Aphrodite: Moeurs antiques

Chapter 4

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--Oh! Je sais bien que tu le feras. Mais tu hésites d'abord. Je comprends que tu hésites. Ce n'est pas un cadeau ordinaire; je ne le demanderais pas à un philosophe. Je te le demande à toi. Je sais bien que tu me le donneras.»

Elle joua un instant avec les plumes de paon de son éventail rond et tout à coup:

«Ah!... je ne veux pas non plus un peigne d'ivoire commun acheté chez un vendeur de la ville. Tu m'as dit que je pouvais choisir, n'est-ce pas? Eh bien, je veux... je veux le peigne d'ivoire ciselé qui est dans les cheveux de la femme du grand-prêtre. Celui-là est beaucoup plus précieux encore que le miroir de Rhodopis. Il vient d'une reine d'Égypte qui a vécu il y a longtemps, longtemps, et dont le nom est si difficile que je ne peux pas le prononcer. Aussi l'ivoire est très vieux, et jaune comme s'il était doré. On y a ciselé une jeune fille qui passe dans un marais de lôtos plus grands qu'elle, où elle marche sur la pointe des pieds pour ne pas se mouiller... C'est vraiment un beau peigne... Je suis contente que tu me le donnes... J'ai aussi de petits griefs contre celle qui le possède. J'avais offert le mois dernier un voile bleu à l'Aphrodite; je l'ai vu le lendemain sur la tête de cette femme. C'était un peu rapide et je lui en ai voulu. Son peigne me vengera de mon voile.

--Et comment l'aurai-je? demanda Démétrios.

--Ah! ce sera un peu plus difficile. C'est une égyptienne, tu sais, et elle ne fait ses deux cents nattes qu'une fois par an, comme les autres femmes de sa race. Mais moi, je veux mon peigne demain, et tu la tueras pour l'avoir. Tu as juré un serment.»

Elle fit une petite mine à Démétrios qui regardait la terre. Puis elle acheva ainsi, très vite:

«J'ai choisi aussi mon collier. Je veux le collier de perles à sept rangs qui est au cou de l'Aphrodite.»

Démétrios bondit.

«Ah! cette fois, c'est trop! tu ne te riras pas de moi jusqu'à la fin! Rien, entends-tu, rien! ni le miroir, ni le peigne, ni le collier, tu n'auras...»

Mais elle lui ferma la bouche avec la main et reprit sa voix câline:

«Ne dis pas cela. Tu sais bien que tu me le donneras aussi. Moi, j'en suis bien certaine. J'aurai les trois cadeaux. Tu viendras chez moi demain soir, et après demain si tu veux, et tous les soirs. À ton heure je serai là, dans le costume que tu aimeras, fardée selon ton goût, coiffée à ta guise, prête au dernier de tes caprices. Si tu ne veux que la tendresse, je te chérirai comme un enfant. Si tu recherches les voluptés rares, je ne refuserai pas les plus douloureuses. Si tu veux le silence, je me tairai... Quand tu voudras que je chante, ah! tu verras, Bien-Aimé! je sais des chants de tous les pays. J'en sais qui sont doux comme le bruit des sources, d'autres qui sont terribles comme l'approche du tonnerre. J'en sais de si naïfs et de si frais qu'une jeune fille les chanterait à sa mère; et j'en sais qu'on ne chanterait pas à Lampsaque, j'en sais qu'Élephantis aurait rougi d'apprendre, et que je n'oserai dire que tout bas. Les nuits où tu voudras que je danse, je danserai jusqu'au matin. Je danserai toute habillée, avec ma tunique traînante, ou sous un voile transparent, ou avec des caleçons crevés et un corselet à deux ouvertures pour laisser passer les seins. Mais je t'avais promis de danser nue? Je danserai nue si tu l'aimes mieux. Nue et coiffée avec des fleurs, ou nue dans mes cheveux flottants et peinte comme une image divine. Je sais balancer les mains, arrondir les bras, remuer la poitrine, offrir le ventre, crisper la croupe, tu verras! Je danse sur le bout des orteils ou couchée sur les tapis. Je sais toutes les danses d'Aphrodite, celles qu'on danse devant l'Ouranie et celles qu'on danse devant l'Astarté. J'en sais même qu'on n'ose pas danser... Je te danserai tous les amours... Quand ce sera fini, tout commencera. Tu verras! La reine est plus riche que moi, mais il n'y a pas dans tout le palais une chambre aussi amoureuse que la mienne. Je ne te dis pas ce que tu y trouveras. Il y a là des choses trop belles pour que je puisse t'en donner l'idée, et d'autres qui sont trop étranges pour que je sache les mots pour les dire. Et puis, sais-tu ce que tu verras qui dépasse tout le reste? Tu verras Chrysis que tu aimes et que tu ne connais pas encore. Oui, tu n'as vu que mon visage, tu ne sais pas comme je suis belle. Ah! Ah!... Ah! Ah! Tu auras des surprises... Ah! comme tu joueras avec le bout de mes seins, comme tu feras plier ma taille sur ton bras, comme tu trembleras dans l'étreinte de mes genoux, comme tu défailleras sur mon corps mouvant. Et comme ma bouche sera bonne! Ah! mes baisers!...»

Démétrios jeta sur elle un regard perdu.

Elle reprit avec tendresse:

«Comment! tu ne veux pas me donner un pauvre vieux miroir d'argent quand tu auras toute ma chevelure comme une forêt d'or dans tes mains?»

Démétrios voulut la toucher... Elle recula et dit:

«Demain!

--Tu l'auras, murmura-t-il.

--Et tu ne veux pas prendre pour moi un peigne d'ivoire qui me plaît, quand tu auras mes deux bras, comme deux branches d'ivoire autour de ton cou?»

Il essaya de les caresser... Elle les retira en arrière, et répéta:

«Demain!

--Je l'apporterai, dit-il très bas.

--Ah! je le savais bien! cria la courtisane, et tu me donneras encore le collier de perles à sept rangs qui est au cou de l'Aphrodite, et pour lui je te vendrai tout mon corps qui est comme une nacre entr'ouverte, et plus de baisers dans ta bouche qu'il n'y a de perles dans la mer!»

Démétrios, suppliant, tendit la tête... Elle força vivement son regard et prêta ses luxurieuses lèvres...

Quand il ouvrit les yeux elle était déjà loin.

Une petite ombre plus pâle courait derrière son voile flottant.

Il reprit vaguement son chemin vers la ville, baissant le front sous une inexprimable honte.

VI

LES VIERGES

L'aube obscure se leva sur la mer. Toutes choses furent teintées de lilas. Le foyer couvert de flammes, allumé sur la tour du Phare, s'éteignit avec la lune. De fugitives lueurs jaunes apparurent dans les vagues violettes comme des visages de sirènes sous des chevelures d'algues mauves. Il fit jour tout à coup.

La jetée était déserte. La ville était morte. C'était le jour morose d'avant la première aurore, qui éclaire le sommeil du monde et apporte les rêves énervés du matin.

Rien n'existait, que le silence.

Telles que des oiseaux endormis, les longues nefs rangées près des quais laissaient pendre leurs rames parallèles dans l'eau. La perspective des rues se dessinait par des lignes architecturales que pas un char, pas un cheval, pas un esclave ne troublait. Alexandrie n'était qu'une vaste solitude, une apparence d'antique cité, abandonnée depuis des siècles.

Or, un léger bruit de pas frémit sur le sol, et deux jeunes filles parurent, l'une vêtue de jaune, l'autre de bleu.

Elles portaient toutes deux la ceinture des vierges, qui tournait autour des hanches et s'attachait très bas, sous leurs jeunes ventres. C'étaient la chanteuse de la nuit et l'une des joueuses de flûte.

La musicienne était plus jeune et plus jolie que son amie. Aussi pâles que le bleu de sa robe, à demi noyés sous leurs paupières, ses yeux souriaient faiblement. Les deux flûtes grêles pendaient en arrière au noeud fleuri de son épaule. Une double guirlande d'iris autour de ses jambes arrondies ondulait sous l'étoffe légère et s'attachait sur les chevilles à deux periscelis d'argent.

Elle dit:

«Myrtocleia, ne sois pas attristée parce que tu as perdu nos tablettes. Aurais-tu jamais oublié que l'amour de Rhodis est à toi, ou peux-tu penser, méchante, que tu aurais jamais lu seule cette ligne écrite par ma main? Suis-je une de ces mauvaises amies qui gravent sur leur ongle le nom de leur soeur de lit et vont s'unir à une autre, quand l'ongle a poussé jusqu'au bout? As-tu besoin d'un souvenir de moi quand tu m'as tout entière et vivante? À peine suis-je au temps où les filles se marient, et cependant je n'avais pas la moitié de mon âge le jour où je t'ai vue pour la première fois. Tu te rappelles bien. C'était au bain. Nos mères nous tenaient sous les bras et nous balançaient l'une vers l'autre. Nous avons joué longtemps sur le marbre avant de remettre nos vêtements. Depuis ce jour-là nous ne nous sommes plus quittées, et, cinq ans après, nous nous sommes aimées.» Myrtocleia répondit:

«Il y a un autre premier jour, Rhodis, tu le sais. C'est ce jour-là que tu avais écrit ces trois mots sur mes tablettes en mêlant nos noms l'un à l'autre. C'était le premier. Nous ne le retrouverons plus. Mais n'importe. Chaque jour est nouveau pour moi, et quand tu t'éveilles vers le soir, il me semble que je ne t'ai jamais vue. Je crois bien que tu n'es pas une fille: tu es une petite nymphe d'Arcadie qui a quitté les forêts parce que Phoïbos a tari sa fontaine. Ton corps est souple comme une branche d'olivier, ta peau est douce comme l'eau en été, l'iris tourne autour de tes jambes et tu portes la fleur de lôtos comme Astarté la figue ouverte. Dans quel bois peuplé d'immortels ta mère s'est-elle endormie, avant ta naissance bienheureuse? Et quel aegipan indiscret, ou quel dieu de quel divin fleuve s'est uni à elle dans l'herbe? Quand nous aurons quitté cet affreux soleil africain, tu me conduiras vers ta source, loin derrière Psophis et Phénée, dans les vastes forêts pleines d'ombre où l'on voit sur la terre molle la double trace des satyres mêlée aux pas légers des nymphes. Là, tu chercheras une roche polie et tu graveras dans la pierre ce que tu avais écrit sur la cire: les trois mots qui sont notre joie. Écoute, écoute, Rhodis! Par la ceinture d'Aphrodite, où sont brodés tous les désirs, tous les désirs me sont étrangers puisque tu es plus que mon rêve! Par la corne d'Amaltheia d'où s'échappent tous les biens du monde, le monde m'est indifférent puisque tu es le seul bien que j'aie trouvé en lui! Quand je te regarde et quand je me vois, je ne sais plus pourquoi tu m'aimes en retour. Tes cheveux sont blonds comme des épis de blé; les miens sont noirs comme des poils de bouc. Ta peau est blanche comme le fromage des bergers; la mienne est hâlée comme le sable sur les plages. Ta poitrine tendre est fleurie comme l'oranger en automne; la mienne est maigre et stérile comme le pin dans les rochers. Si mon visage s'est embelli, c'est à force de t'avoir aimée. Ô Rhodis, tu le sais, ma virginité singulière est semblable aux lèvres de Pan mangeant un brin de myrte; la tienne est rose et jolie comme la bouche d'un petit enfant. Je ne sais pas pourquoi tu m'aimes; mais si tu cessais de m'aimer un jour, si, comme ta soeur Théano qui joue de la flûte auprès de toi, tu restais jamais à coucher dans les maisons où l'on nous emploie, alors je n'aurais même pas la pensée de dormir seule dans notre lit, et tu me trouverais, en rentrant, étranglée avec ma ceinture.»

Les longs yeux de Rhodis se remplirent de larmes et de sourire, tant l'idée était cruelle et folle. Elle posa son pied sur une borne:

«Mes fleurs me gênent entre les jambes. Défais-les, Myrto adorée. J'ai fini de danser pour cette nuit.»

La chanteuse eut un haut-le-corps.

«Oh! c'est vrai. Je les avais oubliés déjà, ces hommes et ces filles. Ils vous ont fait danser toutes deux, toi dans cette robe de Côs qui est transparente comme l'eau, et ta soeur nue avec toi. Si je ne t'avais pas défendue, ils t'auraient prise comme une prostituée, comme ils ont pris ta soeur devant nous, dans la même chambre... Oh! quelle abomination! Entendais-tu ses cris et ses plaintes! Comme l'amour de l'homme est douloureux!»

Elle se mit à genoux près de Rhodis et détacha les deux guirlandes, puis les trois fleurs placées plus haut, en mettant un baiser à la place de chacune. Quand elle se releva, l'enfant la prit par le cou et défaillit sur sa bouche.

«Myrto, tu n'es pas jalouse de tous ces débauchés? Que t'importe qu'ils m'aient vue? Théano leur suffit, je la leur ai laissée. Ils ne m'auront pas, Myrto chérie. Ne sois pas jalouse d'eux.

--Jalouse!... Je suis jalouse de tout ce qui t'approche. Pour que tes robes ne t'aient pas seule, je les mets quand tu les as portées. Pour que les fleurs de tes cheveux ne restent pas amoureuses de toi, je les livre aux courtisanes pauvres qui les souilleront dans l'orgie. Je ne t'ai jamais rien donné afin que rien ne te possède. J'ai peur de tout ce que tu touches et je hais tout ce que tu regardes. Je voudrais être toute ma vie entre les murs d'une prison où il n'y ait que toi et moi, et m'unir à toi si profondément, te cacher si bien dans mes bras, que pas un oeil ne t'y soupçonne. Je voudrais être le fruit que tu manges, le parfum qui te plaît, le sommeil qui entre sous tes paupières, l'amour qui te fait crisper les membres. Je suis jalouse du bonheur que je te donne, et cependant je voudrais te donner jusqu'à celui que j'ai par toi. Voilà de quoi je suis jalouse; mais je ne redoute pas tes maîtresses d'une nuit quand elles m'aident à satisfaire tes désirs de petite fille; quant aux amants, je sais bien que tu ne peux pas aimer l'homme, l'homme intermittent et brutal.»

Rhodis s'écria sincèrement:

«J'irais plutôt, comme Nausithoë, sacrifier ma virginité au dieu Priape qu'on adore à Thasos. Mais pas ce matin, mon chéri. J'ai dansé trop longtemps, je suis très fatiguée. Je voudrais être rentrée, dormir sur ton bras.»

Elle sourit et continua:

«Il faudrait dire à Théano que notre lit n'est plus pour elle. Nous lui en ferons un autre à droite de la porte. Après ce que j'ai vu cette nuit, je ne pourrais plus l'embrasser. Myrto, c'est vraiment horrible. Est-il possible qu'on s'aime ainsi? C'est cela qu'ils appellent l'amour?

--C'est cela.

--Ils se trompent, Myrto. Ils ne savent pas.»

Myrtocleia la prit dans ses bras, et toutes deux se turent ensemble.

Le vent mêlait leurs cheveux.

VII

LA CHEVELURE DE CHRYSIS

«Tiens, dit Rhodis, regarde! Quelqu'un.»

La chanteuse regarda: une femme, loin d'elles, marchait rapidement sur le quai.

«Je la reconnais, reprit l'enfant. C'est Chrysis. Elle a sa robe jaune.

--Comment, elle est déjà habillée?

--Je n'y comprends rien. D'ordinaire elle ne sort pas avant midi; et le soleil est à peine levé. Il lui est venu quelque chose. Un bonheur sans doute; elle a si grande chance.»

Elles allèrent à sa rencontre, et lui dirent:

«Salut, Chrysis.

--Salut. Depuis combien de temps êtes-vous ici?

--Je ne sais pas. Il faisait déjà jour quand nous sommes arrivées.

--Il n'y avait personne sur la jetée?

--Personne.

--Pas un homme? vous êtes sûres?

--Oh! très sûres. Pourquoi demandes-tu cela?»

Chrysis ne répondit rien. Rhodis reprit:

«Tu voulais voir quelqu'un?

--Oui... peut-être... je crois qu'il vaut mieux que je ne l'aie pas vu. Tout est bien. J'avais tort de revenir; je n'ai pas pu m'en empêcher.

--Mais qu'est-ce qui se passe, Chrysis, nous le diras-tu?

--Oh! non.

--Même à nous? même à nous, tes amies?

--Vous le saurez plus tard, avec toute la ville.

--C'est aimable.

--Un peu avant, si vous y tenez; mais ce matin, c'est impossible. Il se passe des choses extraordinaires, mes enfants. Je meurs d'envie de vous les dire; mais il faut que je me taise. Vous alliez rentrer? Venez coucher avec moi. Je suis toute seule.

--Oh! Chrysé, Chrysidion, nous sommes si fatiguées! Nous allions rentrer, en effet, mais c'était bien pour dormir.

--Eh bien! vous dormirez ensuite. Aujourd'hui, c'est la veille des Aphrodisies. Est-ce un jour où l'on se repose? Si vous voulez que la déesse vous protège et vous rende heureuses l'an prochain, il faut arriver au temple avec des paupières sombres comme des violettes, et des joues blanches comme des lys. Nous y songerons; venez avec moi.»

Elle les prit toutes deux plus haut que la ceinture, et refermant ses mains caressantes sur leurs petits seins presque nus, elle les emmena d'un pas pressé.

Rhodis, cependant, restait préoccupée.

«Et quand nous serons dans ton lit, reprit-elle, tu ne nous diras pas encore ce qui t'arrive, ce que tu attends?

--Je vous dirai beaucoup de choses, tout ce qu'il vous plaira; mais cela, je le tairai.

--Même quand nous serons dans tes bras, toutes nues, et sans lumière?

--N'insiste pas, Rhodis. Tu le sauras demain. Attends jusqu'à demain.

--Tu vas être très heureuse? ou très puissante?

--Très puissante.»

Rhodis ouvrit de grands yeux et s'écria:

«Tu couches avec la reine!

--Non, dit Chrysis en riant; mais je serai aussi puissante qu'elle. As-tu besoin de moi? Désires-tu quelque chose?

--Oh! oui!»

Et l'enfant redevint songeuse.

«Eh bien, qu'est-ce que c'est? interrogea Chrysis.

--C'est une chose impossible. Pourquoi la demanderais-je?»

Myrtocleia parla pour elle:

«À Éphèse, dans notre pays, quand deux jeunes filles nubiles et vierges comme Rhodis et moi sont amoureuses l'une de l'autre, la loi leur permet de s'épouser. Elles vont toutes les deux au temple d'Athêna, consacrer leur double ceinture; puis au sanctuaire d'Iphinoë, donner une boucle mêlée de leurs cheveux, et enfin sous le péristyle de Dionysos, où l'on remet à la plus mâle un petit couteau d'or affilé et un linge blanc pour étancher le sang. Le soir, celle des deux qui est la fiancée est amenée à sa nouvelle demeure, assise sur un char fleuri entre son «mari» et la paranymphe, environnée de torches et de joueuses de flûte. Et désormais elles ont tous les droits des époux; elles peuvent adopter des petites filles et les mêler à leur vie intime. Elles sont respectées. Elles ont une famille. Voilà le rêve de Rhodis. Mais ici ce n'est pas la coutume...

--On changera la loi, dit Chrysis; mais vous vous épouserez, j'en fais mon affaire.

--Oh! Est-ce vrai? s'écria la petite, rouge de joie.

--Oui; et je ne demande pas qui de vous deux sera le mari. Je sais que Myrto a tout ce qu'il faut pour en donner l'illusion. Tu es heureuse, Rhodis, d'avoir une telle amie. Quoi qu'on en dise, elles sont rares.»

Elles étaient arrivées à la porte, où Djala, assise sur le seuil, tissait une serviette de lin. L'esclave se leva pour les laisser passer, et entra sur leurs pas.

En un instant les deux joueuses de flûte eurent quitté leurs simples vêtements. Elles se firent l'une à l'autre des ablutions minutieuses dans une vasque de marbre vert qui se déversait dans le bassin. Puis elles se roulèrent sur le lit.

Chrysis les regardait sans voir. Les moindres paroles de Démétrios se répétaient, mot pour mot, dans sa mémoire, indéfiniment. Elle ne sentit pas que Djala, en silence, dénouait et déroulait son long voile de safran, débouclait la ceinture, ouvrait les colliers, tirait les bagues, les sceaux, les anneaux, les serpents d'argent, les épingles d'or; mais le chatoiement de la chevelure retombée la réveilla vaguement.

Elle demanda son miroir.

Prenait-elle peur de ne pas être assez belle pour retenir ce nouvel amant--car il fallait le retenir--après les folles entreprises qu'elle avait exigées de lui? Ou voulait-elle, par l'examen de chacune de ses beautés, calmer quelques inquiétudes et motiver sa confiance?

Elle approcha son miroir de toutes les parties de son corps en les touchant l'une après l'autre. Elle jugea la blancheur de sa peau, estima sa douceur par de longues caresses, sa chaleur par des étreintes. Elle éprouva la plénitude de ses seins, la fermeté de son ventre, l'étroitesse de sa chair. Elle mesura sa chevelure et en considéra l'éclat. Elle essaya la force de son regard, l'expression de sa bouche, le feu de son haleine, et du bord de l'aisselle jusqu'au pli du coude, elle fit traîner avec lenteur un baiser le long de son bras nu.

Une émotion extraordinaire, faite de surprise et d'orgueil, de certitude et d'impatience, la saisit au contact de ses propres lèvres. Elle tourna sur elle-même comme si elle cherchait quelqu'un, mais, découvrant sur son lit les deux Éphésiennes oubliées, elle sauta au milieu d'elles, les sépara, les étreignit avec une sorte de furie amoureuse, et sa longue chevelure d'or enveloppa les trois jeunes têtes.

LIVRE II

I

LES JARDINS DE LA DÉESSE

Le temple d'Aphrodite-Astarté s'élevait en dehors des portes de la ville, dans un parc immense, plein de fleurs et d'ombre, où l'eau du Nil, amenée par sept aqueducs, entretenait en toutes saisons de prodigieuses verdures.

Cette forêt fleurie au bord de la mer, ces ruisseaux profonds, ces lacs, ces prés sombres, avaient été créés dans le désert plus de deux siècles auparavant par le premier des Ptolémées. Depuis, les sycomores plantés par ses ordres étaient devenus gigantesques; sous l'influence des eaux fécondes, les pelouses avaient crû en prairies; les bassins s'étaient élargis en étangs; la nature avait fait d'un parc une contrée.

Les jardins étaient plus qu'une vallée, plus qu'un pays, plus qu'une patrie: ils étaient un monde complet fermé par des limites de pierre et régi par une déesse, âme et centre de cet univers. Tout autour s'élevait une terrasse annulaire, longue de quatre-vingts stades et haute de trente-deux pieds. Ce n'était pas un mur, c'était une cité colossale, faite de quatorze cents maisons. Un nombre égal de prostituées habitait cette ville sainte et résumait dans ce lieu unique soixante-dix peuples différents.

Le plan des maisons sacrées était uniforme et tel: la porte, de cuivre rouge (métal voué à la déesse), portait un phallos en guise de marteau, qui frappait un contre-heurtoir en relief, image du sexe féminin; et au-dessous était gravé le nom de la courtisane avec les initiales de la phrase usuelle:

[Grec: Ô.X.E KOCHLIS P.P.P]

De chaque côté de la porte s'ouvraient deux chambres en forme de boutiques, c'est-à-dire sans mur du côté des jardins. Celle de droite dite «chambre exposée», était le lieu où la courtisane parée siégeait sur une cathèdre haute à l'heure où les hommes arrivaient. Celle de gauche était à la disposition des amants qui désiraient passer la nuit en plein air, sans cependant coucher dans l'herbe.

La porte ouverte, un corridor donnait accès dans une vaste cour dallée de marbre dont le milieu était occupé par un bassin de forme ovale. Un péristyle entourait d'ombre cette grande tache de lumière et protégeait par une zone de fraîcheur l'entrée des sept chambres de la maison. Au fond s'élevait l'autel, qui était de granit rose.

Toutes les femmes avaient apporté de leur pays une petite idole de la déesse, et, posée sur l'autel domestique, elles l'adoraient dans leur langue, sans se comprendre jamais entre elles. Lachmî, Aschthoreth, Vénus, Ischtar, Freia, Mylitta, Cypris, tels étaient les noms religieux de leur Volupté divinisée. Quelques-unes la vénéraient sous une forme symbolique: un galet rouge, une pierre conique, un grand coquillage épineux. La plupart élevaient sur un socle de bois tendre une statuette grossière aux bras maigres, aux seins lourds, aux hanches excessives et qui désignait de la main son ventre frisé en delta. Elles couchaient à ses pieds une branche de myrte, semaient l'autel de feuilles de rose, et brûlaient un petit grain d'encens pour chaque voeu exaucé. Elle était confidente de toutes leurs peines, témoin de tous leurs travaux, cause supposée de tous leurs plaisirs. Et à leur mort on la déposait dans leur petit cercueil fragile, comme gardienne de leur sépulture.

Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d'Asie. Tous les ans, les vaisseaux qui portaient à Alexandrie les présents des tributaires ou des alliés débarquaient avec les ballots et les outres cent vierges choisies par les prêtres pour le service du jardin sacré. C'étaient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crétoises, des filles d'Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles, et des rives religieuses du Gange. Les unes étaient blanches de peau, avec des visages de médailles et des poitrines inflexibles; d'autres, brunes comme la terre sous la pluie, portaient des anneaux d'or passés dans les narines et secouaient sur leurs épaules des chevelures courtes et sombres.