de chez toi.--Où est-il cet instrument qui doit me rendre heureux, sans sortir de chez moi?--Le voici.

C'étoit une balance faite avec beaucoup de justesse. J'y pesai les biens & les maux de la vie. Elle resta dans un équilibre assez parfait. Elle m'apprit que tout est compensé dans la vie. Une sage insouciance fut le résultat de mon expérience; & je ne me souciai plus de sortir de chez moi pour aller en deux minutes à la cour.

LEÇON XLVI.

_LE BANDEAU À LA COUR._

En ce tems-là; traversons, me dit mon compagnon de voyage, traversons ce palais, la demeure du souverain. Nous abrégerons de beaucoup notre route.

Je le veux bien. Mais avant d'y entrer, attache-moi ce bandeau sur les yeux.

Pourquoi te bander la vue?

Afin qu'en sortant de cette demeure royale, on ne me punisse pas d'avoir vu des choses qui ont besoin du mystere & du secret. Tel courtisan n'auroit jamais été disgracié, s'il eût fait l'aveugle à propos. Témoin, Ovide.

LEÇON XLVII.

_L'HYPERBOLE._

En ce tems-là; un vieux courtisan disoit, non loin du monarque & assez haut pour en être entendu: oui!

Oui! quand toutes les eaux du ciel & de l'océan se teindroient en noir, il n'y auroit pas encore assez d'encre pour décrire les vertus de sa majesté.

Un jeune courtisan, voisin du flatteur, lui dit tout bas: Ne rougis-tu point, à ton âge, de te permettre des hyperboles de cette force? Et ne vois-tu pas qu'elles manquent leur effet.

Je connois, répondit tout bas le vieillard flatteur, la mesure de l'amour-propre & la portée de l'esprit du prince. Vas! les princes ont su gré de discours encore plus extravagans.

LEÇON XLVIII.

_LA CHAISE-PERCÉE._

Un roi avoit coutume de donner ses audiences dans sa garde-robe. On devroit prendre au mot de tels rois; & ne faire pas plus de cas des oracles qu'ils rendent sur le trône, que du bruit qu'ils laissent échapper sur leur chaise-percée.

LEÇON XLIX.

_LE VOILE._