Chapter 9
--Les hommes sont bêtes, conclut Séso.
--Non, mais simplement paresseux. Ils ne se donnent pas la peine de choisir leurs maîtresses. Les plus aimées sont les plus menteuses.
--Que si, insinua Phrasilas, que si d'une part je louerais volontiers...»
Et il soutint avec un grand charme deux thèses dépourvues de tout intérêt.
* * *
Une à une, douze danseuses parurent, les deux premières jouant de la flûte et la dernière du tambourin, les autres claquant des crotales. Elles assurèrent leurs bandelettes, frottèrent de résine blanche leurs petites sandales, attendirent, les bras étendus, que la musique commençât... Une note... deux notes... une gamme lydienne... et sur un rythme léger les douze jeunes filles s'élancèrent.
Leur danse était voluptueuse, molle et sans ordre apparent, bien que toutes les figures en fussent réglées d'avance. Elles évoluaient dans un petit espace; elles se mêlaient comme des flots. Bientôt elles se formèrent par couples, et, sans interrompre leur pas, elles dénouèrent leurs ceintures et laissèrent choir leurs tuniques roses. Une odeur de femmes nues se répandit autour des hommes, dominant le parfum des fleurs et le fumet des viandes entr'ouvertes. Elles se renversaient avec des mouvements brusques, le ventre tendu, les bras sur les yeux. Puis elles se redressaient en creusant les reins, et leurs corps se touchaient en passant, du bout de leurs poitrines secouées. Timon eut la main caressée par une cuisse fugitive et chaude.
«Qu'en pense notre ami? dit Phrasilas de sa voix frêle.
--Je me sens parfaitement heureux, répondit Timon. Je n'ai jamais compris si clairement que ce soir la mission suprême de la femme.
--Et quelle est-elle?
--Se prostituer, avec ou sans art.
--C'est une opinion.
--Phrasilas, encore un coup, nous savons qu'on ne peut rien prouver; bien plus, nous savons que rien n'existe et que cela même n'est pas certain. Ceci dit pour mémoire et afin de satisfaire à ta célèbre manie, permets-moi d'avoir une thèse à la fois contestable et rebattue, comme elles le sont toutes, mais intéressante pour moi, qui l'affirme, et pour la majorité des hommes, qui la nie. En matière de pensée, l'originalité est un idéal encore plus chimérique que la certitude. Tu n'ignores pas cela.
--Donne-moi du vin de Lesbos, dit Séso à l'esclave. Il est plus fort que l'autre.
--Je prétends, reprit Timon, que la femme mariée, en se dévouant à un homme qui la trompe, en se refusant à tout autre (ou en ne s'accordant que de rares adultères, ce qui revient au même), en donnant le jour à des enfants qui la déforment avant de naître et l'accaparent quand ils sont nés,--je prétends qu'en vivant ainsi une femme perd sa vie sans mérite, et que le jour de son mariage la jeune fille fait un marché de dupe.
--Elle croit obéir à un devoir, dit Naucratès sans conviction.
--Un devoir? et envers qui? N'est-elle pas libre de régler elle-même une question qui la regarde seule? Elle est femme, et en tant que femme elle est généralement peu sensible aux plaisirs intellectuels: et non contente de rester étrangère à la moitié des joies humaines, elle s'interdit par le mariage l'autre face de la volupté! Ainsi une jeune fille peut se dire, à l'âge où elle est toute ardeur: «Je connaîtrai mon mari, plus dix amants, peut-être douze», et croire qu'elle mourra sans avoir rien regretté? Trois mille femmes pour moi ce ne sera pas assez, le jour où je quitterai la vie.
--Tu es ambitieux, dit Chrysis.
--Mais de quel encens, de quels vers dorés, s'écria le doux Philodème, ne devons-nous pas louer à jamais les bienfaisantes courtisanes! Grâce à elles nous échappons aux précautions compliquées, aux jalousies, aux stratagèmes, aux battements de coeur de l'adultère. Ce sont elles qui nous épargnent les attentes sous la pluie, les échelles branlantes, les portes secrètes, les rendez-vous interrompus et les lettres interceptées et les signaux mal compris. Ô chères têtes, que je vous aime! Avec vous, point de siège à faire: pour quelques petites pièces de monnaie vous nous donnez, et au delà, ce qu'une autre saurait mal nous accorder comme une grâce après les trois semaines de rigueur. Pour vos âmes éclairées l'amour n'est pas un sacrifice, c'est une faveur égale qu'échangent deux amants; aussi les sommes qu'on vous confie ne servent pas à compenser vos inappréciables tendresses, mais à payer au juste prix le luxe multiple et charmant dont, par une suprême complaisance, vous consentez à prendre soin, et où vous endormez chaque soir nos exigeantes voluptés. Comme vous êtes innombrables, nous trouvons toujours parmi vous et le rêve de notre vie et le caprice de notre soirée, toutes les femmes au jour le jour, des cheveux de toutes les nuances, des prunelles de toutes les teintes, des lèvres de toutes les saveurs. Il n'y a pas d'amour sous le ciel, si pur que vous ne sachiez feindre, ni si rebutant que vous n'osiez proposer. Vous êtes douces aux disgracieux, consolatrices aux affligés, hospitalières à tous, et belles, et belles! C'est pourquoi je vous le dis, Chrysis, Bacchis, Séso, Faustine, c'est une juste loi des dieux qui décerne aux courtisanes l'éternel désir des amants, et l'éternelle envie des épouses vertueuses.»
Les danseuses ne dansaient plus.
Une jeune acrobate venait d'entrer, qui jonglait avec des poignards et marchait sur les mains entre des lames dressées.
Comme l'attention des convives était tout entière attirée par le jeu dangereux de l'enfant, Timon regarda Chrysis, et peu à peu, sans être vu, il s'allongea derrière elle jusqu'à la toucher des pieds et de la bouche.
«Non, disait Chrysis à voix basse, non, mon ami.»
Mais il avait glissé son bras autour d'elle par la fente large de sa robe, et il caressait avec soin la belle peau brûlante et fine de la courtisane couchée.
«Attends, suppliait-elle. Ils nous découvriront. Bacchis se fâchera.»
Un regard suffit au jeune homme pour le convaincre qu'on ne l'observait pas. Il s'enhardit jusqu'à une caresse après laquelle les femmes résistent rarement quand elles ont permis qu'on aille jusque-là. Puis, pour éteindre par un argument décisif les derniers scrupules de la pudeur mourante, il mit sa bourse dans la main qui se trouvait, par hasard, ouverte.
Chrysis ne se défendit plus.
Cependant, la jeune acrobate continuait ses tours subtils et périlleux. Elle marchait sur les mains, la jupe retournée, les pieds pendants en avant de la tête, entre des épées tranchantes et de longues pointes aiguës. L'effort de sa posture scabreuse et peut-être aussi la peur des blessures faisaient affluer sous ses joues un sang chaleureux et foncé qui exaltait encore l'éclat de ses yeux ouverts. Sa taille se pliait et se redressait. Ses jambes s'écartaient comme des bras de danseuse. Une respiration inquiète animait sa poitrine nue.
«Assez, dit Chrysis d'une voix brève; tu m'as énervée, rien de plus. Laisse-moi. Laisse-moi.»
Et au moment où les deux Éphésiennes se levaient pour jouer, selon la tradition, _la fable d'Hermaphrodite_, elle se laissa glisser du lit et sortit fébrilement.
III
RHACOTIS
La porte à peine refermée, Chrysis appuya la main sur le centre enflammé de son désir comme on presse un point douloureux pour atténuer des élancements. Puis elle s'épaula contre une colonne et tordit ses doigts en criant tout bas.
Elle ne saurait donc jamais rien!
À mesure que les heures passaient, l'improbabilité de sa réussite augmentait, éclatait pour elle. Demander brusquement le miroir, c'était un moyen bien osé de connaître la vérité. Au cas où il eût été pris, elle attirait tous les soupçons sur elle, et se perdait. D'autre part, elle ne pouvait plus rester là sans parler; c'était par impatience qu'elle avait quitté la salle.
Les maladresses de Timon n'avaient fait qu'exaspérer sa rage muette jusqu'à une surexcitation tremblante qui la força d'appliquer son corps contre la fraîche colonne lisse et monstrueuse.
Elle pressentit une crise et eut peur.
Elle appela l'esclave Arêtias:
«Garde-moi mes bijoux; je sors.»
Et elle descendit les sept marches.
La nuit était chaude. Pas un souffle dans l'air n'éventait sur son front ses lourdes gouttes de sueur. La désillusion qu'elle en eut accrut son malaise et la fit chanceler.
Elle marcha en suivant la rue.
La maison de Bacchis était située à l'extrémité de Brouchion, sur la limite de la ville indigène, Rhacotis, énorme bouge de matelots et d'Égyptiennes. Les pêcheurs, qui dormaient sur les vaisseaux à l'ancre pendant l'accablante chaleur du jour, venaient passer là leurs nuits jusqu'à l'aube et laissaient pour une ivresse double, aux filles et aux vendeurs de vin, le prix des poissons de la veille.
Chrysis s'engagea dans les ruelles de cette Suburre alexandrine, pleine de voix, de mouvement et de musique barbare. Elle regardait furtivement, par les portes ouvertes, les salles empestées par la fumée des lampes, où s'unissaient des couples nus. Aux carrefours, sur des tréteaux bas rangés devant les maisons, des paillasses multicolores criaient et fluctuaient dans l'ombre, sous un double poids humain. Chrysis marchait avec trouble. Une femme sans amant la sollicita. Un vieillard lui tâta le sein. Une mère lui offrit sa fille. Un paysan béat lui baisa la nuque. Elle fuyait, dans une sorte de crainte rougissante.
Cette ville étrangère dans la ville grecque était, pour Chrysis, pleine de nuit et de dangers. Elle en connaissait mal l'étrange labyrinthe, la complexité des rues, le secret de certaines maisons. Quand elle s'y hasardait, de loin en loin, elle suivait toujours le même chemin direct vers une petite porte rouge; et là, elle oubliait ses amants ordinaires dans l'étreinte infatigable d'un jeune ânier aux longs muscles qu'elle avait la joie de payer à son tour.
Mais ce soir-là, sans même avoir tourné la tête, elle se sentit suivre par un double pas.
Elle pressa vivement sa marche. Le double pas se pressa de même. Elle se mit à courir; on courut derrière elle; alors, affolée, elle prit une autre ruelle, puis une autre en sens contraire, puis une longue voie qui montait dans une direction inconnue.
La gorge sèche, les tempes gonflées, soutenue par le vin de Bacchis, elle fuyait ainsi, tournait de droite à gauche, toute pâle, égarée.
Enfin un mur lui barra la route: elle était dans une impasse. À la hâte elle voulut retourner en arrière, mais deux matelots aux mains brunes lui barrèrent l'étroit passage.
«Où vas-tu, fléchette d'or? dit l'un d'eux en riant.
--Laissez-moi passer!
--Hein? tu es perdue, jeune fille, tu ne connais pas bien Rhacotis, dis donc? Nous allons te montrer la ville.»
Et ils la prirent tous les deux par la ceinture. Elle cria, se débattit, lança un coup de poing, mais le second matelot lui saisit les deux mains à la fois dans sa main gauche et dit seulement:
«Tiens-toi tranquille. Tu sais qu'on n'aime pas les Grecs ici; personne ne viendra t'aider.
--Je ne suis pas Grecque!
--Tu mens, tu as la peau blanche et le nez droit. Laisse-toi faire si tu crains le bâton.»
Chrysis regarda celui qui parlait, et soudain lui sauta au cou.
«Je t'aime, toi, je te suivrai, dit-elle.
--Tu nous suivras tous les deux. Mon ami en aura sa part. Marche avec nous; tu ne t'ennuieras pas.»
Où la conduisaient-ils? Elle n'en savait rien; mais ce second matelot lui plaisait par sa rudesse, par sa tête de brute. Elle le considérait du regard imperturbable qu'ont les jeunes chiennes devant la viande. Elle pliait son corps vers lui, pour le toucher en marchant.
D'un pas rapide, ils parcoururent des quartiers étranges, sans vie, sans lumières. Chrysis ne comprenait pas comment ils trouvaient leur chemin dans ce dédale nocturne d'où elle n'aurait pu sortir seule, tant les ruelles en étaient bizarrement compliquées. Les portes closes, les fenêtres vides, l'ombre immobile l'effrayaient. Au-dessus d'elle, entre les maisons rapprochées, s'étendait un ruban de ciel pâle, envahi par le clair de lune.
Enfin ils rentrèrent dans la vie. À un tournant de rue, subitement, huit, dix, onze lumières apparurent, portes éclairées où se tenaient accroupies de jeunes femmes Nabatéennes, entre deux lampes rouges qui éclairaient d'en bas leurs têtes chaperonnées d'or.
Dans le lointain, ils entendaient grandir un murmure d'abord, puis un retentissement de chariots, de ballots jetés, de pas d'ânes et de voix humaines. C'était la place de Rhacotis, où se concentraient, pendant le sommeil d'Alexandrie, toutes les provisions amassées pour la nourriture de neuf cent mille bouches en un jour.
Ils longèrent les maisons de la place entre des monceaux verts, légumes, racines de lôtos, fèves luisantes, paniers d'olives. Chrysis, dans un tas violet, prit une poignée de mûres et les mangea sans s'arrêter. Enfin ils s'arrêtèrent devant une porte basse et les matelots descendirent avec Celle pour qui on avait volé les Vraies Perles de l'Anadyomène.
Une salle immense était là. Cinq cents hommes du peuple, en attendant le jour, buvaient des tasses de bière jaune, mangeaient des figues, des lentilles, des gâteaux de sésame, du pain d'olyra. Au milieu d'eux grouillaient une cohue de femmes glapissantes, tout un champ de cheveux noirs et de fleurs multicolores dans une atmosphère de feu. C'étaient de pauvres filles sans foyer, qui appartenaient à tous. Elles venaient là mendier des restes, pieds nus, seins nus, à peine couvertes d'une loque rouge ou bleue sur le ventre, et la plupart portant dans le bras gauche un enfant enveloppé de chiffons. Là aussi, il y avait des danseuses, six Égyptiennes sur une estrade, avec un orchestre de trois musiciens dont les deux premiers frappaient des tambourins de peau avec des baguettes, tandis que le troisième agitait un grand sistre d'airain sonore.
«Oh! des bonbons de myxaire!» dit Chrysis avec joie.
Et elle en acheta pour deux chalques à une petite fille vendeuse.
Mais soudain elle défaillit, tant l'odeur de ce bouge était insoutenable, et les matelots l'emportèrent sur leurs bras.
À l'air extérieur, elle se remit un peu:
«Où allons-nous? supplia-t-elle. Faisons vite; je ne puis plus marcher. Je ne vous résiste pas, vous le voyez, je suis bonne. Mais trouvons un lit le plus tôt possible, ou sinon je vais tomber dans la rue.»
IV
BACCHANALE CHEZ BACCHIS
Quand elle se retrouva devant la porte de Bacchis, elle était envahie de la sensation délicieuse que donnent le répit du désir et le silence de la chair. Son front s'était allégé. Sa bouche s'était adoucie. Seule, une douleur intermittente errait encore au creux de ses reins. Elle monta les marches et passa le seuil. Depuis que Chrysis avait quitté la salle, l'orgie s'était développée comme une flamme.
D'autres amis étaient rentrés, pour qui les douze danseuses nues avaient été une proie facile. Quarante couronnes meurtries jonchaient de fleurs le sol. Une outre de vin de Syracuse s'était répandue dans un coin, fleuve doré qui gagnait la table.
Philodème, auprès de Faustine, dont il déchirait la robe, lui récitait en chantant les vers qu'il avait faits sur elle:
«Ô pieds, disait-il, ô cuisses douces, reins profonds, croupe ronde, figue fendue, hanches, épaules, seins, nuque mobile, ô vous qui m'affolez, mains chaudes, mouvements experts, langue active! Tu es Romaine, tu es trop brune et tu ne chantes pas les vers de Sapphô; mais Persée lui aussi a été l'amant de l'Indienne Andromède[1].»
[1] Philodème. AP. V. 132.
Cependant, Séso, sur la table, couchée à plat ventre au milieu des fruits écroulés, et complètement égarée par les vapeurs du vin d'Égypte, trempait le bout de son sein droit dans un sorbet à la neige et répétait avec un attendrissement comique:
«Bois, mon petit. Tu as soif. Bois, mon petit. Bois. Bois. Bois.»
Aphrodisia, encore esclave, triomphait dans un cercle d'hommes et fêtait sa dernière nuit de servitude par une débauche désordonnée. Pour obéir à la tradition de toutes les orgies alexandrines, elle s'était livrée, tout d'abord, à trois amants à la fois; mais sa tâche ne se bornait pas là, et jusqu'à la fin de la nuit, selon la loi des esclaves qui devenaient courtisanes, elle devait prouver par un zèle incessant que sa nouvelle dignité n'était point usurpée.
Seuls, debout derrière une colonne, Naucratès et Phrasilas discutaient avec courtoisie sur la valeur respective d'Arcésilas et de Carnéade.
À l'autre extrémité de la salle, Myrtocleia protégeait Rhodis contre un convive trop pressant.
Dès qu'elles virent entrer Chrysis, les deux Éphésiennes coururent à elle.
«Allons-nous-en, ma Chrysé. Théano reste; mais nous partons.
--Je reste aussi,» dit la courtisane.
Et elle s'étendit à la renverse sur un grand lit couvert de roses.
Un bruit de voix et de pièces jetées attira son attention: c'était Théano qui, pour parodier sa soeur, avait imaginé, au milieu des rires et des cris, de jouer par dérision la _Fable de Danaé_ en affectant une volupté folle à chaque pièce d'or qui la pénétrait. L'impiété provocante de l'enfant couchée amusait tous les convives, car on n'était plus au temps où la foudre eût exterminé les railleurs de l'Immortel. Mais le jeu se dévoya, comme on pouvait le craindre. Un maladroit blessa la pauvre petite, qui se mit à pleurer bruyamment.
Pour la consoler, il fallut inventer un nouveau divertissement. Deux danseuses firent glisser au milieu de la salle un vaste cratère de vermeil rempli de vin jusqu'aux bords, et quelqu'un saisissant Théano par les pieds la fit boire, la tête en bas, secouée par un éclat de rire qu'elle ne pouvait plus calmer.
Cette idée eut un tel succès que tout le monde se rapprocha, et quand la joueuse de flûte fut remise debout, quand on vit son petit visage enflammé par la congestion et ruisselant de gouttes de vin, une gaîté si générale gagna tous les assistants que Bacchis dit à Séléné:
«Un miroir! un miroir! qu'elle se voie ainsi!»
L'esclave apporta un miroir de bronze.
«Non! pas celui-là. Le miroir de Rhodopis! Elle en vaut la peine.»
D'un seul bond, Chrysis s'était redressée.
Un flot de sang lui monta aux joues, puis redescendit, et elle resta parfaitement pâle, la poitrine heurtée par des battements de coeur, les yeux fixés sur la porte par où l'esclave était sortie.
Cet instant décidait de toute sa vie. La dernière espérance qui lui fût restée allait s'évanouir ou se réaliser.
Autour d'elle, la fête continuait. Une couronne d'iris, lancée on ne savait d'où, vint s'appliquer sur sa bouche et lui laissa aux lèvres l'âcre goût du pollen. Un homme répandit sur ses cheveux une petite fiole de parfum qui coula trop vite en lui mouillant l'épaule. Les éclaboussures d'une coupe pleine où l'on jeta une grenade tachèrent sa tunique de soie et pénétrèrent jusqu'à sa peau. Elle portait magnifiquement toutes les souillures de l'orgie.
L'esclave sortie ne revenait pas.
Chrysis gardait sa pâleur de pierre et ne bougeait pas plus qu'une déesse sculptée. La plainte rythmique et monotone d'une femme en amour non loin de là lui mesurait le temps écoulé. Il lui sembla que cette femme gémissait depuis la veille. Elle aurait voulu tordre quelque chose, se casser les doigts, crier.
Enfin Séléné rentra, les mains vides.
«Le miroir? demanda Bacchis.
--Il est... il n'est plus là... il est... il est... volé,» balbutia la servante.
Bacchis poussa un cri si aigu que tous se turent, et un silence effrayant suspendit brusquement le tumulte.
De tous les points de la vaste salle, hommes et femmes se rapprochèrent: il n'y eut plus qu'un petit espace vide où se tenait Bacchis égarée devant l'esclave tombée à genoux.
«Tu dis!... tu dis!...» hurla-t-elle.
Et comme Séléné ne répondait pas, elle la prit violemment par le cou:
«C'est toi qui l'as volé, n'est-ce pas? c'est toi? mais réponds donc! Je te ferai parler à coups de fouet, misérable petite chienne!»
Alors il se passa une chose terrible. L'enfant, effarée par la peur, la peur de souffrir, la peur de mourir, l'effroi le plus présent qu'elle eût jamais connu, dit d'une voix précipitée: «C'est Aphrodisia! Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi.
--Ta soeur!
--Oui! oui! dirent les mulâtresses, c'est Aphrodisia qui l'a pris!»
Et elles traînèrent à Bacchis leur soeur qui venait de s'évanouir.
V
LA CRUCIFIÉE
Toutes ensemble elles répétèrent:
«C'est Aphrodisia qui l'a pris! Chienne! Chienne! Pourriture! Voleuse!»
Leur haine pour la soeur préférée se doublait de leurs craintes personnelles.
Arêtias la frappa du pied dans la poitrine.
«Où est-il? reprit Bacchis. Où l'as-tu mis?
--Elle l'a donné à son amant.
--Qui est-ce?
--Un matelot opique.
--Où est son navire?
--Il est reparti ce soir pour Rome. Tu ne le reverras plus, le miroir. Il faut la crucifier, la chienne, la bête sanglante!
--Ah! Dieux! Dieux!» pleura Bacchis.
Puis sa douleur se changea en une grande colère affolée.
Aphrodisia était revenue à elle, mais, paralysée par l'effroi et ne comprenant rien à ce qui se passait, elle restait sans voix et sans larmes.
Bacchis l'empoigna par les cheveux, la traîna sur le sol souillé, dans les fleurs et les flaques de vin, et cria:
«En croix! en croix! cherchez les clous! cherchez le marteau!
--Oh! dit Séso à sa voisine. Je n'ai jamais vu cela. Suivons-les.»
Tous suivirent en se pressant. Et Chrysis suivit elle aussi, qui seule connaissait le coupable, et seule était cause de tout.
Bacchis alla directement dans la chambre des esclaves, salle carrée, meublée de trois matelas où elles dormaient deux à deux à partir de la fin des nuits. Au fond s'élevait, comme une menace toujours présente, une croix en forme de T, qui jusqu'alors n'avait pas servi.
Au milieu du murmure confus des jeunes femmes et des hommes, quatre esclaves haussèrent la martyre au niveau des branches de la croix.
Encore pas un son n'était sorti de sa bouche, mais quand elle sentit contre son dos nu le froid de la poutre rugueuse, ses longs yeux s'écarquillèrent, et il lui prit un gémissement saccadé qui ne cessa plus jusqu'à la fin.
Elles la mirent à cheval sur un piquet de bois qui était fiché au milieu du tronc et qui servait à supporter le corps pour éviter le déchirement des mains.
Puis on lui ouvrit les bras.
Chrysis regardait, et se taisait. Que pouvait-elle dire? Elle n'aurait pu disculper l'esclave qu'en accusant Démétrios, qui était hors de toute poursuite, et se serait cruellement vengé, pensait-elle. D'ailleurs, une esclave était une richesse, et l'ancienne rancune de Chrysis se plaisait à constater que son ennemie allait ainsi détruire de ses propres mains une valeur de trois mille drachmes aussi complètement que si elle eût jeté les pièces d'argent dans l'Eunoste. Et puis la vie d'un être servile valait-elle qu'on s'en occupât?
Héliope tendit à Bacchis le premier clou avec le marteau, et le supplice commença.
L'ivresse, le dépit, la colère, toutes les passions à la fois, même cet instinct de cruauté qui séjourne au coeur de la femme, agitaient l'âme de Bacchis au moment où elle frappa, et elle poussa un cri presque aussi perçant que celui d'Aphrodisia quand, dans la paume ouverte, le clou se tordit.
Elle cloua la deuxième main. Elle cloua les pieds l'un sur l'autre. Puis, excitée par les sources de sang qui s'échappaient des trois blessures, elle cria:
«Ce n'est pas assez! Tiens! voleuse! truie! fille à matelots!»
Elle enlevait l'une après l'autre les longues épingles de ses cheveux et les plantait avec violence dans la chair des seins, du ventre et des cuisses. Quand elle n'eut plus d'armes dans les mains, elle souffleta la malheureuse et lui cracha sur la peau. Quelque temps elle considéra l'oeuvre de sa vengeance accomplie, puis elle rentra dans la grande salle avec tous les invités.
Phrasilas et Timon, seuls, ne la suivirent pas.
* * *
Après un instant de recueillement, Phrasilas toussa quelque peu, mit sa main droite dans sa main gauche, leva la tête, haussa les sourcils et s'approcha de la crucifiée que secouait sans interruption un tremblement épouvantable.