Part 3
Les peuples dont l’idéal est fort et les besoins faibles, triompheront toujours de ceux dont les besoins sont grands et l’idéal médiocre.
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Détruire l’idéal d’un individu, d’une classe, d’un peuple, c’est lui ôter tout ce qui faisait sa cohésion, sa grandeur et ses raisons d’agir.
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Synthèse de l’existence ancestrale, la patrie est un idéal dont le culte a toujours constitué un des plus forts ciments sociaux.
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Consacrer de longs efforts à édifier un idéal, puis autant d’efforts pour le détruire, tel est le cycle de la vie d’un peuple.
IX
LES DIEUX
Il ne faut pas croire à la multiplicité des dieux. Sous des noms divers, les hommes de tous les âges n’ont guère adoré qu’une divinité: l’Espérance.
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L’attribution d’un pouvoir mystérieux à des forces supérieures, concrétisées sous forme d’idoles, de fétiches, de formules, constitue l’esprit mystique. Il domine l’histoire.
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Si l’homme change parfois les noms de ses dieux, il ne s’en est jamais passé. Le mysticisme semble un besoin indestructible de l’esprit.
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La logique mystique peut dominer la logique affective, au point d’annuler l’instinct de la conservation.
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Les héros et les Dieux, condensent en lumineuses synthèses, les obscures aspirations des peuples.
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Une religion traduit la mentalité collective d’un peuple à un moment donné de son histoire.
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Les dieux eux-mêmes évoluent. Les dogmes fixés par les textes restent invariables, mais suivant les peuples et le temps, l’interprétation de ces dogmes se transforme.
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L’esprit religieux est indépendant des dogmes qui l’alimentent. Les Jacobins de la Terreur et les moines de l’Inquisition possédaient une mentalité identique.
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Incapable de vivre sans certitude, l’homme préférera toujours les croyances les moins défendables, aux négations les plus justifiées.
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Si l’athéisme se propageait, il deviendrait une religion aussi intolérante que les anciennes.
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L’intolérance de certains libres penseurs, résulte fréquemment de la religiosité inconsciente dont l’atavisme a rempli leurs âmes.
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La libre pensée ne constitue souvent qu’une croyance, qui dispense de la fatigue de penser.
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Il est toujours imprudent de vouloir raisonner sa foi.
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En donnant aux hommes l’espoir d’une éternité heureuse, les religions ont été beaucoup plus utiles à l’humanité que toutes les philosophies réunies.
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Les religions constituent une force à utiliser; jamais à combattre.
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Si les croyances religieuses ont retardé la connaissance de quelques vérités scientifiques, il est douteux qu’aux phases inférieures de son évolution, l’homme eût beaucoup gagné à leur découverte.
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C’est surtout après avoir détruit ses dieux qu’on en découvre l’utilité.
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La raison crée le progrès, mais les bâtisseurs de croyances mènent l’histoire. Du fond de leurs tombeaux, de grands hallucinés comme Bouddha et Mahomet, courbent encore des millions d’hommes sous l’enchantement de leurs rêves.
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Les peuples survivent rarement à la mort de leurs dieux.
X
L’ART
La naissance des arts a toujours précédé celle de la philosophie et des sciences. Fils de besoins affectifs et mystiques, antérieurs à l’âge de la raison, ils peuvent fleurir aux époques de barbarie.
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Les arts, la musique surtout, sont le langage de l’affectif et du mystique; les mots, celui du rationnel.
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L’artiste est médiocre quand il raisonne au lieu de sentir.
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L’art dérivant des sentiments n’est accessible aux interprétations intellectuelles, que dans ses éléments techniques.
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Comme la politique l’art est guidé par quelques meneurs, suivis d’une foule de menés.
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Le beau, c’est ce qui nous plaît, et ce qui nous plaît se détermine moins par le goût personnel, que par la sensibilité de personnes influentes, dont la contagion mentale impose le jugement.
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Il n’y a pas de lois esthétiques invariables. Les monuments gothiques et les œuvres de certains peintres, très admirés aujourd’hui, furent méprisés pendant longtemps.
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A certaines époques semble se créer une véritable atmosphère de goûts et de sentiments, qui s’impose aux esprits les plus indépendants.
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La contagion mentale est si puissante en art, qu’elle donne aux œuvres d’une époque un air de famille, permettant de reconnaître le moment de leur création.
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L’art subit tellement l’influence du milieu et de la race qu’il n’y a pas dans l’histoire, malgré certaines apparences contraires, de peuple ayant adopté les arts d’un autre sans les transformer.
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Une grande œuvre artistique est inconsciente. Consciente, elle deviendrait personnelle et ne traduirait plus les sentiments et les idées d’une époque.
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Évoquant des idées indécises, accompagnées de sensations fortes, la musique agit facilement sur les êtres d’intelligence faible mais de sensibilité vive. On a dit avec raison, qu’elle est l’art des femmes et des foules.
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L’homme, confiné par la nature dans l’éphémère, rêve d’éternité. En élevant des temples et des statues, il se donne l’illusion de créer des choses qu’on ne verra pas périr.
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Le véritable artiste crée, même en copiant.
XI
LES RITES ET LES SYMBOLES
Les rites et les symboles: cérémonies, drapeaux, fêtes nationales, usages mondains, dominent la volonté individuelle. Ils constituent les plus sûrs soutiens de la vie religieuse et sociale.
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Nulle place dans une société, pour qui prétend s’affranchir des rites et mépriser les symboles.
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C’est seulement sous l’influence des rites et des symboles que les croyances individuelles prennent un caractère collectif.
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La justice privée de rites et de symboles ne serait plus la justice.
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Une croyance religieuse ou politique se fonde sur la foi, mais sans les rites et les symboles elle ne saurait durer.
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La force des rites est telle, qu’ils survivent longtemps à la foi qui les avait fait naître.
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L’homme le plus indépendant, le libre penseur le plus sceptique, soumettent volontairement leur existence à des rites politiques, mondains ou sociaux qui leur ôtent toute liberté réelle.
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Les rites évitent à l’homme l’incertitude. Grâce à eux, il sait, sans réfléchir, ce qui doit être dit et fait en toutes circonstances.
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Les rites et les symboles fondamentaux d’un peuple sont la création de ses morts.
LIVRE III
La Vie Rationnelle
I
LA CROYANCE ET LA CONNAISSANCE
La croyance et la connaissance constituent deux modes d’activité mentale, d’origines différentes.
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La connaissance est toujours consciente et rationnelle, la croyance irrationnelle et inconsciente.
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La croyance a pour caractéristique fondamentale de n’être modifiable ni par l’observation, ni par la raison, ni par l’expérience.
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La découverte de la plus modeste connaissance scientifique exige un énorme labeur, l’acquisition d’une croyance n’en demande aucun.
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La connaissance se répand par les livres, les croyances par les apôtres.
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La connaissance constitue le grand facteur des progrès matériels de la civilisation. Les croyances orientent les idées, les sentiments, et par conséquent la conduite.
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La connaissance établit des vérités, la croyance incarne nos désirs; c’est pourquoi l’homme préféra toujours la croyance à la connaissance.
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Les religions donnent aux illusions, nées de nos désirs, une apparence de réalité. La science seule crée des réalités indépendantes de ces désirs.
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Une croyance politique, religieuse ou sociale, est un acte de foi inconscient. Lorsque le raisonnement essaie de la justifier, elle est déjà formée.
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La grande force des croyances, est de donner des espérances et des représentations mentales impliquant le bonheur.
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On ne citerait pas dans l’histoire, une croyance politique ou religieuse réduite par réfutation rationnelle. La raison se brise toujours contre le mur de la croyance.
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Une croyance se subit et ne se discute pas. Quand on la discute, c’est que, fort ébranlée déjà, elle est près de disparaître.
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On rencontre difficilement un homme acceptant d’exposer sa vie pour une vérité rationnelle. On en trouve aisément dix mille prêts à se faire tuer pour une croyance.
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Les hommes de chaque âge vivent sur un petit nombre de croyances politiques, religieuses et sociales, que le temps seul, ou l’acquisition d’une nouvelle croyance, peut transformer.
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Créer une croyance, c’est créer une nouvelle conscience, génératrice d’une nouvelle conduite.
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Le moindre changement dans les croyances d’un peuple modifie sa destinée.
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Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui de la connaissance.
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Dans les persécutions politiques antireligieuses, ce n’est pas la raison qui se dresse contre une croyance, mais deux croyances contraires qui se trouvent en lutte.
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Les divergences d’origine rationnelle se supportent facilement, les antagonismes de croyances ne se tolèrent pas. Les luttes religieuses ou politiques seront toujours violentes.
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L’intolérance est la compagne nécessaire des convictions fortes. Entre sectateurs de croyances voisines, elle est beaucoup plus accentuée qu’entre défenseurs de dogmes sans parenté.
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C’est surtout dans le domaine des croyances, que l’esprit humain cherche des certitudes.
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L’hypothèse est une croyance souvent prise pour une connaissance.
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Les phénomènes qui se passent dans le champ de la croyance n’étant pas scientifiquement vérifiables, la crédulité du savant y peut égaler celle de l’ignorant.
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Les choses rationnellement contradictoires se concilient parfaitement dans l’esprit hypnotisé par une croyance.
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Une croyance n’étant ni rationnelle ni volontaire, aucune des absurdités qu’elle enseigne ne saurait nuire à sa propagation.
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Ne pas croire les choses possibles, c’est les rendre impossibles. Une des forces de la foi est d’ignorer l’impossible.
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Une croyance forte crée des volontés fortes, auxquelles ne résistent jamais les volontés faibles.
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L’homme eut toujours besoin de croyances pour orienter sa pensée et guider sa conduite. Ni la philosophie, ni la science n’ont pu jusqu’ici les remplacer.
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Les croyances ont fait surgir du néant des œuvres d’art, qu’aucune pensée rationnelle n’aurait pu en faire sortir.
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Malgré leur faible valeur rationnelle, les croyances mènent les peuples. Elles les empêchent d’être une poussière de barbares, sans cohésion et sans force.
II
L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION
L’éducation est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient.
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Bien éduqué, l’inconscient est notre esclave et travaille pour nous. Mal éduqué, il devient notre maître et agit contre nous.
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La valeur de l’homme ne se mesure pas, comme le croient les maîtres de notre université, au niveau de son instruction mais à celui de son caractère.
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La force du caractère, et non l’instruction, donne à l’homme une armature interne résistante. Privé de cette armature, il devient le jouet de toutes les circonstances.
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Une des plus graves erreurs latines est de croire au parallélisme de l’instruction, de la moralité et de l’intelligence.
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Instruire n’est pas éduquer. L’instruction enrichit la mémoire. L’éducation crée chez l’homme des réflexes utiles et lui apprend à dominer les réflexes nuisibles.
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Quelques années suffisent pour instruire un barbare. Il faut parfois des siècles pour l’éduquer.
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Développer chez l’homme la réflexion, le jugement, l’énergie, et le sang-froid, serait autrement nécessaire que de lui imposer l’insipide phraséologie, qui constitue l’enseignement scolaire.
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Confiner l’esprit dans l’artificiel et le rendre incapable d’observation, est le plus sûr résultat des méthodes ne montrant le monde qu’à travers les livres.
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La science élève ou abaisse, suivant le terrain mental qui la reçoit. La culture supérieure n’est utilisable que par des cerveaux supérieurs.
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Une trop haute instruction, imposée à des êtres de mentalité inférieure, fausse tous leurs jugements. A demi rationalisés, ils perdent les qualités intuitives du primitif et deviennent des métis intellectuels.
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Les expériences, répétées sur des milliers d’indigènes des colonies, montrent combien une instruction mal adaptée, abaisse l’intelligence, la moralité et le caractère.
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Rien de plus dangereux que les idées générales dégagées de leurs racines. Elles conduisent toujours au simplisme et à l’incompréhension.
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Il faut d’abord de grands efforts pour établir d’utiles habitudes dans l’inconscient, mais une fois fixées elles permettent de se guider sans efforts.
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Canalisée par une bonne méthode, l’intelligence la plus faible arrive à progresser.
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Acquérir une méthode, c’est posséder l’art d’économiser le temps et, par suite, d’en prolonger la durée.
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Vouloir enseigner trop de choses empêche l’élève d’en apprendre aucune. Ce principe fondamental est entièrement méconnu de notre Université.
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L’éducateur devrait savoir déterminer les aptitudes de chaque élève, qui peuvent être utilement développées. Quand le hasard seul détermine le choix des études et des carrières, le rendement de l’homme est médiocre.
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Une des grandes illusions de la démocratie est de s’imaginer que l’instruction égalise les hommes. Elle ne sert souvent qu’à les différencier davantage.
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Les concours mnémoniques créent des inégalités sociales plus profondes que celles de l’ancien régime, et souvent moins justifiées.
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Notre système d’éducation classique a fini par créer une aristocratie de la mémoire, n’ayant aucun rapport avec celle du jugement et de l’intelligence.
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L’instruction peut être mnémonique ou expérimentale. La première forme les beaux parleurs, la seconde les hommes d’action.
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Conservée presque exclusivement par les peuples latins, l’instruction mnémonique est une des grandes causes de leur faiblesse. Elle a pour résultat de confier les plus importantes fonctions sociales à des individualités souvent fort médiocres.
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Le choix d’un système d’éducation, à plus d’importance pour un peuple, que celui de son gouvernement.
III
LES ÉLITES
La force d’une nation ne se mesure pas au chiffre de sa population, mais à la valeur de ses élites.
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Créées par les élites, les civilisations ne progressent que par elles. Privé de ses élites, un pays tomberait bientôt dans la misère et l’anarchie.
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Le peuple est le grand réservoir d’énergie d’un pays, mais cette énergie n’est utilisable que canalisée par une élite.
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Les inventions de génie sont toujours personnelles. Elles s’épanouissent en devenant collectives.
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Des hommes d’élite réunis en groupe ne constituent plus une élite. Pour garder son niveau, l’esprit supérieur doit rester solitaire.
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Les aristocraties ont pris des formes diverses: naissance, talent ou fortune. Le monde ne s’en est jamais passé.
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L’aristocratie intellectuelle devrait paraître aussi peu équitable aux foules égalitaires que l’ancienne noblesse. La naissance seule en effet, confère les qualités intellectuelles, comme jadis elle conférait les privilèges.
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La lutte des aveugles multitudes contre les élites dont elles vivent est une des continuités de l’histoire. Le triomphe du nombre a marqué la fin de plusieurs civilisations.
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Les grandes civilisations n’ont pu prospérer, qu’en sachant dominer leurs éléments inférieurs.
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L’élite crée, la plèbe détruit.
IV
LES CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES
La raison est beaucoup plus constructive qu’explicative. Elle a changé la face du monde mais n’a rien dit encore, des puissances secrètes qui font évoluer un brin d’herbe.
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La logique de l’univers diffère trop de notre logique pour que nous puissions espérer en pénétrer les secrets.
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Si on appelait miracle tout ce qui est incompréhensible, la vie d’un être quelconque devrait être considérée comme un perpétuel miracle.
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Les forces mystérieuses qui font naître, grandir et mourir les êtres, sont si éloignées de notre raison, que la science renonce aujourd’hui à les expliquer.
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La moindre cellule vivante porte en elle un immense passé et un mystérieux avenir.
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Le monde est-il créé ou incréé, réel ou irréel, l’espèce humaine durable ou éphémère? La philosophie, qui répondait jadis à ces questions, renonce maintenant à les résoudre.
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Certains problèmes redoutables: d’où venons-nous? où allons-nous? ne doivent pas être trop discutés, afin de leur laisser un nuage de doute qui n’efface pas toute espérance.
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Des trois conceptions possibles de la vie: optimiste, pessimiste, résignée, la dernière est peut-être la plus sage, mais aussi la moins génératrice d’action.
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Se révolter ou s’adapter, il n’y a guère d’autre choix dans la vie.
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En ôtant l’éternité à la matière, la science a détruit une des dernières idoles de la philosophie.
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La philosophie réelle du monde se fait à côté des philosophes et en dehors d’eux.
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Les systèmes philosophiques pourront disparaître, mais il restera toujours une façon philosophique d’envisager les phénomènes.
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Le dernier mot de la philosophie est de comprendre qu’on ne peut pas encore comprendre.
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Chaque phénomène a son mystère. Le mystère est l’âme ignorée des choses.
V
LES PRINCIPES SCIENTIFIQUES
La science est en réalité une révolte de l’homme contre la nature, un effort pour se soustraire aux forces aveugles qui l’oppriment.
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Les asservissements, imposés à l’homme par la nature, constituaient autrefois d’inexorables fatalités. En apprenant à désagréger ces fatalités, la science leur ôte de plus en plus le caractère de nécessités.
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Déterminisme et fatalisme sent choses fort différentes. Découvrir le déterminisme d’un phénomène, fait souvent disparaître sa fatalité.
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L’harmonie, supposée préétablie de l’univers, n’est due sans doute qu’à l’équilibre inévitable des forces qui le composent.
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Les lois scientifiques les plus précises, ne sont valables que pour une portion limitée du temps et de l’espace.
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Chaque science dérive d’un petit nombre de principes. Celui de l’invariabilité de la masse soutient tout l’édifice de la chimie. Sur celui de la conservation de l’énergie reposent la physique et la mécanique.
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Les deux grandes constantes de l’univers sont la résistance et le mouvement. La première est constituée par l’inertie, la seconde par l’énergie.
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Les formes diverses de l’énergie, aussi bien que les phénomènes de la vie, résultent de perturbations d’équilibre, constituées le plus souvent par des dénivellations.
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Dans la constatation des phénomènes, la science avance rapidement. Dans leur explication, elle reste depuis longtemps stationnaire.
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Le terrain de la science est sûr, mais il ne représente qu’un îlot perdu dans l’océan illimité des choses inconnues.
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Les progrès scientifiques ne font que déplacer dans l’infini les barrières qui nous séparent de l’inaccessible.
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Le matérialisme a prétendu se substituer aux religions, mais aujourd’hui la matière est devenue aussi mystérieuse, que les dieux qu’elle devait remplacer.
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La précision des formules scientifiques cache souvent l’incertitude des principes.
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Une des supériorités du savant sur l’ignorant est de sentir où commence le mystère.
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Dès qu’une théorie scientifique arrive à la fixité, elle retarde tout progrès.
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La science crée plus de mystères qu’elle n’en éclaircit.
VI
LA MATIÈRE[1]
[1] Les propositions qui vont suivre étaient très neuves quand je les formulai pour la première fois. Elles représentent les résultats de recherches expérimentales, poursuivies pendant près de dix ans, et exposées dans dix-huit mémoires que résument mes deux ouvrages: _L’Évolution de la Matière_ et _L’Évolution des Forces_. J’interrompis ces recherches le jour où elles devinrent trop onéreuses et me résignai à retourner aux études psychologiques.