Chapter 10
«Bien que je sois, lui dit-il, en maintes circonstances, opposé aux théories qui veulent se dire absolues, je ne saurais méconnaître que tu gagnerais, dans la conjoncture où tu te trouves surprise, à être familiarisée d'une façon plus sérieuse avec les maximes stoïciennes. Zénon, qui ne semble pas avoir eu en toutes choses un esprit exempt d'erreur, nous a laissé quelques sophismes sans grande portée générale, mais dont tu pourrais tirer profit dans le dessein particulier de calmer tes derniers moments. La douleur, disait-il, est un mot vide de sens, puisque notre volonté surpasse les imperfections de notre corps périssable. Il est vrai que Zénon mourut à quatre-vingt-dix-huit ans, sans avoir eu, disent les biographes, aucune maladie, même légère; mais ce n'est pas une objection dont on puisse arguer contre lui, car du fait qu'il sut garder une santé inaltérable, nous ne pouvons conclure logiquement qu'il eût manqué de caractère s'il se fût trouvé malade. D'ailleurs ce serait un abus que d'astreindre les philosophes à pratiquer personnellement les règles de vie qu'ils proposent, et à cultiver sans répit les vertus qu'ils jugent supérieures. Bref, et pour ne pas développer outre mesure un discours qui risquerait de durer plus que toi-même, efforce-toi d'élever ton âme, autant qu'il est en elle, ma chère, au-dessus de tes souffrances physiques. Quelque tristes, quelque cruelles que tu les puisses ressentir, je te prie d'être persuadée que j'y prends une part véritable. Elles touchent à leur fin; prends patience, oublie. Entre les diverses doctrines qui nous attribuent l'immortalité, voici l'heure où tu peux choisir celle qui endormira le mieux ton regret de disparaître. Si elles disent vrai, tu auras éclairé même les affres du passage. Si elles mentent, que t'importe? tu ne sauras jamais que tu t'es trompée.»
Ayant parlé ainsi, Phrasilas rajusta le pli de son vêtement sur l'épaule et s'esquiva, d'un pas troublé.
Timon resta seul dans la chambre avec l'agonisante en croix.
Le souvenir d'une nuit passée sur les seins de cette malheureuse ne quittait plus sa mémoire, mêlé à l'idée atroce de la pourriture imminente où allait fondre ce beau corps qui avait brûlé dans ses bras.
Il pressait la main sur ses yeux pour ne pas voir la suppliciée, mais sans relâche il _entendait_ le tremblement du corps sur la croix.
À la fin il regarda. De grands réseaux de filets sanglants s'entre-croisaient sur la peau depuis les épingles de la poitrine jusqu'aux orteils recroquevillés. La tête tournait perpétuellement. Toute la chevelure pendait du côté gauche, mouillée de sang, de sueur et de parfum.
«Aphrodisia! m'entends-tu? me reconnais-tu? c'est moi, Timon; Timon.»
Un regard presque aveugle déjà l'atteignit pour un instant. Mais la tête tournait toujours. Le corps ne cessait pas de trembler.
Doucement, comme s'il craignait que le bruit de ses pas lui fît mal, le jeune homme s'avança jusqu'au pied de la croix. Il tendit les bras en avant, il prit avec précaution la tête sans force et tournoyante entre ses deux mains fraternelles, écarta pieusement le long des joues les cheveux collés par les larmes et posa sur les lèvres chaudes un baiser d'une tendresse infinie.
Aphrodisia ferma les yeux. Reconnut-elle celui qui venait enchanter son horrible fin par ce mouvement de pitié aimante? Un sourire inexprimable allongea ses paupières bleues, et dans un soupir elle rendit l'esprit.
VI
ENTHOUSIASME
Ainsi, la chose était faite. Chrysis en avait la preuve.
Si Démétrios s'était résolu à commettre le premier crime, les deux autres avaient dû suivre sans délai. Un homme de son rang devait considérer le meurtre et même le sacrilège comme moins déshonorants que le vol.
Il avait obéi, donc il était captif. Cet homme libre, impassible, froid, subissait lui aussi l'esclavage, et sa maîtresse, sa dominatrice, c'était elle, Chrysis, Sarah du pays de Génézareth.
Ah! songer à cela, le répéter, le dire tout haut, être seule! Chrysis se précipita hors de la maison retentissante et courut vivement, droit devant elle, désaltérée en plein visage par la brise enfin rafraîchie du matin.
Elle suivit jusqu'à l'Agora la rue qui menait à la mer et au bout de laquelle se pressaient comme des épis gigantesques les mâtures de huit cents vaisseaux. Puis elle tourna à droite, devant l'immense avenue du Drôme où se trouvait la demeure de Démétrios. Un frisson d'orgueil l'enveloppa quand elle passa devant les fenêtres de son futur amant; mais elle n'eut pas la maladresse de chercher à le voir la première. Elle parcourut la longue voie jusqu'à la porte de Canope et se jeta sur la terre entre deux aloës.
Il avait fait cela. Il avait fait tout pour elle, plus qu'aucun amant n'avait fait pour aucune femme, sans doute. Elle ne se lassait pas de le redire et d'affirmer son triomphe. Démétrios, le bien-aimé, le rêve impossible et inespéré de tant de coeurs féminins, s'était exposé pour elle à tous les périls, à toutes les hontes, à tous les remords volontiers. Même il avait renié l'idéal de sa pensée, il avait dépouillé son oeuvre du collier miraculeux, et ce jour-là, dont l'aube se levait, verrait l'amant de la déesse aux pieds de sa nouvelle idole.
«Prends-moi! prends-moi!» s'écria-t-elle. Elle l'adorait maintenant. Elle l'appelait, elle le souhaitait. Les trois crimes, dans son esprit, se métamorphosaient en actions héroïques, pour lesquelles jamais, en retour, elle n'aurait assez de tendresses, assez de passion à donner. De quelle incomparable flamme brûlerait donc cet amour unique de deux êtres également jeunes, également beaux, également aimés l'un par l'autre et réunis pour toujours après tant d'obstacles franchis!
Tous les deux ils s'en iraient, ils quitteraient la ville de la reine, ils feraient voile pour des pays mystérieux, pour Amathonte, pour Épidaure ou même pour cette Rome inconnue qui était la seconde ville du monde après l'immense Alexandrie, et qui entreprenait de conquérir la terre. Que ne feraient-ils pas, où qu'ils fussent! Quelle joie leur serait étrangère, quelle félicité humaine n'envierait pas la leur et ne pâlirait point devant leur passage enchanté!
Chrysis se releva dans un éblouissement. Elle étira les bras, serra les épaules, tendit son buste en avant. Une sensation de langueur et de joie grandissante gonflait sa poitrine durcie. Elle se remit en marche pour rentrer...
En ouvrant la porte de sa chambre, elle eut un mouvement de surprise à voir que rien, depuis la veille, n'avait changé sous son toit. Les menus objets de sa toilette, de sa table, de ses étagères lui parurent insuffisants pour entourer sa nouvelle vie. Elle en cassa quelques-uns qui lui rappelaient trop directement d'anciens amants inutiles et qu'elle prit en haine subite. Si elle épargna les autres, ce ne fut pas qu'elle y tînt davantage, mais elle appréhendait de dégarnir sa chambre au cas où Démétrios eût formé le projet d'y passer la nuit.
Elle se déshabilla lentement. Les vestiges de l'orgie tombaient de sa tunique, miettes de gâteaux, cheveux, feuilles de roses.
Elle assouplit avec la main sa taille desserrée de la ceinture et plongea les doigts dans ses cheveux pour en alléger l'épaisseur. Mais avant de se mettre au lit, il lui prit une envie de se reposer un instant sur les tapis de la terrasse, où la fraîcheur de l'air était si délicieuse.
Elle monta.
Le soleil était levé depuis quelques instants à peine. Il reposait sur l'horizon comme une vaste orange élargie.
Un grand palmier au tronc courbe laissait retomber par-dessus la bordure son massif de feuilles vertes. Chrysis y réfugia sa nudité chatouilleuse et frissonna, les seins dans les mains.
Ses yeux erraient sur la ville qui blanchissait peu à peu. Les vapeurs violettes de l'aube s'élevaient des rues silencieuses et s'évanouissaient dans l'air lucide.
Tout à coup, une idée jaillit dans son esprit, s'accrut, s'imposa, la rendit folle: Démétrios, lui qui avait tant fait déjà, pourquoi ne tuerait-il pas la reine, lui qui pouvait être le roi?
Et alors...
* * *
Et alors, cet océan monumental de maisons, de palais, de temples, de portiques, de colonnades, qui flottait devant ses yeux depuis la Nécropole de l'Ouest jusqu'aux jardins de la Déesse: Brouchion, la ville hellénique, éclatante et régulière; Rhacotis, la ville égyptienne devant laquelle se dressait comme une montagne acropolite le Paneion couvert de clarté; le Grand-Temple de Sérapis, dont la façade était cornue de deux longs obélisques roses; le Grand-Temple de l'Aphrodite environné par les murmures de trois cent mille palmiers et des flots innombrables; le Temple de Perséphone et le Temple d'Arsinoé, les deux sanctuaires de Poseidon, les trois tours d'Isis Pharis, les sept colonnes d'Isis Lochias, et le Théâtre et l'Hippodrome et le Stade où avait couru Psittacos contre Nicosthène, et le tombeau de Stratonice et le tombeau du dieu Alexandre,--Alexandrie! Alexandrie! la mer, les hommes, le colossal Phare de marbre dont le miroir sauvait les hommes de la mer; Alexandrie! la ville de Bérénice et des onze rois Ptolémées, le Physcon, le Philométor, l'Épiphane, le Philadelphe; Alexandrie, l'aboutissement de tous les rêves, la couronne de toutes les gloires conquises depuis trois mille ans dans Memphis, Thèbes, Athènes, Corinthe, par le ciseau, par le roseau, par le compas et par l'épée!--plus loin encore, le Delta fendu par les sept langues du Nil, Saïs, Boubaste, Héliopolis; puis, en remontant vers le sud, le ruban de terre féconde, l'Heptanome où s'échelonnaient le long des berges du fleuve douze cents temples à tous les dieux; et, plus loin, la Thébaïde, Diospolis, l'île Éléphantine, les cataractes infranchissables, l'île d'Argo... Méroë... l'inconnu; et même, s'il était permis de croire aux traditions des Égyptiens, le pays des lacs fabuleux d'où s'échappe le Nil antique, si vastes qu'on perd l'horizon en traversant leurs flots de pourpre, et si élevés sur les montagnes que les étoiles rapprochées s'y reflètent comme des fruits d'or,--tout cela, tout, serait le royaume, le domaine, la propriété de la courtisane Chrysis.
Elle éleva les bras en suffoquant, comme si elle pensait pouvoir toucher le ciel.
Et dans ce mouvement elle vit passer, avec lenteur, à sa gauche, un vaste oiseau aux ailes noires, qui s'en allait vers la haute mer.
LIVRE IV
I
LE SONGE DE DÉMÉTRIOS
Or, avec le miroir, le peigne et le collier, Démétrios étant rentré chez lui, un rêve le visita pendant son sommeil, et tel fut son rêve:
Il va vers la jetée, mêlé à la foule, par une étrange nuit sans lune, sans étoiles, sans nuages, et qui brille d'elle-même.
Sans qu'il sache pourquoi, ni qui l'attire, il est pressé d'arriver, d'être _là_ le plus tôt qu'il pourra, mais il marche avec effort et l'air oppose à ses jambes d'inexplicables résistances, comme une eau profonde entrave chaque pas.
Il tremble, il croit qu'il n'arrivera jamais, qu'il ne saura jamais vers qui, dans cette claire obscurité, il marche ainsi, haletant et inquiet.
Par moments la foule disparaît tout entière, soit qu'elle s'évanouisse réellement, soit qu'il cesse de sentir sa présence. Puis elle se bouscule de nouveau plus importune, et tous d'aller, aller, aller, d'un pas rapide et sonore, en avant, plus vite que lui...
Puis la masse humaine se resserre; Démétrios pâlit; un homme le pousse de l'épaule; une agrafe de femme déchire sa tunique; une jeune fille pressée par la multitude est si étroitement refoulée contre lui qu'il sent contre sa poitrine se froisser les boutons des seins, et elle lui repousse la figure avec ses deux mains effrayées...
Tout à coup il se trouve seul, le premier, sur la jetée. Et comme il se retourne en arrière, il aperçoit dans le lointain un fourmillement blanc qui est toute la foule, soudain reculée jusqu'à l'Agora.
Et il comprend qu'elle n'avancera plus.
La jetée s'étend, blanche et droite, comme l'amorce d'une route inachevée qui aurait entrepris de traverser la mer.
Il veut aller jusqu'au Phare et il marche. Ses jambes sont devenues subitement légères. Le vent qui souffle des solitudes sablonneuses l'entraîne avec précipitation vers les solitudes ondoyantes où s'aventure la jetée. Mais à mesure qu'il avance, le Phare recule devant lui; la jetée s'allonge interminablement. Bientôt la haute tour de marbre où flamboie un bûcher de pourpre touche à l'horizon livide, palpite, baisse, diminue, et se couche comme une autre lune.
Démétrios marche encore.
Des jours et des nuits semblent avoir passé depuis qu'il a laissé dans le lointain le grand quai d'Alexandrie, et il n'ose retourner la tête de peur de ne plus rien voir que le chemin parcouru: une ligne blanche jusqu'à l'infini et la mer. Et cependant il se retourne.
Une île est derrière lui, couverte de grands arbres, et d'où retombent d'énormes fleurs.
L'a-t-il traversée en aveugle, ou surgit-elle au même instant, devenue mystérieusement visible? Il ne songe pas à se le demander, il accepte comme un événement naturel l'impossible...
Une femme est dans l'île. Elle se tient debout devant la porte de l'unique maison, les yeux à demi fermés et le visage penché sur la fleur d'un iris monstrueux qui croît à la hauteur de ses lèvres. Elle a les cheveux profonds, de la couleur de l'or mat, et d'une longueur qu'on peut supposer merveilleuse, à la masse du chignon gonflé qui charge sa nuque languissante. Une tunique noire couvre cette femme, et une robe plus noire encore se drape sur la tunique, et l'iris qu'elle respire en abaissant les paupières a la même teinte que la nuit.
Sur cet appareil de deuil, Démétrios ne voit que les cheveux, comme un vase d'or sur une colonne d'ébène. Il reconnaît Chrysis.
Le souvenir et du miroir et du collier revient à lui vaguement; mais il n'y croit pas, et dans ce rêve singulier la réalité seule lui semble rêverie...
«Viens, dit Chrysis. Entre sur mes pas.»
Il la suit. Elle monte avec lenteur un escalier couvert de peaux blanches. Son bras se pend à la rampe. Ses talons nus flottent sous sa jupe.
La maison n'a qu'un étage. Chrysis s'arrête sur la dernière marche.
«Il y a quatre chambres, dit-elle. Quand tu les auras vues, tu n'en sortiras plus. Veux-tu me suivre? As-tu confiance?»
Mais il la suivrait partout. Elle ouvre la première porte et la referme sur lui.
Cette pièce est étroite et longue. Une seule fenêtre l'éclaire, où s'encadre toute la mer. À droite et à gauche, deux petites tablettes portent une douzaine de volumes roulés.
«Voici les livres que tu aimes, dit Chrysis, il n'y en a pas d'autres.»
Démétrios les ouvre: ce sont _l'Oineus_ de Chéremon, _le Retour_ d'Alexis, _le Miroir de Laïs_ d'Aristippe, _la Magicienne_, _le Cyclope_ et _le Boucolisque_ de Théocrite, _OEdipe à Colone_, les _Odes_ de Sapphô et quelques autres petits ouvrages. Au milieu de cette bibliothèque idéale, une jeune fille nue, couchée sur des coussins, se tait.
«Maintenant, murmure Chrysis en tirant d'un long étui d'or un manuscrit d'une seule feuille, voici la page des vers antiques que tu ne lis jamais seul sans pleurer.»
Le jeune homme lit au hasard:
[Grec: Hoi men ar' ethrêneon, epi de stenachonto gynaikes. Têsin d'Andromachê leukôlenos êrche gooio, Hektoros androphonoio karê meta chersin echousa; Aner, ap' aiônos neos ôleo, kadde me chêrên Leipeis en megaroisi; pais d'eti nêpios autôs, Hon tekomen sy t'egô te dysammoroi...]
Il s'arrête, jetant sur Chrysis un regard attendri et surpris:
«Toi? lui dit-il. C'est toi qui me montres ceci?
--Ah! tu n'as pas tout vu. Suis-moi. Suis-moi vite!»
Ils ouvrent une autre porte.
La seconde chambre est carrée. Une seule fenêtre l'éclaire, où s'encadre toute la nature. Au milieu, un chevalet de bois porte une motte d'argile rouge, et dans un coin, sur une chaise courbe, une jeune fille nue se tait.
«C'est ici que tu modèleras Andromède, Zagreus, et les Chevaux du Soleil. Comme tu les créeras pour toi seul, tu les briseras avant ta mort.
--C'est la Maison du Bonheur,» dit tout bas Démétrios.
Et il laissa tomber son front dans sa main.
Mais Chrysis ouvre une autre porte.
La troisième chambre est vaste et ronde. Une seule fenêtre l'éclaire où s'encadre tout le ciel bleu. Ses murs sont des grilles de bronze, croisées en losanges réguliers à travers lesquels se glisse une musique de flûtes et de cithares jouée sur un mode mélancolique par des musiciennes invisibles. Et contre la muraille du fond, sur un thrône de marbre vert, une jeune fille nue se tait.
«Viens! viens! répète Chrysis.
Ils ouvrent une autre porte.
La quatrième chambre est basse, sombre, hermétiquement close et de forme triangulaire. Les tapis sourds et des fourrures l'habillent si mollement, du sol au plafond, que la nudité n'y étonne point, tant les amants peuvent s'imaginer avoir jeté dans tous les sens leurs vêtements sur les parois. Quand la porte s'est refermée, on ne sait plus où elle était. Il n'y a pas de fenêtre. C'est un monde étroit, hors du monde. Quelques mèches de poils noirs qui pendent laissent glisser des larmes de parfums dans l'air. Et cette chambre est éclairée par sept vitraux myrrhins qui colorent diversement la lumière incompréhensible de sept lampes souterraines.
«Vois-tu, explique la jeune fille d'une voix affectueuse et tranquille, il y a trois lits différents dans les trois coins de _notre_ chambre...»
Démétrios ne répond pas. Et il se demande en lui-même:
«Est-ce bien là un dernier terme? Est-ce vraiment un but de l'existence humaine? N'ai-je donc parcouru les trois autres chambres que pour m'arrêter dans celle-ci? Et pourrai-je, pourrai-je en sortir si je m'y couche toute une nuit dans l'attitude de l'amour qui est l'allongement du tombeau?»
Mais Chrysis parle...
«Bien-Aimé, tu m'as demandée, je suis venue, regarde-moi bien...»
Elle lève les deux bras ensemble, repose ses mains sur ses cheveux, et les coudes en avant, sourit.
«Bien-Aimé, je suis à toi... Oh! pas encore tout de suite. Je t'ai promis de chanter, je chanterai d'abord.»
Et il ne pense plus qu'à elle et il se couche à ses pieds. Elle a de petites sandales noires. Quatre fils de perles bleuâtres passent entre les orteils menus dont chaque ongle a été peint d'un croissant de lune de carmin.
La tête inclinée sur l'épaule, elle bat du bout des doigts la paume de sa main gauche avec l'autre main en ondulant les hanches à peine.
«Sur mon lit, pendant la nuit, J'ai cherché celui que mon coeur aime, Je l'ai cherché, je ne l'ai point trouvé... Je vous conjure, filles d'Iérouschalaïm, Si vous trouvez mon amant, Dites-lui Que je suis malade d'amour.
»Ah! c'est le chant des chants, Démétrios! C'est le cantique nuptial des filles de mon pays.
»J'étais endormie, mais mon coeur veillait, C'est la voix de mon bien-aimé... Il a frappé à ma porte. Le voici, il vient Sautant sur les montagnes Semblable au chevreuil Ou au faon des biches.
Mon bien-aimé parle et me dit: --Ouvre-moi, ma soeur, mon amie. Ma tête est pleine de rosée. Mes cheveux sont pleins des gouttes de la nuit. Lève-toi, mon amie; Viens, belle fille. Voici que l'hiver est passé Et que la pluie s'en est allée. Les fleurs naissent sur la terre, Le temps de chanter est arrivé, On entend la tourterelle. Lève-toi, mon amie; Viens, belle fille!»
Elle jette son voile loin d'elle et reste debout dans une étoffe étroite qui serre les jambes et les hanches.
«--J'ai ôté ma chemise; Comment la remettrai-je? J'ai lavé mes pieds; Comment les souillerai-je?
Mon bien-aimé a passé la main par la serrure Et mon ventre en a frissonné.
Je me suis levée pour ouvrir à mon amant. Mes mains dégouttaient de myrrhe. La myrrhe de mes doigts s'est répandue Sur la poignée du verrou. Ah! Qu'il me baise des baisers de sa bouche!»
Elle renverse la tête en fermant à demi les paupières.
«Soutenez-moi, guérissez-moi. Car je suis malade d'amour. Que sa main gauche soit sous ma nuque Et que sa droite m'étreigne. --Tu m'as pris, ma soeur, avec un de tes yeux, Avec une des chaînettes de ton cou. Que ton amour est bon. Que tes caresses sont bonnes! Meilleures que le vin. Ton odeur me plaît mieux que tous les aromates, Tes lèvres sont toutes mouillées: Il y a du miel et du lait sous ta langue, L'odeur de tes vêtements est celle du Liban.
Tu es, ô ma soeur, un jardin secret, Une source close, une fontaine scellée. Lève-toi, vent du nord! Accours, vent du sud! Soufflez sur mon jardin Pour que ses parfums s'écoulent.»
Elle arrondit les bras, et tend la bouche.
«--Que mon amant entre dans son jardin Et mange de ses fruits excellents. --Oui, j'entre en mon jardin, Ô ma soeur, mon aimée, Je cueille ma myrrhe et mes aromates, Je mange mon miel avec son rayon. Je bois mon vin avec ma crème. --Mets-moi comme un sceau sur ton coeur, Comme un sceau sur ton bras, Car l'Amour est fort comme la Mort.»
Sans remuer les pieds, sans fléchir les genoux serrés, elle fait tourner lentement son torse sur ses hanches immobiles. Son visage et ses deux seins, au-dessus du fourreau de ses jambes, semblent trois grandes fleurs presque roses dans un porte-bouquet d'étoffe.
Elle danse gravement, des épaules et de la tête et de ses beaux bras mélangés. Elle semble souffrir dans sa gaîne et révéler toujours davantage la blancheur de son corps à demi délivré. Sa respiration gonfle sa poitrine. Sa bouche ne peut plus se fermer. Ses paupières ne peuvent plus s'ouvrir. Un feu grandissant fait rougir ses joues.
Parfois ses dix doigts croisés s'unissent devant son visage. Parfois, elle lève les bras. Elle s'étire délicieusement. Un long sillon fugitif sépare ses épaules haussées. Enfin, d'un seul tour de chevelure enveloppant sa face haletante comme on enroule le voile des noces, elle détache en tremblant l'agrafe sculptée qui retenait l'étoffe à ses reins et fait glisser jusqu'au tapis tout le mystère de sa grâce.
Démétrios et Chrysis...
Leur première étreinte avant l'amour est immédiatement si parfaite, si harmonieuse, qu'ils la gardent immobile, pour en connaître pleinement la multiple volupté. Un des seins de Chrysis se moule sous le bras qui l'accole avec force. Une de ses cuisses est brûlante entre deux jambes resserrées, et l'autre, ramenée par-dessus, se fait pesante et s'élargit. Ils restent ainsi sans mouvement, liés ensemble mais non pénétrés, dans l'exaltation croissante d'un inflexible désir qu'ils ne veulent pas satisfaire. Leurs bouches seules, d'abord, se sont prises. Ils s'enivrent l'un de l'autre en affrontant sans les guérir leurs virginités douloureuses.
On ne regarde rien d'aussi près que le visage de la femme aimée. Vus dans le rapprochement excessif du baiser, les yeux de Chrysis semblent énormes. Quand elle les ferme, deux plis parallèles subsistent sur chaque paupière et une teinte uniformément terne s'étend depuis les sourcils brillants jusqu'à la naissance des joues. Quand elle les ouvre, un anneau vert, mince comme un fil de soie, éclaire d'une couronne l'insondable prunelle noire qui s'agrandit outre mesure sous les longs cils recourbés. La petite chair rouge d'où coulent les larmes a des palpitations soudaines.