Aphrodite: Moeurs antiques

Chapter 6

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--Elle est faite comme une jolie fille, que veux-tu que je te dise? Faut-il que je te nomme toutes les parties de son corps en ajoutant que tout est beau? Et puis, c'est une femme, celle-là, une vraie femme... quand je pense à elle, j'ai tout de suite envie de quelqu'un.»

Et elle prit Démétrios par le cou.

«Tu ne sais rien, reprit-il, rien sur elle?

--Je sais... je sais qu'elle vient de Galilée, qu'elle a presque vingt ans et qu'elle demeure dans le quartier des Juives, à l'est de la ville, près des jardins. Mais c'est tout.

--Et sur sa vie, sur ses goûts? Tu ne peux rien me dire? Elle aime les femmes puisqu'elle vient chez toi. Mais est-elle tout à fait lesbienne?

--Certainement non. La première nuit qu'elle a passée ici, elle avait amené un amant, et je te jure qu'elle ne simulait rien. Quand une femme est sincère, je le vois à ses yeux. Cela n'empêche pas qu'elle soit revenue une fois toute seule... Et elle m'a promis une troisième nuit.

--Tu ne lui connais pas d'autre amie dans les jardins? Personne?

--Si, une femme de son pays, Chimairis, une pauvre.

--Où demeure-t-elle? Il faut que je la voie.

--Elle couche dans le bois, depuis un an. Elle a vendu sa maison. Mais je sais où est son trou. Je peux t'y mener, si tu le désires. Mets-moi mes sandales, veux-tu?»

Démétrios noua d'une main rapide les cordons de cuir tressé sur les chevilles frêles de Melitta. Puis il tendit sa robe courte qu'elle prit simplement sur le bras, et ils sortirent à la hâte.

* * *

Ils marchèrent longtemps. Le parc était immense. De loin en loin une fille sous un arbre disait son nom en ouvrant sa robe, puis se recouchait, les yeux sur sa main. Melitta en connaissait quelques-unes, qui l'embrassaient sans l'arrêter. En passant devant un autel fruste, elle cueillit trois grandes fleurs dans l'herbe et les déposa sur la pierre.

La nuit n'était pas encore sombre. La lumière intense des jours d'été a quelque chose de durable qui s'attarde vaguement dans les lents crépuscules. Les étoiles faibles et mouillées, à peine plus claires que le fond du ciel, clignaient d'une palpitation douce, et les ombres des branches restaient indécises.

«Tiens! dit Melitta. Maman. Voilà maman.»

Une femme seule, vêtue d'une triple mousseline rayée de bleu, s'avançait d'un pas tranquille. Dès qu'elle aperçut l'enfant, elle courut à elle, la souleva de terre, la prit dans ses bras, et l'embrassa fortement sur les joues.

«Ma petite fille! mon petit amour, où vas-tu?

--Je conduis quelqu'un qui veut voir Chimairis. Et toi? Est-ce que tu te promènes?

--Corinna est accouchée. Je suis allée chez elle; j'ai dîné près de son lit.

--Et qu'est-ce qu'elle a fait? un garçon?

--Deux jumelles, mon chéri, roses comme des poupées de cire. Tu peux y aller cette nuit, elle te les montrera.

--Oh! que c'est bien! Deux petites courtisanes. Comment les appelle-t-on?

--Pannychis toutes les deux, parce qu'elles sont nées la veille des Aphrodisies. C'est un présage divin. Elles seront jolies.»

Elle reposa l'enfant sur ses pieds, et s'adressant à Démétrios:

«Comment trouves-tu ma fille? Ai-je le droit d'en être orgueilleuse?

--Vous pouvez être satisfaites l'une de l'autre, dit-il avec calme.

--Embrasse maman,» dit Melitta.

Il posa silencieusement un baiser entre les seins. Pythias le lui rendit sur la bouche, et ils se séparèrent.

Démétrios et l'enfant firent encore quelques pas sous les arbres, tandis que la courtisane s'éloignait en retournant la tête. À la fin ils arrivèrent et Melitta dit:

«C'est ici.»

Chimairis était accroupie sur le talon gauche, dans un petit espace gazonné entre deux arbres et un buisson. Elle avait étendu sous elle une sorte de haillon rouge qui était son dernier vêtement pendant le jour et sur lequel elle couchait nue à l'heure où passent les hommes. Démétrios la contemplait avec un intérêt croissant. Elle avait cet aspect fiévreux de certaines brunes amaigries dont le corps fauve semble consumé par une ardeur toujours battante. Ses lèvres musclées, son regard excessif, ses paupières largement livides composaient une expression double, de convoitise sensuelle et d'épuisement. La courbe de son ventre cave et ses cuisses nerveuses se creusait d'elle-même, comme pour recevoir; et Chimairis ayant tout vendu, même ses peignes et ses épingles, même ses pinces à épiler, sa chevelure s'était embrouillée dans un désordre inextricable, tandis qu'une pubescence noire ajoutait à sa nudité quelque chose de sauvage, d'impudique et de velu.

Près d'elle, un grand bouc se tenait sur ses pattes raides, attaché à un arbre par une chaîne d'or qui avait autrefois brillé à quatre tours sur la poitrine de sa maîtresse.

«Chimairis, dit Melitta, lève-toi. C'est quelqu'un qui veut te parler.»

La Juive regarda, mais ne bougea point.

Démétrios s'avança.

«Tu connais Chrysis? dit-il.

--Oui.

--Tu la vois souvent?

--Oui.

--Tu peux me parler d'elle?

--Non.

--Comment, non? Comment, tu ne peux pas?

--Non.»

Melitta était stupéfaite:

«Parle-lui, dit-elle. Aie confiance. Il l'aime: il lui veut du bien.

--Je vois clairement qu'il l'aime, répondit Chimairis. S'il l'aime, il lui veut du mal. S'il l'aime, je ne parlerai pas.»

Démétrios eut un frisson de colère, mais se tut.

«Donne-moi ta main, lui dit la Juive. Je verrai là si je me suis trompée.»

Elle prit la main gauche du jeune homme et la tourna vers le clair de lune. Melitta se pencha pour voir, bien qu'elle ne sût pas lire les mystérieuses lignes; mais leur fatalité l'attirait.

«Que vois-tu? dit Démétrios.

--Je vois... puis-je dire ce que je vois? M'en sauras-tu gré? Me croiras-tu, seulement? Je vois d'abord tout le bonheur; mais c'est dans le passé. Je vois aussi tout l'amour, mais cela se perd dans le sang...

--Le mien?

--Le sang d'une femme. Et puis le sang d'une autre femme. Et puis le tien, un peu plus tard.»

Démétrios haussa les épaules. Quand il se retourna, il aperçut Melitta fuyant à toutes jambes dans l'allée.

«Elle a eu peur, reprit Chimairis. Pourtant ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, ni de moi. Laisse aller les choses, puisqu'on ne peut rien arrêter. Dès avant ta naissance, ta destinée était certaine. Va-t'en. Je ne parlerai plus.»

Et elle laissa retomber la main.

III

SCRUPULES

«Le sang d'une femme. Ensuite le sang d'une autre femme. Ensuite le tien, mais un peu plus tard.»

Démétrios se répétait ces paroles en marchant, et, quoi qu'il en eût, la croyance en elles l'oppressait. Il ne s'était jamais fié aux oracles tirés du corps des victimes ou du mouvement des planètes. De telles affinités lui semblaient trop problématiques. Mais les lignes complexes de la main ont par elles-mêmes un aspect d'horoscope exclusivement individuel qu'il ne regardait pas sans inquiétude. Aussi la prédiction de la chiromantide demeura-t-elle dans son esprit.

À son tour il considéra la paume de sa main gauche où sa vie était résumée en signes secrets et ineffaçables.

Il y vit d'abord, au sommet, une sorte de croissant régulier, dont les pointes étaient tournées vers la naissance des doigts. Au-dessous, une ligne quadruple, noueuse et rosée se creusait, marquée en deux endroits par des points très rouges. Une autre ligne, plus mince, descendait d'abord parallèle, puis virait brusquement vers le poignet. Enfin, une troisième, courte et pure, contournait la base du pouce, qui était entièrement couvert de linéoles effilées.--Il vit tout cela; mais n'en sachant pas lire le symbole caché, il se passa la main sur les yeux et changea d'objet sa méditation.

Chrysis, Chrysis, Chrysis. Ce nom battait en lui comme une fièvre. La satisfaire, la conquérir, l'enfermer dans ses bras, fuir avec elle ailleurs, en Syrie, en Grèce, à Rome, n'importe où, pourvu que ce fût dans un endroit où lui n'eût pas de maîtresses et elle pas d'amants: voilà ce qu'il fallait faire, et immédiatement, immédiatement!

Des trois cadeaux qu'elle avait demandés, un déjà était pris. Restaient les deux autres: le peigne et le collier.

«Le peigne d'abord», pensa-t-il.

Et il pressa le pas.

Tous les soirs, après le soleil couché, la femme du grand-prêtre s'asseyait sur un banc de marbre adossé à la forêt et d'où l'on voyait toute la mer. Démétrios ne l'ignorait point, car cette femme, comme tant d'autres, avait été amoureuse de lui, et elle lui avait dit une fois que le jour où il voudrait d'elle, ce serait là qu'il la pourrait prendre.

Donc, ce fut là qu'il se rendit.

Elle y était en effet; mais elle ne le vit pas s'avancer; elle se tenait assise les yeux clos, le corps renversé sur le dossier, et les deux bras à l'abandon.

C'était une Égyptienne. Elle se nommait Touni. Elle portait une tunique légère de pourpre vive, sans agrafes ni ceinture, et sans autres broderies que deux étoiles noires pour marquer les pointes de ses seins. La mince étoffe, plissée au fer, s'arrêtait sur les boules délicates de ses genoux, et de petites chaussures de cuir bleu gantaient ses pieds menus et ronds. Sa peau était très bistrée, ses lèvres étaient très épaisses, ses épaules étaient très fines, sa taille, fragile et souple, semblait fatiguée par le poids de sa gorge pleine. Elle dormait la bouche ouverte, et rêvait doucement.

Démétrios se pencha sur elle, sans bruit. Il respira quelque temps l'odeur exotique de ses cheveux; puis, tirant une des deux longues épingles d'or qui brillaient au-dessus des oreilles, il l'enfonça vivement sous la mamelle gauche.

Pourtant, cette femme lui aurait donné son peigne, et même sa chevelure aussi, par amour.

S'il ne le demanda pas, ce fut pur scrupule: Chrysis avait très nettement exigé un crime et non pas tel bijou ancien, piqué dans les cheveux d'une jeune femme. C'est pourquoi il crut de son devoir de consentir à quelque effusion de sang.

Il aurait pu considérer encore que les serments qu'on fait aux femmes pendant les accès amoureux peuvent s'oublier dans l'intervalle sans grand dommage pour la valeur morale de l'amant qui les a jurés, et que si jamais cet oubli involontaire devait se couvrir d'une excuse, c'était bien dans la circonstance où la vie d'une autre femme assurément innocente se trouvait dans la balance. Mais Démétrios ne s'arrêta pas à ce raisonnement. L'aventure qu'il poursuivait lui parut vraiment trop curieuse pour en escamoter les incidents violents. Il craignit de regretter plus tard d'avoir effacé de l'intrigue une scène courte mais nécessaire à la beauté de l'ensemble. Souvent il ne faudrait qu'une défaillance vertueuse pour réduire une tragédie aux banalités de l'existence normale. La mort de Casandra, se dit-il, n'est pas un fait indispensable au développement d'_Agamemnon_, mais si elle n'avait pas lieu, toute _l'Orestie_ en serait gâtée.

C'est pourquoi, ayant coupé la chevelure de Touni, il serra dans ses vêtements le peigne d'ivoire historié et, sans réfléchir davantage, il entreprit le troisième des travaux commandés par Chrysis: la prise du collier d'Aphrodite.

Il ne fallait pas songer à entrer au temple par la grande porte. Les douze hermaphrodites qui gardaient l'entrée eussent sans doute laissé passer Démétrios, malgré l'interdiction qui arrêtait tout profane en l'absence des prêtres; mais il lui était inutile de prouver aussi naïvement sa future culpabilité, puisqu'une entrée secrète menait au sanctuaire.

Démétrios se rendit dans une partie du bois déserte où se trouvait la nécropole des grands prêtres de la déesse. Il compta les premiers tombeaux, fit tourner la porte du septième et la referma derrière lui.

Avec une grande difficulté, car la pierre était lourde, il souleva la dalle funéraire sous laquelle s'enfonçait un escalier de marbre, et il descendit marche à marche.

Il savait qu'on pouvait faire soixante pas en ligne droite, et qu'après il était nécessaire de suivre le mur à tâtons pour ne pas se heurter à l'escalier souterrain du temple.

La grande fraîcheur de la terre profonde le calma peu à peu.

En quelques instants, il arriva au terme.

Il monta, il ouvrit.

IV

CLAIR DE LUNE

La nuit était claire au dehors et noire dans la divine enceinte. Lorsque avec précaution il eut refermé doucement la porte trop sonore, il se sentit plein de frissons et comme environné par la froideur des pierres. Il n'osait pas lever les yeux. Ce silence noir l'effrayait; l'obscurité se peuplait d'inconnu. Il se mit la main sur le front comme un homme qui ne veut pas s'éveiller, de peur de se retrouver vivant. Il regarda enfin.

Dans une grande lumière de lune, la déesse apparaissait sur un piédestal de pierre rose chargé de trésors appendus. Elle était nue et sexuée, vaguement teintée selon les couleurs de la femme; elle tenait d'une main son miroir dont le manche était un priape, et de l'autre adornait sa beauté d'un collier de perles à sept rangs. Une perle plus grosse que les autres, argentine et allongée, brillait entre ses deux mamelles, comme un croissant nocturne entre deux nuages ronds. Et c'étaient les vraies perles saintes, nées des gouttes d'eau qui avaient roulé dans la conque de l'Anadyomène.

Démétrios se perdit dans une adoration ineffable. Il crut en vérité que l'Aphrodite elle-même était là. Il ne reconnut plus son oeuvre, tant l'abîme était profond entre ce qu'il avait été et ce qu'il était devenu. Il tendit les bras en avant et murmura les mots mystérieux par lesquels on prie la déesse dans les cérémonies phrygiennes.

Surnaturelle, lumineuse, impalpable, nue et pure, la vision flottait sur la pierre, palpitait moelleusement. Il fixait les yeux sur elle et pourtant il craignait déjà que la caresse de son regard ne fît évaporer dans l'air cette hallucination faible. Il s'avança très doucement, toucha du doigt l'orteil rose, comme pour s'assurer de l'existence de la statue, et, incapable de s'arrêter tant elle l'attirait à soi, il monta debout auprès d'elle et posa les mains sur les épaules blanches en la contemplant dans les yeux.

Il tremblait, il défaillait, il se prit à rire de joie. Ses mains erraient sur les bras nus, pressaient la taille froide et dure, descendaient le long des jambes, caressaient le globe du ventre. De toute sa force il s'étirait contre cette immortalité. Il se regarda dans le miroir, il souleva le collier de perles, l'ôta, le fit briller à la lune et le remit peureusement. Il baisa la main repliée, le cou rond, l'onduleuse gorge, la bouche entr'ouverte du marbre. Puis il recula jusqu'aux bords du socle, et, se tenant aux bras divins, il regarda tendrement la tête adorable inclinée.

Les cheveux avaient été coiffés à la manière orientale et voilaient le front légèrement. Les yeux à demi-fermés se prolongeaient en sourire. Les lèvres restaient séparées, comme évanouies d'un baiser.

Il disposa en silence les sept rangs de perles rondes sur la poitrine éclatante, et descendit jusqu'à terre pour voir l'idole de plus loin.

Alors il lui sembla qu'il se réveillait. Il se rappela ce qu'il était venu faire, ce qu'il avait voulu, failli accomplir: une chose monstrueuse. Il se sentit rougir jusqu'aux tempes.

Le souvenir de Chrysis passa devant sa mémoire comme une apparition grossière. Il énuméra tout ce qui restait douteux dans la beauté de la courtisane; les lèvres épaisses, les cheveux gonflés, la démarche molle. Ce qu'étaient les mains, il l'avait oublié; mais il les imagina larges, pour ajouter un détail odieux à l'image qu'il repoussait. Son état d'esprit devint semblable à celui d'un homme surpris à l'aube par son unique maîtresse dans le lit d'une fille ignoble, et qui ne pourrait pas s'expliquer à lui-même comment il a pu se laisser tenter la veille. Il ne trouvait ni excuse, ni même une raison sérieuse. Évidemment, pendant une journée, il avait subi une sorte de folie passagère, un trouble physique, une maladie. Il se sentait guéri, mais encore ivre d'étourdissement.

Pour achever de revenir à lui, il s'adossa contre le mur du temple, et resta longtemps debout devant la statue. La lumière de la lune continuait de descendre par l'ouverture carrée du toit; Aphrodite resplendissait; et, comme les yeux étaient dans l'ombre, il cherchait leur regard...

... Toute la nuit se passa ainsi. Puis le jour vint et la statue prit tour à tour la lividité rose de l'aube et le reflet doré du soleil.

Démétrios ne pensait plus. Le peigne d'ivoire et le miroir d'argent qu'il portait dans sa tunique avaient disparu de sa mémoire. Il s'abandonnait doucement à la contemplation sereine.

Au dehors, une tempête de cris d'oiseaux bruissait, sifflait, chantait dans le jardin. On entendait des voix de femmes qui parlaient et qui riaient au pied des murs. L'agitation du matin surgissait de la terre éveillée. Démétrios n'avait en lui que des sentiments bienheureux.

Le soleil était déjà haut et l'ombre du toit s'était déplacée quand il entendit un bruit confus de pas légers fouler les marches extérieures.

C'était sans doute un sacrifice qu'on allait offrir à la déesse, une procession de jeunes femmes qui venaient accomplir des voeux ou en prononcer devant la statue, pour le premier jour des Aphrodisies.

Démétrios voulut fuir.

Le piédestal sacré s'ouvrait par derrière, d'une façon que les prêtres seuls, et le sculpteur, connaissaient. C'était là que se tenait l'hiérophante pour dicter à une jeune fille dont la voix était claire et haute les discours miraculeux qui venaient de la statue le troisième jour de la fête. Par là on pouvait gagner les jardins. Démétrios y pénétra, et s'arrêta devant les ouvertures bordées de bronze, qui perçaient la pierre profonde.

Les deux portes d'or s'ouvrirent lourdement. Puis la procession entra.

V

L'INVITATION

Vers le milieu de la nuit, Chrysis fut réveillée par trois coups frappés à la porte.

Elle avait dormi tout le jour entre les deux Éphésiennes, et sans le bouleversement de leur lit on les eût prises pour trois soeurs ensemble. Rhodis était pelotonnée contre la Galiléenne, dont la cuisse en sueur pesait sur elle. Myrtocleia dormait sur la poitrine, les yeux sur le bras et le dos nu.

Chrysis se dégagea avec précaution, fit trois pas sur le lit, descendit, et ouvrit la porte à moitié.

Un bruit de voix venait de l'entrée.

«Qui est-ce, Djala? qui est-ce? demanda-t-elle.

--C'est Naucratès qui veut te parler. Je lui dis que tu n'es pas libre.

--Mais si, quelle bêtise! certainement si, je suis libre! Entre, Naucratès. Je suis dans ma chambre.»

Et elle se remit au lit.

Naucratès resta quelque temps sur le seuil, comme s'il craignait d'être indiscret. Les deux musiciennes ouvraient des yeux encore pleins de sommeil et ne pouvaient pas s'arracher à leurs rêves.

«Assieds-toi, dit Chrysis. Je n'ai pas de coquetteries à faire entre nous. Je sais que tu ne viens pas pour moi. Que me veux-tu?» Naucratès était un philosophe connu, qui depuis plus de vingt ans était l'amant de Bacchis et ne la trompait point, plus par indolence que par fidélité. Ses cheveux gris étaient coupés courts, sa barbe en pointe à la Démosthène et ses moustaches au niveau des lèvres. Il portait un grand vêtement blanc, fait de laine simple à bande unie.

«Je viens t'inviter, dit-il. Bacchis donne demain un dîner qui sera suivi d'une fête. Nous serons sept, avec toi. Ne manque pas de venir.

--Une fête? À quelle occasion?

--Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia. Il y aura des danseuses et des aulétrides. Je crois que tes deux amies sont commandées, et même elles ne devraient pas être ici. On répète chez Bacchis en ce moment.

--Oh! c'est vrai, s'écria Rhodis, nous n'y pensions plus. Lève-toi, Myrto, nous sommes très en retard.»

Mais Chrysis se récriait.

«Non! pas encore! que tu es méchant de m'enlever mes femmes. Si je m'étais doutée de cela, je ne t'aurais pas reçu. Oh! les voilà déjà prêtes!

--Nos robes ne sont pas compliquées, dit l'enfant. Et nous ne sommes pas assez belles pour nous habiller longtemps.

--Vous verrai-je au temple, du moins?

--Oui, demain matin, nous portons des colombes. Je prends une drachme dans ta bourse, Chrysé. Nous n'aurions pas de quoi les acheter. À demain.»

Elles sortirent en courant. Naucratès regarda quelque temps la porte fermée sur elles; puis il se croisa les bras et dit à voix basse en se retournant vers Chrysis:

«Bien. Tu te conduis bien.

--Comment?

--Une seule ne te suffit plus. Il t'en faut deux, maintenant. Tu les prends jusque dans la rue. C'est d'un bel exemple. Mais alors, veux-tu me dire, mais qu'est-ce qu'il nous reste, à nous, nous les hommes? Vous avez toutes des amies, et en sortant de leurs bras épuisants vous ne donnez de votre passion que ce qu'elles veulent bien vous laisser. Crois-tu que cela puisse durer longtemps? Si cela continue ainsi, nous serons forcés d'aller chez Bathylle...

--Ah! non! s'écria Chrysis. Voilà ce que je n'admettrai jamais! Je le sais bien, on fait cette comparaison-là. Elle n'a pas de sens; et je m'étonne que toi, qui fais profession de penser, tu ne comprennes pas qu'elle est absurde.

--Et quelle différence trouves-tu?

--Il ne s'agit pas de différence. Il n'y a aucun rapport entre l'un et l'autre; c'est clair.

--Je ne dis pas que tu te trompes. Je veux connaître tes raisons.

--Oh! Cela se dit en deux mots: écoute bien. La femme est, en vue de l'amour, un instrument accompli. Des pieds à la tête elle est faite uniquement, merveilleusement, pour l'amour. _Elle seule sait aimer. Elle seule sait être aimée._ Par conséquent: si un couple amoureux se compose de deux femmes, il est parfait; s'il n'en a qu'une seule, il est moitié moins bien; s'il n'en a aucune, il est purement idiot. J'ai dit.

--Tu es dure pour Platon, ma fille.

--Les grands hommes, pas plus que les dieux, ne sont grands en toute circonstance. Pallas n'entend rien au commerce, Sophocle ne savait pas peindre, Platon ne savait pas aimer. Philosophes, poètes ou rhéteurs, ceux qui se réclament de lui ne valent pas mieux, et si admirables qu'ils soient en leur art, en amour ce sont des ignorants. Crois-moi, Naucratès, je sens que j'ai raison.»

Le philosophe fit un geste.

«Tu es un peu irrévérencieuse, dit-il; mais je ne crois nullement que tu aies tort. Mon indignation n'était pas réelle. Il y a quelque chose de charmant dans l'union de deux jeunes femmes, à la condition qu'elles veuillent bien rester féminines toutes les deux, garder leurs longues chevelures, découvrir leurs seins et ne pas s'affubler d'instruments postiches, comme si, par une inconséquence, elles enviaient le sexe grossier qu'elles méprisent si joliment. Oui, leur liaison est remarquable parce que leurs caresses sont toutes superficielles, et leur volupté d'autant plus raffinée. Elles ne s'étreignent pas, elles s'effleurent pour goûter la suprême joie. Leur nuit de noces n'est pas sanglante. Ce sont des vierges, Chrysis. Elles ignorent l'action brutale; c'est en cela qu'elles sont supérieures à Bathylle, qui prétend en offrir l'équivalent, oubliant que vous aussi, et même pour cette piètrerie, vous pourriez lui faire concurrence. L'amour humain ne se distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions divines: la caresse et le baiser. Or ce sont les seules que connaissent les femmes dont nous parlons ici. Elles les ont même perfectionnées.

--On ne peut mieux, dit Chrysis ahurie. Mais alors que me reproches-tu?

--Je te reproche d'être cent mille. Déjà un grand nombre de femmes n'ont de plaisir parfait qu'avec leur propre sexe. Bientôt vous ne voudrez plus nous recevoir, même à titre de pis-aller. C'est par jalousie que je te gronde.»

Ici, Naucratès trouva que l'entretien avait assez duré, et, simplement, il se leva.

«Je puis dire à Bacchis qu'elle compte sur toi? dit-il.

--Je viendrai,» répondit Chrysis.

Le philosophe lui baisa les genoux et sortit avec lenteur.

* * *

Alors, elle joignit les mains et parla tout haut, bien qu'elle fût seule.