Aphrodite: Moeurs antiques

Chapter 5

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Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux s'allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l'amour, mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et s'amuser puérilement.

Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du nord vivaient en troupeau, couchées sur les herbes. C'étaient des Sarmates à triple tresse, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui se faisaient des couronnes avec des branches d'arbre et luttaient corps à corps pour se divertir; des Scythes camuses, mamelues, velues qui ne s'accouplaient qu'en posture de bêtes; des Teutonnes gigantesques qui terrifiaient les Égyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants; des Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison; de jeunes Celtes aux yeux verts de mer et qui ne sortaient jamais nues.

Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour. Elles avaient des chevelures pesantes qu'elles coiffaient avec recherche, et des ventres nerveux qu'elles n'épilaient point. Leur peau ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.

Sous l'ombre large des palmiers habitaient les filles d'Afrique: les Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les Négresses enveloppées de costumes multicolores.

Elles étaient quatorze cents.

Quand une femme était entrée là, elle n'en sortait plus jamais, qu'au premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moitié de son gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et pour ses parfums.

Elles n'étaient pas des esclaves, et chacune possédait vraiment une des maisons de la terrasse; mais toutes n'étaient pas également aimées, et les plus heureuses, souvent, trouvaient à acheter des maisons voisines que leurs habitantes vendaient pour ne pas maigrir de faim. Celles-ci transportaient alors leur statuette obscène dans le parc et cherchaient un autel fait d'une pierre plate, dans un coin qu'elles ne quittaient plus. Les marchands pauvres savaient cela et s'adressaient plus volontiers à celles qui couchaient ainsi sur la mousse près de leurs sanctuaires en plein vent; mais parfois ceux-là mêmes ne se présentaient pas, et alors les pauvres filles unissaient leur misère deux à deux par des amitiés passionnées qui devenaient des amours presque conjugales, ménages où l'on partageait tout, jusqu'à la dernière loque de laine, et où d'alternatives complaisances consolaient des longues chastetés.

Celles qui n'avaient pas d'amies s'offraient comme esclaves volontaires chez leurs camarades plus recherchées. Il était interdit que celles-ci eussent à leur service plus de douze de ces pauvres filles; mais on citait vingt-deux courtisanes qui atteignaient le maximum et s'étaient choisi parmi toutes les races une domesticité bariolée.

Au hasard des amants si elles concevaient un fils, on l'élevait dans l'enceinte du temple à la contemplation de la forme parfaite et au service de sa divinité.--si elles accouchaient d'une fille, l'enfant naissait pour la déesse. Le premier jour de sa vie, on célébrait son mariage avec le fils de Dionysos, et l'Hiérophante la déflorait lui-même avec un petit couteau d'or, car la virginité déplaît à l'Aphrodite. Plus tard, elle entrait au Didascalion, grand monument-école situé derrière le temple, et où les petites filles apprenaient en sept classes la théorie et la méthode de tous les arts érotiques: le regard, l'étreinte, les mouvements du corps, les complications de la caresse, les procédés secrets de la morsure, du glottisme et du baiser. L'élève choisissait librement le jour de sa première expérience, parce que le désir est un ordre de la déesse, qu'il ne faut pas contrarier; on lui donnait ce jour-là l'une des maisons de la Terrasse; et quelques-unes de ces enfants, qui n'étaient même pas nubiles, comptaient parmi les plus infatigables et les plus souvent réclamées.

L'intérieur du Didascalion, les sept classes, le petit théâtre et le péristyle de la cour étaient ornés de quatre-vingt-douze fresques qui résumaient l'enseignement de l'amour. C'était l'oeuvre de toute une vie d'homme: Cléocharès d'Alexandrie, fils naturel et disciple d'Apelles, les avait achevées en mourant.--Récemment, la reine Bérénice, qui s'intéressait beaucoup à la célèbre École et y envoyait ses jeunes soeurs, avait commandé à Démétrios une série de groupes de marbre afin de compléter la décoration: mais un seul, jusqu'alors, avait été posé dans la classe enfantine.

À la fin de chaque année, en présence de toutes les courtisanes réunies, un grand concours avait lieu, qui excitait dans cette foule de femmes une émulation extraordinaire, car les douze prix décernés donnaient droit à la plus suprême gloire qu'elles pussent rêver: l'entrée au Cotytteion.

Ce dernier monument était enveloppé de tant de mystères qu'on n'en peut donner aujourd'hui une description détaillée. Nous savons seulement qu'il était compris dans le péribole et qu'il avait la forme d'un triangle dont la base était un temple de la déesse Cottyto, au nom de qui s'accomplissaient d'effrayantes débauches inconnues. Les deux autres côtés du monument se composaient de dix-huit maisons; trente-six courtisanes habitaient là, si recherchées des amants riches qu'elles ne se donnaient pas à moins de deux mines: c'étaient les Baptes d'Alexandrie. Une fois le mois, à la pleine lune, elles se réunissaient dans l'enceinte close du temple, affolées par des boissons aphrodisiaques, et ceintes des phallos canoniques. La plus ancienne des trente-six devait prendre une dose mortelle du terrible philtre érotogène. La certitude de sa mort prompte lui faisait tenter sans effroi toutes les voluptés dangereuses devant lesquelles les vivantes reculent. Son corps, de toute part écumant, devenait le centre et le modèle de la tournoyante orgie; au milieu des hurlements longs, des cris, des larmes et des danses, les autres femmes nues l'étreignaient, mouillaient à sa sueur leurs cheveux, se frottaient à sa peau brûlante et puisaient de nouvelles ardeurs dans le spasme ininterrompu de cette furieuse agonie. Trois ans ces femmes vivaient ainsi, et à la fin du trente-sixième mois, telle était l'ivresse de leur fin.

D'autres sanctuaires moins vénérés avaient été élevés par les femmes en l'honneur des autres noms de la multiforme Aphrodite. Il y avait même un autel consacré à l'Ouranienne et qui recevait les chastes voeux des courtisanes sentimentales; un autre à l'Apostrophia, qui faisait oublier les amours malheureuses; un autre à la Chryseïa, qui attirait les amants riches; un autre à la Génétyllis, qui protégeait les filles enceintes; un autre à la Coliade, qui approuvait des passions grossières; car tout ce qui touchait à l'amour était piété pour la déesse. Mais les autels particuliers n'avaient d'efficace et de vertu qu'à l'égard des petits désirs. On les servait au jour le jour, leurs faveurs étaient quotidiennes et leur commerce familier. Les suppliantes exaucées déposaient sur eux de simples fleurs; celles qui n'étaient pas contentes les souillaient de leurs excréments. Ils n'étaient ni consacrés ni entretenus par les prêtres, et par conséquent leur profanation était irrépréhensible.

Tout autre était la discipline du temple.

Le temple, le Grand-Temple de la Grande-Déesse, le lieu le plus saint de toute l'Égypte, l'inviolable Astarteïon, était un édifice colossal de trois cent trente-six pieds de longueur, élevé sur dix-sept marches au sommet des jardins. Ses portes d'or étaient gardées par douze hiérodoules hermaphrodites, symbole des deux objets de l'amour et des douze heures de la nuit.

L'entrée n'était pas tournée vers l'Orient, mais dans la direction de Paphos, c'est-à-dire vers le nord-ouest; jamais les rayons du soleil ne pénétraient directement dans le sanctuaire de la grande Immortelle nocturne. Quatre-vingt-six colonnes soutenaient l'architrave; elles étaient teintes de pourpre jusqu'à mi-taille, et toute la partie supérieure se dégageait de ces vêtements rouges avec une blancheur ineffable, comme des torses de femmes debout.

Entre l'épistyle et le corônis, le long zoophore en ceinture déroulait son ornementation bestiale, érotique et fabuleuse; on y voyait des centauresses montées par des étalons, des chèvres bouquinées par des satyres maigres, des vierges saillies par des taureaux monstres, des naïades couvertes par des cerfs, des bacchantes aimées par des tigres, des lionnes saisies par des griffons. La grande multitude des êtres se ruait ainsi, soulevée par l'irrésistible passion divine. Le mâle se tendait, la femelle s'ouvrait, et dans la fusion des sources créatrices s'éveillait le premier frémissement de la vie. La foule des couples obscurs s'écartait parfois au hasard autour d'une scène immortelle: Europe inclinée supportant le bel animal olympien; Léda guidant le cygne robuste entre ses jeunes cuisses fléchies. Plus loin, l'insatiable Sirène épuisait Glaucos expirant; le dieu Pan possédait debout une hamadryade échevelée; la Sphinge levait sa croupe au niveau du cheval Pégase,--et, à l'extrémité de la frise, le sculpteur lui-même s'était figuré devant la déesse Aphrodite, modelant d'après elle, dans la cire molle, les replis d'un ctéis parfait, comme si tout son idéal de beauté, de joie et de vertu s'était réfugié dès longtemps dans cette fleur précieuse et fragile.

II

MELITTA

«Purifie-toi, Étranger.

--J'entrerai pur», dit Démétrios.

Du bout de ses cheveux trempés dans l'eau, la jeune gardienne de la porte lui mouilla d'abord les paupières, puis les lèvres et les doigts, afin que son regard fût sanctifié, ainsi que le baiser de sa bouche et la caresse de ses mains.

Et il s'avança dans le bois d'Aphrodite.

À travers les branches devenues noires, il apercevait au couchant un soleil de pourpre sombre qui n'éblouissait plus les yeux. C'était le soir du même jour où la rencontre de Chrysis avait désorienté sa vie.

L'âme féminine est d'une simplicité à laquelle les hommes ne peuvent croire. Où il n'y a qu'une ligne droite ils cherchent obstinément la complexité d'une trame: ils trouvent le vide et s'y perdent. C'est ainsi que l'âme de Chrysis, claire comme celle d'un petit enfant, parut à Démétrios plus mystérieuse qu'un problème de métaphysique. En quittant cette femme sur la jetée, il rentra chez lui comme en rêve, incapable de répondre à toutes les questions qui l'assiégeaient. Que voulait-elle faire de ces trois cadeaux? Il était impossible qu'elle portât ni qu'elle vendît un miroir célèbre volé, le peigne d'une femme assassinée, le collier de perles de la déesse. En les conservant chez elle, elle s'exposerait chaque jour à une découverte fatale. Alors pourquoi les demander? pour les détruire? Il savait trop bien que les femmes ne jouissent pas des choses secrètes et que les événements heureux ne commencent à les réjouir que le jour où ils sont connus. Et puis, par quelle divination, par quelle profonde clairvoyance l'avait-elle jugé capable d'accomplir pour elle trois actions aussi extraordinaires?

Assurément, s'il l'avait voulu, Chrysis enlevée de chez elle, livrée à sa merci, fût devenue sa maîtresse, sa femme ou son esclave, au choix. Il avait même la liberté de la détruire, simplement. Les révolutions antérieures avaient fréquemment habitué les citoyens aux morts violentes, et nul ne se fût inquiété d'une courtisane disparue. Chrysis devait le savoir, et pourtant elle avait osé...

Plus il pensait à elle, plus il lui savait gré d'avoir si joliment varié le débat des propositions. Combien de femmes, et qui la valaient, s'étaient présentées maladroitement! Celle-là, que demandait-elle? ni amour, ni or, ni bijoux, mais trois crimes invraisemblables! Elle l'intéressait vivement. Il lui avait offert tous les trésors de l'Égypte: il sentait bien, à présent, que si elle les eût acceptés, elle n'aurait pas reçu deux oboles, et il se serait lassé d'elle avant même de l'avoir connue. Trois crimes étaient un salaire assurément inusité; mais elle était digne de le recevoir puisqu'elle était femme à l'exiger, et il se promit de continuer l'aventure.

Pour n'avoir pas le temps de revenir sur ses fermes résolutions, il alla le jour même chez Bacchis, trouva la maison vide, prit le miroir d'argent et s'en fut aux jardins.

Fallait-il entrer directement chez la seconde victime de Chrysis? Démétrios ne le pensa pas. La prêtresse Touni, qui possédait le fameux peigne d'ivoire, était si charmante et si faible qu'il craignit de se laisser toucher s'il se rendait auprès d'elle sans une précaution préalable. Il retourna sur ses pas et longea la Grande-Terrasse.

Les courtisanes étaient en montre dans leurs «chambres exposées», comme des fleurs à l'étalage. Leurs attitudes et leurs costumes n'avaient pas moins de diversité que leurs âges, leurs types et leurs races. Les plus belles, selon la tradition de Phryné, ne laissant à découvert que l'ovale de leur visage, se tenaient enveloppées des cheveux aux talons dans leur grand vêtement de laine fine. D'autres avaient adopté la mode des robes transparentes, sous lesquelles on distinguait mystérieusement leurs beautés comme à travers une eau limpide on discerne les mousses vertes en taches d'ombre sur le fond. Celles qui pour tout charme n'avaient que leur jeunesse restaient nues jusqu'à la ceinture et cambraient le torse en avant pour faire apprécier la fermeté de leurs seins. Mais les plus mûres, sachant combien les traits du visage féminin vieillissent plus vite que la peau du corps, se tenaient assises toutes nues, portant leurs mamelles dans leurs mains, et elles écartaient leurs cuisses alourdies, comme s'il leur fallait prouver qu'elles étaient encore des femmes.

Démétrios passait devant elles très lentement et ne se lassait pas d'admirer.

Il ne lui était jamais arrivé de voir la nudité d'une femme sans une émotion intense. Il ne comprenait ni le dégoût devant les jeunesses trépassées, ni l'insensibilité devant les trop petites filles. Toute femme, ce soir-là, aurait pu le charmer. Pourvu qu'elle restât silencieuse et ne témoignât pas plus d'ardeur que le minimum exigé par la politesse du lit, il la dispensait d'être belle. Bien plus, il préférait qu'elle eût un corps grossier, car plus sa pensée s'arrêtait sur des formes accomplies, plus son désir s'éloignait d'elles. Le trouble que lui donnait l'impression de la beauté vivante était une sensualité exclusivement cérébrale qui réduisait à néant l'excitation génésique. Il se souvenait avec angoisse d'être resté toute une heure impuissant comme un vieillard près de la femme la plus admirable qu'il eût jamais tenue dans ses bras. Et depuis cette nuit-là, il avait appris à choisir des maîtresses moins pures.

«Ami, dit une voix, tu ne me reconnais pas?»

Il se retourna, fit signe que non et continua son chemin, car il ne déshabillait jamais deux fois la même fille. C'était le seul principe qu'il suivît pendant ses visites aux jardins. Une femme qu'on n'a pas encore eue a quelque chose d'une vierge; mais quel bon résultat, quelle surprise attendre d'un deuxième rendez-vous? C'est déjà presque le mariage. Démétrios ne s'exposait pas aux désillusions de la seconde nuit. La reine Bérénice suffisait à ses rares velléités conjugales, et en dehors d'elle il prenait soin de renouveler chaque soir la complice de l'indispensable adultère.

«Clônarion!

--Gnathênè!

--Plango!

--Mnaïs!

--Crôbylè!

--Ioessa!»

Elles criaient leurs noms sur son passage et quelques-unes y ajoutaient l'affirmation de leur nature ardente ou l'offre d'une pratique anormale. Démétrios suivait le chemin; il se disposait, selon son habitude, à prendre au hasard, dans le troupeau, quand une petite fille toute vêtue de bleu pencha la tête sur l'épaule, et lui dit doucement, sans se lever:

«Il n'y a pas moyen?»

L'imprévu de cette formule le fit sourire. Il s'arrêta.

«Ouvre-moi la porte, dit-il. Je te choisis.»

La petite, d'un mouvement joyeux, sauta sur ses pieds et frappa deux coups du marteau phallique. Une vieille esclave vint ouvrir.

«Gorgô, dit la petite, j'ai quelqu'un; vite, du vin de Crète, des gâteaux, et fais le lit.»

Elle se retourna vers Démétrios.

«Tu n'as pas besoin de satyrion?

--Non, dit le jeune homme en riant. Est-ce que tu en as?

--Il le faut bien, fit l'enfant, on m'en demande plus souvent que tu ne penses. Viens par ici: prends garde aux marches, il y en a une qui est usée. Entre dans ma chambre, je vais revenir.»

La chambre était tout à fait simple, comme celles des courtisanes novices. Un grand lit, un second lit de repos, quelques tapis et quelques sièges la meublaient insuffisamment; mais par une grande baie ouverte, on voyait les jardins, la mer, la double rade d'Alexandrie. Démétrios resta debout et regarda la ville lointaine.

Soleils couchants derrière les ports! gloires incomparables des cités maritimes, calme du ciel, pourpre des eaux, sur quelle âme bruyante de douleur ou de joie ne jetteriez-vous pas le silence! Quels pas ne se sont arrêtés, quelle volupté ne s'est suspendue, quelle voix ne s'est éteinte devant vous!... Démétrios regardait: une houle de flamme torrentielle semblait sortir du soleil à moitié plongé dans la mer et couler directement jusqu'à la rive courbe du bois d'Aphrodite. De l'un à l'autre des deux horizons, la gamme somptueuse de la pourpre envahissait la Méditerranée, par zones de nuances sans transitions, du rouge d'or au violet froid. Entre cette splendeur mouvante et le miroir tourbeux du lac Maréotis, la masse blanche de la ville était toute vêtue de reflets zinzolins. Les orientations diverses de ses vingt mille maisons plates la mouchetaient merveilleusement de vingt mille taches de couleur, en métamorphose perpétuelle selon les phases décroissantes du rayonnement occidental. Cela fut rapide et incendiaire; puis le soleil s'engloutit presque soudainement et le premier reflux de la nuit fit flotter sur toute la terre un frisson, une brise voilée, uniforme et transparente.

«Voilà des figues, voilà des gâteaux, un rayon de miel, du vin, une femme. Il faut manger les figues pendant qu'il fait jour, et la femme quand on n'y voit plus!»

C'était la petite qui rentrait en riant. Elle fit asseoir le jeune homme, se mit à cheval sur ses genoux, et, les deux mains derrière la tête, assura dans ses cheveux châtains une rose qui allait glisser.

Démétrios eut malgré lui une exclamation de surprise: elle était complètement nue, et, ainsi dépouillée de la robe bouffante, son petit corps se montrait si jeune, si enfantin de poitrine, si étroit de hanches, si visiblement impubère, que Démétrios se sentit pris de pitié, comme un cavalier sur le point de faire porter tout son poids d'homme à une pouliche trop délicate.

«Mais tu n'es pas femme! s'écria-t-il.

--Je ne suis pas femme! Par les deux déesses, qu'est-ce que je suis, alors? un Thrace, un portefaix ou un vieux philosophe?

--Quel âge as-tu?

--Dix ans et demi. Onze ans. On peut dire onze ans. Je suis née dans les jardins. Ma mère est Milésienne. C'est Pythias, qu'on appelle la Chèvre. Veux-tu que je l'envoie chercher, si tu me trouves trop petite? Elle a la peau douce, maman, elle est belle.

--Tu as été au Didascalion?

--J'y suis encore, dans la sixième classe. J'aurai fini l'année prochaine; ce ne sera pas trop tôt.

--Est-ce que tu t'y ennuies?

--Ah! si tu savais comme les maîtresses sont difficiles! Elles font recommencer vingt-cinq fois la même leçon! des choses tout à fait inutiles, que les hommes ne demandent jamais. Et puis on se fatigue pour rien; moi, je n'aime pas ça. Tiens, prends une figue; pas celle-là, elle n'est pas mûre. Je t'apprendrai une nouvelle manière de les manger: regarde.

--Je la connais. C'est plus long et ce n'est pas meilleur. Je vois que tu es une bonne élève.

--Oh! ce que je sais, je l'ai appris toute seule. Les maîtresses voudraient faire croire qu'elles sont plus fortes que nous. Elles ont plus de main, c'est possible, mais elles n'ont rien inventé.

--Tu as beaucoup d'amants?

--Tous trop vieux; c'est inévitable. Les jeunes gens sont si bêtes! Ils n'aiment que les femmes de quarante ans. J'en vois passer quelquefois qui sont jolis comme des Erôs, et si tu voyais ce qu'ils choisissent? des hippopotames. C'est à faire pâlir. J'espère bien que je ne vivrai pas jusqu'à l'âge de ces femmes-là. Je serais trop honteuse de me déshabiller. C'est que je suis si contente, vois-tu, si contente d'être encore toute jeune. Les seins poussent toujours trop tôt. Il me semble que le premier mois où je verrai mon sang couler, je me croirai déjà près de la mort. Laisse-moi te faire un baiser. Je t'aime bien.»

Ici la conversation prit une tournure moins posée, sinon plus silencieuse, et Démétrios s'aperçut vite que ses scrupules n'étaient pas de mise auprès d'une petite personne déjà si bien renseignée. Elle semblait se rendre compte qu'elle n'était qu'une pâture un peu maigre pour un appétit de jeune homme, et elle déroutait son amant par une prodigieuse activité d'attouchements furtifs, qu'il ne pouvait ni prévoir, ni permettre, ni diriger, et qui ne lui laissaient jamais le repos d'une étreinte aimante. Le petit corps agile et ferme se multipliait autour de lui, s'offrait et se refusait, glissait, tournait, luttait. À la fin, ils se saisirent. Mais cette demi-heure ne fut qu'un long jeu.

Elle sauta du lit la première, trempa son doigt dans la coupe de miel et s'en barbouilla les lèvres; puis, avec mille efforts pour ne pas rire, elle se pencha sur Démétrios en frottant sa bouche sur la sienne. Ses boucles rondes dansaient de chaque côté de leurs joues. Le jeune homme sourit et s'accouda:

«Comment t'appelles-tu? dit-il.

--Melitta. Tu n'avais pas vu mon nom sur la porte?

--Je n'avais pas regardé.

--Tu pouvais le voir dans ma chambre. Ils l'ont tous écrit sur mes murs. Je serai bientôt obligée de les faire repeindre.»

Démétrios leva la tête: les quatre panneaux de la pièce étaient couverts d'inscriptions.

«Tiens, c'est curieux, dit-il. On peut lire?

--Oh! si tu veux. Je n'ai pas de secrets.»

Il lut. Le nom de Melitta se trouvait là plusieurs fois répété avec des noms d'hommes et des dessins barbares. Des phrases tendres, obscènes ou comiques, s'enchevêtraient bizarrement. Des amants se vantaient de leur vigueur, ou détaillaient les charmes de la petite courtisane, ou encore se moquaient de ses bonnes camarades. Tout cela n'était guère intéressant que comme témoignage écrit d'une abjection générale. Mais, vers la fin du panneau de droite, Démétrios eut un sursaut.

«Qui est-ce? Qui est-ce? Dis-moi!

--Mais qui? quoi? où cela? dit l'enfant. Qu'est-ce que tu as?

--Ici. Ce nom-là. Qui a écrit cela?»

Et son doigt s'arrêta sous cette double ligne:

[Grec: MELITTA .L. CHRYSIDA CHRYSIS .L. MELITTAN]

«Ah! répondit-elle, ça, c'est moi. C'est moi qui l'ai écrit.

--Mais qui est-ce, cette Chrysis?

--C'est ma grande amie.

--Je m'en doute bien. Ce n'est pas cela que je te demande. Quelle Chrysis? Il y en a beaucoup.

--La mienne, c'est la plus belle. Chrysis de Galilée.

--Tu la connais! tu la connais! Mais parle-moi donc! D'où vient-elle? où demeure-t-elle? qui est son amant? dis-moi tout!»

Il s'assit sur le lit de repos et prit la petite sur ses genoux.

«Tu es donc amoureux? dit-elle.

--Peu t'importe. Raconte-moi ce que tu sais, je suis pressé de tout apprendre.

--Oh! Je ne sais rien du tout. C'est court. Elle est venue deux fois chez moi, et tu penses que je ne lui ai pas demandé de renseignements sur sa famille. J'étais trop heureuse de l'avoir, et je n'ai pas perdu le temps en conversations.

--Comment est-elle faite?