Aphrodite: Moeurs antiques

Chapter 8

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C'est ainsi qu'au lieu d'acheter fort cher des esclaves adultes au marché, dépense que tant d'autres jugeaient nécessaire et qui ruinait les jeunes courtisanes, elle avait su se contenter pendant dix ans d'une seule négresse, et parer à l'avenir en la faisant féconder chaque année, afin de se créer gratuitement une domesticité nombreuse qui plus tard serait une richesse.

Comme elle avait choisi le père avec soin, sept mulâtresses fort belles étaient nées de son esclave, et aussi trois garçons qu'elle avait fait tuer, parce que les serviteurs mâles donnent aux amants jaloux des soupçons inutiles. Elle avait nommé les sept filles d'après les sept planètes, et leur avait choisi des attributions diverses, en rapport, autant que possible, avec le nom qu'elles portaient. Héliope était l'esclave du jour, Séléné l'esclave de la nuit, Arêtias gardait la porte, Aphrodisia s'occupait du lit, Hermione faisait les emplettes et Cronomagire la cuisine. Enfin Diomède, l'intendante, avait la tenue des comptes et la responsabilité.

Aphrodisia était l'esclave favorite, la plus jolie, la plus aimée. Elle partageait souvent le lit de sa maîtresse sur la demande des amants qui s'éprenaient d'elle. Aussi la dispensait-on de tout travail servile pour lui conserver des bras délicats et des mains douces. Par une faveur exceptionnelle, ses cheveux n'étaient pas couverts, si bien qu'on la prenait souvent pour une femme libre, et ce soir-là même elle allait s'affranchir au prix énorme de trente-cinq mines.

Les sept esclaves de Bacchis, toutes de haute taille et admirablement stylées, étaient pour elle un tel sujet de fierté qu'elle ne sortait pas sans les avoir à sa suite, au risque de laisser sa maison vide. C'était à cette imprudence que Démétrios avait dû d'entrer si aisément chez elle; mais elle ignorait encore son malheur quand elle donna le festin où Chrysis était invitée.

* * *

Ce soir-là, Chrysis arriva la première.

Elle était vêtue d'une robe verte brochée d'énormes branches de roses qui venaient s'épanouir sur ses seins.

Arêtias lui ouvrit la porte sans qu'elle eût besoin de frapper, et suivant la coutume grecque, elle la conduisit dans une petite pièce à l'écart, lui défit ses chaussures rouges et lava doucement ses pieds nus. Puis, en soulevant la robe ou l'écartant, selon l'endroit, elle la parfuma partout où il était nécessaire; car on épargnait aux convives toutes les peines, même celle de faire leur toilette avant de se rendre à dîner. Ensuite, elle lui présenta un peigne et des épingles pour corriger sa coiffure, ainsi que des fards gras et secs pour ses lèvres et ses joues.

Quand Chrysis fut enfin prête:

«Quelles sont les _ombres_?» dit-elle à l'esclave.

On appelait ainsi tous les convives, sauf un seul qui était l'Invité. Celui-ci, en l'honneur de qui le repas était donné, amenait avec lui qui lui plaisait et les «ombres» n'avaient d'autre soin à prendre que d'apporter leur coussin de lit, et d'être bien élevées.

À la question de Chrysis, Arêtias répondit:

«Naucratès a prié Philodème avec sa maîtresse Faustine qu'il a ramené d'Italie. Il a prié aussi Phrasilas et Timon, et ton amie Séso de Cnide.»

Au moment même Séso entrait.

«Chrysis!

--Ma chérie!»

Les deux femmes s'embrassèrent et se répandirent en exclamations sur l'heureux hasard qui les réunissait.

«J'avais peur d'être en retard, dit Séso. Ce pauvre Archytas m'a retenue...

--Comment, lui encore?

--C'est toujours la même chose. Quand je vais dîner en ville, il se figure que tout le monde va me passer sur le corps. Alors il veut se venger d'avance, et cela dure! ah! ma chère! S'il me connaissait mieux! Je n'ai guère envie de les tromper, mes amants. J'ai bien assez d'eux.

--Et l'enfant? Cela ne se voit pas, tu sais.

--Je l'espère bien! J'en suis au troisième mois. Il pousse, le petit misérable. Mais il ne me gêne pas encore. Dans six semaines je me mettrai à danser; j'espère que cela lui sera très indigeste et qu'il s'en ira bien vite.

--Tu as raison, dit Chrysis. Ne te fais pas déformer la taille. J'ai vu hier Philémation, notre petite amie d'autrefois, qui vit depuis trois ans à Boubaste avec un marchand de grains. Sais-tu ce qu'elle m'a dit? la première chose? «Ah! si tu voyais mes seins!» et elle avait les larmes aux yeux. Je lui ai dit qu'elle était toujours jolie, mais elle répétait: «Si tu voyais mes seins! ah! ah! si tu voyais mes seins!» en pleurant comme une Byblis. Alors j'ai vu qu'elle avait envie de les montrer et je les lui ai demandés. Ma chère! deux sacs vides. Et tu sais si elle les avait beaux. On ne voyait pas la pointe tant ils étaient blancs. N'abîme pas les tiens, ma Séso. Laisse-les jeunes et droits comme ils sont. Les deux seins d'une courtisane valent plus cher que son collier.»

Tout en parlant ainsi, les deux femmes s'habillaient. Enfin, elles entrèrent ensemble dans la salle du festin, où Bacchis attendait debout, la taille serrée par des apodesmes et le cou chargé de colliers d'or qui s'étageaient jusqu'au menton.

«Ah! chères belles, quelle bonne idée a eue Naucratès de vous réunir ce soir.

--Nous nous félicitons qu'il l'ait fait chez toi,» répondit Chrysis sans paraître comprendre l'allusion. Et pour dire immédiatement une méchanceté, elle ajouta:

«Comment va Doryclos?»

C'était un jeune amant fort riche qui venait de quitter Bacchis pour épouser une Sicilienne.

«Je... je l'ai renvoyé, dit Bacchis effrontément.

--Est-il possible?

--Oui; on dit que par dépit il va se marier. Mais je l'attends le lendemain de ses noces. Il est fou de moi.»

En demandant: «Comment va Doryclos?» Chrysis avait pensé: «Où est ton miroir?» Mais les yeux de Bacchis ne regardaient pas en face, et on n'y pouvait rien lire qu'un trouble vague et dépourvu de sens. D'ailleurs, Chrysis avait le temps d'éclaircir cette question, et, malgré son impatience, elle sut se résigner à attendre une occasion plus favorable.

Elle allait continuer l'entretien quand elle en fut empêchée par l'arrivée de Philodème, de Faustine et de Naucratès, qui obligea Bacchis à de nouvelles politesses. On s'extasia sur le vêtement brodé du poète et sur la robe diaphane de sa maîtresse romaine. Cette jeune fille, peu au courant des usages alexandrins, avait cru s'helléniser ainsi, ne sachant pas qu'un pareil costume n'était pas de mise dans un festin où devaient paraître des danseuses à gages semblablement dévêtues. Bacchis ne laissa pas voir qu'elle remarquait cette erreur, et elle trouva des mots aimables pour complimenter Faustine de sa lourde chevelure bleue inondée de parfums brillants qu'elle portait relevée sur la nuque avec une épingle d'or pour éviter les taches de myrrhe sur ses légères étoffes de soie.

On allait se mettre à table, quand le septième convive entra: c'était Timon, jeune homme chez qui l'absence de principes était un don naturel, mais qui avait trouvé dans l'enseignement des philosophes de son temps quelques raisons supérieures d'approuver son caractère.

«J'ai amené quelqu'un, dit-il en riant.

--Qui cela? demanda Bacchis.

--Une certaine Dêmo, qui est de Mendès.

--Dêmo! mais tu n'y penses pas, mon ami, c'est une fille des rues. On l'a pour une datte.

--Bien, bien. N'insistons pas, dit le jeune homme. Je viens de faire sa connaissance au coin de la Voie Canopique. Elle m'a demandé de la faire dîner, je l'ai conduite chez toi. Si tu n'en veux pas...

--Ce Timon est invraisemblable, déclara Bacchis.»

Elle appela une esclave:

«Héliope, va dire à ta soeur qu'elle trouvera une femme à la porte et qu'elle la chasse dehors à coups de bâton dans le dos. Va.»

Elle se retourna, cherchant du regard:

«Phrasilas n'est pas arrivé?»

II

LE DÎNER

À ces mots un petit homme chétif, le front gris, les yeux gris, la barbelette grise, s'avança par petits pas, et dit en souriant:

«J'étais là.»

Phrasilas était un polygraphe estimé dont on n'aurait su dire au juste s'il était philosophe, grammate, historien ou mythologue, tant il abordait les plus graves études avec une timide ardeur et une curiosité volage. Écrire un traité, il n'osait. Construire un drame, il ne savait. Son style avait quelque chose d'hypocrite, de méticuleux et de vain. Pour les penseurs, c'était un poète; pour les poètes, c'était un sage; pour la société, c'était un grand homme.

«Eh bien, mettons-nous à table!» dit Bacchis. Et elle s'étendit avec son amant sur le lit qui présidait le festin. À sa droite s'allongèrent Philodème et Faustine avec Phrasilas. À la gauche de Naucratès, Séso, puis Chrysis et le jeune Timon. Chacun des convives se couchait en diagonale, accoudé dans un coussin de soie et la tête ceinte de fleurs. Une esclave apporta les couronnes de roses rouges et de lôtos bleus. Puis le repas commença.

Timon sentit que sa boutade avait jeté un léger froid sur les femmes. Aussi ne parla-t-il pas tout d'abord, mais, s'adressant à Philodème, il dit avec un grand sérieux:

«On prétend que tu es l'ami très dévoué de Cicéron. Que penses-tu de lui, Philodème? Est-ce un philosophe éclairé, ou un simple compilateur, sans discernement et sans goût? car j'ai entendu soutenir l'une et l'autre opinion.

--Précisément parce que je suis son ami, je ne puis te répondre, dit Philodème. Je le connais trop bien: donc je le connais mal. Interroge Phrasilas qui, l'ayant peu lu, le jugera sans erreur.

--Eh bien, qu'en pense Phrasilas?

--C'est un écrivain admirable, dit le petit homme.

--Comment l'entends-tu?

--En ce sens que tous les écrivains, Timon, sont admirables en quelque chose, comme tous les paysages et toutes les âmes. Je ne saurais préférer à la plaine la plus terne le spectacle même de la mer. Ainsi je ne saurais classer dans l'ordre de mes sympathies un traité de Cicéron, une ode de Pindare et une lettre de Chrysis, même si je connaissais le style de notre excellente amie. Je suis satisfait quand je referme un livre en emportant le souvenir d'une ligne qui m'ait fait penser. Jusqu'ici, tous ceux que j'ai ouverts contenaient cette ligne-là. Mais aucun ne m'a donné la seconde. Peut-être chacun de nous n'a-t-il qu'une seule chose à dire dans sa vie, et ceux qui ont tenté de parler plus longtemps furent de grands ambitieux. Combien je regrette davantage le silence irréparable des millions d'âmes qui se sont tues!

--Je ne suis pas de ton avis, dit Naucratès sans lever les yeux. L'univers a été créé pour que trois vérités fussent dites, et notre malchance a voulu que leur certitude fût prouvée cinq siècles avant ce soir. Héraclite a compris le monde; Parménide a démasqué l'âme; Pythagore a mesuré Dieu: nous n'avons plus qu'à nous taire. Je trouve le pois chiche bien hardi.»

Du manche de son éventail, Séso frappa la table à petits coups.

«Timon, dit-elle, mon ami.

--Qu'est-ce?

--Pourquoi poses-tu des questions qui n'ont aucun intérêt, ni pour moi qui ne sais pas le latin, ni pour toi qui veux l'oublier? Penses-tu éblouir Faustine de ton érudition étrangère? Pauvre ami, ce n'est pas moi que tu tromperas par des paroles. J'ai déshabillé ta grande âme hier soir sous mes couvertures, et je sais quel est le pois chiche, Timon, dont elle se soucie.

--Crois-tu?» dit simplement le jeune homme.

Mais Phrasilas commença un deuxième petit couplet d'une voix ironique et doucereuse.

«Séso, quand nous aurons le plaisir de t'entendre juger Timon, soit pour l'applaudir comme il le mérite, soit pour le blâmer, ce que nous ne saurions, rappelle-toi que c'est un invisible dont l'âme est particulière. Elle n'existe pas par elle-même, ou du moins on ne peut la connaître, mais elle reflète celles qui s'y mirent, et change d'aspect quand elle change de place. Cette nuit, elle était toute semblable à toi: je ne m'étonne pas qu'elle t'ait plu. À l'instant, elle a pris l'image de Philodème; c'est pourquoi tu viens de dire qu'elle se démentait. Or elle n'a soin de se démentir puisqu'elle ne s'affirme point. Tu vois qu'il faut se garder, ma chère, des jugements à l'étourdie.»

Timon lança un regard irrité dans la direction de Phrasilas; mais il réserva sa réponse.

«Quoi qu'il en soit, reprit Séso, nous sommes ici quatre courtisanes et nous entendons diriger la conversation, afin de ne pas ressembler à des enfants roses qui n'ouvrent la bouche que pour boire du lait. Faustine, puisque tu es la nouvelle venue, commence.

--Très bien, dit Naucratès. Choisis pour nous, Faustine. De quoi devons-nous parler?»

La jeune Romaine tourna la tête, leva les yeux, rougit, et, avec une ondulation de tout son corps, elle soupira:

«De l'amour.

--Très joli sujet!» dit Séso, en réprimant une envie de rire.

Mais personne ne prit la parole.

* * *

La table était pleine de couronnes, d'herbages, de coupes et d'aiguières. Des esclaves apportaient dans des corbeilles tressées des pains légers comme de la neige. Sur des plats de terre peinte, on voyait des anguilles grasses, saupoudrées d'assaisonnements, des alphestes couleur de cire et des callichtys sacrés.

On servit aussi un pompile, poisson pourpre qu'on croyait né de la même écume qu'Aphrodite, des boops, des bébradones, un surmulet flanqué de calmars, des scorpènes multicolores. Pour qu'on pût les manger brûlants, on présenta dans leurs petites casseroles un tronçon de myre, des thynnis replets et des poulpes chauds dont les bras étaient tendres; enfin le ventre d'une torpille blanche, rond comme celui d'une belle femme.

Tel fut le premier service, où les convives choisirent par petites bouchées les bons morceaux de chaque poisson, et laissèrent le reste aux esclaves.

«L'amour, commença Phrasilas, est un mot qui n'a pas de sens ou qui en a trop, car il désigne tour à tour deux sentiments inconciliables: la Volupté et la Passion. Je ne sais dans quel esprit Faustine l'entend.

--Je veux, interrompit Chrysis, la volupté pour ma part et la passion chez mes amants. Il faut parler de l'une et de l'autre, ou tu ne m'intéresseras qu'à demi.

--L'amour, murmura Philodème, ce n'est ni la passion ni la volupté. L'amour c'est bien autre chose...

--Oh! de grâce! s'écria Timon, ayons ce soir, exceptionnellement, un banquet sans philosophies. Nous savons, Phrasilas, que tu peux soutenir avec une éloquence douce et une persuasion toute mielleuse la supériorité du Plaisir multiple sur la Passion exclusive. Nous savons aussi qu'après avoir parlé pendant une longue heure sur une matière aussi hardie, tu serais prêt à soutenir pendant l'heure suivante, avec la même éloquence douce et la même persuasion mielleuse, les raisons du contradicteur. Je ne...

--Permets... dit Phrasilas.

--Je ne nie pas, continua Timon, le charme de ce petit jeu, ni même l'esprit que tu y mets. Je doute de sa difficulté, et dès lors, de son intérêt. Le _Banquet_, que tu as jadis publié au cours d'un récit moins grave, et aussi les réflexions prêtées par toi récemment à un personnage mythique qui est à la ressemblance de ton idéal, ont paru nouvelles et rares sous le règne de Ptolémée Aulète; mais nous vivons depuis trois ans sous la jeune reine Bérénice, et je ne sais par quelle volte-face la méthode de pensée que tu avais prise de l'illustre exégète harmonieux et souriant a soudain vieilli de cent années sous ta plume, comme la mode des manches closes et des cheveux teints en jaune. Excellent maître, je le déplore, car si tes récits manquent un peu de flamme, si ton expérience du coeur féminin n'est pas telle qu'il faille s'en troubler, en revanche tu es doué de l'esprit comique et je te sais gré de m'avoir fait sourire.

--Timon!» s'écria Bacchis indignée.

Phrasilas l'arrêta du geste.

«Laisse, ma chère. Au rebours de la plupart des hommes, je ne retiens des jugements dont je suis le sujet que la part d'éloges où l'on me convie. Timon m'a donné la sienne; d'autres me loueront sur d'autres points. On ne saurait vivre au milieu d'une approbation unanime, et la variété même des sentiments que j'éveille est pour moi un parterre charmant où je veux respirer les roses sans arracher les euphorbes.»

Chrysis eut un mouvement de lèvres qui indiquait clairement le peu de cas qu'elle faisait de cet homme si habile à terminer les discussions. Elle se retourna vers Timon, qui était son voisin de lit, et lui mit la main sur le cou.

«Quel est le but de la vie?» lui demanda-t-elle.

C'était la question qu'elle posait quand elle ne savait que dire à un philosophe; mais cette fois elle mit une telle tendresse dans sa voix, que Timon crut entendre une déclaration d'amour.

Pourtant il répondit avec un certain calme:

«À chacun le sien, ma Chrysis. Il n'y a pas de but universel à l'existence des êtres. Pour moi, je suis le fils d'un banquier dont la clientèle comprend toutes les grandes courtisanes d'Égypte, et mon père ayant amassé par des moyens ingénieux une fortune considérable, je la restitue honnêtement aux victimes de ses bénéfices, en couchant avec elles aussi souvent que me le permet la force que les dieux m'ont donnée. Mon énergie, ai-je pensé, n'est susceptible de remplir qu'un seul devoir dans la vie. Tel est celui dont je fais choix puisqu'il concilie les exigences de la vertu la plus rare avec des satisfactions contraires qu'un autre idéal supporterait moins bien.»

Tout en parlant ainsi, il avait glissé sa jambe droite derrière celles de Chrysis couchée sur le côté, et il tentait de séparer les genoux clos de la courtisane comme pour donner un but précis à son existence de ce soir-là. Mais Chrysis ne le laissait pas faire.

Il y eut quelques instants de silence; puis Séso reprit la parole.

«Timon, tu es bien fâcheux d'interrompre dès le début la seule causerie sérieuse dont le sujet nous puisse toucher. Laisse au moins parler Naucratès, puisque tu as si mauvais caractère.

--Que dirai-je de l'amour? répondit l'Invité. C'est le nom qu'on donne à la douleur pour consoler ceux qui souffrent. Il n'y a que deux manières d'être malheureux: ou désirer ce qu'on n'a pas, ou posséder ce qu'on désirait. L'amour commence par la première et c'est par la seconde qu'il s'achève, dans le cas le plus lamentable, c'est-à-dire dès qu'il réussit. Que les dieux nous sauvent d'aimer!

--Mais posséder par surprise, dit en souriant Philodème, n'est-ce pas là le vrai bonheur?

--Quelle rareté!

--Non pas,--si l'on y prend garde. Écoute ceci, Naucratès: ne pas désirer, mais faire en sorte que l'occasion se présente; ne pas aimer, mais chérir de loin quelques personnes très choisies pour qui l'on pressent qu'à la longue on pourrait avoir du goût si le hasard et les circonstances faisaient qu'on disposât d'elles; ne jamais parer une femme des qualités qu'on lui souhaite, ni des beautés dont elle fait mystère, mais présumer le fade pour s'étonner de l'exquis, n'est-ce pas le meilleur conseil qu'un sage puisse donner aux amants? Ceux-là seuls ont vécu heureux qui ont su ménager parfois dans leur existence si chère l'inappréciable pureté de quelques jouissances imprévues.»

* * *

Le deuxième service touchait à sa fin. On avait servi des faisans, des attagas, une magnifique porphyris bleue et rouge, et un cygne avec toutes ses plumes, qu'on avait cuit en quarante-huit heures pour ne pas lui roussir les ailes. On vit, sur des plats recourbés, des phlexides, des onocrotales, un paon blanc qui semblait couver dix-huit spermologues rôtis et lardés, enfin assez de victuailles pour nourrir cent personnes des reliefs qui furent laissés, quand les morceaux de choix eurent été mis à part. Mais tout cela n'était rien auprès du dernier plat.

Ce chef d'oeuvre (depuis longtemps on n'avait rien vu de tel à Alexandrie) était un jeune porc, dont une moitié avait été rôtie et l'autre cuite au bouillon. Il était impossible de distinguer par où il avait été tué, ni comment on lui avait rempli le ventre de tout ce qu'il contenait. En effet, il était farci de cailles rondes, de ventres de poules, de mauviettes, de sauces succulentes, de tranches de vulve et de hachis, toutes choses dont la présence dans l'animal intact paraissait inexplicable.

Il n'y eut qu'un cri d'admiration, et Faustine résolut de demander la recette. Phrasilas émit en souriant des sentences métaphoriques; Philodème improvisa un distique où le mot [Grec: choiros] était pris tour à tour dans les deux sens, ce qui fit rire aux larmes Séso déjà grise; mais Bacchis ayant donné l'ordre de verser à la fois dans sept coupes sept vins rares à chaque convive, la conversation dégénéra.

Timon se tourna vers Bacchis:

«Pourquoi, demanda-t-il, avoir été si dure envers cette pauvre fille que je voulais amener? C'était une collègue cependant. À ta place, j'estimerais davantage une courtisane pauvre qu'une matrone riche.

--Tu es fou, dit Bacchis sans discuter.

--Oui, j'ai souvent remarqué qu'on tient pour aliénés ceux qui hasardent par exception des vérités éclatantes. Les paradoxes trouvent tout le monde d'accord.

--Voyons, mon ami, demande à tes voisins. Quel est l'homme bien né qui prendrait pour maîtresse une fille sans bijoux?

--Je l'ai fait,» dit Philodème avec simplicité.

Et les femmes le méprisèrent.

«L'an dernier, continua-t-il, à la fin du printemps, comme l'exil de Cicéron me donnait des raisons de craindre pour ma propre sécurité, je fis un petit voyage. Je me retirai au pied des Alpes, dans un lieu charmant nommé Orobia, qui est sur les bords du petit lac Clisius. C'était un simple village, où il n'y avait pas trois cents femmes, et l'une d'elles s'était faite courtisane afin de protéger la vertu des autres. On connaissait sa maison à un bouquet de fleurs suspendu sur la porte, mais elle-même ne se distinguait pas de ses soeurs ou de ses cousines. Elle ignorait qu'il y eût des fards, des parfums et des cosmétiques, et des voiles transparents et des fers à friser. Elle ne savait pas soigner sa beauté, en s'épilant avec de la résine poissée, comme on arrache les mauvaises herbes dans une cour de marbre blanc. On frémit de penser qu'elle marchait sans bottines, de sorte qu'on ne pouvait baiser ses pieds nus comme on baise ceux de Faustine, plus doux que des mains. Et pourtant je lui trouvais tant de charmes, que près de son corps brun j'oubliai tout un mois Rome, et l'heureuse Tyr, et Alexandrie.»

Naucratès approuva d'un signe de tête et dit après avoir bu:

«Le grand événement de l'amour est l'instant où la nudité se révèle. Les courtisanes devraient le savoir et nous ménager des surprises. Or il semble au contraire qu'elles mettent tous leurs efforts à nous désillusionner. Y a-t-il rien de plus pénible qu'une chevelure flottante où l'on voit les traces du fer chaud? rien de plus désagréable que des joues peintes dont le fard s'attache au baiser? rien de plus piteux qu'un oeil crayonné dont le charbon s'efface de travers? À la rigueur, j'aurais compris que les femmes honnêtes usassent de ces moyens illusoires: toute femme aime à s'entourer d'un cercle d'hommes amoureux et celles-là du moins ne s'exposent pas à des familiarités qui démasqueraient leur naturel. Mais que des courtisanes, qui ont le lit pour but et pour ressource, ne craignent pas de s'y montrer moins belles que dans la rue, voilà qui est inconcevable.

--Tu n'y connais rien, Naucratès, dit Chrysis avec un sourire. Je sais qu'on ne retient pas un amant sur vingt; mais on ne séduit pas un homme sur cinq cents, et avant de plaire au lit, il faut plaire dans la rue. Personne ne nous verrait passer si nous ne mettions ni rouge ni noir. La petite paysanne dont parle Philodème n'a pas eu de peine à l'attirer puisqu'elle était seule dans son village; il y a quinze mille courtisanes ici, c'est une autre concurrence.

--Ne sais-tu pas que la beauté pure n'a besoin d'aucun ornement et se suffit à elle-même?

--Oui. Eh bien, fais concourir une beauté pure, comme tu dis, et Gnathène qui est laide et vieille. Mets la première en tunique trouée aux derniers gradins du théâtre et la seconde dans sa robe d'étoiles aux places retenues par ses esclaves, et note leurs prix à la sortie: on donnera huit oboles à la beauté pure et deux mines à Gnathène.