Aphrodite: Moeurs antiques

Chapter 12

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--Non. Je le pensais bien. C'est donc par pure cruauté que tu m'as poussé à les ravir au prix des trois crimes dont la ville entière est bouleversée aujourd'hui? Eh bien, tu vas les porter.

--Quoi!

--Tu vas aller dans le petit jardin clos où se trouve la statue d'Hermès Stygien. Cet endroit est toujours désert et tu ne risques pas d'y être troublée. Tu enlèveras le talon gauche du dieu. La pierre est brisée, tu verras. Là, dans l'intérieur du socle, tu trouveras le miroir de Bacchis et tu le prendras à la main: tu trouveras le grand peigne de Nitaoucrît et tu l'enfonceras dans tes cheveux; tu trouveras les sept colliers de perles de la déesse Aphrodite, et tu les mettras à ton cou. Ainsi parée, belle Chrysis, tu t'en iras par la ville. La foule va te livrer aux soldats de la reine; mais tu auras ce que tu souhaitais et j'irai te voir dans ta prison avant le lever du soleil.»

IV

LE JARDIN D'HERMANUBIS

Le premier mouvement de Chrysis fut de hausser les épaules. Elle ne serait pas si naïve que de tenir son serment!

Le second fut d'aller voir.

Une curiosité croissante la poussait vers le mystérieux endroit où Démétrios avait caché les trois dépouilles criminelles. Elle voulait les prendre, les toucher de la main, les faire briller au soleil, les posséder un instant. Il lui semblait que sa victoire ne serait tout à fait complète tant qu'elle n'aurait pas saisi le butin de ses ambitions.

Quant à Démétrios, elle saurait bien le reprendre par une manoeuvre ultérieure. Comment croire qu'il s'était détaché d'elle à jamais? La passion qu'elle lui supposait n'était pas de celles qui s'éteignent sans retour dans le coeur de l'homme. Les femmes qu'on a beaucoup aimées forment dans la mémoire une famille d'élection, et la rencontre d'une ancienne maîtresse, même haïe, même oubliée, éveille un trouble inattendu d'où peut rejaillir l'amour nouveau. Chrysis n'ignorait pas cela. Si ardente qu'elle fût elle-même, si pressée de conquérir ce premier homme qu'elle eût aimé, elle n'était pas assez folle pour l'acheter du prix de sa vie quand elle voyait tant d'autres moyens de le séduire plus simplement.

Et cependant... quelle fin bienheureuse il lui avait proposée!

Sous les yeux d'une foule innombrable, porter le miroir antique où Sapphô s'était mirée, le peigne qui avait assemblé les cheveux royaux de Nitaoucrît, le collier des perles marines qui avaient roulé dans la conque de la déesse Anadyomène... Puis du soir au matin connaître éperdument tout ce que l'amour le plus emporté peut faire éprouver à une femme... et vers le milieu du jour, mourir sans effort... Quel incomparable destin!

Elle ferma les yeux...

Mais non; elle ne voulait pas se laisser tenter.

Elle monta en droite ligne, à travers Rhacotis, la rue qui menait au Grand Serapeion. Cette voie, percée par les Grecs, avait quelque chose de disparate dans ce quartier de ruelles angulaires. Les deux populations s'y mêlaient bizarrement, dans une promiscuité encore un peu haineuse. Entre les Égyptiens vêtus de chemises bleues, les tuniques écrues des Hellènes faisaient des passages de blancheurs. Chrysis montait d'un pas rapide, sans écouter les conversations où le peuple s'entretenait des crimes commis pour elle.

Devant les marches du monument, elle tourna à droite, prit une rue obscure, puis une autre dont les maisons se touchaient presque par les terrasses, traversa une petite place en étoile où, près d'une tache de soleil, deux fillettes très brunes jouaient dans une fontaine, et enfin elle s'arrêta.

* * *

Le jardin d'Hermès Anubis était une petite nécropole depuis longtemps abandonnée, une sorte de terrain vague où les parents ne venaient plus porter les libations aux morts et que les passants évitaient d'approcher. Au milieu des tombes croulantes, Chrysis s'avança dans le plus grand silence, peureuse à chaque pierre qui craquait sous ses pas. Le vent, toujours chargé de sable fin, agitait ses cheveux sur les tempes, et gonflait son voile de soie écarlate vers les feuilles blanches des sycomores.

Elle découvrit la statue entre trois monuments funèbres qui la cachaient de tous côtés et l'enfermaient dans un triangle. L'endroit était bien choisi pour enfouir un secret mortel. Chrysis se glissa comme elle put dans le passage étroit et pierreux: en voyant la statue, elle pâlit légèrement.

Le dieu à tête de chacal était debout, la jambe droite en avant, la coiffure tombante et percée de deux trous d'où sortaient les bras. La tête se penchait du haut du corps rigide, suivant le mouvement des mains qui faisaient le geste de l'embaumeur. Le pied gauche était descellé.

D'un regard lent et craintif, Chrysis s'assura qu'elle était bien seule. Un petit bruit derrière elle la fit frissonner; mais ce n'était qu'un lézard vert qui fuyait dans une fissure de marbre.

Alors elle osa prendre enfin le pied cassé de la statue.

Elle le souleva obliquement et non sans quelque peine, car il entraînait avec lui une partie du socle évidé qui reposait sur le piédestal.

Et sous la pierre elle vit briller tout à coup les énormes perles.

Elle tira le collier tout entier. Qu'il était lourd! elle n'aurait pas pensé que des perles presque sans monture pussent peser d'un tel poids à la main. Les globes de nacre étaient tous d'une merveilleuse rondeur et d'un orient presque lunaire. Les sept rangs se succédaient, l'un après l'autre, en s'élargissant comme des moires circulaires sur une eau pleine d'étoiles.

Elle le mit à son cou.

D'une main elle l'étagea, les yeux fermés pour mieux sentir le froid des perles sur la peau. Elle disposa les sept rangs avec régularité le long de sa poitrine nue et fit descendre le dernier dans l'intervalle chaud des seins.

Ensuite elle prit le peigne d'ivoire, le considéra quelque temps, caressa la figurine blanche qui était sculptée dans la mince couronne, et plongea le bijou dans ses cheveux plusieurs fois avant de le fixer où elle le voulait.

Puis elle tira du socle le miroir d'argent, s'y regarda, y vit son triomphe, ses yeux éclairés d'orgueil, ses épaules parées des dépouilles des dieux...

Et s'enveloppant même les cheveux dans sa grande cyclas écarlate, elle sortit de la nécropole sans quitter les bijoux terribles.

V

LES MURAILLES DE POURPRE

Quand, de la bouche des hiérodoules, le peuple eut appris pour la seconde fois la certitude du sacrilège, il s'écoula lentement à travers les jardins.

Les courtisanes du temple se pressaient par centaines le long des chemins d'oliviers noirs. Quelques-unes répandaient de la cendre sur leur tête. D'autres frottaient leur front dans la poussière, ou tiraient leurs cheveux, ou se griffaient les seins, en signe de calamité. Les yeux sur le bras, beaucoup sanglotèrent.

La foule redescendit en silence, dans la ville, par le Drôme et par les quais. Un deuil universel consternait les rues. Les boutiquiers avaient rentré précipitamment, par frayeur, leurs étalages multicolores, et des auvents de bois fixés par des barres se succédaient comme une palissade monotone au rez-de-chaussée des maisons aveugles.

La vie du port s'était arrêtée. Les matelots assis sur les bords de pierre restaient immobiles, les joues dans les mains. Les vaisseaux prêts à partir avaient fait relever leurs longues rames et carguer leurs voiles aiguës le long des mâts balancés par le vent. Ceux qui voulaient entrer en rade attendaient au large les signaux, et quelques-uns de leurs passagers qui avaient des parents au palais de la reine, croyant à une révolution sanglante, sacrifiaient aux dieux infernaux.

Au coin de l'île du Phare et de la jetée, Rhodis, dans la multitude, reconnut Chrysis auprès d'elle.

«Ah! Chrysé! garde-moi, j'ai peur. Myrto est là; mais la foule est si grande... j'ai peur qu'on nous sépare. Prends-nous par la main.

--Tu sais, dit Myrtocleia, tu sais ce qui se passe? Connaît-on le coupable? Est-il à la torture? Depuis Hérostrate on n'a rien vu de tel. Les Olympiens nous abandonnent. Que va-t-il advenir de nous?» Chrysis ne répondit pas.

«Nous avions donné des colombes, dit la petite joueuse de flûte. La déesse s'en souviendra-t-elle? La déesse doit être irritée. Et toi, et toi, ma pauvre Chrysé! Toi qui devais être aujourd'hui ou très heureuse ou très puissante...

--Tout est fait, dit la courtisane.

--Comment dis-tu!»

Chrysis fit deux pas en arrière et leva la main droite près de la bouche.

«Regarde bien, ma Rhodis; regarde, Myrtocleia. Ce que vous verrez aujourd'hui, les yeux humains ne l'ont jamais vu, depuis le jour où la déesse est descendue sur l'Ida. Et jusqu'à la fin du monde on ne le reverra plus sur la terre.» Les deux amies, stupéfaites, se reculèrent, la croyant folle. Mais Chrysis, perdue dans son rêve, marcha jusqu'au monstrueux Phare, montagne de marbre flamboyant à huit étages hexagonaux. Elle poussa la porte de bronze, et profitant de l'inattention publique, elle la referma de l'intérieur en abaissant les barres sonores.

Quelques instants s'écoulèrent.

La foule grondait perpétuellement. La houle vivante ajoutait sa rumeur aux bouleversements réguliers des eaux.

Tout à coup, un cri s'éleva, répété par cent mille poitrines:

«Aphrodite!!

--Aphrodite!!!»

Un tonnerre de cris éclata. La joie, l'enthousiasme de tout un peuple chantait dans un indescriptible tumulte d'allégresse au pied des murailles du Phare.

La cohue qui couvrait la jetée afflua violemment dans l'île, envahit les rochers, monta dans les mâts de signaux, sur les tours fortifiées. L'île était pleine, plus que pleine, et la foule arrivait toujours plus compacte, dans une poussée de fleuve débordé, qui rejetait à la mer de longues rangées humaines, du haut de la falaise abrupte.

On ne voyait pas la fin de cette inondation d'hommes. Depuis le palais des Ptolémées jusqu'à la muraille du canal, les rives du Port Royal, du Grand-Port et de l'Eunoste regorgeaient d'une masse serrée qui se nourrissait indéfiniment par les embouchures des rues. Au-dessus de cet océan, agité de remous immenses, écumeux de bras et de visages, flottait comme une barque en péril la litière aux voiles jaunes de la reine Bérénice. Et d'instant en instant s'augmentant de bouches nouvelles, le bruit devenait formidable.

Ni Hélène sur les portes Scées, ni Phryné dans les flots d'Éleusis, ni Thaïs faisant allumer l'incendie de Persépolis n'ont connu ce qu'est le triomphe.

* * *

Chrysis était apparue par la porte de l'Occident, sur la première terrasse du monument rouge.

Elle était nue comme la déesse, elle tenait des deux mains les coins de son voile écarlate que le vent enlevait sur le ciel du soir, et de la main droite le miroir où se reflétait le soleil couchant.

Avec lenteur, la tête penchée, par un mouvement d'une grâce et d'une majesté infinies, elle monta la rampe extérieure qui ceignait d'une spirale la haute tour vermeille. Son voile frissonnait comme une flamme. Le crépuscule embrasé rougissait le collier de perles comme une rivière de rubis. Elle montait, et dans cette gloire, sa peau éclatante arborait toute la magnificence de la chair, le sang, le feu, le carmin bleuâtre, le rouge velouté, le rose vif, et, tournant avec les grandes murailles de pourpre, elle s'en allait vers le ciel.

LIVRE V

I

LA SUPRÊME NUIT

«Tu es aimée des dieux, dit le vieux geôlier. Si moi, pauvre esclave, j'avais fait la centième partie de tes crimes, je me serais vu lier sur un chevalet, pendu par les pieds, déchiré de coups, écorché avec des pinces. On m'aurait versé du vinaigre dans les narines, on m'aurait chargé de briques jusqu'à m'étouffer, et si j'étais mort de douleur, mon corps nourrirait déjà les chacals des plaines brûlées. Mais toi qui as tout volé, tout tué, tout profané, on te réserve la ciguë douce et on te prête une bonne chambre dans l'intervalle. Zeus me foudroie si je sais pourquoi! Tu dois connaître quelqu'un au palais.

--Donne-moi des figues, dit Chrysis. J'ai la bouche sèche.»

Le vieil esclave lui apporta dans une corbeille verte une douzaine de figues blettes à point.

Chrysis resta seule.

Elle s'assit et se releva, elle fit le tour de sa chambre, elle frappa les murs avec la paume de la main sans penser à quoi que ce fût. Elle déroula ses cheveux pour les rafraîchir, puis les renoua presque aussitôt.

On lui avait fait mettre un long vêtement de laine blanche. L'étoffe était chaude. Chrysis se sentit toute baignée de sueur. Elle étira les bras, bâilla, et s'accouda sur la haute fenêtre.

Au dehors, la lune éclatante luisait dans un ciel d'une pureté liquide, un ciel si pâle et si clair qu'on n'y voyait pas une étoile.

C'était par une semblable nuit que, sept ans auparavant, Chrysis avait quitté la terre de Genezareth.

Elle se rappela... ils étaient cinq. C'étaient des vendeurs d'ivoire. Ils paraient des chevaux à longue queue avec des houppes bigarrées. Ils avaient abordé l'enfant au bord d'une citerne ronde...

Et avant cela, le lac bleuâtre, le ciel transparent, l'air léger du pays de Gâlil.

La maison était environnée de lins roses et de tamaris. Des câpriers épineux piquaient les doigts qui allaient saisir les phalènes... On croyait voir la couleur du vent dans les ondulations des fines graminées...

Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleurs; et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie et de grands lys sur les montagnes, et la ligne des montagnes était celle d'un jeune sein...

Chrysis ferma les yeux avec un faible sourire qui s'éteignit tout à coup. L'idée de la mort venait de la saisir. Et elle sentit qu'elle ne pourrait plus, jusqu'à la fin, cesser de penser.

«Ah! se dit-elle, qu'ai-je fait! Pourquoi ai-je rencontré cet homme? Pourquoi m'a-t-il écoutée? Pourquoi me suis-je laissé prendre, à mon tour? Pourquoi faut-il que, même maintenant, je ne regrette rien!

«Ne pas aimer ou ne pas vivre: voilà quel choix Dieu m'a donné. Qu'ai-je donc fait pour être punie?»

Et il lui revint à la mémoire des fragments de versets sacrés qu'elle avait entendu citer dans son enfance. Depuis sept ans, elle n'y pensait plus. Mais ils revenaient, l'un après l'autre, avec une précision implacable, s'appliquer à sa vie et lui prédire sa peine.

Elle murmura:

«Il est écrit:

Je me souviens de ton amour lorsque tu étais jeune... Tu as dès longtemps brisé ton joug, Rompu tes liens. Et tu as dit: Je ne veux plus être esclave; Mais sous toute colline élevée Et sous tout arbre vert Tu t'es courbée, comme une prostituée[2].

[2] Jérémie, II, 2, 20.

»Il est écrit:

J'irai après mes amants Qui me donnent mon pain et mon eau Et ma laine et mon lin Et mon huile et mon vin[3].

[3] Osée, II, 7.

»Il est écrit:

Comment dirais-tu: Je ne suis point souillée. Regarde tes pas dans la vallée, Reconnais ce que tu as fait, Chamelle vagabonde, ânesse sauvage, Haletante et toujours en chaleur, Qui t'aurait empêchée de satisfaire ton désir?[4]

[4] Jérémie, II, 23, 24.

»Il est écrit:

_Elle a été courtisane en Égypte_, Elle s'est enflammée pour des impudiques Dont le membre est comme celui des ânes Et la semence comme celle des chevaux. Tu t'es souvenue des crimes de ta jeunesse en Égypte, Quand on pressait tes seins parce qu'ils étaient jeunes.[5]

[5] Ezéchiel, XXIII, 20, 21.

»Oh! s'écria-t-elle. C'est moi! c'est moi!

»Et il est écrit encore:

Tu t'es prostituée à de nombreux amants Et tu reviendras à moi! dit l'éternel.[6]

[6] Jérémie, III, 1.

»Mais mon châtiment aussi est écrit!

Voici: j'excite contre toi tes amants. Ils te jugeront selon leurs lois. Ils te couperont le nez et les oreilles Et ce qui reste de toi tombera par l'épée.[7]

[7] Ezéchiel, XXIII, 22-25.

»Et encore:

C'en est fait: elle est mise à nu, elle est emmenée. Ses servantes gémissent comme des colombes Et se frappent la poitrine.[8]

[8] Nahum, 111, 8.

»Mais sait-on ce que dit l'Écriture, ajouta-t-elle pour se consoler. N'est-il pas écrit ailleurs:

Je ne punirai pas vos filles parce qu'elles se prostituent.[9]

[9] Osée, IV, 14.

»Et ailleurs, l'Écriture ne conseille-t-elle pas:

Va, mange et bois, car dès longtemps Dieu te fait réussir. Qu'en tout temps tes vêtements soient blancs et que l'huile parfumée ne manque pas sur ta tête. _Jouis de la vie_ avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de ta vie de vanité que Dieu t'a donnés sous le soleil, car il n'y a ni oeuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas.[10]»

[10] Ecclésiaste, IX, 7, 10.

Elle eut un frémissement, et se répéta à voix basse:

«Car il n'y a ni oeuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le séjour des morts _où tu vas_.

La lumière est douce. Ah! qu'il est agréable de voir le soleil.[11]

[11] Id., XI, 7.

«Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton coeur à la joie, marche dans les voies de ton coeur et selon les visions de tes yeux, avant que tu ne t'en ailles vers ta demeure éternelle et que les pleureurs parcourent la rue; avant que la corde d'argent se rompe, que la lampe d'or se brise, que la cruche casse sur la fontaine, et que la roue casse au puits, avant que la poussière retourne à la terre, d'où elle a été tirée.[12]»

[12] Id., XII, 1-8-9.

Avec un nouveau frisson elle se redit plus lentement:

«... Avant que la poussière retourne à la terre, d'où elle a été tirée...»

Et comme elle se prenait la tête dans les mains, afin de réprimer sa pensée, elle sentit tout à coup, sans l'avoir prévue, la forme mortuaire de son crâne à travers la peau vivante: les tempes vides, les orbites énormes, le nez camard sous le cartilage et les maxillaires en saillie.

Horreur! C'était donc cela qu'elle allait devenir! Avec une lucidité effrayante elle eut la vision de son cadavre, et elle fit traîner ses mains sur son corps pour aller jusqu'au fond de cette idée si simple, qui jusqu'ici ne lui était pas venue,--qu'elle portait son squelette en elle, que ce n'était pas un résultat de la mort, une métamorphose, un aboutissement, mais une chose que l'on promène, un spectre inséparable de la forme humaine,--et que la charpente de la vie est déjà le symbole du tombeau.

Un furieux désir de vivre, de tout revoir, de tout recommencer, de tout refaire, la souleva subitement. C'était une révolte en face de la mort; l'impossibilité d'admettre qu'elle ne verrait pas le soir de ce matin qui naissait; l'impossibilité de comprendre comment cette beauté, ce corps, cette pensée active, cette vie luxuriante de sa chair allaient, en pleine ardeur, cesser d'être, et pourrir.

La porte s'ouvrit tranquillement.

Démétrios entra.

II

LA POUSSIÈRE RETOURNE À LA TERRE

«Démétrios!» s'écria-t-elle.

Et elle se précipita...

Mais après avoir soigneusement refermé la serrure de bois, le jeune homme n'avait plus bougé, et il gardait dans le regard une tranquillité si profonde que Chrysis en fut soudainement glacée.

Elle espérait un élan, un mouvement des bras, des lèvres, quelque chose, une main tendue...

Démétrios ne bougea pas.

Il attendit un instant en silence, avec une correction parfaite, comme s'il voulait établir clairement sa disponibilité.

Puis, voyant qu'on ne lui demandait rien, il fit quatre pas jusqu'à la fenêtre, et s'adossa dans l'ouverture en regardant le jour se lever.

Chrysis était assise sur le lit très bas, le regard fixe et presque hébêté.

Alors Démétrios se parla en lui-même.

«Il vaut mieux, se dit-il, qu'il en soit ainsi. De tels jeux au moment de la mort seraient en somme assez lugubres. J'admire seulement qu'elle n'en ait pas eu, dès le début, le pressentiment, et qu'elle m'ait accueilli avec cet enthousiasme. Pour moi, c'est une aventure terminée. Je regrette un peu qu'elle s'achève ainsi, car, à tout prendre, Chrysis n'a eu d'autre tort que d'exprimer très franchement une ambition qui eût été celle de la plupart des femmes, sans doute, et s'il ne fallait pas jeter une victime à l'indignation du peuple, je me contenterais de faire bannir cette jeune fille trop ardente, afin de me délivrer d'elle tout en lui laissant les joies de la vie. Mais il y a eu scandale et nul n'y peut plus rien. Tels sont les effets de la passion. La volupté sans pensée, ou le contraire, l'idée sans jouissance n'ont pas de ces funestes suites. Il faut avoir beaucoup de maîtresses, mais se garder, avec l'aide des dieux, d'oublier que les bouches se ressemblent.»

Ayant ainsi résumé par un audacieux aphorisme une de ses théories morales, il reprit avec aisance le cours normal de ses idées.

Il se rappela vaguement une invitation à dîner qu'il avait acceptée pour la veille, puis oubliée dans le tourbillon des événements, et il se promit de s'excuser.

Il réfléchit sur la question de savoir s'il devait mettre en vente son esclave tailleur, vieillard qui restait attaché aux traditions de coupe du règne précédent et ne réussissait qu'imparfaitement les plis à godets des nouvelles tuniques. Il avait même l'esprit si libre qu'il dessina sur le mur avec la pointe de son ébauchoir une étude hâtive pour son groupe de _Zagreus et les Titans_, une variante qui modifiait le mouvement du bras droit chez le principal personnage.

À peine était-elle achevée, qu'on frappa doucement à la porte.

Démétrios ouvrit sans hâte. Le vieil exécuteur entra, suivi de deux hoplites casqués.

«J'apporte la petite coupe», dit-il avec un sourire obséquieux à l'adresse de l'amant royal.

Démétrios garda le silence.

Chrysis égarée leva la tête.

«Allons, ma fille, reprit le geôlier. C'est le moment. La ciguë est toute broyée. Il n'y a plus vraiment qu'à la prendre. N'aie pas peur. On ne souffre point.»

Chrysis regarda Démétrios, qui ne détourna pas les yeux.

Ne cessant plus de fixer sur lui ses larges prunelles noires entourées de lumière verte, Chrysis tendit la main à droite, prit la coupe, et lentement, la porta à sa bouche.

Elle y trempa les lèvres. L'amertume du poison et aussi les douleurs de l'empoisonnement avaient été tempérées par un narcotique miellé.

Elle but la moitié de la coupe, puis, soit qu'elle eût vu faire ce geste au théâtre, dans le _Thyestès_ d'Agathon, soit qu'il fût vraiment issu d'un sentiment spontané, elle tendit le reste à Démétrios... Mais le jeune homme déclina de la main cette proposition indiscrète.

Alors la Galiléenne prit la fin du breuvage jusqu'à la purée verte qui demeura au fond. Et il lui vint aux joues un sourire déchirant où il y avait bien un peu de mépris.

«Que faut-il faire? dit-elle au geôlier.

--Promène-toi dans la chambre, ma fille, jusqu'à ce que tu sentes tes jambes lourdes. Alors tu te coucheras sur le dos, et le poison agira tout seul.»

Chrysis marcha jusqu'à la fenêtre, appuya sa main sur le mur, sa tempe sur sa main, et jeta vers l'aurore violette un dernier regard de jeunesse perdue.

L'orient était noyé dans un lac de couleur. Une longue bande livide comme une feuille d'eau enveloppait l'horizon d'une ceinture olivâtre. Au-dessus, plusieurs teintes naissaient l'une de l'autre, nappes liquides de ciel glauque, irisé, ou lilas, qui se fondaient insensiblement dans l'azur plombé du ciel supérieur. Puis, ces étages de nuances se soulevèrent avec lenteur, une ligne d'or apparut, monta, s'élargit; un mince fil de pourpre éclaira cette aube morose, et dans un flot de sang le soleil naquit.

«Il est écrit:

La lumière est douce...»

Elle resta ainsi, debout, tant que ses jambes purent la soutenir. Les hoplites furent obligés de la porter sur le lit quand elle fit signe qu'elle chancelait.

Là, le vieillard disposa les plis blancs de la robe le long des membres allongés. Puis il lui toucha les pieds et lui demanda:

«As-tu senti?»

Elle répondit:

«Non.»

Il lui toucha encore les genoux et lui demanda:

«As-tu senti?»