Chapter 2
Dans le rayon horizontal du soir, la chevelure encore humide et lourde brillait comme une averse illuminée de soleil. L'esclave la prit à poignée et la tordit. Elle la fit tourner sur elle-même, telle qu'un gros serpent de métal que trouaient comme des flèches les droites épingles d'or, et elle enroula tout autour une bandelette verte trois fois croisée afin d'en exalter les reflets par la soie. Chrysis tenait, loin d'elle, un miroir de cuivre poli. Elle regardait distraitement les mains obscures de l'esclave se mouvoir dans les cheveux profonds, arrondir les touffes, rentrer les mèches folles et sculpter la chevelure comme un rhyton d'argile rose. Quand tout fut accompli, Djala se mit à genoux devant sa maîtresse et rasa de près son pubis renflé, afin que la jeune fille eût, aux yeux de ses amants, toute la nudité d'une statue.
Chrysis devint plus grave et dit à voix basse:
«Farde-moi.»
Une petite boîte de bois de rose, qui venait de l'île Dioscoride, contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de chameau, l'esclave prit un peu d'une pâte noire, qu'elle déposa sur les beaux cils courbes et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au crayon deux traits décidés les allongèrent, les amollirent; une poudre bleuâtre plomba les paupières; deux taches de vermillon vif accentuèrent les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de cérat frais le visage et la poitrine: avec une plume à barbes douces qu'elle trempa dans la céruse, Djala peignit des traînées blanches le long des bras et sur le cou; avec un petit pinceau gonflé de carmin, elle ensanglanta la bouche et toucha les pointes des seins; ses doigts, qui avaient étalé sur les joues un nuage léger de poudre rouge, marquèrent à la hauteur des flancs les trois plis profonds de la taille, et dans la croupe arrondie deux fossettes parfois mouvantes; puis avec un tampon de cuir fardé elle colora vaguement les coudes et aviva les dix ongles. La toilette était finie.
Alors Chrysis se mit à sourire et dit à l'Hindoue:
«Chante-moi.»
Elle se tenait assise et cambrée dans son fauteuil de marbre. Ses épingles faisaient un rayonnement d'or derrière sa face. Ses mains appliquées sur sa gorge espaçaient entre les épaules le collier rouge de ses ongles peints, et ses pieds blancs étaient réunis sur la pierre.
Djala, accroupie près du mur, se souvint des chants d'amour de l'Inde:
«Chrysis...»
Elle chantait d'une voix monotone.
«Chrysis, tes cheveux sont comme un essaim d'abeilles suspendu le long d'un arbre. Le vent chaud du sud les pénètre, avec la rosée des luttes de l'amour et l'humide parfum des fleurs de la nuit.»
La jeune fille alterna, d'une voix plus douce et lente:
«Mes cheveux sont comme une rivière infinie dans la plaine, où le soir enflammé s'écoule.»
Et elles chantèrent, l'une après l'autre.
*
«Tes yeux sont comme des lys d'eau bleus sans tiges, immobiles sur des étangs.
--Mes yeux sont à l'ombre de mes cils comme des lacs profonds sous des branches noires.
*
--Tes lèvres sont des fleurs délicates où est tombé le sang d'une biche.
--Mes lèvres sont les bords d'une blessure brûlante.
*
--Ta langue est le poignard sanglant qui a fait la blessure de ta bouche.
--Ma langue est incrustée de pierres précieuses. Elle est rouge de mirer mes lèvres.
*
--Tes bras sont arrondis comme deux défenses d'ivoire, et tes aisselles sont deux bouches.
--Mes bras sont allongés comme deux tiges de lys, d'où se penchent mes doigts comme cinq pétales.
*
--Tes cuisses sont deux trompes d'éléphants blancs, qui portent tes pieds comme deux fleurs rouges.
--Mes pieds sont deux feuilles de nénufar sur l'eau; mes cuisses sont deux boutons de nénufar gonflés.
*
--Tes seins sont deux boucliers d'argent dont les pointes ont trempé dans le sang.
--Mes mamelles sont la lune et le reflet de la lune dans l'eau.
*
--Ton nombril est un puits profond dans un désert de sable rose, et ton bas-ventre un jeune chevreau couché sur le sein de sa mère.
--Mon nombril est une perle ronde sur une coupe renversée, et mon giron est le croissant clair de Phoebé sous les forêts.
*
Il se fit un silence.--L'esclave éleva les mains et se courba.
La courtisane poursuivit:
«ELLE est comme une fleur de pourpre, pleine de miel et de parfums.
«Elle est comme une hydre de mer, vivante et molle, ouverte la nuit.
«Elle est la grotte humide, le gîte toujours chaud, l'Asile, où l'homme se repose de marcher à la mort.»
La prosternée murmura très bas:
«Elle est effrayante. C'est la face de Méduse.»
* * *
Chrysis posa son pied sur la nuque de l'esclave et dit en tremblant:
«Djala...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Peu à peu la nuit était venue; mais la lune était si lumineuse que la chambre s'emplissait de clarté bleue.
Chrysis nue regardait son corps où les reflets étaient immobiles et d'où les ombres tombaient très noires.
Elle se leva brusquement:
«Djala, cesse, à quoi pensons-nous! Il fait nuit, je ne suis pas sortie encore. Il n'y aura plus sur l'heptastade que des matelots endormis. Dis-moi, Djala, je suis belle?
»Dis-moi, Djala, je suis plus belle que jamais, cette nuit? Je suis la plus belle des femmes d'Alexandrie, tu le sais? N'est-ce pas qu'il me suivra comme un chien, celui qui passera tout à l'heure dans le regard oblique de mes yeux? N'est-ce pas que j'en ferai ce qu'il me plaira, un esclave si c'est mon caprice, et que je puis attendre du premier venu la plus servile obéissance? Habille-moi, Djala.»
Autour de ses bras, deux serpents d'argent s'enroulèrent. À ses pieds, on fixa des semelles de sandales qui s'attachaient à ses jambes brunes par des lanières de cuir croisées. Elle boucla elle-même sous son ventre chaud une ceinture de jeune fille qui du haut des reins s'inclinait en suivant la ligne creuse des aines; à ses oreilles elle passa de grands anneaux circulaires, à ses doigts des bagues et des sceaux, à son cou trois colliers de phallos d'or ciselés à Paphos par les hiérodoules.
Elle se regarda quelque temps, ainsi nue entre ses bijoux; puis tirant du coffre où elle l'avait pliée une vaste étoffe transparente de lin jaune, elle la fit tourner tout autour d'elle et jusqu'à terre s'en drapa. Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps à travers le tissu léger; un de ses coudes saillait sous la tunique serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.
Elle prit à la main son éventail de plumes, et sortit nonchalamment.
Debout sur les marches du seuil, la main appuyée au mur blanc, Djala seule laissa la courtisane s'éloigner.
Elle marchait lentement, le long des maisons, dans la rue déserte où tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait derrière ses pas.
II
SUR LA JETÉE D'ALEXANDRIE
Sur la jetée d'Alexandrie, une chanteuse debout chantait. À ses côtés, étaient deux joueuses de flûte, assises sur le parapet blanc.
1
Les satyres ont poursuivi dans les bois Les pieds légers des oréades. Ils ont chassé les nymphes sur les montagnes, Effarouché leurs sombres yeux, Saisi leurs chevelures comme des ailes, Pris leurs seins de vierge à la course, Et courbé leurs torses chauds à la renverse Sur la mousse verte humectée, Et les beaux corps, les beaux corps demi-divins S'étiraient avec la souffrance... Erôs fait crier sur vos lèvres, ô femmes! Le désir douloureux et doux.
* * *
Les joueuses de flûte répétèrent:
«Erôs!»
«--Erôs!»
et gémirent dans leurs doubles roseaux.
2
Cybèle a poursuivi à travers la plaine Attys, beau comme l'Apollon. Erôs l'avait frappée au coeur, et pour lui, Ô totoï! Mais non lui pour elle, Pour être aimée, dieu cruel, mauvais Erôs, Tu n'as de secret que la haine... À travers les prés, les vastes champs lointains, La Cybèle a chassé l'Attys Et parce qu'elle adorait le dédaigneux, Elle a fait entrer dans ses veines Le grand souffle froid, le souffle de la mort. Ô désir douloureux et doux!
* * *
«Erôs!
--Erôs!»
Des cris aigus issirent des flûtes.
3
Le Chèvre-Pieds a poursuivi jusqu'au fleuve La Syrinx, fille de la source. Le pâle érôs qui aime le goût des larmes La baisait au vol, joue à joue; Et l'ombre frêle de la vierge noyée A frémi, roseaux, sur les eaux; Mais Erôs possède le monde et les dieux, Il possède même la mort. Sur la tombe aquatique il cueillit pour nous Tous les joncs, et d'eux fit la flûte... C'est une âme morte qui pleure ici, femmes, Le désir douloureux et doux.
* * *
Tandis que les flûtes continuaient le chant lent du dernier vers, la chanteuse tendit la main aux passants qui faisaient cercle autour d'elle, et recueillit quatre oboles qu'elle glissa dans sa chaussure.
Peu à peu, la foule s'écoulait, innombrable, curieuse d'elle-même et se regardant passer. Le bruit des pas et des voix couvrait même le bruit de la mer. Des matelots tiraient, l'épaule courbée, des embarcations sur le quai. Des vendeuses de fruits passaient, leurs corbeilles pleines dans les bras. Des mendiants quêtaient, d'une main tremblante. Des ânes chargés d'outres emplies trottaient devant le bâton des âniers. Mais c'était l'heure du coucher du soleil; et plus nombreuse que la foule active, la foule désoeuvrée couvrait la jetée. Des groupes se formaient de place en place, entre lesquels erraient les femmes. On entendait nommer les silhouettes connues. Les jeunes gens regardaient les philosophes, qui contemplaient les courtisanes.
Celles-ci étaient de tout ordre et de toute condition, depuis les plus célèbres, vêtues de soies légères et chaussées de cuir d'or, jusqu'aux plus misérables, qui marchaient les pieds nus. Les pauvres n'étaient pas moins belles que les autres, mais moins heureuses seulement, et l'attention des sages se fixait de préférence sur celles dont la grâce n'était pas altérée par l'artifice des ceintures et l'encombrement des bijoux. Comme on était à la veille des Aphrodisies, ces femmes avaient toute licence de choisir le vêtement qui leur seyait le mieux, et quelques-unes des plus jeunes s'étaient même risquées à n'en point porter du tout. Mais leur nudité ne choquait personne, car elles n'en eussent pas ainsi exposé tous les détails au soleil, si l'un d'eux se fût signalé par le moindre défaut qui prêtât aux railleries des femmes mariées.
«Tryphèra! Tryphèra!»
Et une jeune courtisane d'aspect joyeux bouscula quelques passants pour rejoindre une amie entrevue.
«Tryphèra! es-tu invitée?
--Où cela? Séso?
--Chez Bacchis.
--Pas encore. Elle donne un dîner?
--Un dîner? un banquet, ma chère. Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia, le second jour de la fête.
--Enfin! elle a fini par s'apercevoir qu'on ne venait plus chez elle que pour sa servante.
--Je crois qu'elle n'a rien vu. C'est une fantaisie du vieux Chérès, l'armateur du quai. Il a voulu acheter la fille dix mines; Bacchis a refusé. Vingt mines; elle a refusé encore.
--Elle est folle.
--Que veux-tu? c'était son ambition d'avoir une esclave libérée. D'ailleurs, elle a eu raison de marchander. Chérès donnera trente-cinq mines, et, pour ce prix-là, la fille s'affranchit.
--Trente-cinq mines? Trois mille cinq cents drachmes? Trois mille cinq cents drachmes pour une négresse!
--Elle est fille de blanc.
--Mais sa mère est noire.
--Bacchis a déclaré qu'elle ne la donnerait pas à meilleur marché, et le vieux Chérès est si amoureux qu'il a consenti.
--Est-il invité, lui, au moins?
--Non! Aphrodisia sera servie au banquet comme dernier plat, après les fruits. Chacun y goûtera selon son gré, et c'est le lendemain seulement qu'on doit la livrer à Chérès; mais j'ai peur qu'elle ne soit fatiguée...
--Ne la plains pas! Avec lui elle aura le temps de se remettre. Je le connais, Séso. Je l'ai regardé dormir.»
Elles rirent ensemble de Chérès. Puis elles se complimentèrent.
«Tu as une jolie robe, dit Séso. C'est chez toi que tu l'as fait broder?»
La robe de Tryphèra était une mince étoffe glauque entièrement brochée d'iris à larges fleurs. Une escarboucle montée d'or la plissait en fuseau sur l'épaule gauche; la robe retombait en écharpe, entre les deux seins, en laissant nu le côté droit du corps jusqu'à la ceinture de métal; une fente étroite qui s'entr'ouvrait et se refermait à chaque pas révélait seule la blancheur de la jambe.
«Séso! dit une autre voix, Séso et Tryphèra, venez, si vous ne savez que faire. Je vais au mur Céramique pour y chercher mon nom écrit.
--Mousarion! d'où viens-tu, ma petite?
--Du Phare. Il n'y a personne là-bas.
--Qu'est-ce que tu dis? Il n'y a qu'à pêcher, tellement c'est plein.
--Pas de turbots pour moi. Aussi je vais au mur. Venez.»
En chemin, Séso raconta de nouveau le projet de banquet chez Bacchis.
«Ah! chez Bacchis! s'écria Mousarion. Tu te rappelles le dernier dîner, Tryphèra: tout ce qu'on a dit de Chrysis?
--Il ne faut pas le répéter, Séso est son amie.»
Mousarion se mordit les lèvres; mais déjà Séso s'inquiétait:
«Quoi? qu'est-ce qu'on a dit?
--Oh! des méchancetés.
--On peut parler, déclara Séso. Nous ne la valons pas, à nous trois. Le jour où elle voudra quitter son quartier pour se montrer à Brouchion, je connais de nos amants qui ne nous reverront plus.
--Oh! Oh!
--Certainement. Je ferais des folies pour cette femme-là. Il n'y en a pas de plus belle ici, croyez-le.»
Les trois jeunes filles étaient arrivées devant le mur Céramique. D'un bout à l'autre de l'immense paroi blanche, des inscriptions se succédaient, écrites en noir. Quand un amant désirait se présenter à une courtisane, il lui suffisait d'écrire leurs deux noms avec le prix qu'il proposait; si l'homme et l'argent étaient reconnus dignes, la femme restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revînt.
«Regarde, Séso! dit en riant Tryphèra. Quel est le mauvais plaisant qui a écrit cela?»
Et elles lurent en grosses lettres:
BACCHIS THERSITE 2 OBOLES
«Il ne devrait pas être permis de se moquer ainsi des femmes. Pour moi, si j'étais le rhymarque, j'aurais déjà fait une enquête.»
Mais plus loin, Séso s'arrêta devant une inscription plus sérieuse.
SÉSO DE CNIDE TIMON, FILS DE LYSIAS 1 MINE
Elle pâlit légèrement.
«Je reste», dit-elle.
Et elle s'adossa au mur, sous les regards envieux des passantes.
Quelques pas plus loin, Mousarion trouva une demande acceptable, sinon aussi généreuse. Tryphèra revint seule sur la jetée.
Comme l'heure était avancée, la foule se trouvait moins compacte. Cependant les trois musiciennes continuaient de chanter et de jouer de la flûte.
Avisant un inconnu dont le ventre et les vêtements étaient un peu ridicules, Tryphèra lui frappa sur l'épaule.
«Eh bien, petit père! Je gage que tu n'es pas un Alexandrin, hé!
--En effet, ma fille, répondit le brave homme. Et tu l'as deviné. Tu me vois tout surpris de la ville et des gens.
--Tu es de Boubaste?
--Non. De Cabasa. Je suis venu ici pour vendre des graines et je m'en retournerai demain, plus riche de cinquante-deux mines. Grâces soient rendues aux dieux! l'année a été bonne.»
Tryphèra se sentit soudain pleine d'intérêt pour ce marchand.
«Mon enfant, reprit-il avec timidité, tu peux me donner une grande joie. Je ne voudrais pas retourner demain à Cabasa sans dire à ma femme et à mes trois filles que j'ai vu des hommes célèbres. Tu dois connaître des hommes célèbres?
--Quelques-uns, dit-elle en riant.
--Bien. Nomme-les-moi s'ils passent par ici. Je suis sûr que j'ai rencontré depuis deux jours dans les rues les philosophes les plus illustres et les fonctionnaires les plus influents. C'est mon désespoir de ne pas les connaître.
--Tu seras satisfait. Voici Naucratès.
--Qui est-ce, Naucratès?
--C'est un philosophe.
--Et qu'enseigne-t-il?
--Qu'il faut se taire.
--Par Zeus, voilà une doctrine qui ne demande pas un grand génie, et ce philosophe-là ne me plaît point.
--Voici Phrasilas.
--Qui est-ce, Phrasilas?
--C'est un sot.
--Alors, que ne le laisses-tu passer?
--C'est que d'autres le tiennent pour éminent.
--Et que dit-il?
--Il dit tout avec un sourire, ce qui lui permet de faire entendre ses erreurs pour volontaires et ses banalités pour fines. Il y a tout avantage. Le monde s'y est laissé tromper.
--Ceci est trop fort pour moi, et je ne te comprends pas bien. D'ailleurs le visage de ce Phrasilas est marqué d'hypocrisie.
--Voici Philodème.
--Le stratège?
--Non. Un poète latin, qui écrit en grec.
--Petite, c'est un ennemi. Je ne veux pas l'avoir vu.»
Ici, toute la foule fit un mouvement, et un murmure de voix prononça le même nom:
«Démétrios... Démétrios...»
Tryphèra monta sur une borne et à son tour elle dit au marchand:
«Démétrios... voilà Démétrios. Toi qui voulais voir des hommes célèbres...
--Démétrios? L'amant de la reine? Est-il possible?
--Oui, tu as de la chance. Il ne sort jamais. Depuis que je suis à Alexandrie, voici la première fois que je le vois sur la jetée.
--Où est-il?
--C'est celui qui se penche pour voir le port.
--Il y en a deux qui se penchent.
--C'est celui qui est en bleu.
--Je ne le vois pas bien. Il nous tourne le dos.
--Tu sais? c'est le sculpteur à qui la reine s'est donnée pour modèle quand il a sculpté l'Aphrodite du temple.
--On dit qu'il est l'amant royal. On dit qu'il est le maître de l'Égypte.
--Et il est beau comme Apollon.
--Ah! le voici qui se retourne. Je suis content d'être venu. Je dirai que je l'ai vu. On m'avait dit bien des choses sur lui. Il paraît que jamais une femme ne lui a résisté. Il a eu beaucoup d'aventures, n'est-ce pas? Comment se fait-il que la reine n'en soit pas informée?
--La reine les connaît comme nous. Elle l'aime trop pour lui en parler. Elle a peur qu'il ne retourne à Rhodes, chez son maître Phérécratès. Il est aussi puissant qu'elle et c'est elle qui l'a voulu.
--Il n'a pas l'air heureux. Pourquoi a-t-il l'air si triste? Il me semble que je serais heureux si j'étais lui. Je voudrais bien être lui, ne fût-ce que pour une soirée...»
Le soleil s'était couché. Des femmes regardaient cet homme, qui était leur rêve commun. Lui, sans paraître avoir conscience du mouvement qu'il inspirait, se tenait accoudé sur le parapet, en écoutant les joueuses de flûte.
Les petites musiciennes firent encore une quête; puis, doucement, elles jetèrent leurs flûtes légères sur leurs dos; la chanteuse les prit par le cou et toutes trois revinrent vers la ville.
À la nuit close, les autres femmes rentrèrent, par petits groupes, dans l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les suivait; mais toutes se retournaient, en marchant, vers le même Démétrios. La dernière qui passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et rit. Le silence envahit les quais.
III
DÉMÉTRIOS
À la place laissée par les musiciennes, Démétrios était resté seul, accoudé. Il écoutait la mer bruire, les vaisseaux craquer lentement, le vent passer sous les étoiles. Toute la ville était éclairée par un petit nuage éblouissant qui s'était arrêté sur la lune, et le ciel était adouci de clarté. Le jeune homme regarda près de lui: les tuniques des joueuses de flûte avaient laissé deux empreintes dans la poussière. Il se rappela leurs visages: c'étaient deux Éphésiennes. L'aînée lui avait paru jolie; mais la plus jeune était sans charme, et, comme la laideur lui était une souffrance, il évita d'y penser.
À ses pieds luisait un objet d'ivoire. Il le ramassa: c'était une tablette à écrire, d'où pendait un style d'argent. La cire en était presque toute usée, mais on avait dû repasser plusieurs fois les mots tracés, et la dernière fois on avait gravé dans l'ivoire.
Il n'y vit que trois mots écrits:
MYRTIS AIME RHODOCLEIA
et il ne savait pas à laquelle des deux femmes appartenait ceci, et si l'autre était la femme aimée, ou bien quelque jeune inconnue abandonnée à Éphèse. Alors, il songea un moment à rejoindre les musiciennes pour leur rendre ce qui était peut-être le souvenir d'une morte adorée; mais il n'aurait pu les retrouver sans peine, et, comme il cessait déjà de s'intéresser à elles, il se retourna paresseusement et jeta le petit objet dans la mer.
Cela tomba rapidement, en glissant comme un oiseau blanc, et il entendit le clapotis que fit l'eau lointaine et noire. Ce petit bruit lui fit sentir le vaste silence du port.
Adossé au parapet froid, il essaya de chasser toute pensée et se mit à regarder les choses. Il avait horreur de la vie. Il ne sortait de chez lui qu'à l'heure où la vie cessait, et rentrait quand le petit jour attirait vers la ville les pêcheurs et les maraîchers. Le plaisir de ne voir au monde que l'ombre de la ville et sa propre stature devenait telle volupté chez lui qu'il ne se souvenait plus d'avoir vu le soleil de midi depuis des mois.
Il s'ennuyait. La reine était fastidieuse.
À peine pouvait-il comprendre, cette nuit-là, la joie et l'orgueil qui l'avaient envahi, quand, trois ans auparavant, la reine, séduite peut-être plus par le bruit de sa beauté que par le bruit de son génie, l'avait fait mander au palais et annoncer à la Porte du Soir par des sonneries de salpinx d'argent.
Cette entrée éclairait parfois sa mémoire d'un de ces souvenirs qui, par trop de douceur, s'aigrissent peu à peu dans l'âme, au point d'être intolérables... la reine l'avait reçu seul, dans ses appartements privés qui se composaient de trois pièces, moelleuses et sourdes à l'envi. Elle était couchée sur le côté gauche, et comme enfouie dans un fouillis de soies verdâtres qui baignaient de pourpre, par reflet, les boucles noires de sa chevelure. Son jeune corps était vêtu d'un costume effrontément ajouré qu'elle avait fait faire sous ses yeux par une courtisane de Phrygie, et qui laissait à découvert les vingt-deux endroits de la peau où les caresses sont irrésistibles, si bien que, pendant toute une nuit, et dût-on épuiser jusqu'aux derniers rêves l'imagination amoureuse, on n'avait pas besoin d'ôter ce costume-là.
Démétrios, agenouillé respectueusement, avait pris en main, pour le baiser, le petit pied nu de la reine Bérénice, comme un objet précieux et doux.
Puis elle s'était levée.
Simplement, comme une belle esclave qui sert de modèle, elle avait défait son corselet, ses bandelettes, ses caleçons fendus,--ôté même les anneaux de ses bras, même les bagues de ses orteils, et elle était apparue debout, les mains ouvertes devant les épaules, haussant la tête sous une capeline de corail qui tremblait le long des joues.
Elle était fille d'un Ptolémée et d'une princesse de Syrie qui descendait de tous les dieux, par Astarté que les Grecs appellent Aphrodite. Démétrios savait cela, et qu'elle était orgueilleuse de sa lignée olympienne. Aussi, ne se troubla-t-il pas quand la souveraine lui dit sans bouger: «je suis l'Astarté. Prends un marbre et ton ciseau, et montre-moi aux hommes d'Égypte. Je veux qu'on adore mon image.»
Démétrios la regarda, et devinant, à n'en pas douter, quelle sensualité simple et neuve animait ce corps de jeune fille, il dit: «Je l'adore le premier», et il l'entoura de ses bras. La reine ne se fâcha pas de cette brusquerie, mais demanda en reculant: «Te crois-tu l'Adônis pour toucher la déesse?» Il répondit: «Oui.» Elle le regarda, sourit un peu et conclut: «Tu as raison.»
Ceci fut cause qu'il devint insupportable et que ses meilleurs amis se détachèrent de lui; mais il affola tous les coeurs de femme.