Chapter 11
Ce baiser ne finira plus. Il semble qu'il y ait sous la langue de Chrysis, non pas du miel et du lait comme il est dit dans l'Écriture, mais une eau vivante, mobile, enchantée. Et cette langue elle-même, multiforme, qui se creuse et qui s'enroule, qui se retire et qui s'étire, plus caressante que la main, plus expressive que les yeux, fleur qui s'arrondit en pistil ou s'amincit en pétale, chair qui se raidit pour frémir ou s'amollit pour lécher, Chrysis l'anime de toute sa tendresse et de sa fantaisie passionnée... puis ce sont des caresses qu'elle prolonge et qui tournent. Le bout de ses doigts suffit à étreindre dans un réseau de crampes frissonnantes qui s'éveillent le long des côtes et ne s'évanouissent pas tout entières. Elle n'est heureuse, a-t-elle dit, que secouée par le désir ou énervée par l'épuisement: la transition l'effraie comme une souffrance. Dès que son amant l'y invite, elle l'écarte de ses bras tendus; ses genoux se serrent, ses lèvres deviennent suppliantes. Démétrios l'y contraint par la force.
... Aucun spectacle de la nature, ni les flammes occidentales, ni la tempête dans les palmiers, ni la foudre, ni le mirage, ni les grands soulèvements des eaux ne semblent dignes d'étonnement à ceux qui ont vu dans leurs bras la transfiguration de la femme. Chrysis devient prodigieuse. Tour à tour cambrée ou retombante, un coude relevé sur les coussins, elle saisit le coin d'un oreiller, s'y cramponne comme une moribonde et suffoque, la tête en arrière. Ses yeux éclairés de reconnaissance fixent dans le coin des paupières le vertige de leur regard. Ses joues sont resplendissantes. La courbe de sa chevelure est d'un mouvement qui déconcerte. Deux lignes musculaires admirables, descendant de l'oreille à l'épaule, viennent s'unir sous le sein droit qu'elles portent comme un fruit.
Démétrios contemple avec une sorte de crainte religieuse cette fureur de la déesse dans le corps féminin, ce transport de tout un être, cette convulsion surhumaine dont il est la cause directe, qu'il exalte ou réprime librement, et qui, pour la millième fois, le confond.
Sous ses yeux, toutes les puissances de la vie s'efforcent et se magnifient pour créer. Les mamelles ont déjà pris jusqu'à leurs bouts exagérés la majesté maternelle. Le ventre sacré de la femme accomplit la conception...
Et ces plaintes, ces plaintes lamentables qui pleurent d'avance l'accouchement!
II
LA FOULE
Dans la matinée où prit fin la bacchanale chez Bacchis, il y eut un événement à Alexandrie: la pluie tomba.
Aussitôt, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire dans les pays moins africains, tout le monde fut dehors pour recevoir l'ondée.
Le phénomène n'avait rien de torrentiel ni d'orageux. De larges gouttes tièdes, du haut d'un nuage violet, traversaient l'air. Les femmes les sentaient mouiller leurs poitrines et leurs cheveux hâtivement noués. Les hommes regardaient le ciel avec intérêt. Des petits enfants riaient aux éclats en traînant leurs pieds nus dans la boue superficielle.
Puis le nuage s'évanouit parmi la lumière; le ciel resta implacablement pur, et peu de temps après midi la boue était redevenue poussière sous le soleil.
Mais cette averse passagère avait suffi. La ville en était égayée. Les hommes demeurèrent ensemble sur les dalles de l'Agora et les femmes se mêlèrent par groupes en croisant leurs voix éclatantes.
Les courtisanes seules étaient là, car le troisième jour des Aphrodisies étant réservé à la dévotion exclusive des femmes mariées, celles-ci venaient de se rendre en grande théorie sur la route de l'Astarteïon, et il n'y avait plus sur la place que des robes à fleurs et des yeux noirs de fard.
Comme Myrtocleia passait, une jeune fille nommée Philotis, qui causait avec beaucoup d'autres, la tira par le noeud de sa manche.
«Hé, petite! Tu as joué chez Bacchis, hier! Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce qu'on y a fait? Bacchis a-t-elle ajouté un nouveau collier à plaques pour cacher les vallées de son cou? Porte-t-elle des seins en bois, ou en cuivre? Avait-elle oublié de teindre ses petits cheveux blancs des tempes avant de mettre sa perruque? Allons, parle, poisson frit!
--Si tu crois que je l'ai regardée! Je suis arrivée après le repas, j'ai joué ma scène, j'ai reçu mon prix et je suis partie en courant.
--Oh! je sais que tu ne te débauches pas!
--Pour tacher ma robe et recevoir des coups, non, Philotis. Il n'y a que les femmes riches qui puissent faire l'orgie. Les petites joueuses de flûte n'y gagnent que des larmes.
--Quand on ne veut pas tacher sa robe, on la laisse dans l'antichambre. Quand on reçoit des coups de poing, on se fait payer double. C'est élémentaire. Ainsi tu n'as rien à nous apprendre? pas une aventure, pas une plaisanterie, pas un scandale? Nous bâillons comme des ibis. Invente quelque chose si tu ne sais rien.
--Mon amie Théano est restée après moi. Quand je me suis réveillée, tout à l'heure, elle n'était pas encore rentrée. La fête dure peut-être toujours.
--C'est fini, dit une femme, Théano est là-bas, contre le mur Céramique.»
Les courtisanes y coururent, mais à quelques pas elles s'arrêtèrent avec un sourire de pitié. Théano, dans le vertige de l'ivresse la plus ingénue, tirait avec obstination une rose presque défleurie dont les épines s'accrochaient à ses cheveux. Sa tunique jaune était souillée de rouge et blanc comme si toute l'orgie avait passé sur elle. L'agrafe de bronze qui retenait sur l'épaule gauche les plis convergents de l'étoffe pendait plus bas que la ceinture et découvrait la boule mouvante d'un jeune sein déjà trop mûr, qui gardait deux stigmates de pourpre.
Dès qu'elle aperçut Myrtocleia, elle partit brusquement de cet éclat de rire singulier que tout le monde connaissait à Alexandrie et qui l'avait fait surnommer la Poule. C'était un interminable gloussement de pondeuse, une cascade de gaieté qui redescendait à l'essouffler, puis reprenait par un cri suraigu, et ainsi de suite, d'une façon rythmée, dans une joie de volaille triomphante.
«Un oeuf! un oeuf!» dit Philotis.
Mais Myrtocleia fit un geste:
«Viens, Théano. Il faut te coucher. Tu n'es pas bien. Viens avec moi.
--Ah! ha!... Ah! ha!...» riait l'enfant.
Et elle prit son sein dans sa petite main en criant d'une voix altérée:
«Ah! ha!... le miroir...
--Viens! répétait Myrto impatientée.
--Le miroir... il est volé, volé, volé! Ah! haaaa! Je ne rirai jamais tant quand je vivrais plus que Cronos. Volé, volé, le miroir d'argent!»
La chanteuse voulait l'entraîner, mais Philotis avait compris.
«Ohé! cria-t-elle aux autres en levant les deux bras en l'air. Accourez donc! on apprend des nouvelles! Le miroir de Bacchis est volé!»
Et toutes s'exclamèrent:
«Papaïe! Le miroir de Bacchis!»
En un instant, trente femmes se pressèrent autour de la joueuse de flûte.
--Qu'est-ce qui se passe?
--Comment?
--On a volé le miroir de Bacchis; c'est Théano qui vient de le dire.
--Mais quand cela?
--Qui est-ce qui l'a pris?»
L'enfant haussa les épaules:
«Est-ce que je sais!
--Tu as passé la nuit là-bas. Tu dois savoir. Ce n'est pas possible. Qui est entré chez elle? On te l'a dit sans doute. Rappelle-toi, Théano.
--Est-ce que je sais? Ils étaient plus de vingt dans la salle... ils m'avaient louée comme joueuse de flûte, mais ils m'ont empêchée de jouer parce qu'ils n'aiment pas la musique. Ils m'ont demandé de mimer la figure de Danaë et ils jetaient des pièces d'or sur moi, et Bacchis me les prenait toutes... Et quoi encore? C'étaient des fous. Ils m'ont fait boire la tête en bas dans un cratère beaucoup trop plein où ils avaient versé sept coupes parce qu'il y avait sept vins sur la table. J'avais la figure toute mouillée. Même mes cheveux trempaient, et mes roses.
--Oui, interrompit Myrto, tu es une fort vilaine fille. Mais le miroir? Qui est-ce qui l'a pris?
--Justement! quand on m'a remise sur mes pieds, j'avais le sang à la tête et du vin jusqu'aux oreilles. Ha! ha! ils se sont tous mis à rire... Bachis a envoyé chercher le miroir... Ha! ha! il n'y était plus. Quelqu'un l'avait pris.
--Qui? On te demande qui?
--Ce n'est pas moi, voilà ce que je sais. On ne pouvait pas me fouiller: j'étais toute nue. Je ne cacherais pas un miroir comme une drachme sous ma paupière. Ce n'est pas moi, voilà ce que je sais. Elle a mis une esclave en croix, c'est peut-être à cause de cela... Quand j'ai vu qu'on ne me regardait plus, j'ai ramassé les pièces de Danaë. Tiens, Myrto, j'en ai cinq, tu achèteras des robes pour nous trois.»
* * *
Le bruit du vol s'était répandu peu à peu sur toute la place. Les courtisanes ne cachaient pas leur satisfaction envieuse. Une curiosité bruyante animait les groupes en mouvement.
«C'est une femme, disait Philotis, c'est une femme qui a fait ce coup-là.
--Oui, le miroir était bien caché. Un voleur aurait pu tout emporter dans la chambre et tout bouleverser sans trouver la pierre.
--Bacchis avait des ennemies, ses anciennes amies surtout. Celles-là savaient tous ses secrets. L'une d'elles l'aura fait attirer quelque part et sera entrée chez elle à l'heure où le soleil est chaud et les rues presque désertes.
--Oh! Elle l'a peut-être fait vendre, son miroir, pour payer ses dettes.
--Si c'était un de ses amants? On dit qu'elle prend des portefaix maintenant.
--Non, c'est une femme, j'en suis sûre.
--Par les deux déesses! C'est bien fait!»
Tout à coup, une cohue plus houleuse encore se poussa vers un point de l'Agora, suivie d'une rumeur croissante qui attira tous les passants.
«Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?»
Et une voix aiguë dominant le tumulte cria par-dessus les têtes anxieuses:
«On a tué la femme du grand-prêtre!»
Une émotion violente s'empara de toute la foule. On n'y croyait pas. On ne voulait pas penser qu'au milieu des Aphrodisies un tel meurtre était venu jeter le courroux des dieux sur la ville. Mais de toutes parts la même phrase se répétait de bouche en bouche:
«On a tué la femme du grand-prêtre! la fête du temple est suspendue!»
Rapidement les nouvelles arrivaient. Le corps avait été trouvé, couché sur un banc de marbre rose, dans un lieu écarté, au sommet des jardins. Une longue aiguille d'or traversait le sein gauche; la blessure n'avait pas saigné; mais l'assassin avait coupé tous les cheveux de la jeune femme, et emporté le peigne antique de la reine Nitaoucrît.
Après les premiers cris d'angoisse, une stupeur profonde plana. La multitude grossissait d'instant en instant. La ville entière était là, mer de têtes nues et de chapeaux de femmes, troupeau immense qui débouchait à la fois de toutes les rues pleines d'ombre bleue dans la lumière éclatante de l'Agora d'Alexandrie. On n'avait pas vu pareille affluence depuis le jour où Ptolémée Aulète avait été chassé du trône par les partisans de Bérénice. Encore les révolutions politiques paraissaient-elles moins terribles que ce crime de lèse-religion, dont le salut de la cité pouvait dépendre. Les hommes s'écrasaient autour des témoins. On demandait de nouveaux détails. On émettait des conjectures. Des femmes apprenaient aux nouveaux arrivants le vol du célèbre miroir. Les plus avisés affirmaient que ces deux crimes simultanés s'étaient faits par la même main. Mais laquelle? Des filles, qui avaient déposé la veille leur offrande pour l'année suivante, craignirent que la déesse ne leur en tînt plus compte, et sanglotèrent assises, la tête dans leur robe.
Une superstition ancienne voulait que deux événements semblables fussent suivis d'un troisième plus grave. La foule attendait celui-là. Après le miroir et le peigne, qu'avait pris le mystérieux larron? Une atmosphère étouffante, enflammée par le vent du sud et pleine de sable en poussière, pesait sur la foule immobile.
Insensiblement, comme si cette masse humaine eût été un seul être, elle fut prise d'un frisson qui s'accrut par degrés jusqu'à la terreur panique, et tous les yeux se fixèrent vers un même point de l'horizon.
C'était à l'extrémité lointaine de la grande avenue rectiligne qui de la porte de Canope traversait Alexandrie et menait du Temple à l'Agora. Là, au plus haut point de la côte douce, où la voie s'ouvrait sur le ciel, une seconde multitude effarée venait d'apparaître et courait en descendant vers la première.
«Les courtisanes! Les courtisanes sacrées!»
Personne ne bougea. On n'osait pas aller à leur rencontre, de peur d'apprendre un nouveau désastre. Elles arrivaient comme une inondation vivante, précédées du bruit sourd de leur course sur le sol. Elles levaient les bras, elles se bousculaient, elles semblaient fuir une armée. On les reconnaissait, à présent. On distinguait leurs robes, leurs ceintures, leurs cheveux. Des rayons de lumière frappaient les bijoux d'or. Elles étaient toutes proches. Elles ouvraient la bouche... le silence se fit.
«On a volé le collier de la Déesse, les Vraies Perles de l'Anadyomène!»
Une clameur désespérée accueillit la fatale parole. La foule se retira d'abord comme une vague, puis s'engouffra en avant, battant les murs, emplissant la voie, refoulant les femmes effrayées, dans la longue avenue du Drôme, vers la sainte immortelle perdue.
III
LA RÉPONSE
Et l'agora demeura vide, comme une plage après la marée.
Vide, non pas complètement: un homme et une femme restèrent, ceux-là seuls qui savaient le secret de la grande émotion publique, et qui, l'un par l'autre, l'avaient causée: Chrysis et Démétrios.
Le jeune homme était assis sur un bloc de marbre près du port. La jeune femme était debout à l'autre extrémité de la place. Ils ne pouvaient se reconnaître; mais ils se devinèrent mutuellement; Chrysis courut sous le soleil, ivre d'orgueil et enfin de désir.
«Tu l'as fait! s'écria-t-elle. Tu l'as donc fait!
--Oui, dit simplement le jeune homme. Tu es obéie.»
Elle se jeta sur ses genoux et l'embrassa dans une étreinte délirante.
«Je t'aime! Je t'aime! Jamais je n'ai senti ce que je sens. Dieux! Je sais donc ce que c'est que d'être amoureuse! Tu le vois, mon aimé, je te donne plus, moi, que je ne t'avais promis avant-hier. Moi qui n'ai jamais désiré personne, je ne pouvais pas penser que je changerais si vite. Je ne t'avais vendu que mon corps sur le lit, maintenant je te donne tout ce que j'ai de bon, tout ce que j'ai de pur, de sincère et de passionné, toute mon âme qui est vierge, Démétrios, songes-y! Viens avec moi, quittons cette ville pour un temps, allons dans un lieu caché, où il n'y ait que toi et moi. Nous aurons là des jours comme il n'y en eut pas avant nous sur la terre. Jamais un amant n'a fait ce que tu viens de faire pour moi. Jamais une femme n'a aimé comme j'aime; ce n'est pas possible! ce n'est pas possible! Je ne peux presque pas parler, tellement j'ai la gorge étouffée. Tu vois, je pleure. Je sais aussi, maintenant, ce que c'est que pleurer: c'est être trop heureuse... Mais tu ne réponds pas! Tu ne dis rien! Embrasse-moi...»
Démétrios allongea la jambe droite afin d'abaisser son genou qui se fatiguait un peu. Puis il fit lever la jeune femme, se leva lui-même, secoua son vêtement pour aérer les plis, et dit doucement:
«Non... Adieu.»
Et il s'en alla d'un pas tranquille.
Chrysis, au comble de la stupeur, restait la bouche ouverte et la main pendante.
«Quoi?... quoi?... qu'est-ce que tu dis?
--Je te dis: adieu, articula-t-il sans élever la voix.
--Mais... mais ce n'est donc pas toi qui...
--Si. Je te l'avais promis.
--Alors... Je ne comprends plus.
--Ma chère, que tu comprennes ou non, c'est assez indifférent. Je laisse ce petit mystère à tes méditations. Si ce que tu m'as dit est vrai, elles menacent d'être prolongées. Voilà qui vient à point pour les occuper. Adieu.
--Démétrios! Qu'est-ce que j'entends?... D'où t'est venu ce ton-là? Est-ce bien toi qui parles? Explique-moi! Je t'en conjure! Qu'est-il arrivé entre nous? C'est à se briser la tête contre les murailles...
--Faut-il répéter cent fois les mêmes choses! Oui, j'ai pris le miroir; oui, j'ai tué la prêtresse Touni pour avoir le peigne antique; oui, j'ai enlevé du col de la déesse le grand collier de perles à sept rangs. Je devais te remettre les trois cadeaux en échange d'un seul sacrifice de ta part. C'était l'estimer, n'est-il pas vrai? Or, j'ai cessé de lui attribuer cette valeur considérable et je ne te demande plus rien. Agis de même à ton tour et quittons-nous. J'admire que tu ne comprennes point une situation dont la simplicité est si éclatante.
--Mais garde-les, tes cadeaux! Est-ce que j'y pense! Est-ce que je te les demande, tes cadeaux? Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? C'est toi que je veux, toi seul...
--Oui, je le sais. Mais encore une fois, je ne veux plus, de mon côté; et comme, pour qu'il y ait rendez-vous, il est indispensable d'obtenir à la fois le consentement des deux amants, notre union risque fort de ne pas se réaliser si je persiste dans ma manière de voir. C'est ce que j'essaye de te faire entendre avec toute la clarté de parole dont je suis susceptible. Je vois qu'elle est insuffisante; mais comme il ne m'appartient pas de la rendre plus parfaite, je te prie de vouloir bien accepter de bonne grâce le fait accompli, sans pénétrer ce qu'il a pour toi d'obscur, puisque tu n'admets pas qu'il soit vraisemblable. Je désirerais vivement clore cet entretien qui ne peut avoir aucun résultat et qui m'entraînerait peut-être à des phrases désobligeantes.
--On t'a parlé de moi!
--Non.
--Oh! Je le devine! On t'a parlé de moi, ne dis pas non! On t'a dit du mal de moi! J'ai des ennemies terribles, Démétrios! Il ne faut pas les écouter. Je te jure par les dieux, elles mentent!
--Je ne les connais pas.
--Crois-moi! crois-moi, Bien-Aimé! Quel intérêt aurais-je à te tromper, puisque je n'attends rien de toi que toi-même? Tu es le premier à qui je parle ainsi...»
Démétrios la regarda dans les yeux.
«Il est trop tard, dit-il. Je t'ai eue.
--Tu délires... Quand cela? Où? Comment?
--Je dis vrai. Je t'ai eue malgré toi. Ce que j'attendais de tes complaisances, tu me l'as donné à ton insu. Le pays où tu voulais aller, tu m'y as mené en songe, cette nuit, et tu étais belle... ah! que tu étais belle, Chrysis! Je suis revenu de ce pays-là. Aucune volonté humaine ne me forcera plus à le revoir. On n'a jamais le bonheur deux fois avec le même événement. Je ne suis pas insensé au point de gâter un souvenir heureux. Je te dois celui-ci, diras-tu? mais comme je n'ai aimé que ton ombre, tu me dispenseras, chère tête, de remercier ta réalité.»
Chrysis se prit les tempes dans les mains.
«C'est abominable! C'est abominable! Et il ose le dire! Et il s'en contente!
--Tu précises bien vite. Je t'ai dit que j'avais rêvé; es-tu sûre que je fusse endormi? Je t'ai dit que j'avais été heureux: est-ce que le bonheur, pour toi, consiste exclusivement dans ce grossier frisson physique que tu provoques si bien, m'as-tu dit, mais que tu n'as pas le pouvoir de diversifier, puisqu'il est sensiblement le même auprès de toutes les femmes qui se donnent? Non, c'est toi-même que tu diminues en prenant cette allure inconvenante. Tu ne me parais pas bien connaître toutes les félicités qui naissent de tes pas. Ce qui fait que les maîtresses diffèrent, c'est qu'elles ont chacune des façons personnelles de préparer et de conclure un événement en somme aussi monotone qu'il est nécessaire, et dont la recherche ne vaudrait pas, si l'on n'avait que lui en perspective, toute la peine que nous prenons pour trouver une maîtresse parfaite. En cette préparation et en cette conclusion, parmi toutes les femmes, tu excelles. Du moins, j'ai eu plaisir à me le figurer, et peut-être m'accorderas-tu qu'après avoir rêvé l'Aphrodite du Temple, mon imagination n'a pas eu grand'peine à se représenter la femme que tu es? Encore une fois, je ne te dirai pas s'il s'agit d'un songe nocturne ou d'une erreur éveillée. Qu'il te suffise de savoir que, rêvée ou conçue, ton image m'est apparue dans un cadre extraordinaire. Illusion; mais, sur toutes choses, je t'empêcherai, Chrysis, de me désillusionner.
--Et moi, dans tout cela, que fais-tu de moi, moi qui t'aime encore malgré les horreurs que j'entends de ta bouche? Ai-je eu conscience de ton odieux rêve? Ai-je été de moitié dans ce bonheur dont tu parles, et que tu m'as volé, volé! A-t-on jamais ouï dire qu'un amant eût un égoïsme assez épouvantable pour prendre son plaisir de la femme qui l'aime sans le lui faire partager?... Cela confond la pensée. J'en deviendrai folle.»
Ici Démétrios quitta son ton de raillerie, et dit, d'une voix légèrement tremblante:
«T'inquiétais-tu de moi quand tu profitais de ma passion soudaine pour exiger, dans un instant d'égarement, trois actes qui auraient pu briser mon existence et qui laisseront toujours en moi le souvenir d'une triple honte?
--Si je l'ai fait, c'était pour t'attacher. Je ne t'aurais pas eu si je m'étais donnée.
--Bien. Tu as été satisfaite. Tu m'as tenu, pas pour longtemps, mais tu m'as tenu, néanmoins, dans l'esclavage que tu voulais. Souffre qu'aujourd'hui je me délivre!
Il n'y a d'esclave que moi, Démétrios.
--Oui, toi ou moi, mais l'un de nous deux s'il aime l'autre. L'Esclavage! L'Esclavage! voilà le vrai nom de la passion. Vous n'avez toutes qu'un seul rêve, qu'une seule idée au cerveau: faire que votre faiblesse rompe la force de l'homme et que votre futilité gouverne son intelligence! Ce que vous voulez, dès que les seins vous poussent, ce n'est pas aimer ni être aimée, c'est lier un homme à vos chevilles, l'abaisser, lui ployer la tête et mettre vos sandales dessus. Alors vous pouvez, selon votre ambition, nous arracher l'épée, le ciseau ou le compas, briser tout ce qui vous dépasse, émasculer tout ce qui vous fait peur, prendre Héraclès par les naseaux et lui faire filer la laine! Mais quand vous n'avez pu fléchir ni son front ni son caractère, vous adorez le poing qui vous bat, le genou qui vous terrasse, la bouche même qui vous insulte! L'homme qui a refusé de baiser vos pieds nus, s'il vous viole, comble vos désirs. Celui qui n'a pas pleuré quand vous quittiez sa maison peut vous y traîner par les cheveux: votre amour renaîtra de vos larmes, car une seule chose vous console de ne pas imposer l'esclavage, femmes amoureuses! c'est de le subir!
--Ah! Bats-moi, si tu veux! Mais aime-moi après!»
Et elle l'étreignit si brusquement qu'il n'eut pas le temps d'écarter ses lèvres. Il se dégagea des deux bras à la fois:
«Je te déteste. Adieu», dit-il.
Mais Chrysis s'accrocha à son manteau:
«Ne mens pas. Tu m'adores. Tu as l'âme toute pleine de moi; mais tu as honte d'avoir cédé. Écoute, écoute, Bien-Aimé! S'il ne te faut que cela pour consoler ton orgueil, je suis prête à donner, pour t'avoir, plus encore que je ne t'ai demandé. Quelque sacrifice que je te fasse, après notre réunion je ne me plaindrai pas de la vie.»
Démétrios la regarda curieusement; et comme elle, l'avant-veille, sur la jetée, il lui dit:
«Quel serment fais-tu?
--Par l'Aphrodite, aussi.
--Tu ne crois pas à l'Aphrodite. Jure par Iahveh Çabaoth.»
La Galiléenne pâlit.
«On ne jure pas par Iahveh.
--Tu refuses?
--C'est un serment terrible.
--C'est celui qu'il me faut.»
Elle hésita quelque temps, puis dit à voix basse:
«J'en fais le serment par Iahveh. Que demandes-tu de moi, Démétrios?»
Le jeune homme se tut.
«Parle, Bien-Aimé! dit Chrysis. Dis-moi vite. J'ai peur.
--Oh! c'est peu de chose.
--Mais quoi encore!
--Je ne veux pas te demander de me donner à ton tour trois cadeaux, fussent-ils aussi simples que les premiers étaient rares. Ce serait contre les usages. Mais je peux te demander d'en recevoir, n'est-ce pas?
--Assurément, dit Chrysis joyeuse.
--Ce miroir, ce peigne, ce collier, que tu m'as fait prendre pour toi, tu n'espérais pas en user, n'est-ce pas? Un miroir volé, le peigne d'une victime et le collier de la déesse, ce ne sont pas des bijoux dont on puisse faire étalage.
--Quelle idée!