Apologie pour les nouveaux-riches
Part 1
APOLOGIE POUR LES NOUVEAUX-RICHES
PARIS SOCIÉTÉ DES TRENTE ALBERT MESSEIN, EDITEUR 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1921
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:
10 Exemplaires sur papier du Japon et
500 Exemplaires sur papier vergé d'Arches
tous numérotés.
Nº
A LOUIS THOMAS.
Elatisque superciliis vultuque lumenti Incedens, cœlumque oculis et inania captans, Ducit inauratam vesana Superbia pompam.
IOANNES SECUNDUS.
GÉNÉRALITÉS PRÉPARATOIRES
Vous êtes à pied dans la rue. Si une limousine en passant vous éclabousse, vous vous écriez:
--«Cochon de Nouveau-riche!»
Vous dînez au restaurant. Près de vous, on débouche une bouteille de Champagne. Vous vous dites:
--«Ces Nouveaux-riches!»
Un jour de grève des omnibus, vous arrêtez un taxi, parce que vous êtes pressé. Quelqu'un se précipite vers le chauffeur en lui promettant vingt francs de pourboire. Vous grognez:
--«Nouveau-riche!»
Au théâtre, dans une loge, vous apercevez des hommes en veston. Vous jugez:
--«Encore des Nouveaux-riches.»
On vous marche sur le pied:
--«C'est un Nouveau-riche.»
Vous voyez une jolie petite grue qui monte en voiture:
--«C'est pour un Nouveau-riche.»
On vous rapporte un propos bête comme tout:
--«C'est d'un Nouveau-riche.»
Mais qu'est-ce enfin qu'un Nouveau-riche?
* * * * *
Un Nouveau-riche, c'est:
I.--Un individu qui était un homme en 1914 et qui est un Monsieur en 1920; --Un homme qui, souvent, parlait à la troisième personne en 1914, et à qui on parle à la troisième personne en 1920; --Un Monsieur qui vous saluait en 1914, et qui attend votre salut en 1920;
II.--Un individu qui n'avait pas } --Un homme qui a gagné } de l'argent. --Un Monsieur qui a }
III.--Un individu } --Un homme } qui ne mérite pas d'en avoir. --Un Monsieur }
IV.--Un individu } --Un homme } qui ne sait pas s'en servir. --Un Monsieur }
V.--Un individu } --Un homme } qui se moque de vous et de moi. --Un Monsieur }
* * * * *
Le Nouveau-riche est à peu près le seul avantage que nous ayons tiré de la guerre. Il est considérable.
Le Nouveau-riche est à peu près le seul homme de France à qui la guerre ait été de quelque profit. Ce profit, il est vrai, fut grand.
* * * * *
Le Nouveau-riche a fait fortune, pendant la guerre, en vendant des choses à l'État, ou en vendant d'autres choses aux simples particuliers. Quelquefois, il menait les deux commerces.
L'État, qui a l'avantage de faire payer ses factures par les contribuables, achetait à n'importe quel prix, pourvu qu'il fixât lui-même ce prix. Il le fixait n'importe comment, au hasard de préférence, mais avec un goût de l'excessif que les monarchies les plus dépensières n'ont jamais connu.
Pour la vente aux simples particuliers, par manière de compensation, c'est le marchand qui fixait les prix. En citoyen libre d'une libre république, il les fixait avec une fantaisie que les humoristes les plus audacieux n'auraient pas inventée.
Notons seulement qu'en France les simples particuliers et les contribuables se confondent. Si nous ne sommes pas encore tous ruinés, il y a de quoi en rester confondu.
* * * * *
Selon Hésiode, Ploutos, dieu de la richesse, était fils de Déméter, déesse des moissons. Ainsi, les champs ayant besoin de la paix selon tous les poètes, nul n'aurait dû pouvoir s'enrichir pendant la guerre. On sait qu'il en fut autrement.
Mais il serait puéril de convaincre les Grecs de mensonge. La prescription les sauve. D'ailleurs, la paix donne la richesse, on ne peut le nier. Elle la donne toutefois plus grande avant même d'être la paix. Cela aussi est une triste vérité.
Pendant la guerre, les mercantis de tout poil furent d'une endurance digne d'éloges.
Ceux de la zone des armées n'hésitaient pas à passer des nuits blanches derrière leurs volets clos, afin d'héberger les soldats désireux de boire de verts bourgognes servis par des Madelons souvent attigées.
Ceux de l'intérieur, chargés de la subsistance des civils, n'avaient pas une livre de sucre pour qui leur présentait une carte d'alimentation. Mais ils en fournissaient dix boîtes de cinq kilos à qui les voulait payer trente francs l'une. Cette grandeur d'âme avait ses dangers. Les mercantis les bravaient.
Tous étaient décidés à tenir jusqu'au bout. Ils s'y étaient si bien décidés qu'ils auraient tenu jusqu'au 11 novembre 1934. L'armistice de 1918 les déçut un peu. «Déjà?» demandèrent-ils. L'héroïsme, affaire d'habitude, ne leur pesait plus.
Les temps allaient changer. Un jour viendrait sans doute où la vie redeviendrait normale. La guerre avait fini plus tôt qu'ils ne pensaient qu'elle dût finir. La paix pourrait aussi, plus tôt qu'on ne croyait, tout remettre en l'état d'autrefois. Ils résolurent de proroger leur héroïsme.
Et ce fut la vie chère, toujours plus chère.
* * * * *
Et nous avons les Nouveaux-riches.
Dans les écoles, les enfants n'apprennent plus à conjuguer le verbe _aimer_.
Il n'est pas nécessaire, ont décrété les maîtres, de leur bourrer le crâne avec des mots dont le sens s'est perdu.
Les petits conjuguent en chœur: «_J'augmente, tu augmentes, il augmente, nous augmentons, vous augmentez, ils augmentent._»
Pauvres petits! Comment concilieraient-ils les leçons de leurs maîtres et les plaintes de leurs parents?
La mère annonce en préparant une tartine:
--«Le beurre a encore augmenté.»
--«C'est le passé indéfini», dit l'enfant, tout fier de sa jeune science.
--«Non», corrige la mère, «c'est le présent, le douloureux présent.»
--«Indéfini?» ajoute le père. «C'est, hélas, bien défini. Je crains plutôt que ce ne soit le futur qui soit indéfini.»
Cet enfant ne saura jamais la grammaire.
Les Nouveaux-riches sont passés par là.
* * * * *
Qui donc a dit, mais en serrant les dents:
--«Les Nouveaux-riches, ou la médiocrité dorée.»
* * * * *
La Bruyère disait:
--«_Faire fortune est une si belle phrase..._»
A LA RECHERCHE DES RESPONSABILITÉS
La Bruyère a dit:
«_II n'y a au monde que deux manières de s'élever: ou par sa propre industrie, ou par l'imbécillité des autres._»
Du fait de la guerre, pour les Nouveaux-riches, la question d'_industrie_ ne se pose pas. Nul n'ignore que les plus fameux industriels n'étaient pas obligatoirement des aigles d'industrie. C'étaient des épiciers ou des notaires.
Le mot, qu'on le remarque, se prête à merveille à toutes les combinaisons, jusqu'à celles de chevalier d'industrie, beau titre qui ne se porte plus, la marchandise étant vendue sous une étiquette nouvelle. Et _combinaisons_ satisfait à l'étymologie. Mais en cet endroit il serait plus juste de parler de combines.
* * * * *
Pendant la guerre, la richesse est venue aux industriels et aux commerçants comme le galimatias vient dans la prose de M. Stéphane Lauzanne: sans rime ni raison. Il n'y avait rien à faire pour l'empêcher.
Veut-on des preuves? Le _Cri de Paris_ nous a rapporté cette histoire édifiante:
Un bourgeois, d'une cinquantaine d'années, avait un immeuble. L'État en eut besoin. On en fit la réquisition. L'immeuble était d'un assez beau revenu: mais quoi! c'était la guerre; tout le monde se sacrifiait; le bourgeois n'avait que sa maison, il la sacrifia. Autrement dit, il n'en demanda qu'un loyer de dix mille francs.
--«Trop cher», répondit l'État, économe. «Nous vous accordons huit mille francs.»
--«J'accepte», conclut le bourgeois.
Il espérait avoir assez pour vivre de ces huit mille francs par an. Il signa le marché sans le lire.
Le premier mois écoulé, il reçut huit mille francs.
--«Tiens!» pensa-t-il, «on paye d'avance.»
Trente jours plus tard, il reçut huit mille francs.
--«C'est une erreur», pensa-t-il.
Il alla, pauvre homme, la signaler au fonctionnaire compétent. Il fut presque injurié. Il ne savait donc pas lire?--Qu'il se reportât aux termes du marché! Il avait loué sa maison pour huit mille francs par mois. Que réclamait-il?--Il crut défaillir, et protesta.
--«C'est une erreur», fit-il.
--«Encore!» s'écria l'État.
--«Mais non. J'avais demandé huit mille francs par an. On m'en donne quatre-vingt-seize mille. Il faut déchirer le contrat.»
--«Déchirer le contrat? Vous êtes fou.»
Et on le poussa dehors.
Le pauvre homme devint riche malgré lui.
* * * * *
Tous les fournisseurs de l'État n'eurent pas la délicatesse de ce bourgeois. Presque tous réalisèrent des bénéfices aussi saugrenus.
Alors?
Alors, si les commerçants ne se sont pas toujours élevés par leur propre industrie, il faut bien admettre que c'est par l'imbécillité des autres.
Quels sont ces autres?
Il ne me plaît pas beaucoup d'avouer que je suis un imbécile.
Nous devons tous pourtant en faire l'aveu, loyalement. L'État, c'est nous. Le suffrage universel a parfois de terribles retours. Nul ne commande et tous sont maîtres? Beaux principes, dont les conséquences pour la foule ne sont pas drôles, pendant que les malins barbotent.
Or nous voici diablement penauds. Nous avons fait les Nouveaux-riches. Avons-nous le droit de les condamner?
Si nous ne les avons pas faits, nous n'avons du moins rien fait pour qu'ils ne se fissent point. Nous les regardions comme si notre intérêt n'était pas en jeu. Nous les avons souvent regardés par jeu. Telle est l'abnégation de notre idéalisme national. De quoi nous plaignons-nous?
Ils dansent aujourd'hui, comme des crapauds, je le concède, mais ils dansent. Et nous n'avons pas encore fini de payer les musiciens de ce délicieux orchestre.
* * * * *
Des mécontents ont proposé de présenter la note des frais aux danseurs. Ils disaient:
--«Ces gens-là se sont enrichis honteusement. Il faut reviser les marchés de guerre. Il faut imposer les bénéfices de guerre.»
Nobles ardeurs! Flammes éternelles des carabiniers d'Offenbach! Comme si nous vivions dans un théâtre! Comme si l'on pouvait exiger du directeur qu'on nous rendît l'argent! Mais que sont devenus tant de directeurs retirés des affaires?
Le ministre des Finances, M. Marsal en personne, prit un jour la parole à la Chambre des députés. Avec d'infinies précautions, il essaya de faire entendre aux implacables justiciers tout ce qu'avait de chimérique une aventure si généreuse. Il n'osa pas leur dire en face qu'ils étaient rudement bêtes. S'il ne s'était pas retenu, il leur aurait démontré que pratiquement les Nouveaux-riches, profiteurs, et autres mercantis, n'existaient pas. Il mâchouilla des promesses vagues. Les députés furent contents. Les Nouveaux-riches aussi. Et les ministres. Ce fut une belle journée parlementaire.
Et voilà pour nous.
UN VIEUX PORTRAIT
Les bons journalistes ont dans leur musette une collection remarquable de lieux-communs dont ils font étalage à la moindre occasion.
Il n'en est pas beaucoup qui n'affirment pas, une fois par semaine, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les plus savants écrivent: _nil novi sub sole._ Ils n'en tirent aucune gloire, hâtons-nous de le reconnaître. Le public aime qu'on lui impute des lumières de tout, et il n'est pas fâché d'apprendre que les pires extravagances dont nous sommes témoins ne sont pas dangereuses, parce qu'elles sont vieilles comme le monde.
Que le public le sache donc bien: malgré la contradiction qu'on relève en ces termes, il y a toujours eu des Nouveaux-riches. On s'en est toujours moqué. C'est la rançon de la fortune.
Dans des siècles plus heureux, au Grand Siècle entre autres, il y en eut. Il y en eut moins, car le roi les châtiait, ce qui explique tout. Ils étaient moins arrogants aussi. Ils eurent l'honneur d'être peints par les plus grands auteurs de leur temps. Cela leur confère une sorte de laurier qui ne doit pas nous émouvoir.
Nous reviendrons sur le cas de M. Jourdain. Il le mérite. M. Jourdain, à dire vrai, n'est pas de ces hommes qui n'ont point de grands-pères. Giton, lui, par contre, a droit à notre sollicitude. Il est l'ancêtre de nos Nouveaux-riches. Il a reçu leurs lettres de noblesse. Qu'en ont-ils fait, les malheureux? Mais relisons-les ensemble, voulez-vous?
* * * * *
_GITON a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée: il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit; il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche; tous se règlent sur lui; il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit: il est riche._
* * * * *
Vous avez envie de crier:
--«Comme c'est ça!»
Mais il y a loin de Giton à notre Nouveau-riche.
Celui-là porte perruque, évidemment. Nous ne le voyons plus que sur la scène de la Comédie-Française. Il est devenu Nouveau-riche de musée. On est sur le point de le trouver beau, comme nous trouvons beau, assez sottement du reste, tout ce qui est ancien.
Notre Nouveau-riche est autre. Il s'habille d'un complet veston; il est chauve, bien entendu; il fume de gros cigares; il parle, et voilà sa perte, nous l'entendons. Au théâtre, il est dans la salle; il souffle à côté de nous; il a du ventre; il a les mains courtes; il sue la richesse, et de richesse: il ne sent pas bon. Tournons la page.
DÉFINITION PAR L'ABSURDE
Comme je cherchais une définition du Nouveau-riche en me promenant aux Tuileries, je tombai sur un de ces bons camarades que j'aime, s'ils sont bavards, car je peux penser à autre chose tandis qu'ils me racontent leurs petites histoires.
--«Mon vieux», me dit celui-ci, «je viens d'écrire un portrait.»
Il a, c'est exact, la manie d'écrire des portraits et, pour comble, de les publier.
--«Vous plaît-il de l'entendre? Je serais heureux d'avoir votre sentiment.»
Je dus l'écouter.
Il lut:
* * * * *
--«_Cet homme que je viens de rencontrer, après l'avoir perdu de vue pendant de si lourdes années, je le tenais pour mort depuis longtemps. Ou j'aurais gagé du moins qu'il portait barbe blanche. Je fus bien surpris de lui trouver les cheveux noirs. Il n'est pas vieux. Quant à la barbe, vous concevez sans peine qu'il n'en a pas, non plus que de moustache. Mais ce n'est point par ces traits vulgaires que se fait remarquer mon ami._
»_Hélas, en effet, il se fait remarquer, et viole ainsi la règle posée par Brummel, moins par le négligé de sa tenue ou la recherche de sa mise, que par une certaine façon qu'il a de protester publiquement, quoique sans tapage, contre la veulerie envahissante de ce temps de désordres._
»_Me croirez-vous? Je n'ose vous le dire. Vous me répondrez que je plaisante. Au fait, qu'importe? Mon ami donc, quand il monte dans une voiture, (que ce soit sa limousine ou la bagnole de la première station), s'il accompagne une dame, il lui cède toujours la place de droite. Mais souvent il doit la lui imposer, car nos pauvres contemporaines n'en savent pas beaucoup plus long sur ce chapitre que nos contemporains glorieux._
»_Vous voyez que mon ami ne reste pas assis dans le Métro, lorsque votre mère est debout. Ce n'est rien. Dans la rue, s'il marche à côté de sa dactylographe ou de la baronne Jakobsohn, vous penseriez qu'il est atteint d'une singulière maladie: il passe tantôt à bâbord et tantôt à tribord, et plus d'une fois la dactylographe, ou la baronne, (elles sont de même naissance), se demande quelle mouche le pique. Lui cependant, au hasard de la promenade, demeure fidèle aux coutumes françaises et se contente de laisser le haut du trottoir à qui de droit._
»_Il vaut mieux que je ne pousse pas plus loin cette mauvaise farce. Vous avez raison. Comment ne pas affirmer que j'exagère? Est-ce qu'un homme pareil existe encore? Il n'intéresserait plus que les paléontologues._»
* * * * *
--«Mais il m'intéresse beaucoup», m'écriai-je.
Mon camarade souriait avec confiance.
--«Oui», dis-je, «je ne sais pas qui vous aviez en vue quand vous fîtes ce portrait. Mais je sais parfaitement que votre personnage n'a rien de commun avec un Nouveau-riche. Et je vous demande la permission d'employer votre portrait. Si je n'arrive pas à montrer à mes lecteurs ce que c'est qu'un Nouveau-riche, je leur montrerai du moins, grâce à vous, ce que ce n'est pas.»
DICTIONNAIRES DES ÉPITHÈTES
Pour avoir un dictionnaire des épithètes concernant les Nouveaux-riches, il suffit d'écouter ce qui se dit dans la rue, au café, chez les fournisseurs, dans les couloirs des théâtres, sur les champs de courses, chez les femmes de mauvaise vie, et dans le Métro.
On y entend:
1.--Nouveaux-riches impudiques; 2.--N.-r. gras; 3.--N.-r. grotesques; 4.--N.-r. superbes; 5.--N.-r. ventrus; 6.--N.-r. encombrants; 7.--N.-r. à pendre; 8.--N.-r. voleurs; 9.--N.-r. magnifiques; 10.--N.-r. saugrenus; 11.--N.-r. admirables; 12.--N.-r. stupides; 13.--N.-r. malins; 14.--N.-r. à émasculer; 15.--N.-r. ridicules; 16.--N.-r. républicains; 17.--N.-r. juifs; 18.--N.-r. effrontés; 19.--N.-r. à empailler; 20.--N.-r. bouffis; 21.--N.-r. fatigués d'être moches; 22.--N.-r. endimanchés; 23.--N.-r. couronnés de colombins; 24.--N.-r. fâcheux; 25.--N.-r. à monter en épingles; 26.--N.-r. de mardi gras; 27.--N.-r. fils de gorets; 28.--N.-r. à tête ronde; 29.--N.-r. au vinaigre; 30.--N.-r. de mes deux; 31.--N.-r. à la noix; 32.--N.-r. de malheur; 33.--N.-r. sans pitié; 34.--N.-r. incurables; 35.--N.-r. à la mords-moi-le-doigt; 36.--N.-r. odieux; 37.--N.-r. impossibles; 38.--N.-r. à gifler; 39.--N.-r. misérables; 40.--N.-r. à la sauce verte; 41.--N.-r. sans nom; 42.--N.-r. laids; 43.--N.-r. de rien; 44.--N.-r. système D; 45.--N.-r. exploiteurs; 46.--N.-r. à face de merlan; 47.--N.-r. détestables; 48.--N.-r. du pauvre monde; 49.--N.-r. tragiques; 50.--N.-r. nauséabonds.
Mais, si l'on désire injurier de tout cœur un Nouveau-riche, il n'est qu'une injure cinglante:
--«Nouveau-riche!»
PARVENUS ET NOUVEAUX-RICHES
On se tromperait beaucoup si l'on prenait les Nouveaux-riches pour des parvenus et les parvenus pour des Nouveaux-riches. C'est que la différence est grande entre les uns et les autres.
Les uns font sourire, les autres font rire; les uns ne sont presque jamais des crétins, les autres le sont presque toujours; les uns ne manquent pas forcément de scrupules, les autres en sont exempts de propos délibéré; les uns sont rares, les autres fourmillent; les uns ne choquent pas, les autres dégoûtent. Et pourquoi?
* * * * *
La langue française, habile à rendre toutes les nuances, quoi qu'en puisse penser M. Albert du Bois, a cru bon de désigner par des noms différents les parvenus et les Nouveaux-riches. Elle avait ses raisons. Si les Nouveaux-riches étaient des parvenus, on n'aurait pas créé pour eux un nom. Regardons un peu sous le masque des mots.
Le parvenu est un homme qui est parti de rien, ou de pas grand'chose, qui a travaillé, qui a peiné, et qui à force de persévérance à chasser la fortune, finit par arriver au but qu'il s'était assigné. Au départ, il avait des sabots; à l'arrivée, il a des souliers vernis; mais nous l'avons vu avec des galoches, puis avec des brodequins, puis avec des bottines de box-calf, et nous l'avons vu avec des escarpins. Son voyage a souvent été long et rude. Les concurrents étaient nombreux sur son chemin. Le parvenu a dû parvenir. Le verbe qui étiquète son action indique bien la qualité de cette action.
Pour le Nouveau-riche, rien de pareil. La langue française refuse de fixer quelle fut l'action du Nouveau-riche. N'y aurait-il donc pas d'action dans la vie du Nouveau-riche? Il n'y en a pas en effet. La fortune est venue à cet homme, non point parce qu'il l'a violentée, mais parce qu'elle l'a choisi, sans qu'on sache pourquoi. Le Nouveau-riche n'a rien fait pour mériter de devenir riche. Il n'était rien, et tout à coup il s'est trouvé riche. D'où ce mépris que nous avons tous pour lui, et que la langue française illustre.
* * * * *
Le savant Pierre Mac-Orlan, dans son _Petit Manuel du parfait Aventurier_, a judicieusement divisé les aventuriers en aventuriers _actifs_ et en aventuriers _passifs_. Le parvenu est de ceux-là, le Nouveau-riche de ceux-ci.
* * * * *
Les parvenus et les Nouveaux-riches ne florissent pas à la même époque. Les premiers se cultivent en temps de paix. Les autres poussent en temps de guerre, en temps de troubles nationaux, comme les herbes folles dans les champs que le soldat a dû quitter pour se battre.
* * * * *
Les parvenus ne parviennent presque jamais au détriment de la société. Les Nouveaux-riches ne sont riches que de l'argent pris à tous.
Le parvenu peut être un honnête homme. Pour le Nouveau-riche, le doute pend.
* * * * *
Le voyou qui détrousse un passant dans la rue, à deux heures du matin, on peut affirmer qu'il est plus respectable que le mercanti: celui-là sait qu'il vole et qu'il court le risque d'être emprisonné; le mercanti ne sait même plus qu'il vole tout le monde, ni si quelque loi le menace.
* * * * *
Le parvenu tient compte de l'opinion publique. Le Nouveau-riche s'en rigole.
* * * * *
Le parvenu est souvent doué d'intelligence. Vous souvient-il d'un mot charmant, qui est déjà vieux de plusieurs années?
C'était avant la guerre. Un parvenu, qui aimait les bagatelles, avait acheté à Rome un titre de comte. On en plaisantait autour de lui. Lui ne bronchait pas. Il avalait toutes les couleuvres.
Pour désarmer enfin ceux qui le taquinaient, sa femme, un jour, déclara tranquillement:
--«Riez, riez. Le ridicule passe; le nom reste.»
Quand vous découvrirez autant d'esprit chez la femme d'un Nouveau-riche, vous viendrez me le dire.
DE MONSIEUR JOURDAIN
Un auteur du XVIIe siècle disait:
--«_Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés, que l'on transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux qui les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus croître, et qui ne connaissent ni leur commencement ni leurs progrès._»
Un autre, après la Révolution, disait de certains lascars qui se montraient en tous lieux:
--«_Ils entendent bien mal l'intérêt de leur vanité: rien ne fait plus ressortir un mauvais tableau qu'un cadre brillant, et toutes les taches paraissent au grand jour._»
L'erreur des Nouveaux-riches, la première en effet, est de croire qu'on peut sortir de son milieu et vivre ailleurs sans préparation. Cependant, un gentilhomme se mêle à la canaille et n'est pas ridicule. C'est qu'il est plus difficile de monter que de descendre, encore que les aviateurs prétendent que non.