Apologie pour les nouveaux-riches
Part 2
Mme Angot fait rire. Mme Sans-Gêne fait rire. M. Jourdain aussi fait rire, mais différemment. Il n'est pas sûr que M. Jourdain soit si ridicule. Il l'était quand il parut pour la première fois. Il semble l'être moins aujourd'hui. Ses successeurs nous l'ont rendu sympathique.
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M. Jourdain, marchand de drap, fils de marchand de drap et gendre de marchand de drap, fatigué de vivre parmi des marchands, ses égaux, s'enticha de noblesse et ne rêva plus que de vivre à la façon des personnes de qualité.
Il comprit d'abord que l'argent qu'il possédait ne suffisait pas. Les gentilshommes, en effet, vrais ou prétendus, qu'il approcha, ne brillaient point par l'excès des richesses. Il fallait donc qu'ils eussent d'autres mérites. Le mérite de M. Jourdain est d'avoir eu l'intelligence de le comprendre d'abord. Nos Nouveaux-riches ne l'ont pas, il est à peine besoin de l'indiquer.
Partant de là, M. Jourdain supposa que l'argent lui permettrait peut-être d'acquérir tout ce qui lui manquait. Or tout ce qui lui manquait se réduisait à ceci: des manières, ou de l'éducation, comme on voudra. Il prit donc des maîtres: un maître de musique, un maître à danser, un maître d'armes, un maître de philosophie. Il voulait s'instruire. Il enrageait quand il voyait des femmes ignorantes. Franchement, jugera-t-on que M. Jourdain fut ridicule?
Avez-vous rencontré, en 1920, un marchand de drap qui eût en tête d'apprendre où gît la différence entre la prose et les vers, et comment il sied d'ouvrir ou fermer la bouche pour prononcer telle voyelle ou telle consonne?
Tentez l'épreuve. Demandez à un Nouveau-riche:
--«Qu'est-ce que vous faites quand vous dites un U?»
Neuf fois sur dix, il vous répondra:
--«Moi? Je m'en fous.»
Et, la dixième:
--«Vous n'êtes pas piqué?»
On mesure ainsi la distance qui sépare M. Jourdain de nos mercantis. Et qui osera soutenir que l'épreuve n'est pas toute à la gloire de ce brave M. Jourdain?
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M. Jourdain n'avait pas l'ambition d'étonner ou de surpasser le comte Dorante et la marquise Dorimène. Il désirait obliger l'un et plaire à l'autre; il n'aspirait qu'à vivre avec eux sur le pied d'égalité. Son souci était que le comte se laissât prêter de l'argent et que Dorimène se laissât faire l'amour. Par quoi le bonhomme travailla sans le savoir, et tout autant que ce malin de Figaro, à rendre nécessaire la Révolution de 1789.
Aujourd'hui, la Révolution de 1789 est déjà si loin de nous que la plupart des gens, comme des historiens, se cachent mal d'en ignorer à peu près tout. Les monuments publics de la France de 1920 attestent, en belles capitales, que l'égalité pour nous a cessé d'être un vain mot. C'est pourquoi, sans doute, tous les citoyens se tournent vers des réformes plus importantes. Et les Nouveaux-riches, avant tous, ne s'inquiètent que de sortir de l'égalité, même en sortant, s'il faut et s'il ne faut pas, comme on dit au Palais-Bourbon, de la légalité.
M. Jourdain, certes, fut un sot. On n'est pas bête au point de se contenter de n'être au-dessus de personne, ou d'être comme tout le monde, stupidement. M'accorderait-on que M. Jourdain n'est pas un Nouveau-riche?
LE TORT DES NOUVEAUX-RICHES
Le plus grand tort des Nouveaux-riches, le seul peut-être qu'ils aient aux yeux du philosophe impartial, quand on examine le fond des choses, c'est d'avoir rompu trop brusquement avec leurs anciennes habitudes pour essayer d'en prendre de nouvelles, qui leur vont comme des bottines à un rhinocéros.
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Lorsqu'on veut s'élever aux plus hauts barreaux d'une échelle, on s'élève à l'ordinaire de barreau en barreau. Quelquefois, de deux on en passe un. Le badaud qui s'est arrêté ne crie pas au scandale pour si peu. Au contraire. S'il estime que ce simple exercice demandait de l'adresse ou des efforts, il ne refuse pas d'admirer l'escaladeur qui arrive habilement au dernier échelon. Ce n'est donc point parce qu'ils sont riches, ou devenus riches, que les Nouveaux-riches sont détestés.
Mais lorsque, par un procédé qui nous déconcerte, un acrobate se hisse au sommet de l'échelle sans poser le pied sur aucun des barreaux qui séparent le premier du dernier, nous flairons quelque supercherie et nous protestons. C'est par un tour d'escamotage du même ordre que les mercantis enrichis nous inquiètent.
Nous voilà devant une solution de continuité qui blesse notre entendement.
Ainsi, quand on lit un livre, on s'émeut de perdre le fil du récit parce qu'on ne s'est pas aperçu qu'on avait tourné deux ou trois pages à la fois.
Ainsi encore, la plupart des gens se révoltent en face de la littérature cubiste. Ils ont perdu le fil. Ils n'admettent pas qu'on ait tourné deux ou trois pages sous leurs yeux, sans prévenir qu'on les tournait. Or il ne faut accuser rien dans ce cas, sinon la paresse intellectuelle de la majorité des hommes.
Pour le cas des Nouveaux-riches, il ne faut parler que de notre paresse morale.
Il nous fatigue d'accommoder trop vite. De là, le succès naturel des banalités les plus criardes, des lieux-communs les plus éculés, et des écrivains sans syntaxe,--ce qui ne signifie point d'ailleurs qu'il n'y ait ni banalités ni lieux-communs ou qu'il y ait de la syntaxe chez les auteurs de l'école cubiste.
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La littérature cubiste, en somme, ne choque seulement que le vulgaire, non point parce qu'il est vulgaire, mais parce que le vulgaire n'a ni l'ambition ni la possibilité de connaître jusqu'en ses moindres détails le progrès lent de la littérature.
A qui a lu Rimbaud et Mallarmé, et le grand Jules Laforgue, et Rostand même (je dis Edmond),--lequel a eu de l'influence aussi, plus qu'on ne croit, ne fût-ce que par contraste,--à qui s'est donné la joie d'étudier l'œuvre gigantesque de Victor Hugo, où l'on trouve en perfection toutes les ressources des poètes français, il apparaît qu'un Jean Cocteau ne doit pas surprendre plus qu'un Paul Valéry. Mécaniquement, soit par action directe, soit par réaction, les poètes s'engendrent les uns les autres. Rien ne prouve, par exemple, que les tentatives d'André Salmon ou de Blaise Cendrars ne viennent pas du dégoût qu'ont tiré ces deux jeunes citharèdes, je le parie, de l'émouvante platitude où se complaît M. Jean Aicard, académicien.
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Dans le royaume des Muses, comme dans la république des Lettres, le miracle n'existe pas. Tout y est logique et raisonnable, en principe. N'en va-t-il pas de même chez nous de toutes choses?
Les Nouveaux-riches, pour en revenir à ces tristes cocos, ont eu le tort de vouloir s'imposer à nous comme des miracles. Laissons-les porter le poids de leur inconséquence. On ne saurait trop recommander à quiconque a des loisirs, de s'intéresser plutôt à la couleur des yeux de cette jeune femme qui passe.
CANDEUR DES NOUVEAUX-RICHES
J'aime mieux le dire tout de suite: je ne prétends pas que les Nouveaux-riches soient candides au point de se considérer comme des étalons de vertu. La notion de probité leur échappe complètement. Ils ne la rejettent pas, ils l'ignorent. Leur seule candeur vient de ce qu'ils sont persuadés qu'on ne découvre pas qu'ils sont Nouveaux-riches.
Tel était ce personnage de Forain, qui avait, par malheur, un nez, des yeux, et des oreilles à n'égarer personne. Comme il se présentait de lui-même, disant:
--«Je suis Jacob Lévy»,
on lui répliqua:
--«Je le vois bien, Monsieur.»
A tous les Nouveaux-riches qui plastronnent, nous avons envie de faire la réponse impitoyable.
II faut avouer d'ailleurs que nous ne nous privons pas de la leur faire quelquefois sans qu'ils nous en sollicitent. Ce qui les assomme.
La crainte de paraître Nouveaux-riches les suit en tout lieu. On la reconnaît dans leur regard. Ils n'ont pas de souci plus tenace que de s'imposer aux gens. Comment réussir? Ils n'ont trouvé que deux moyens:
--C'est d'abord de ne jamais s'étonner; ainsi ils s'imaginent que nous nous imaginerons qu'ils sont du meilleur monde;
--C'est ensuite d'étonner; l'entreprise est plus délicate; ils ne s'en doutent pas.
Notons qu'en cette alternative ils optent rarement; ils préfèrent conjuguer les deux moyens. Ils ont de ces témérités.
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Ne s'étonner de rien doit être le fait des esprits supérieurs. On l'affirmait chez nous avant la guerre, à l'époque du dilettantisme. Une fois pour toutes, on avait mis sur le même plan toutes les émotions, tous les spectacles, toutes les nouveautés, toutes les valeurs. On entendait un drame d'Ibsen comme un vaudeville de Feydeau; on apprenait que Latham avait volé par-dessus la Manche, comme on apprenait que que M. Le Bargy quittait la Comédie-Française. On discutait avec la même passion, modérément, les adultères de Mme Bolduc et la trahison d'Ullmo. Il n'y a que la guerre qui dérouta, pour quelques semaines, nos esprits forts.
Mais la guerre, ça n'a qu'un temps, n'est-ce pas? Est-il, au reste, bien prouvé qu'il y ait eu la guerre? Ne parlons plus de la guerre, s'il vous plaît. La vie a repris comme si quinze-cent-mille jeunes Français n'avaient pas été supprimés. Le jazz-band triomphe. Nous voici dans l'âge des banques et des saltimbanques.
Tout se vend très cher, mais tout le monde achète tout, et les économistes se fatiguent à nous crier que c'est pourquoi tout se vend très cher. Nous n'en sortirons pas, puisque cela non plus ne nous étonne.
Les Nouveaux-riches, qui sont riches parce qu'ils ont vendu n'importe quoi à n'importe quel prix, faut-il s'étonner davantage s'ils ne s'étonnent pas d'acheter à leur tour n'importe quoi à n'importe quel prix?
On m'objectera que je ne disserte que d'argent? En effet. Mais peut-on parler d'autre chose quand les Nouveaux-riches sont en question? L'art, la littérature, la musique, les voyages, l'amour, la famille, l'immortalité de l'âme, Dieu, la vie, et la mort, quel rapport y a-t-il entre ces bagatelles et les Nouveaux-riches?
Boileau disait:
--«_L'argent, l'argent, l'argent, sans lui tout est stérile._»
Les mercantis ne s'épatent de rien.
Montesquieu disait:
--«_Le nouveau riche admire la sagesse de la providence._»
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Quant au désir d'étonner, s'il n'est pas réservé aux seuls Nouveaux-riches, il a du moins été poussé par eux jusqu'au paroxysme.
Dans une époque de passions, comme est la nôtre, où les sentiments modérés et les idées raisonnables font figure de vieilleries bonnes à mettre au cabinet, quand le moindre adjectif ne peut plus se contenter de sa forme simple et se gonfle en superlatif pour fixer notre attention, les Nouveaux-riches, naturellement, donnent tête basse dans la frénésie.
Il ne s'agit pas de bluff. Nous savons que les Nouveaux-riches ont les reins solides et que leur fortune est bien placée. Ils ont de la surface, et des fonds. Ils dépensent parce qu'ils peuvent. Par candeur, ils croient qu'en ouvrant les mains ils gagneront notre estime ou notre respect. Ils ne comprennent pas pourquoi nous en rions.
Nulle générosité ne les anime. Ils ne dépensent pas pour des raisons morales. Leur geste est moins large. Ils dépensent comme ils ont acquis, brutalement. Ils n'ont pas eu le temps d'apprécier peu à peu leur fortune croissante; ils n'ont pas le temps d'apprendre à en jouir. Elle leur échappe. Cela aussi est comique. Mais ils ne le savent pas.
L'ART DE DÉPENSER
Francis de Miomandre, cet écrivain délicieux qui n'a pas encore eu le succès qu'il mérite, a publié de jolies réflexions sur l'_Art de dépenser_. Non sans tristesse, il demandait à ses lecteurs:
--«_Faudra-t-il en donner des recettes? Est-ce la peine de rappeler qu'il existe!_»
Puis:
--«_Serait-il vrai que l'argent est plus difficile à dépenser qu'à gagner, contrairement à ce que croit le vulgaire?_»
J'ignore si Marcel Boulenger a rien écrit sur ce sujet. Je le regrette. J'aurais eu plaisir à citer de lui quelque maxime, pour mettre dans mes pages un peu de couleur et d'autorité. Le public ne connaît pas la joie que procure, à celui qui la cite, une phrase citée au bon moment.
Il est certain que tout le monde ne sait pas dépenser. C'est un art délicat. En dépit des apparences, c'est un luxe qui n'est pas à la portée de toutes les bourses, surtout des mieux garnies. Cent Nouveaux-riches nous en fourniraient cent fois cent preuves. Ils commettent une erreur grave ceux qui affirment: «Je dépense, donc je suis.»
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Dépenser à tort et à travers, voilà le tort et voilà le travers. Ainsi font les Nouveaux-riches lorsqu'ils se mêlent de dépenser. Ils le font avec assurance, il est vrai, rendons-leur cette justice.
Inscrirai-je ici le nom de cet ancien tourneur d'obus qui, devenu propriétaire d'un des plus somptueux coffres-forts de Paris, se mit en tête d'avoir une belle bibliothèque? Cela se doit, n'est-ce pas, d'avoir une belle bibliothèque? Le dernier des épiciers vous dira que vous n'êtes pas riche, si vous ne possédez pas une édition des Fermiers Généraux.
Notre bibliophile était moins ambitieux. Pourvu qu'il eût chez lui de beaux livres, bien reliés, et d'un grand prix, le reste ne l'intéressait pas. Il n'avait pas, vous pensez, l'intention de lire. Il ne poussait même pas le scrupule jusqu'à vouloir, comme cette bourgeoise nouvellement promue dont l'_Opinion_ nous rapporta les goûts, des livres d'amateur, c'est-à-dire, expliqua-t-elle, des livres numérotés.
Il laissa carte blanche au libraire ahuri pour le choix des auteurs.
--«N'avez-vous aucune préférence?»
--«Non, non. Mettez ce qu'il vous plaira.»
--«Des romans? Des mémoires? De la poésie?»
--«Oui, oui, allez. Vous savez mieux que moi ce qui se met dans une bibliothèque. C'est pour mon fumoir.»
--«Parfait. Mais combien vous en faut-il?»
--«Combien?»
Le bibliophile répondit sans hésiter:
--«Il m'en faut dix-huit mètres.»
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Dès qu'il s'agit d'ameublement, les Nouveaux-riches perdent tout-à-coup ce sang-froid qui ne leur manqua jamais dans leur négoce. Ils pensent entrer dans un royaume magnifique où l'impossible n'existe pas. Tout s'y trouve merveilleux par nature. Mais rien ne surprend un Nouveau-riche.
_Fantasio_ nous a conté, parmi d'autres histoires, celle d'un provincial qui avait gagné plusieurs millions en vendant des vins plus ou moins portugais. Vous en souvient-il?
Étant à Paris pour ses affaires, il voulut tenir la promesse qu'il avait faite à sa fille, de lui acheter un piano à queue, mais un beau piano, quelque chose de riche enfin. Il se rendit donc chez le meilleur facteur de la place et lui exposa son envie. Il était prêt à tous les sacrifices.
On lui montra des pianos en palissandre, des pianos en noyer ciré, des pianos en citronnier, des pianos décorés de cuivres, des pianos rehaussés de peintures. Il s'arrêta devant un piano d'acajou massif, parce qu'on lui avoua qu'on n'en avait pas qui coûtât plus cher.
--«Combien?»
--«Soixante-mille.»
On peut vendre des pianos aux Nouveaux-riches les plus bêtes; il y a cependant des nombres qu'on ne prononce pas sans modestie. Le facteur prononça ce «soixante-mille» d'une voix indifférente, comme s'il eût juré que le client, tout de même, reculerait. Mais le client ne recula pas. Il avait probablement délibéré d'aller jusqu'à ce soixante-mille.
Il avait probablement délibéré d'aller au delà. Car il commanda, d'un ton bref:
--«Alors, mettez-en deux.»
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Néanmoins, tous les Nouveaux-riches n'ont pas tant d'estomac. Il en est qui n'acceptent pas sans marchander les premiers prix qu'on leur annonce: les vieilles habitudes sont dures à déraciner. C'est principalement chez les femmes que la vieille habitude résiste davantage. Il résulte d'étranges effets, de ces compétitions de l'économie et de la prodigalité.
Rappelons une anecdote qui a fait le tour de Paris:
Nous sommes chez une modiste de la rue de la Paix. Une cliente, dont la manucure n'avait pas encore pu sauver les ongles, se faisait montrer des chapeaux. Rien ne semblait la tenter. Elle était difficile. Quand on s'habille aux Champs-Élysées et qu'on a des bijoux--beaucoup de bijoux--de la place Vendôme, on ne peut pas ne pas être difficile. Celle-ci ne cachait pas sa déception, encore qu'en toute franchise, dans le fond du cœur, elle ne fût pas bien certaine d'être déçue. Mais on finit par la toucher, avec un petit chapeau, joli comme tout.
--«Un véritable amour, Madame», lui disait-on. «Un pur bijou de 1830.»
--«Oui», répondit la cliente, «il n'est pas trop mal.»
Puis, après examen:
--«1830?» fit-elle. «Oh! vous me le laisserez à 1800?»
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Il a été écrit:
«_Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus._»
LA BELLE NAÏVETÉ
Candeur n'est point naïveté.
On disait jadis: «_La naïveté est l'expression de la franchise, de la liberté, de la simplicité ou de l'ignorance, et souvent de tout cela à la fois._» Voilà une définition dont je m'empare volontiers pour mes Nouveaux-riches.
De la franchise, ils en ont. Comme il n'est pas prouvé que l'argent ne soit pas tout, singulièrement dans une république pareille à la nôtre, les Nouveaux-riches ayant l'argent et donc toutes les possibilités, tout leur est permis, au grand jour. Ils n'ont rien à cacher, ni la façon dont ils s'élevèrent, ni les appétits qu'ils ont, ni la sottise qui leur illumine les yeux.
La liberté se passe de commentaires. Nous savons que ces Messieurs ont pu s'engraisser impunément. Nos droits cessent quand les leurs commencent. Leurs droits commencent tout de suite.
La simplicité, on me permettra de ne pas la confondre ici avec la modestie. Il s'agit d'autre chose.
Ignorance? Est-il besoin de poser un point d'interrogation? Un point suffit. Un point.
Mais illustrons ces généralités. Le conte fait passer la morale avec lui.
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Un soir, à la Comédie-Française, on jouait une pièce en vers et une pièce en prose, le _Misanthrope_ et _la Paix chez soi_.
Arrivés après le lever du rideau, deux Nouveaux-riches, aux fauteuils de balcon, de face, tâchaient à prendre contact avec le spectacle.
--«Où en est-on?» demandait la femme.
--«Attends un peu», répondait l'homme.
Le rideau tomba. Ils discutèrent.
--«Est-ce la pièce en vers, ou la pièce en prose?» demanda la femme.
--«Comment veux-tu qu'on distingue de si loin?» répondit l'homme.
* * * * *
L'été dernier, un Nouveau-riche crut indispensable de visiter les châteaux de la Loire.
A Tours, il s'écria:
--«Voilà un beau fleuve, pour un fleuve de province.»
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Un autre avait préféré passer la saison chaude au bord de la mer.
Il n'avait jamais vu la mer. Comme il en craignait le mal, n'en ayant aucune idée, même vague, il estima prudent de ne pas aller pour ses débuts à Deauville. Il choisit une plage obscure de Bretagne.
S'il eut de grandes émotions, ce fut en silence. Pendant de longues heures, il restait muet. Il regardait l'océan. Tant d'espace perdu le troublait peut-être.
Trois îles proches de la côte fixaient le plus souvent ses regards. Les gens autour de lui ne s'en occupaient point. Il n'osait questionner personne. On savait, évidemment, mais lui ne savait pas, et on saurait qu'il ne savait pas. Il se tut. Il méditait.
Un jour, enfin, l'énigme fut résolue. Il avait trouvé, tout seul. Il se frotta les mains. Et le soir, sur la jetée, hochant la tête et montrant du doigt les îles, il gémit doucement:
--«C'est, malheureux tout de même. On ne prendra donc jamais de mesures contre ces sacrées inondations?»
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Ils ne sont pas tous de cette force. Certains ont une naïveté différente, à quoi ils joignent par exemple un sérieux souci de leurs devoirs d'hommes neufs. Tel l'ancien marchand de confitures qu'a célébré l'_Écho de Paris_.
Comme il se promenait un matin, à l'heure de la marée descendante, il rencontra sur la plage un voisin qui pêchait la crevette.
--«Tiens!» dit-il. «Vous les pêchez vous-même? Moi, je les fais pêcher par mon valet de chambre.»
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Les «dames» de ces Messieurs ne se privent pas non plus d'être franches, libres, simples et ignorantes à bouche-que-veux-tu. Vingt anecdotes sortent des mémoires. En voici une, que j'emprunte à _Fantasio_. Elle les résume toutes d'un trait.
La scène se passa dans une de ces boutiques qu'on ne saurait proprement appeler boutiques. On n'y vend pas des parfums, des pâtes épilatoires, des crèmes, des poudres de riz, ou des crayons à farder, bagatelles à l'usage des filles, des jeunes filles, et bientôt des petites filles. Non. Ce sont, vous n'en doutez pas, des instituts de beauté.
Donc, devant un comptoir tout ce qu'il y a de plus Louis XVI, une importante matrone demandait de l'eau de Cologne.
--«A quel prix, Madame?»
--«N'importe. La meilleure que vous avez.»
--«Et combien Madame en veut-elle?»
--«Un demi-setier.»
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De ce qui se fait ou ne se fait pas dans ce qu'ils nomment avec emphase le grand monde, les nouveaux-riches ont des connaissances curieuses. Comme ils aspirent de toute leur âme à compter, ou à être comptés, dans le grand monde, il n'est pas de somptuosité qu'ils se refusent.
Au début de 1920, d'après _Fantasio_, un des plus gros marchands de bois de France avait invité de nombreux amis à pendre la crémaillère dans son nouvel hôtel, qui n'est pas loin de la porte Dauphine.
Les amis admirèrent. Il y avait à admirer, dans tous les sens du mot. La chambre à coucher surtout était admirable. On n'y voyait pas moins de trois lits.
--«Pour qui ce troisième lit?» jugea bon de demander une jeune femme.
La marchande répondit:
--«Mais pour nous. Voici le lit de mon époux; voici le mien; et celui-ci, c'est celui où nous nous rencontrons.»
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Encore un mot d'intérieur.
Il fut dit le soir où un Nouveau-riche donnait pour la première fois un grand dîner. L'ancien maquignon triomphait de joie et d'orgueil.
Le maître d'hôtel, digne, annonça:
--«Madame est servie.»
Et le maître tout court, indigné:--«Eh bien!» fit-il, «et moi?»
* * * * *
La chronique est pleine de mots semblables, On est obligé de prendre au hasard dans le tas. Les gazettes en ont publié de délicieux. Pillons, une fois de plus, l'_Écho de Paris_:
Un Nouveau-riche se promenait au Bois de Boulogne, dans sa limousine, bien entendu. Le chapeau sur la nuque, un cigare à la bouche, les cuisses écartées, il toisait les piétons.
Au premier tournant, il aperçut une amazone et deux cavaliers.
Notre homme haussa les épaules.
--«Ces cavaliers!» dit-il. «Ça crâne, et ça n'a même pas de quoi se payer une auto.»
* * * * *
Arrêtons-nous sur celui-là. Nous sommes prêts maintenant à savourer ce fragment d'un vieux dialogue:
LE FINANCIER.--«_Il faut, je crois, bien de la force d'esprit pour mépriser les richesses?_»
LE SAGE.--«_Vous vous trompez, il suffit de regarder entre les mains de qui elles passent._»
CONSEILS AUX NOUVEAUX-RICHES
Les cuistres prétendent qu'avant 1789 les écrivains ne se faisaient pas scrupule de prendre leur bien où ils le trouvaient. On a souvent disputé s'ils eurent tort ou raison. Aujourd'hui la question est tranchée: nous créons tout; le plagiat est un crime; les anciens avaient tort.
Il n'y a pas lieu de s'étonner ici que les hommes de 1920, convertis à l'égalitarisme, prêchent d'une part la suppression de la propriété en général, et défendent cependant, avec la dernière violence, et la même candeur, la propriété littéraire en particulier. Acceptons les choses comme elles sont. Il est admis qu'on a le droit de partager tout avec son voisin, sauf ses œuvres imprimées.