Aphrodite: Moeurs antiques

Chapter 7

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«Bacchis... Bacchis... il vient de chez elle et il ne sait pas!... Le miroir est donc toujours là?... Démétrios m'a oubliée... S'il a hésité le premier jour, je suis perdue, il ne fera rien... Mais il est possible que tout soit fini! Bacchis a d'autres miroirs dont elle se sert plus souvent. Sans doute elle ne sait pas encore... Dieux! Dieux! Aucun moyen d'avoir des nouvelles, et peut-être... Ah! Djala! Djala!»

L'esclave entra.

«Donne-moi mes osselets, dit Chrysis. Je veux tirer.»

Et elle jeta en l'air les quatre petits os...

«Oh!... Oh!... Djala, regarde! le coup d'Aphrodite!»

On appelait ainsi un coup assez rare par lequel les osselets présentaient tous une face différente. Il y avait exactement trente-cinq chances contre une pour que cette disposition ne se produisît pas. C'était le meilleur coup du jeu.

Djala observa froidement:

«Qu'est-ce que tu avais demandé?

--C'est vrai, dit Chrysis désappointée. J'avais oublié de faire un voeu. Je pensais bien à quelque chose, mais je n'ai rien dit. Est-ce que cela compte tout de même?

--Je ne crois pas; il faut recommencer.»

Une seconde fois, Chrysis jeta les osselets.

«Le coup de Midas, maintenant. Qu'est-ce que tu en penses?

--On ne sait pas. Bon et mauvais. C'est un coup qui s'explique par le suivant. Recommence avec un seul os.»

Une troisième fois Chrysis interrogea le jeu; mais dès que l'osselet fut retombé, elle bégaya:

«Le... le point de Chios!»

Et elle éclata en sanglots.

Djala ne disait rien, inquiète elle-même. Chrysis pleurait sur le lit, les cheveux répandus autour de la tête. Enfin elle se retourna dans un mouvement de colère.

«Pourquoi m'as-tu fait recommencer? Je suis sûre que le premier coup comptait.

--Si tu as fait voeu, oui. Si tu n'as pas fait voeu, non. Toi seule le sais, dit Djala.

--D'ailleurs, les osselets ne prouvent rien. C'est un jeu grec. Je n'y crois pas. Je vais essayer autre chose.»

Elle essuya ses larmes et traversa la chambre. Elle prit sur une tablette une boîte de jetons blancs, en compta vingt-deux, puis, avec la pointe d'une agrafe de perles, elle y grava l'une après l'autre les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. C'étaient les arcanes de la Cabbale qu'elle avait appris en Galilée.

«Voilà en quoi j'ai confiance. Voilà ce qui ne trompe pas, dit-elle. Lève le pan de ta robe; ce sera mon sac.»

Elle jeta les vingt-deux jetons dans la tunique de l'esclave, en répétant mentalement:

«Porterai-je le collier d'Aphrodite? Porterai-je le collier d'Aphrodite? Porterai-je le collier d'Aphrodite?»

Et elle tira le dixième arcane, ce qui nettement voulait dire:

«Oui.»

VI

LA ROSE DE CHRYSIS

C'était une procession blanche, et bleue, et jaune, et rose, et verte.

Trente courtisanes s'avançaient, portant des corbeilles de fleurs, des colombes de neige aux pieds rouges, des voiles du plus fragile azur, et des ornements précieux.

Un vieux prêtre, barbu et blanc, enveloppé jusqu'autour de la tête dans une raide étoffe écrue, marchait devant le jeune cortège et guidait vers l'autel de pierre la file des dévotes inclinées. Elles chantaient, et leur chant traînait comme la mer, soupirait comme le vent du midi, haletait comme une bouche amoureuse. Les deux premières portaient des harpes qu'elles soutenaient au creux de leur main gauche et qui se courbaient en avant comme des faucilles de bois grêle.

*

L'une d'elles s'avança et dit:

«Tryphèra, ô Cypris aimée, t'offre ce voile bleu qu'elle a tissé elle-même, afin que tu continues à lui être bienveillante.»

*

Une autre:

«Mousarion dépose à tes pieds, ô déesse à la belle couronne, ces couronnes de giroflées et ce bouquet de narcisses penchés. Elle les a portés dans l'orgie et a invoqué ton nom dans l'ivresse de leurs parfums. Ô victorieuse, accueille ces dépouilles d'amour.»

*

Une autre encore:

«En offrande à toi, Cythérée d'or, Timo consacre ce bracelet en spirale. Puisses-tu enrouler la vengeance à la gorge de qui tu sais, comme ce serpent d'argent s'enroulait au haut de ses bras nus.»

*

Myrtocleia et Rhodis avancèrent, se tenant par la main.

«Voici deux colombes de Smyrne, aux ailes blanches comme des caresses, aux pieds rouges comme des baisers. Ô double déesse d'Amathonte, accepte-les de nos mains unies, s'il est vrai que le mol Adônis ne te suffit pas seul et qu'une étreinte encore plus douce retarde parfois ton sommeil.»

*

Une courtisane très jeune suivit:

«Aphrodite Peribasia, reçois ma virginité, avec cette tunique tachée de sang. Je suis Pannychis de Pharos; depuis la nuit dernière je me suis vouée à toi.»

*

Une autre:

«Dorothea te conjure, ô charitable Epistrophia, d'éloigner de son esprit le désir qu'y a jeté l'Erôs, ou d'enflammer enfin pour elle les yeux de celui qui se refuse. Elle t'offre cette branche de myrte parce que c'est l'arbre que tu préfères.»

*

Une autre:

«Sur ton autel, ô Paphia, Callistion dépose soixante drachmes d'argent, le superflu de quatre mines qu'elle a reçues de Cléoménès. Donne-lui un amant plus généreux encore, si l'offrande te semble belle.»

*

Il ne restait plus devant l'idole qu'une enfant toute rougissante qui s'était mise la dernière. Elle ne tenait à la main qu'une petite couronne de crocos, et le prêtre la méprisait pour une aussi mince offrande.

Elle dit:

«Je ne suis pas assez riche pour te donner des pièces d'argent, ô brillante olympienne. D'ailleurs, que pourrais-je te donner que tu ne possèdes pas encore? Voici des fleurs jaunes et vertes, tressées en couronne pour tes pieds. Et maintenant...»

Elle défit les deux boucles de sa tunique et se mit nue, l'étoffe ayant glissé à terre.

«... Me voici tout entière à toi, déesse aimée. Je voudrais entrer dans tes jardins, mourir courtisane du temple. Je jure de ne désirer que l'amour, je jure de n'aimer qu'à aimer, et je renonce au monde, et je m'enferme en toi.»

*

Le prêtre alors la couvrit de parfums et entoura sa nudité du voile tissé par Tryphèra. Elles sortirent ensemble de la nef par la porte des jardins.

La procession semblait finie, et les autres courtisanes allaient retourner sur leurs pas, quand on vit entrer en retard une dernière femme sur le seuil.

Celle-ci n'avait rien à la main, et on put croire qu'elle aussi ne venait offrir que sa beauté. Ses cheveux semblaient deux flots d'or, deux profondes vagues pleines d'ombre qui engloutissaient les oreilles et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec des narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une bouche épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne souple du corps ondulait à chaque pas, et s'animait du roulis des hanches ou du balancement des seins libres sous qui la taille pliait.

Ses yeux étaient extraordinaires, bleus, mais foncés et brillants à la fois, changeants comme des pierres lunaires, à demi clos sous les cils couchés. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent...

Le prêtre se tournait vers elle, attendant qu'elle parlât.

Elle dit:

*

«Chrysis, ô Chryseïa, te supplie. Accueille les faibles dons qu'elle pose à tes pieds. Écoute, exauce, aime et soulage celle qui vit selon ton exemple et pour le culte de ton nom.»

Elle tendit en avant ses mains dorées de bagues et se pencha, les jambes serrées.

Le chant vague recommença. Le murmure des harpes monta vers la statue avec la fumée rapide de l'encens que le prêtre brûlait dans une cassolette frémissante.

Elle se redressa lentement et présenta un miroir de bronze qui pendait à sa ceinture.

*

«À toi, dit-elle, Astarté de la nuit, qui mêles les mains et les lèvres et dont le symbole est semblable à l'empreinte du pied des biches sur la terre pâle de Syrie, Chrysis consacre son miroir. Il a vu la cernure des paupières, l'éclat des yeux après l'amour, les cheveux collés sur les tempes par la sueur de tes luttes, ô combattante aux mains acharnées, qui mêles les corps et les bouches.»

*

Le prêtre posa le miroir aux pieds de la statue. Chrysis tira de son chignon d'or un long peigne de cuivre rouge, métal planétaire de la déesse.

*

«À toi, dit-elle, Anadyomène, qui naquis de la sanglante aurore et du sourire écumeux de la mer, à toi, nudité gouttelante de perles, qui nouais ta chevelure mouillée avec des rubans d'algues vertes, Chrysis consacre son peigne. Il a plongé dans ses cheveux bouleversés par tes mouvements, ô furieuse Adonienne haletante, qui creuses la cambrure des reins et crispes les genoux raidis.»

*

Elle donna le peigne au vieillard et pencha la tête à droite pour ôter son collier d'émeraudes.

*

«À toi, dit-elle, ô Hétaïre, qui dissipes la rougeur des vierges honteuses et conseilles le rire impudique, à toi, pour qui nous mettons en vente l'amour ruisselant de nos entrailles, Chrysis consacre son collier. Il a été donné en salaire par un homme dont elle ignore le nom, et chaque émeraude est un baiser où tu as vécu un instant.»

*

Elle s'inclina une dernière fois plus longtemps, mit le collier dans les mains du prêtre et fit un pas pour s'en aller.

Le prêtre la retint.

«Que demandes-tu à la déesse pour ces précieuses offrandes?»

Elle sourit en secouant la tête, et dit:

«Je ne demande rien.»

Puis elle passa le long de la procession, vola une rose dans une corbeille et la mit à sa bouche en sortant.

Une à une, toutes les femmes suivirent. La porte se referma sur le temple vide.

* * *

Démétrios restait seul, caché dans le piédestal de bronze.

De toute cette scène il n'avait perdu ni un geste ni une parole, et quand tout fut terminé, il resta longtemps sans bouger, à nouveau tourmenté, passionné, irrésolu.

Il s'était cru guéri de sa démence de la veille, et il n'avait pas pensé que rien, désormais, pût le jeter une seconde fois dans l'ombre ardente de cette inconnue.

Mais il avait compté sans elle.

Femmes! ô femmes! si vous voulez être aimées, montrez-vous, revenez, soyez là! L'émotion qu'il avait sentie à l'entrée de la courtisane était si totale et si lourde qu'il ne fallait plus songer à la combattre par un coup de volonté. Démétrios était lié comme un esclave barbare à un char de triomphe. S'échapper était illusion. Sans le savoir, et naturellement, elle avait mis la main sur lui.

Il l'avait vue venir de très loin, car elle portait la même étoffe jaune qu'à son passage sur la jetée. Elle marchait à pas lents et souples en ondulant les hanches mollement. Elle était venue droit à lui, comme si elle l'avait deviné derrière la pierre.

Dès le premier instant, il comprit qu'il retombait à ses pieds. Quand elle tira de sa ceinture le miroir de bronze poli, elle s'y regarda quelque temps avant de le donner au prêtre et l'éclat de ses yeux devint stupéfiant. Quand, pour prendre son peigne de cuivre, elle passa la main sur ses cheveux en levant un bras replié, selon le geste des Charites, toute la belle ligne de son corps se développa sous l'étoffe et le soleil alluma dans l'aisselle une rosée de sueur brillante et menue. Enfin, quand, pour soulever et défaire son collier de lourdes émeraudes, elle écarta la soie plissée qui voilait sa double poitrine jusqu'au doux espace empli d'ombre où l'on ne peut glisser qu'un bouquet, Démétrios se sentit pris d'une telle frénésie d'y poser les lèvres et d'arracher toute la robe... mais Chrysis se mit à parler.

Elle parla, et chacun de ses mots était une souffrance pour lui. À plaisir elle semblait insister et s'étendre sur la prostitution de ce vase de beauté qu'elle était, blanc comme la statue elle-même, et plein d'or qui ruisselait en chevelure. Elle disait sa porte ouverte à l'oisiveté des passants, la contemplation de son corps abandonnée à des indignes, et le soin de mettre en feu ses joues à des enfants maladroits. Elle disait la fatigue vénale de ses yeux, ses lèvres louées à la nuit, ses cheveux confiés à des mains brutales, sa divinité labourée.

L'excès même des facilités qui entouraient son approche inclinait Démétrios vers elle, décidé du moins à en user pour lui seul et à fermer la porte derrière lui. Tant il est vrai qu'une femme n'est pleinement séduisante que si l'on a lieu d'en être jaloux.

Aussi lorsque, ayant donné à la déesse son collier vert en échange de celui qu'elle espérait, Chrysis s'en retourna vers la ville,--elle emportait une volonté humaine à sa bouche, comme la petite rose volée dont elle mordillait la queue.

Démétrios attendit qu'il fût laissé seul dans l'enceinte; puis il sortit de sa retraite.

Il regarda la statue avec trouble, s'attendant à une lutte en lui. Mais, comme il était incapable de renouveler à si bref intervalle une émotion très violente, il redevint étonnamment calme et sans remords prématuré.

Insouciant, il monta doucement près de la statue, souleva sur la nuque inclinée le Collier des Vraies Perles de l'Anadyomène, et le glissa dans ses vêtements.

VII

LE CONTE DE LA LYRE ENCHANTÉE

Il marchait très rapidement, dans l'espoir de trouver Chrysis encore sur la route qui menait à la ville, craignant, s'il tardait davantage, de retomber sans courage et sans volonté.

La voie blanche de chaleur était si lumineuse que Démétrios fermait les yeux comme au soleil de midi. Il allait ainsi sans regarder devant lui, et faillit se heurter à quatre esclaves noirs qui marchaient en tête d'un nouveau cortège, lorsqu'une petite voix chanteuse dit doucement:

«Bien-Aimé! que je suis contente!»

Il leva la tête: c'était la reine Bérénice accoudée en sa litière.

Elle ordonna:

«Arrêtez, porteurs!»

et tendit les bras à l'amant.

Démétrios ne pouvait se refuser; mais il ne pouvait se refuser et il monta d'un air maussade.

Alors la reine Bérénice, folle de joie, se traîna sur les mains jusqu'au fond, et roula parmi les coussins comme une chatte qui veut jouer.

Car cette litière était une chambre, et vingt-quatre esclaves la portaient. Douze femmes pouvaient s'y coucher aisément, au hasard d'un sourd tapis bleu, semé de coussins et d'étoffes; et sa hauteur était telle qu'on n'en pouvait toucher le plafond, même du bout de son éventail. Elle était plus longue que large, fermée en avant et sur les deux côtés par trois rideaux jaunes très légers, qui s'éblouissaient de lumière. Le fond était de bois de cèdre, drapé d'un long voile de soie orangée. Tout en haut de cette paroi brillante, le vaste épervier d'or d'Égypte éployait sa raide envergure; plus bas, ciselé d'ivoire et d'argent, le symbole antique d'Astarté s'ouvrait au-dessus d'une lampe allumée qui luttait avec le jour en d'insaisissables reflets. Au-dessous était couchée la reine Bérénice entre deux esclaves persanes qui agitaient autour d'elle deux panaches de plumes de paon.

Elle attira des yeux le jeune sculpteur à ses côtés et répéta:

«Bien-Aimé, je suis contente.»

Elle lui mit la main sur la joue:

«Je te cherchais, Bien-Aimé. Où étais-tu? Je ne t'ai pas vu depuis avant-hier. Si je ne t'avais pas rencontré, je serais morte de chagrin tout à l'heure. Toute seule dans cette grande litière, je m'ennuyais tant. En passant sur le pont des Hermès, j'ai jeté tous mes bijoux dans l'eau pour faire des ronds. Tu vois, je n'ai plus ni bagues ni colliers. J'ai l'air d'une petite pauvre à tes pieds.»

Elle se retourna contre lui et le baisa sur la bouche. Les deux porteuses d'éventails allèrent s'accroupir un peu plus loin, et quand la reine Bérénice se mit à parler tout bas, elles approchèrent leurs doigts de leurs oreilles pour faire semblant de ne pas entendre.

Mais Démétrios ne répondait pas, écoutait à peine, restait égaré. Il ne voyait de la jeune reine que le sourire rouge de sa bouche et le coussin noir de ses cheveux qu'elle coiffait toujours desserrés pour y coucher sa tête lasse.

Elle disait:

«Bien-Aimé, j'ai pleuré dans la nuit. Mon lit était froid. Quand je m'éveillais, j'étendais mes bras nus des deux côtés de mon corps et je ne t'y sentais pas, et ma main ne trouvait nulle part ta main que j'embrasse aujourd'hui. Je t'attendais au matin, et depuis la pleine lune tu n'étais pas venu. J'ai envoyé des esclaves dans tous les quartiers de la ville et je les ai fait mourir moi-même quand ils sont revenus sans toi. Où étais-tu? tu étais au temple? Tu n'étais pas dans les jardins, avec ces femmes étrangères? Non, je vois à tes yeux que tu n'as pas aimé. Alors, que faisais-tu, toujours loin de moi? Tu étais devant la statue? Oui, j'en suis sûre, tu étais là. Tu l'aimes plus que moi maintenant. Elle est toute semblable à moi, elle a mes yeux, ma bouche, mes seins; mais c'est elle que tu recherches. Moi, je suis une pauvre délaissée. Tu t'ennuies avec moi, je m'en aperçois bien. Tu penses à tes marbres et à tes vilaines statues comme si je n'étais pas plus belle qu'elles toutes, et vivante, du moins, amoureuse et bonne, prête à ce que tu veux accepter, résignée à ce que tu refuses. Mais tu ne veux rien. Tu n'as pas voulu être roi, tu n'as pas voulu être dieu, et adoré dans un temple à toi. Tu ne veux presque plus m'aimer.»

Elle ramena ses pieds sous elle et s'appuya sur la main.

«Je ferais tout pour te voir au palais, Bien-Aimé. Si tu ne m'y cherches plus, dis-moi qui t'attire, elle sera mon amie. Les... les femmes de ma cour... sont belles. J'en ai douze qui, depuis leur naissance, sont gardées dans mon gynécée et ignorent même qu'il y a des hommes... elles seront toutes tes maîtresses si tu viens me voir après elles. Et j'en ai d'autres avec moi qui ont eu plus d'amants que des courtisanes sacrées et sont expertes à aimer. Dis un mot, j'ai aussi mille esclaves étrangères: celles que tu voudras seront délivrées. Je les vêtirai comme moi-même, de soie jaune et d'or et d'argent.

«Mais non, tu es le plus beau et le plus froid des hommes. Tu n'aimes personne, tu te laisses aimer, tu te prêtes, par charité pour celles que tes yeux mettent en amour. Tu permets que je prenne mon plaisir de toi, mais comme une bête se laisse traire: en regardant autre part. Tu es plein de condescendance. Ah! Dieux! Ah! Dieux! je finirai par me passer de toi, jeune fat que toute la ville adore et que nulle ne fait pleurer. Je n'ai pas que des femmes au palais, j'ai des éthiopiens vigoureux qui ont des poitrines de bronze et des bras bossués par les muscles. J'oublierai vite dans leurs étreintes tes jambes de fille et ta jolie barbe. Le spectacle de leur passion sera sans doute nouveau pour moi et je me reposerai d'être amoureuse. Mais le jour où je serai certaine que ton regard absent ne m'inquiète plus et que je puis remplacer ta bouche, alors je t'enverrai du haut du pont des Hermès rejoindre mes colliers et mes bagues comme un bijou trop longtemps porté. Ah! être reine!»

Elle se redressa et sembla attendre. Mais Démétrios restait toujours impassible et ne bougeait pas plus que s'il n'entendait pas. Elle reprit avec colère:

«Tu n'as pas compris?»

Il s'accouda nonchalamment et dit d'une voix très naturelle:

«Il m'est venu l'idée d'un conte.

* * *

»Autrefois, bien avant que la Thrace eût été conquise par les ancêtres de ton père, elle était habitée par des animaux sauvages et quelques hommes effrayés.

»Les animaux étaient fort beaux; c'étaient des lions roux comme le soleil, des tigres rayés comme le soir, et des ours noirs comme la nuit.

»Les hommes étaient petits et camus, couverts de vieilles peaux dépoilues, armés de lances grossières et d'arcs sans beauté. Ils s'enfermaient dans les trous des montagnes derrière des blocs monstrueux qu'ils roulaient péniblement. Leur vie se passait à la chasse. Il y avait du sang dans les forêts.

»Le pays était si lugubre que les dieux l'avaient déserté. Quand, dans la blancheur du matin, Artémis quittait l'Olympe, son chemin n'était jamais celui qui l'aurait menée vers le Nord. Les guerres qui se livraient là n'inquiétaient pas Arès. L'absence de flûtes et de cithares en détournait Apollon. La triple Hécate y brillait seule, comme un visage de méduse sur un paysage pétrifié.

»Or un homme y vint habiter, qui était d'une race plus heureuse et ne marchait pas vêtu de peaux comme les sauvages de la montagne.

»Il portait une longue robe blanche qui traînait un peu derrière lui. Par les molles clairières des bois, il aimait à errer la nuit dans la lumière de la lune, tenant à la main une petite carapace de tortue où étaient plantées deux cornes d'aurochs entre lesquelles trois cordes d'argent se tendaient.

»Quand ses doigts touchaient les cordes, une délicieuse musique y passait, beaucoup plus douce que le bruit des sources, ou que les phrases du vent dans les arbres ou que les mouvements des avoines. La première fois qu'il se mit à jouer, trois tigres couchés s'éveillèrent, si prodigieusement charmés qu'ils ne lui firent aucun mal, mais s'approchèrent le plus qu'ils purent et se retirèrent quand il cessa. Le lendemain, il y en eut bien plus encore, et des loups, et des hyènes, des serpents droits sur leur queue.

»Si bien qu'après fort peu de temps les animaux venaient eux-mêmes le prier de jouer pour eux. Il lui arrivait souvent qu'un ours vînt seul auprès de lui et s'en allât content de trois accords merveilleux. En retour de ses complaisances, les fauves lui donnaient sa nourriture et le protégeaient contre les hommes.

»Mais il se lassa de cette fastidieuse vie. Il devint tellement sûr de son génie et du plaisir qu'il donnait aux bêtes qu'il ne chercha plus à bien jouer. Les fauves, pourvu que ce fût lui, se trouvaient toujours satisfaits. Bientôt il se refusa même à leur donner ce contentement, et cessa de jouer, par nonchalance. Toute la forêt fut triste, mais les morceaux de viande et les fruits savoureux ne manquèrent pas pour cela devant le seuil du musicien. On continua de le nourrir et on l'aima davantage. Le coeur des bêtes est ainsi fait.

»Or, un jour qu'appuyé dans sa porte ouverte il regardait le soleil descendre derrière les arbres immobiles, une lionne vint à passer près de là. Il fit un mouvement pour rentrer, comme s'il craignait des sollicitations fâcheuses. La lionne ne s'inquiéta pas de lui, et passa simplement.

»Alors il lui demanda, étonné: «Pourquoi ne me pries-tu pas de jouer?» Elle répondit qu'elle ne s'en souciait pas. Il lui dit: «Tu ne me connais point?» Elle répondit: «Tu es Orphée.» Il reprit: «Et tu ne veux pas m'entendre?» Elle répéta: «Je ne veux pas.»--«oh! s'écria-t-il, oh! que je suis à plaindre. C'est justement pour toi que j'aurais voulu jouer. Tu es beaucoup plus belle que les autres et tu dois comprendre tellement mieux! Pour que tu m'écoutes une heure seulement, je te donnerai tout ce que tu rêveras.» Elle répondit: «Je demande que tu voles les viandes fraîches qui appartiennent aux hommes de la plaine. Je demande que tu assassines le premier que tu rencontreras. Je demande que tu prennes les victimes qu'ils ont offertes à tes dieux, et que tu mettes tout à mes pieds.» Il la remercia de ne pas demander plus et fit ce qu'elle exigeait.

«Une heure durant il joua devant elle; mais après il brisa sa lyre et vécut comme s'il était mort.»

* * *

La reine soupira:

«Je ne comprends jamais les allégories. Explique-moi, Bien-Aimé. Qu'est-ce que cela veut dire?»

Il se leva.

«Je ne te dis pas cela pour que tu comprennes. Je t'ai conté une histoire pour te calmer un peu. Maintenant il est tard. Adieu, Bérénice.»

Elle se mit à pleurer.

«J'en étais bien sûre! j'en étais bien sûre!»

Il la coucha comme un enfant sur son doux lit d'étoffes moelleuses, mit un baiser souriant sur ses yeux malheureux et descendit avec tranquillité de la grande litière en marche.

LIVRE III

I

L'ARRIVÉE

Bacchis était courtisane depuis plus de vingt-cinq ans. C'est dire qu'elle approchait de la quarantaine et que sa beauté avait changé plusieurs fois de caractère.

Sa mère, qui pendant longtemps avait été la directrice de sa maison et la conseillère de sa vie, lui avait donné des principes de conduite et d'économie qui lui avaient fait acquérir peu à peu une fortune considérable dont elle pouvait user sans compter, à l'âge où la magnificence du lit supplée à l'éclat du corps.