Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 9

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--Peut-être es-tu déjà fatiguée de tes engagements, répondit-il froidement. Je reconnais que je suis un mari trop ennuyeux, trop dévoué, trop affectueux: eh! bien, je vais tâcher de me réformer.

Un long silence suivit ces remarques; et, après avoir fait asseoir sa femme, le militaire la laissa sans lui dire un mot de plus.

Quelques minutes après, elle le vit près d'une gracieuse brunette, lui parlant à voix basse avec toute l'attention qu'il avait coutume de lui accorder à elle-même. Un sentiment de malaise inexprimable s'empara d'elle à cette vue; mais elle fut assez forte pour le combattre résolument et accepter le premier danseur qui se présenta. Pendant la danse, ses yeux se dirigèrent involontairement vers l'endroit où se trouvait Audley. Il était à la même place où elle l'avait aperçu d'abord, penché vers sa jolie compagne, jouant avec une fleur qu'elle lui avait donnée de son bouquet, et augmentant, par ses chuchotements et ses flatteries, la rougeur qui couvrait les joues de la jeune fille. Alors une douloureuse angoisse vint frapper Antoinette au coeur; mais trop fière pour se trahir, elle accepta le supplice d'une autre danse avec un monsieur ennuyeux. Ce cotillon fut bientôt terminé, et les notes mesurées d'un menuet,--si différent de la rapide polka, de la valse et du galop de notre époque,--se faisaient à peine entendre, que Sternfield était déjà en place avec sa même partenaire. Antoinette souffrit tout cela courageusement. Un autre danseur se présenta, mais quoique, sous prétexte de fatigue, elle n'acceptât pas son invitation, il resta près d'elle, sans se laisser décourager par le silence qu'elle semblait déterminée à garder, et résolu de l'avoir pour danseuse au moins une fois durant la soirée: ce qui ne tarda pas à arriver, car la musique d'une contre-danse qui succédait au menuet s'étant fait entendre, elle se mit en place, bien qu'à contre-coeur. Par un jeu assez désagréable du hasard, l'endroit où elle se trouvait était près d'un sofa où Sternfield, avec son inévitable partenaire, était assis. Pendant tout le temps que dura cette danse qui lui sembla interminable, elle dût paraître indifférente devant ces deux personnes qui semblaient en ce moment si exclusivement occupées l'une de l'autre. Malgré la proximité où ils se trouvaient, Sternfield ne jeta pas même les yeux sur sa femme. Pendant qu'elle les épiait ainsi, à l'insu de tout le monde, elle ne put s'empêcher de faire en elle-même ces tristes réflexions:

--Cet homme est-il bien réellement mon mari? Dois je voir tout cela, supporter, sans me plaindre, toutes ces douleurs, dans cette soirée surtout qui est la dernière que nous aurions pu passer ensemble d'ici à plusieurs semaines peut-être?.... Conduisez-moi dans l'autre chambre, il fait trop chaud ici, dit-elle tout-à-coup à son partenaire qui, remarquant, sur la fin de la danse, l'extrême pâleur de ses traits, lui demandait si elle se sentait indisposée.

Ce fut avec un grand soulagement qu'elle entra dans un petit boudoir destiné à l'usage spécial de sa cousine et qui, en ce moment, était heureusement vacant. Pour se donner quelques instants de solitude, afin de rendre à ses yeux et à sa voix le calme qu'ils devaient avoir, elle accepta avec empressement l'offre que son partenaire lui fit d'aller lui chercher quelques rafraîchissements.

Il avait à peine laissé l'appartement, qu'un bruit d'éperons retentissants avertit Antoinette de l'approche de quelqu'un. C'était le Colonel Evelyn qui, contre son ordinaire, avait accepté l'invitation de Madame d'Aulnay pour cette soirée. Sans apercevoir Antoinette, il se jeta sur le canapé d'un air profondément ennuyé. Ses yeux, qui se promenaient autour de la chambre, aperçurent enfin la jeune fille; il se leva aussitôt.

--Vous ici, Mademoiselle de Mirecourt, et seule, encore! dit-il.

--Je ne fais qu'entrer. M. Chandos est allé me chercher du café et des gâteaux.

Le Colonel Evelyn s'aperçut de suite que l'indifférence de ses manières était affectée, qu'il y avait, dans la pâleur de ses joues, dans le frémissement de ses belles lèvres, quelque chose qui rappelait la promenade mémorable qu'ils avaient faite ensemble, et l'intérêt qu'elle avait su lui inspirer alors. Au lieu de s'esquiver tranquillement de la chambre, comme il avait l'habitude de le faire quand le hasard le plaçait en tête-à-tête avec une jolie femme, il s'approcha plus près d'Antoinette, et, tout en disant quelques-unes de ces banalités de conversation qu'il savait pourtant généralement éviter, il s'étonna de la singulière expression de tristesse qu'il remarquait pour la première fois sur sa figure.

--Vous vous êtes bien tôt lassée de la danse, ce soir? dit-il après quelques instants de silence.

--Oui; il faut que je conserve mes forces pour mon voyage de demain. Je dois partir pour Valmont aussitôt après le déjeuner.

--Ah! vous nous laissez donc? Que vont faire vos amis et vos admirateurs pendant votre absence?

--M'oublier! répondit-elle avec indifférence.

Evelyn pensa en lui-même que si elle avait inspiré de l'amour, elle ne pourrait être aussi facilement oubliée; mais il se contenta de répondre:

--Comme vous les oublierez sans doute.

Ah! le pourrait-elle? Parmi ceux qu'elle laissait, il y eu avait un qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait jamais oublier; et comme il l'avait peinée, comme il avait blessé ses sentiments durant cette douloureuse soirée!

Elle ne répondit pas à la répartie du Colonel, mais le vif incarnat qui monta à sa figure, l'expression de douleur mentale qui se dessina sur ses traits, indiquèrent clairement que cette remarque l'avait profondément touchée. Emu, il changea bientôt le sujet de la conversation, se contentant de déplorer le malheur que quelques mois d'expérience de la vie fashionable apprendraient à cette naïve enfant à déguiser des émotions qu'elle trahissait aussi ouvertement.

Si Antoinette eut été dans son état normal, si ses sourires enchanteurs avaient comme autrefois illuminé ses beaux traits, il n'y a pas de doute qu'Evelyn se serait de suite éloigné d'elle; mais il avait connu, lui aussi, les douleurs et les chagrins, et, sombre misanthrope comme il l'était, s'il fuyait les plaisirs du monde, il savait toujours compatir aux souffrances et aux chagrins des autres.

En ce moment, M. Chandos arriva avec un plateau bien garni, et, tout en offrant des gâteaux à Antoinette, il exprima l'espoir qu'elle serait bientôt en état de l'accompagner au salon.

--Si Mademoiselle de Mirecourt veut rester ici plus longtemps pour prendre un peu de repos, je serai heureux de l'attendre pour la reconduire au salon, dit le Colonel Evelyn.

M. Chandos, engagé pour la danse suivante avec une jeune fille enjouée qui l'attendait probablement avec la plus grande impatience, mentionna cette circonstance et se retira.

Après avoir feint de goûter quelques fruits, Antoinette se leva, avec la pensée qu'elle ne devait pas maintenant rester seule avec le Colonel Evelyn, ni avec aucun autre.

--Quoi! déjà désireuse de partir, Mademoiselle de Mirecourt? demanda le militaire. Veuillez accepter mon bras; nous allons faire le tour des chambres, jusqu'à ce que vous soyiez suffisamment reposée pour retourner au milieu des jolis danseurs qui sont probablement impatients de votre absence.

Le sourire forcé avec lequel la pauvre Antoinette essaya d'accueillir cette dernière remarque était encore plus douloureux que l'expression de souffrance qui s'était d'abord trahie sur ses traits. Evelyn, se rappelant le calme et le sang-froid qu'elle avait déployés dans un moment de péril imminent, ne put s'empêcher de remarquer avec chagrin que, quelle que courageuse qu'elle fût dans les dangers physiques, elle était de celles que les souffrances morales pourraient terrasser.

Tout en la promenant, il s'efforça, d'une manière qui ne lui était pas habituelle, de l'intéresser et de l'amuser: il y réussit en partie.

Le Colonel possédait une intelligence rare et puissante, et sa conversation, quoique manquant de cette grâce du compliment, de ces spirituelles épigrammes qui donnaient tant de cachet à celle de Sternfield, était infiniment plus intéressante. Antoinette s'y prêta de bonne grâce, ne s'apercevant pas que, dans les observations courtes et naïves qu'elle hasardait de tempe à autre, son compagnon trouvait une fraîcheur, une candeur qui le charmaient plus que n'auraient pu le faire les plus fines réparties.

En passant dans un appartement faiblement éclairé par des lampes coloriées en rose, et rempli de niches qui en faisaient un véritable temple de coquetterie, ils aperçurent le Major Sternfield assis sur une causeuse près d'une jeune fille de seize ans, jolie et gracieuse, et dont l'air confus et les yeux baissés indiquaient qu'elle n'était pas familière avec le genre de conversation adulatoire à laquelle on semblait l'initier.

Comme ils passaient devant eux, Evelyn se mordit les lèvres.

--Admirez-vous le Major Sternfield? demanda-t-il brusquement.

--Comme il est loin de se douter que le Major Sternfield est maintenant le seul arbitre de ma destinée, de mon avenir! pensa la pauvre Antoinette.

Soit qu'il n'eût pas remarqué son embarras, soit qu'il ne se souciât pas d'entendre sa réponse, le Colonel continua:

--Sans doute vous l'admirez, et les trois quarts des Dames qui sont ici ce soir en font probablement autant. Il est beau comme un Apollon; il a des manières irréprochables, il danse et il cause à ravir: assurément, cela suffit. Cependant je préfère, pour ma part, rester sous l'imputation d'être un ennemi des femmes, comme vous m'avez dit que j'en avais la réputation, plutôt que d'être un homme de son caractère. Maintenant, je dois vous laisser, car je vois s'avancer un monsieur qui désire vous demander pour la prochaine danse; aussi bien, je vais vous dire adieu de suite, car j'ai l'intention de laisser bientôt cette scène brillante.

--Adieu! Vous avez été bien bon pour moi ce soir! dit-elle simplement en lui donnant la main.

--Les derniers mots que vous venez de prononcer, dit-il en baissant la voix, m'encouragent à vous donner un conseil qu'autrement vous auriez raison de regarder comme impertinent, un conseil qui a au moins le mérite du désintéressement, car il vient d'un homme qui a cessé de rechercher les sourires et l'approbation des femmes. Le voici: Restez dans cette heureuse maison de la campagne où vous avez grandi candide et naïve; restez avec les amis sages, éprouvés de votre enfance: vous n'en trouveriez pas d'aussi bons dans cette vie frivole où vous êtes récemment entrée.

--Trop tard! se dit à elle-même Antoinette qui se contenta de répondre en inclinant légèrement la tête.

Le colonel Evelyn la laissa, tout en reconnaissant que quelque chose comme de la confiance en la femme pouvait encore exister sur la terre.

De son côté, Antoinette accepta sans faire aucune observation le danseur qui venait de s'offrir et dont les platitudes lui parurent doublement ennuyeuses après l'intéressante conversation qu'elle venait d'avoir avec le Colonel.

Ses pensées ne tardèrent pas à retourner auprès de Sternfield. Elle songea au cruel et systématique abandon qu'il avait fait d'elle-même, à ses attentions empressées pour d'autres, et l'expression d'angoisses qui l'avait laissée depuis un moment revint bientôt plus forte que jamais.

A la fin de la danse on vint annoncer le souper. De retour au salon, on dansa un cotillon, puis on fit un peu de musique.

Finalement, pendant que la plupart des invités commençaient à se retirer, le Major Sternfield s'avança vers sa femme.

--Est-ce que tu t'es bien amusé? demanda-t-il; je t'en ai laissé le loisir, en te faisant grâce de mes ennuyeuses attentions.

--Vous m'avez rendue bien malheureuse ce soir, répondit-elle d'une voix tremblante.

Sternfield aperçut aussi facilement que le Colonel Evelyn les traces que la douleur morale avait laissées sur son pâle visage, et il en fut un peu attristé.

--Pardonne-moi, Antoinette, murmura-t-il avec tendresse. Mais qu'est le léger chagrin que ma conduite de ce soir a pu te causer, auprès des souffrances que ta froideur m'inflige constamment?

--Moi, j'agis par principe, Audley, tandis que vous, vous m'avez torturée, soit par représailles, soit par le désir de voir jusqu'à quel point vous pouvez me faire souffrir et ce que je puis supporter.

--Oh! non, ma petite femme; mais j'espère que cette dure leçon aura pour effet de te rendre à mon égard plus indulgente que tu ne l'as été jusqu'ici. Assurément, tu ne me refuseras plus la permission d'aller à Valmont?

--Venez à Valmont si vous le voulez, mais venez-y ouvertement et sans détour: au risque d'encourir la colère et les reproches de mon père, je vous y recevrai avec plaisir; mais, quant à aller vous rencontrer ailleurs, je ne le puis pas, je n'y consentirai jamais.

--Qu'il en soit ainsi! Puisque tu l'exiges, je me confierai aux chances de l'hospitalité de ton père. Mais comment passerai-je le temps durant ton absence?

--Oh! quant à cela, vous avez beaucoup de ressources, répondit-elle amèrement. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé ici ce soir.

--Comment! tu es jalouse, Antoinette?

Et un imperceptible sourire de satisfaction traversa ses traits.

--Je ne crois pas que j'aie ressenti de la jalousie; mais ce que je sais, c'est que j'ai été bien malheureuse pendant les quelques heures qui viennent de s'écouler. Je me suis demandé plus d'une fois avec anxiété si l'amour que vous dites avoir pour moi est bien sincère, si cet amour pouvait réellement exister pendant que vous me traitiez ainsi. Oh! Audley, concevez avec quelle cruelle douleur j'ai pu laisser ce doute pénétrer dans mon coeur, maintenant que nous sommes irrévocablement unis l'un à l'autre.

--Oui, il est bien heureux qu'il en soit ainsi! répondit-il, les yeux brillants d'un sombre triomphe.

Sa femme frémit.

--Heureux, devriez-vous dire, Audley, tant que la confiance et l'affection mutuelles existeront entre nous.

--Je ne fais aucune exception: heureux dans l'un comme dans l'autre cas. Même, malgré la défiance, la froideur et l'irritation qui pourraient obscurcir nos relations, c'est pour moi une pensée consolante que celle de savoir que tu es entièrement, irrévocablement la mienne.

Ces paroles n'étaient, si vous le voulez, qu'une exagération de passion comme celles qui, en général, résonnent si agréablement aux oreilles d'une nouvelle mariée; mais elles firent pâlir la pauvre femme de Sternfield et remplirent son coeur d'une terreur indicible.

--Comment! n'ai-je pas raison? continua-t-il presque violemment, en remarquant sa pâleur soudaine.

--Pour l'amour de Dieu, Audley, ne parlez pas aussi étrangement! A Dieu ne plaise que la moindre méfiance s'élève maintenant entre nous! Je vous serai sincère, fidèle et dévouée; de votre côté, soyez bon et patient pour moi. Ne jouez pas avec mes sentiments comme vous l'avez fait aussi impitoyablement ce soir....

--Même comme tu as constamment joué avec les miens?... Mais voici ta cousine. Je t'en prie, tâches de paraître moins abattue; autrement, j'aurai à passer par une cour martiale qu'elle pourrait instituer.

--Que conspirez-vous donc ensemble dans ce coin solitaire? demanda Madame d'Aulnay qui arrivait en souriant. Comment! Antoinette, tu parais bien malade! tu seras certainement incapable de faire le voyage de demain. Major Sternfield souhaitez lui le bonsoir de suite, car c'est vous qui, par vos plaintes et vos mélancolies, avez fait disparaître les couleurs d'Antoinette. Dites bonne nuit et adieu.

Et elle s'éloigna.

--Adieu, chère Antoinette! dit Sternfield en pressant sa jeune femme sur son coeur. Pardonne-moi et oublies la peine que je t'ai si cruellement infligée ce soir.

Pardonner et oublier! Hélas! la demande était bien facile à faire; mais fut-elle aussi facilement accordée?

L'insomnie d'Antoinette, les oreillers de son lit trempés de larmes, auraient pu répondre à cette question.

XVII.

Quelques jours après, notre jeune héroïne était installée au Manoir, environnée des soins affectueux de son père, des services dévoués de son excellente gouvernante et des attentions amicales de Louis Beauchesne qui,--cela va de soi,--était un visiteur privilégié au Manoir.

Cependant, malgré ce triple mur d'affection qui l'entourait, malgré son retour au calme et à la régularité de cette vie de la campagne qu'elle menait de nouveau, Antoinette conservait toujours l'apparence délicate qu'elle avait contractée durant les quelques semaines de son séjour à Montréal.

M. de Mirecourt, néanmoins, n'en conçut aucune inquiétude, persuadé qu'une quinzaine de jours de repos lui rendrait sa vigueur d'autrefois; mais Madame Gérard était loin de partager son assurance et de se satisfaire aussi facilement. Ce qui l'alarmait plus encore que l'excessive faiblesse d'Antoinette, c'était la mélancolie à laquelle elle se laissait aller et l'indifférence qu'elle manifestait à l'égard de ses douces habitudes d'autrefois: l'accomplissement d'oeuvres de charité et les plaisirs intellectuels auxquels elle se livrait avant sa promenade à la ville. Plus d'une fois elle essaya, par la patience, par la douceur, comme une mère seule aurait pu le faire, de provoquer quelque confidence chez son enfant bien-aimée; mais celle-ci évitait avec terreur toute ouverture à ce sujet. Enfin, s'apercevant que ses tentatives avaient pour résultat invariable de faire Antoinette s'enfermer dans sa chambre, elle renonça à son idée, se contenta d'adresser tous les jours de ferventes prières au Ciel pour qu'il rendît à ce jeune coeur le calme qu'il semblait avoir perdu, et essaya de son mieux de le distraire et de chasser sa tristesse.

Une cause de chagrin et de regrets incessants pour Madame Gérard, était la correspondance régulière qui s'échangeait entre Antoinette et sa cousine Madame d'Aulnay. Ce chagrin était bien fondé, car la réception ou l'envoi d'une lettre était pour sa chère enfant un nouveau sujet de mélancolie ou lui donnait des maux de tête violents. Comme l'inquiétude de la bonne gouvernante se serait accrue, si elle eût su que la moitié de ces lettres qui étaient expédiées sous couvert à Lucille, faisait partie d'une correspondance suivie avec le Major Sternfield!

Un jour, elle se décida à demander, tout en badinant, à voir quelques-unes des lettres en question; mais Antoinette la refusa froidement, disant pour raison qu'elle avait promis à Madame d'Aulnay de ne montrer ses missives à personne. Réellement alarmée, elle voulut s'en plaindre à M. de Mirecourt; mais celui-ci, qui était devenu plus indulgent encore pour sa fille depuis son retour de la ville, répondit avec une certaine impatience, qu'Antoinette ne devait pas être troublée pour des riens, que d'ailleurs elle n'était pas en âge d'être soumise à une inquisition, comme une petite pensionnaire, au sujet de la correspondance qu'elle tenait avec sa cousine.

Cette réponse fut invariablement donnée par M. de Mirecourt, chaque fois que Madame Gérard voulut recourir à son intervention: car si jusque-là la jeune fille s'était montrée aussi bonne et aussi soumise, c'était dû à la douceur de ses dispositions et non à la contrainte exercée par son père. C'était donc une bonne fortune, pour le secret qu'elle gardait avec tant de soin, que le temps et les pensées de M. de Mirecourt fussent occupés par d'autres choses; autrement, il n'aurait pas manqué de remarquer l'inconcevable changement qui s'était opéré chez elle.

Nous avons déjà dit que la plupart des Canadiens-Français, au lieu de recourir, pour le règlement de leurs difficultés, à des juges qui ne connaissaient ni leur langue ni leurs lois, s'étaient habitués à les soumettre à l'arbitre de leur curé ou à celui de quelque notable de leurs paroisses. A Valmont M. de Mirecourt était universellement aimé et respecté; aussi se trouva-t-il constitué juge et arbitre des différends qui s'élevaient quelques fois entre ses co-paroissiens. Jamais on n'en appelait de ses décisions, car tous étaient convaincus qu'il agissait avec la plus entière impartialité, avec la plus stricte justice.

Un matin qu'Antoinette était dans le vieux salon du Manoir où les Dames avaient l'habitude de passer la matinée, son père vint lui remettre une lettre qu'il tenait à la main.

--Voilà une dépêche qui pèse autant que celles ordinairement reçues au Département du Secrétaire-Provincial, dit-il en riant.

Aucun sourire n'effleura les traits de la jeune fille en recevant la lettre, qu'elle glissa dans les plis de sa robe, en murmurant quelques mots de remerciement.

M. de Mirecourt, qui avait ce jour-là un nombre plus qu'ordinaire de causes en délibéré, partit presqu'aussitôt. Quelques instants après, Antoinette se leva à son tour.

--Pourquoi ne lis-tu pas ta lettre ici, mon enfant? demanda Madame Gérard. Je te promets de ne pas dire un mot et de ne pas la regarder, pendant que tu en prendras connaissance.

La jeune fille fit quelques excuses d'une voix presqu'inintelligible et sortit.

Ah! c'est que les lettres qu'elle recevait ne devaient pas être lues devant des personnes dont elle redoutait l'observation; c'est qu'elles faisaient trop monter le rouge de l'émotion à ses joues et les larmes à ses yeux, pour pouvoir affronter cet examen; c'est qu'elles occasionnaient sur ses traits l'expression trop claire du plaisir ou de la peine qu'elle éprouvait en les lisant, et que la peine avait trop lieu de prédominer, pour qu'elle permît à qui que ce fût de l'étudier pendant qu'elle en prenait connaissance.

Arrivée dans sa chambre, elle en ferma la porte à clef et brisa l'enveloppe qui contenait, comme elle l'avait prévu, deux lettres, une du Major Sternfield et l'autre de sa cousine. Nous nous permettrons de reproduire en entier celle de cette dernière qui peint au vif l'esprit et le caractère de Madame d'Aulnay:

"Ma chère Antoinette,--pour l'amour du ciel! fais l'impossible pour obtenir de ton père la permission de revenir immédiatement à Montréal! Audley ressemble à un parfait enragé. Il a entendu dire quelque part que le jeune Beauchesne est devenu le commensal du Manoir, qu'il te fait une cour assidue, et il en conclut que tu t'amuses à _flirter_ avec Louis pendant que tu l'oublies entièrement, lui, ton mari. Il est venu ici hier soir, dans une colère incroyable, et a déclaré que si tu persistais à rester à Valmont plus longtemps, il prendrait le parti d'aller te voir là, n'importe quelles conséquences cette démarche pourrait avoir. Jusqu'ici, j'ai pu, comme tu m'en avais instamment priée, l'empêcher d'agir ainsi, mais je crains bien que sa patience et mon influence soient rendues à leurs dernières limites. Qui aurait pu croire qu'un homme aussi charmant et aussi adorable deviendrait jamais tyran! Et cependant il y a, ce me semble, dans la violence même qui le distingue et qui n'est qu'un excès de son amour pour toi, quelque chose de calculé pour le rendre dix fois plus cher encore à celle qu'il a choisie entre toutes pour être sa femme. Comme est insignifiant l'amour tranquille et philosophe de la plupart des hommes, mis en regard avec sa violente passion pour toi!