Apologues Modernes A L Usage Du Dauphin Premieres Lecons Du Fil

Chapter 1

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APOLOGUES MODERNES,

_À L'USAGE_

DU DAUPHIN.

_APOLOGUES_ MODERNES,

_À L'USAGE_

DU DAUPHIN,

PREMIERES LEÇONS

_DU FILS AINÉ_

D'UN ROI.

Aux femmes & aux rois, Il faut parler par Apologues.

_À BRUXELLES._

1788.

APOLOGUES

_MODERNES._

PREMIERE LEÇON.

_PROMÉTHÉE._

Jusqu'à présent les mythologues ont mal raconté l'histoire allégorique de Prométhée. Voici le fait: Cet ingénieux artiste de l'antiquité ayant pétri de l'argile dans de l'eau, en composa plusieurs figures d'hommes qu'il anima avec le feu élémentaire. Il se complaisoit dans son ouvrage, comme un pere dans ses enfans. Tout alla d'abord assez bien. Mais un jour, en rentrant dans son attelier, quel spectacle s'offre aux yeux de Prométhée. Ces hommes à qui il avoit donné une même existence, & qu'il avoit formé du même limon, se prirent de querelle entr'eux pendant son absence: en sorte qu'ils s'étoient battus & mutilés les uns les autres. Ils avoient fait pis encore. Quelques-uns profitant du désordre général, soit par ruse, soit par force ou autrement, s'étoient soumis leurs semblables au point que ceux-ci, prosternés à leurs pieds, osoient à peine lever les yeux, & leur obéissoient au premier geste. Que vois-je! dit Prométhée en fureur. J'avois cru faire des hommes, & non des esclaves & des maîtres. Maudite engeance! Je vous avois créés tous égaux. Avec le souffle de la vie, je vous avois animé aussi de l'esprit de la liberté! Vous avez donc laissé éteindre ce flambeau. Allez! Je vous renie pour mes enfans. Je vous abandonne à votre mauvaise destinée, & me répens de mon ouvrage.

Prométhée les quitta en effet, & se retira sur le Mont-Caucase. Mais son coeur emporta avec lui le trait qui l'avoit déchiré. Le remords d'avoir donné naissance à des esclaves, en créant les hommes, le consuma lentement & lui fit souffrir une douleur pareille à celle que souffriroit un malheureux dont les entrailles renaîtroient, lascérées sous la dent d'un vautour.

LEÇON II.

_LE TOCSIN._

En ce tems-là; un étranger, en entrant dans la capitale d'un grand Empire, entendit sonner pendant long-tems le tocsin. Il interrogea les gens de la ville pour savoir quel malheur étoit arrivé. Y auroit-il quelque part un incendie?

Non, lui répondit quelqu'un; mais nous célébrons la naissance d'un prince qui peut-être un jour, ajouta-t-il à voix basse, sera un incendiaire. La même cloche devoit servir à annoncer deux événemens à-peu-près semblables. Il y a cependant cette différence entr'eux: c'est qu'on a établi des corps de pompes pour éteindre les incendies; mais on n'a pas encore promulgué un corps de loix pour arrêter les incendiaires.

LEÇON III.

_L'ÉPREUVE._

En ce tems-là; il étoit un roi orgueilleux qui se croyoit pétri d'un autre limon que ceux qui vouloient bien lui obéir. Le sénat, placé entre lui & le peuple pour servir de médiateur, s'assembla, & convint de lui faire une remontrance à ce sujet. La reine étoit enceinte, & prête d'accoucher. Un vieux magistrat se leva du milieu de l'assemblée, & proposa l'expédient suivant, pour corriger le prince. Au moment de la naissance de l'enfant royal, on présentera au pere trois enfans nés à la même heure, & on lui laissera le soin de choisir quel est le sien. On lui dira en même-tems que, puisque les rois & leurs successeurs naissent pour le trône, pétris d'un autre limon que le reste de leurs sujets, il n'aura point de peine à distinguer l'enfant royal qui lui appartient. Le roi furieux, mais fort embarrassé, hésita long-tems, & choisit enfin pour son fils le fils du concierge du château. Alors le chef du sénat lui dit: Si l'oeil du pere balance, & même se trompe sur le choix de son propre enfant, avouez, prince, que le fils du pâtre naît l'égal du fils du roi; qu'un homme ne peut se dire roi-né; qu'il ne sort pas du ventre de sa mere, tout coëffé d'une couronne; que c'est le peuple qui la confie à qui bon lui semble; en un mot, qu'un souverain n'est que _primus inter pares_.

LEÇON IV.

_LE ROI GARDEUR DE COCHONS._

En ce tems-là; un jeune roi étoit enclin à la débauche, même à la crapule; c'étoit un vice héréditaire. Les états-généraux, tuteurs-nés du souverain, qui n'étoit jamais émancipé pour eux, s'assemblerent & concerterent un moyen de corriger le jeune prince. Un jour qu'il s'étoit livré tout entier à son penchant ignoble, plongé dans un profond sommeil, on se saisit de sa personne royale; & de son palais, on le transporta tout endormi dans une étable, sur une litiere. À son réveil, le jeune prince put à peine en croire ses yeux. Il ne sait s'il rêve encore. Il ne retrouve plus son trône, sa couronne, son sceptre, ni ses maîtresses pour le caresser, ni ses valets pour le servir, ni ses flatteurs pour l'exciter à de nouveaux excès. Il veut commander; des pâtres prévenus accourent à sa voix, & le traitent sur le pied de la plus parfaite égalité. En vain le prince menace & réclame son autorité. On l'accuse d'avoir la tête aliénée, & on l'entraîne, malgré lui, à la garde du plus vil des troupeaux. Enfin, après quelques jours de cette épreuve, on saisit un moment de sommeil pour le replacer sur son trône. Le Prince ne fut point tout-à-fait dupe de tout cela; mais il n'eut pas le bon esprit de profiter de la leçon tacite. Il retomba bientôt dans son vice héréditaire. Alors les états-généraux conclurent à le dépouiller tout-à-fait de sa dignité, pour laquelle il ne paroissoit pas né; & le condamnerent, tout de bon, à passer le reste de ses jours au milieu du vil troupeau dont il avoit les moeurs.

LEÇON V.

_LE ROI NAIN._

En ce tems-là; un prince souverain mettoit sa vanité à ne composer son nombreux domestique que de valets de la plus haute taille. Il n'eut qu'un fils, lequel avoit une stature qui n'étoit précisément élevée qu'autant qu'il en falloit pour qu'il ne fût pas tout-à-fait un nain. À la mort de son pere, le fils régnant à son tour, signala les premiers jours de son regne par substituer un peuple de nains à tous ces grands valets qui blessoient depuis trop long-tems sa vue & son amour-propre. Ne voyant autour de lui que de petits hommes, il ne tarda pas à oublier qu'il y en avoit de plus grands que lui, qui en effet étoit le plus haut de tous ceux qui le servoient. Malgré toutes les précautions qu'on prenoit pour qu'il ne se présentât à ses yeux que des hommes encore plus petits que lui, un grand homme vint à bout de pénétrer dans son palais, & jusqu'en sa présence. Il fut traité de _monstre_, & mis comme tel dans la ménagerie du prince.

LEÇON VI.

_LEÇON D'ARCHITECTURE._

Comment appelle-t-on ces figures humaines qui servent de colonnes pour soutenir l'architrave de ce palais? demanda un jour un jeune prince à son gouverneur.

On les appelle _Cariatides_.

Que veut dire ce mot?

C'est le nom des habitans de la Carie.

Pourquoi avoir donné cette forme & ce nom à ces pilastres?

Pour éterniser le châtiment de ce peuple traître, qui s'étant ligué avec les Perses contre ses freres, les autres Grecs, fut passé au fil de l'épée; on réduisit les femmes en servitude.

Les architectes modernes, qui n'avoient pas le même motif que les anciens de conserver cet ordre, en firent cependant usage dans une autre intention. Comme ces figures colossales ne s'emploient ordinairement qu'aux palais des rois, les rois ne peuvent jetter les yeux sur leurs palais, sans réfléchir que leurs sujets ressemblent aux Cariatides qui soutiennent le balcon où ils se promenent. Si la charge est trop lourde, le peuple ploye & se brise; mais, dans sa chûte, il entraîne ceux qui pesoient sur lui.

LEÇON VII.

_LEÇON D'ARITHMÉTIQUE._

En ce tems-là; un jeune roi très-jeune en étoit encore aux élémens de l'arithmétique. Son maître de mathématiques, qui n'étoit point un courtisan, lui donna un jour cette leçon.

Un roi, par exemple, est dans son royaume, comme l'unité: s'il se trouvoit tenté de ne regarder chacun de ces sujets que comme un zéro, on pourroit lui faire observer que ce sont les zéros qui donnent une valeur à l'unité. Plus on les multiplie, plus l'unité compte. L'unité, réduite à elle-même, ne seroit rien. Elle leur doit tout ce qu'elle vaut. Il y a pourtant cette différence importante entre les zéros en politique & les zéros en arithmétique, c'est que les derniers ne peuvent entrer en compte sans l'unité qui leur donne une existence, & de laquelle ils ne peuvent se passer. Les premiers, au contraire, font tout pour l'unité qui ne fait presque rien pour eux.

LEÇON VIII.

_LA LEÇON D'ARMES._

En ce tems-là; un roi apprenoit à faire ce qu'on appelle des armes, & il n'étoit pas des plus adroits; presque toutes les fois qu'il s'escrimoit, il se blessoit lui-même, ou blessoit ceux contre qui il tiroit. Quelqu'un présent à ses exercices, osa bien lui dire un jour:

Prince, croyez-moi, défaites-vous de votre sceptre, comme de votre épée; car il est encore bien plus difficile de porter l'un que de manier l'autre; & les coups de mal-adresse sont d'une bien plus grande conséquence.

LEÇON IX.

_COURS D'ANATOMIE._

En ce tems-là; un jeune roi, enclin au despotisme, parut desirer faire son cours d'anatomie. Le sénat ordonna qu'on lui en feroit les démonstrations sur le squelette d'un tyran nagueres décapité juridiquement. Le jeune prince en fut prévenu dès les premieres leçons; & ce cours lui valut un traité de morale.

LEÇON X.

_L'ÉLEVE EN CHIRURGIE._

En ce tems-là; un jeune Roi, qui ne respiroit que la guerre, fut fait prisonnier. Le vainqueur généreux, pour toute satisfaction, obligea le jeune prince captif d'assister, en qualité d'éleve, au pansement d'un hôpital d'armée: puis on le renvoya à ses sujets, qui applaudirent tout bas à la leçon.

LEÇON XI.

_LA STATUE RENVERSÉE._

En ce tems-là; un prince ombrageux se promenant dans une place publique de sa capitale, apperçut sa statue renversée.

Quel est le téméraire qui m'a fait cet outrage? Qu'il meure!

Prince, lui répondit-on, c'est le tonnerre.

LEÇON XII.

_LES DEUILS DE COUR._

En ce tems-là: j'entrai un jour dans la capitale d'un grand empire. Les habitans étoient en deuil. Hommes & femmes, tous étoient vêtus de laine. La soie, l'or & les pierreries avoient disparu. Jusqu'aux armes, tout avoit pris la livrée de la tristesse. Inquiet de ce spectacle, je pris des informations!

De quelle calamité la ville est-elle affligée, ou menacée? A-t-elle perdu son roi, sa reine, quelques-uns des princes de la race impériale? Et ces princes valent-ils les frais & les incommodités du deuil?

Non, me répondit un citoyen. Un souverain du fond du nord vient de mourir, & on porte son deuil.

Il a donc rendu de grands services à la nation?

Au contraire, il lui a enlevé une province entiere, & n'a accordé la paix que faute de combattans.

Et c'est pour un tel prince qu'un peuple étranger au mort, couvre ses habits de _pleureuses_! En ce cas, que fait-il, quand il a perdu son propre roi, ou quelques grands hommes?

Le plus grand philosophe est mort à la même époque; mais, loin de lui accorder les honneurs d'un deuil public, on refusa à ses mânes ceux de la sépulture.

LEÇON XIII.

_L'IMPÔT SUR LE SOMMEIL._

Il étoit une fois un roi (c'est ainsi qu'en ce tems-là on étoit convenu par décence d'appeller un tyran). Il étoit un roi qui proposa, en plein conseil, un prix à celui qui imagineroit quelque nouvel impôt. On en avoit déjà tant créé, que le cerveau le plus fécond des plus intrépides ministres de la finance étoit épuisé. Un des membres du conseil opina pour lever un impôt sur l'ombre que donnent les arbres aux pauvres gens de la campagne. Le roi, émerveillé d'une telle invention, se préparoit déjà à couronner l'inventeur, & même à lui donner la régie de ce nouveau droit, lorsqu'un autre conseiller se leva, & dit: mais, quand il ne fait plus de soleil, & sur-tout en hiver, il seroit aussi par trop injuste de faire payer l'ombre même dont on seroit privé; il faut de l'équité en tout. Je serois plutôt d'avis de lever une imposition sur le sommeil[1]; taxe d'autant plus importante, qu'on dort tous les jours, & qu'en outre, dans un cas urgent, sa majesté pourroit ordonner à ses sujets l'usage des narcotiques.

[Note 1: L'empereur Vespasien mit un impôt sur les urines.]

Sa majesté leva les mains au ciel, en admirant toute l'étendue, toutes les ressources du génie de l'homme, & fit son favori du conseiller qui avoit si heureusement opiné.

LEÇON XIV.

_LES TROIS GAMBADES._

En ce tems-là: un sage, député de sa province auprès du souverain, pour en obtenir la cessation d'un impôt, fut admis à l'audience à son tour. Le souverain, bien jeune encore, répondit à la requête en ces termes:

Je vous accorderai tout ce que vous me demandez, si vous consentez à déroger, pour un moment, à la gravité de votre personnage, en vous résolvant à faire trois gambades en présence de toute ma cour.

Le notable répliqua:

Prince! je ne suis pas plus familiarisé avec les gambades d'un singe, qu'avec les courbettes d'un courtisan. Puisque l'impôt ne tenoit qu'à cela, les gens de votre suite m'acquitteront de reste. Mais choisissez de commander à des hommes, ou à des singes. Le même roi ne peut l'être des uns & des autres à la fois.

LEÇON XV.

_LA LAMPE ET L'HUILE._

En ce tems-là: un jeune souverain, ami du faste, multiplioit tous les jours les impôts. Le sénat lui fit enfin des remontrances; il se contenta de répondre:

Pour éclairer, la lampe a besoin d'huile.--Sans doute, reprit courageusement le chef de la magistrature; mais il ne faut point d'huile par-dessus les bords de la lampe: il suffit que la mêche en soit imbibée; elle s'éteindroit, si elle en étoit inondée.

LEÇON XVI.

_LA REMONTRANCE._

En ce tems-là; un jeune prince, oubliant les principes de son éducation, à peine monté sur le trône, vouloit envahir une petite province qui touchoit à ses frontieres, & dont les habitans, à l'abri sous les haillons de la pauvreté, avoient jusqu'alors vécu libres.

L'ancien gouverneur du nouveau monarque, instruit des mauvais desseins qu'on lui suggéroit, résolut de faire usage de l'ascendant que le tems n'avoit pas encore pu lui faire perdre sur l'esprit de son éleve. Il le pria de l'accompagner sur le sommet d'une haute montagne qui dominoit le palais impérial. Arrivés-là tous deux, le gouverneur dit à son éleve: remarquez-vous combien les objets d'ici perdent de leur volume. Vous avez les yeux moins fatigués que les miens; dites-moi si vous appercevez le petit canton contre lequel vous vous proposez de conduire une partie de votre armée.

Non, mon ami, dit le jeune prince. Je vous avoue que je ne puis le distinguer. Il est comme perdu dans la foule des objets qui s'offrent ici à nous de toutes parts.

O mon auguste éleve, reprit le gouverneur; la conquête d'un petit coin de terre, à peine sensible, peut-elle avoir assez de charmes, peut-elle devenir un objet assez important pour votre gloire? Cette conquête ajoutera-t-elle un fleuron de plus à votre couronne? Croyez-moi, laissez en paix vos voisins; souffrez qu'ils vivent libres, à l'ombre de votre trône; & ne convertissez pas pour eux votre sceptre en verge de fer. Ils perdroient tout, & vous n'y gagneriez presque rien.

LEÇON XVII.

_LA CONSULTATION._

En ce tems-là: un souverain jeune encore consulta un philosophe en ces termes: qui m'empêcheroit de prétendre aux honneurs divins? Un homme, comme moi, le mérite peut-être tout autant que les animaux & les plantes de l'Égypte & d'ailleurs. Ainsi donc, un édit proclamé aujourd'hui me vaudra demain des autels & de l'encens.

Prince! lui répondit l'ami de la sagesse, croyez-moi, les plantes & les animaux ont joui des honneurs divins en Égypte, peut-être parce qu'ils ne les ont pas demandés aux hommes. Car il se pourroit bien que les hommes fussent aussi avares d'encens exigé ou mérité, qu'ils sont prodigues d'encens volontaire & gratuit.

LEÇON XVIII.

_LES TROUS ET LES TACHES._

En ce tems-là: un philosophe fut un jour mandé à la Cour. C'est bien ici le cas, dit-il en partant, de prendre mon manteau. De son côté, le prince, pour le recevoir, s'étoit aussi revêtu du sien, afin de lui en imposer davantage.

En présence l'un de l'autre, le roi dit au philosophe, après l'avoir examiné de la tête aux pieds:

Homme sage! votre manteau a des trous.

Le sage, examinant le roi à son tour, lui répliqua:

Prince, le vôtre a des taches.

LEÇON XIX.

_LA MÉPRISE._

En ce tems-là: un sage fut mandé au palais d'un souverain. Il y va. Les portes des appartemens étoient ouvertes. Il entre jusqu'à ce qu'il rencontre à qui parler. Il s'arrête & converse avec deux ou trois personnages couverts d'or. Après quelques momens d'entretien, il leur dit: Le tems m'est cher, faites-moi parler à votre maître.--Le sage s'étoit mépris; au maintien & au langage du maître & de ses courtisans, il les avoit pris pour des valets.

LEÇON XX.

_LE LEVER DU ROI._

En ce tems-là: un sage, sous les dehors d'un courtisan, fut admis au lever d'un roi. Quand son tour d'amuser sa majesté fut arrivé, il lui dit: Il étoit une fois un roi qui, à son avénement au trône, fit enlever de l'intérieur de son palais toutes les horloges & autres instrumens propres à marquer le tems. Il partagea sa besogne de roi en vingt-quatre parties égales; vingt-quatre ministres choisis & éprouvés venoient tour-à-tour lui annoncer l'heure de la journée, en lui proposant un nouveau travail.

Ce souverain ne dormoit donc pas, dit au conteur sa majesté écoutante?

Non, prince! ce roi ne dormoit point. Il pensoit que, pour être bon roi, il falloit avoir la faculté de ne point dormir.

Mais cela est impossible, reprit sa majesté écoutante. Je n'aurois point accepté la couronne à ce prix. Regner, pour ne point dormir!...

Aussi, répliqua le faux courtisan, ce n'est qu'un conte à dormir debout que je fais à sa majesté.

LEÇON XXI.

_LES SPECTACLES DE LA COUR._

Un souverain nourrissoit ses histrions avec le pain de ses pauvres sujets; il faisoit plus: il contraignoit ses pauvres sujets à jeun à venir applaudir aux chants & aux gestes de ses virtuoses engraissés de leurs sueurs. Un jeune étranger, témoin des fêtes brillantes qui se donnoient à la cour du roi, s'en retournoit émerveillé. Le bon prince, s'écrioit-il! Il daigne partager ses plaisirs avec tout son peuple. Oui, dit quelqu'un, cette nation seroit la plus heureuse de la terre, si elle n'avoit que des yeux & des oreilles: il ne lui manque que du pain.

LEÇON XXII.

_LES RÉJOUISSANCES PUBLIQUES._

En ce tems-là: c'étoit la fête du roi; il fit afficher des placards dans tous les carrefours de chaque ville de son empire:

Aujourd'hui, fête du monarque; deux fontaines de vin couleront dans toutes les places publiques, depuis le lever du jour jusqu'au milieu de la nuit. Que notre bon roi est généreux! disoit le peuple.

Un homme, qui se trouvoit pour lors dans la foule, s'écria:

Malheur au peuple dont le roi est généreux! Le roi ne peut donner que ce qu'il a pu prendre à son peuple. Plus le roi donne, plus il a pris au peuple. On n'est point avare du bien d'autrui.

LEÇON XXIII.

_VERSAILLES ET BICÊTRE._

En ce tems-là: c'étoit la fête d'un prince; il avoit daigné ouvrir au peuple les portes de son palais; & les plébéiens s'y précipitoient en foule. Ils n'avoient pas assez d'yeux, ils ne les avoient pas assez grands, pour voir & admirer la magnificence & la richesse des ameublemens. Ils osoient à peine poser le pied sur les tapis précieux; & ils se gardoient bien d'approcher trop près des glaces, dans la crainte de les ternir par leur haleine. Un homme, au milieu de la foule, étudioit en silence les passions diverses du coeur humain. L'admiration stupide de tous ces individus l'indigna à la longue; il ne put s'empêcher de leur dire, en haussant les épaules:

Eh! mes amis! ne vous extasiez pas tant sur le sort du maître de ce palais. Rien ici n'est à lui. Il n'est heureux que de vos bienfaits; il ne vit que d'emprunts. Qui est-ce qui lui a coulé ces glaces superbes? Ce sont des manufacturiers pris d'entre vous. Qui est-ce qui lui a sculpté ces lambris; qui est-ce qui les a revêtus d'or? Ce sont des artistes pris d'entre vous. Qui est-ce qui lui a dressé ce lit voluptueux? Ce sont des ouvrieres habiles d'entre vous. Qui est-ce qui a tiré de la carriere les matériaux qui composent ce temple du luxe; qui est-ce qui les a taillés & posés à leur place? Ce sont des gens robustes d'entre vous. Si chacun de vous emportoit d'ici son ouvrage, le maître de céans se trouveroit plus pauvre & plus embarrassé que chacun de vous. Il vous donne du pain pour toute cette besogne. Mais pourquoi en mange-t-il plus que vous, & de meilleur que le vôtre; & pourquoi ne le gagne-t-il pas comme vous à la sueur de son front? Il est votre égal, & il croit vous faire une grace, & s'acquitter, en vous admettant dans ce palais bâti par vous..... Voilà, mes amis, ce qui devroit vous ébahir.....

LEÇON XXIV.

_WESTMINSTER._

Les rois d'Angleterre sont couronnés & inhumés à l'abbaye de Westminster. C'est une assez bonne leçon qu'on pourroit donner aux monarques, que de leur faire remarquer ce rapprochement dans lequel peut-être on n'a mis aucune intention; mais il faut profiter de tout, pour faire naître des pensées salutaires dans l'esprit aride ou récalcitrant de la plupart des rois. On pourroit donc leur dire: Princes! songez que là où vous prenez la couronne, vous devez la déposer, peut-être plus vîte que vous ne pensez. Mais n'attendez pas ce moment pour la nétoyer des souillures que vous auriez pu lui faire contracter. Sur-tout ne la teignez pas du sang de vos peuples. Tôt ou tard, vous en seriez puni; craignez que le peuple, las de souffrir un roi despote, tandis qu'il peut se passer même d'un bon roi, ne vous remene au lieu où il vous a couronné; mais s'il vous y mene une fois, songez que ce sera pour n'en jamais sortir.

LEÇON XXV.

_LA STATUE D'ALEXANDRE._

En ce tems-là: quelqu'un fatigué d'une longue course dans un parc d'une vaste étendue, s'assit sur une statue renversée. Ce ne fut qu'en se levant qu'il s'apperçut qu'il s'étoit reposé sur la statue d'Alexandre. Je ne m'attendois pas, s'écria-t-il, que je devrois un moment de repos au plus grand perturbateur du genre humain.

LEÇON XXVI.

_L'UTILITÉ DES STATUES D'UN TYRAN._

En ce tems-là: un mauvais roi se fit dresser une statue colossale; & ses sujets, épuisés d'impôts, murmuroient toutes les fois qu'ils passoient au pied de ce monument. Quelqu'un, voyageant vers le milieu du jour, se reposa sur les degrés du piedestal, à l'ombre de la statue, & dit assez haut pour être entendu: Béni le prince dont l'effigie seule est déjà un bienfait.--C'est un tyran, lui répondit un citadin à l'oreille, & ce bronze est composé de la dépouille du pauvre.--Le voyageur répliqua, en se levant: le méchant même a donc aussi son heure pour être bon.

LEÇON XXVII.

_LE RASOIR._

En ce tems-là: un barbier rasoit un roi, & le faisoit souffrir. Le prince se plaignit. Le barbier lui dit: Seigneur, je me sers pourtant de la même lame dont vous daigniez me vanter vous-même hier la bonté.--N'importe, reprit le roi; puisqu'elle me fait mal aujourd'hui, il faut en changer.--Il fut obéi, & ne souffrit plus.

Sa toilette n'étoit pas encore achevée, qu'un courier hors d'haleine fut admis en sa présence. Prince, une de vos provinces du nord, révoltée du nouvel impôt, a brisé vos images, & s'est élu un autre souverain que vous. Le roi, à ce récit, se mit d'une colere difficile à peindre. Qu'on les passe tous au fil de l'épée! Les rébelles! Les ingrats! Ils ne se souviennent donc plus du bien que je leur ai fait à mon avénement au trône.