Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés
Chapter 8
--Ecoute-moi bien, Antoinette, et toi aussi, nièce trop officieuse,--reprit il après une courte pause qui avait été comme une espèce de répit dans la tempête.--Je serai franc, explicite, avec vous deux. Enfant, je te défends d'avoir aucunes autres relations que celles d'une courtoisie pleine de réserve, avec les personnes que je viens de mentionner, et si déjà tu t'es engagée à l'un d'eux, brises immédiatement cet attachement, sous peine d'être désavouée et déshéritée pour toujours.
--Oh! mon père! dit Antoinette en joignant ses mains tremblantes: pour l'amour de Dieu! rétractez ces paroles cruelles, elles sont trop terribles!
Une crainte vague s'empara de M. de Mirecourt à cet appel passionné; mais, comme c'est souvent le cas, sa colère ne fit que s'accroître. Prenant sa fille par le bras, il répéta avec une violence encore plus terrible:
--Non, je ne les rétracterai pas, enfant opiniâtre et désobéissante.
En ce moment la porte du salon s'ouvrit, et Louis Beauchesne entra. On aurait pu lire sur sa figure un étonnement mêlé d'indignation à la vue du spectacle qui se présenta à lui; mais M. de Mirecourt, encore sous l'influence de l'excitation, continua:
--Je disais à cette enfant entêtée que dans un mois, qu'elle le veuille ou non, elle sera ta femme.
--Oh! M. de Mirecourt, répondit le jeune homme avec amertume, je ne veux pas d'une femme qu'on traînerait à l'autel malgré les désirs de son coeur. Mais n'exigez-vous pas d'Antoinette une soumission trop prompte? Il y a à peine quinze jours que vous lui avez fait connaître vos désirs: vous devez lui accorder un peu plus de temps pour se préparer. Quoi! il lui faudra au moins un mois pour se remettre de la scène d'aujourd'hui!
Et en disant ces mots, il jeta un regard de compassion vers Antoinette qui était appuyée contre une chaise, la figure pâle et agitée.
M. de Mirecourt sentit son coeur s'adoucir. Pendant les dix-sept années que sa fille avait passées à l'ombre protectrice de son amour de père, jamais il ne lui avait adressé des paroles aussi sévères que celles dont il venait de l'accabler. Se méprenant sur les craintes secrètes et l'anxiété qui la torturaient, il attribua son émotion à la sévérité dont il venait de faire preuve à son égard.
--Prenez ce siège, Antoinette, continua Louis en lisant sur la figure de son père les sentiments qui s'agitaient en lui; asseyez-vous: je sais que M. de Mirecourt va vous accorder six mois au lieu d'un, pour vous permettre de réfléchir, et pour préparer votre trousseau.
--Tu es un amoureux bien philosophe, Louis! s'écria M. de Mirecourt avec sarcasme, plus philosophe que je ne l'aurais été à ton âge: vraiment, tu ne parais pas pressé de conquérir ton bonheur.
--Parce que je désire celui d'Antoinette avant le mien, répondit-il pendant que l'expression de sa figure s'assombrissait passablement. Mais dites, M. de Mirecourt: n'est-il pas vrai que vous lui accordez six mois de plus? Espérons qu'après ce temps vos voeux et les miens seront comblés.
Pauvre Louis! il connaissait bien la futilité de cette illusion; mais, dans sa généreuse abnégation, il ne songeait qu'à obtenir du répit en faveur de la pauvre jeune fille tremblante qui était devant lui.
--Qu'il en soit comme tu le désires! répondit M. de Mirecourt en essayant de paraître indifférent. Puisque le futur se déclare satisfait, je dois l'être également. Mais rappelle-toi, Antoinette, ce que je t'ai déclaré tout-à-l'heure au sujet des amoureux ou des prétendants étrangers. Ce que j'ai dit est dit: je ne rétracte rien, et si tu me désobéissais, tu ne devrais t'attendre ni à ma bénédiction, ni à mon héritage. Et, maintenant, assez sur ce chapitre. Où est M. d'Aulnay?
--Je vais aller le chercher, cher oncle, dit Madame d'Aulnay en se levant précipitamment, car sa fine oreille venait d'entendre le bruit de la porte d'entrée qu'on ouvrait.
Elle sortit, et, au lieu de se rendre à la Bibliothèque où était son mari, elle descendit l'escalier d'un pas rapide. Il était temps, car Sternfield était en ce moment même dans le corridor, se débarrassant de son par-dessus et se préparant à entrer dans le salon: Jeanne n'ayant reçu aucun ordre pour lui faire rebrousser chemin.
Madame d'Aulnay entraîna vivement le militaire dans une petite anti chambre, et lui fit part en peu de mots de la scène orageuse qui venait d'avoir lieu. Les joues rouges et les sourcils froncés du Major dirent assez éloquemment la suprême contrariété que lui causait ce récit; mais si son amie eût été aussi bonne observatrice qu'elle l'était d'ordinaire, elle se serait aperçue qu'à la mention de la menace que M. de Mirecourt avait faite à sa fille de la déshériter, ses traits s'étaient animés davantage et ses yeux avaient lancé des éclairs.
--Pouvez vous me dire, demanda-t-il avec colère, combien de temps ce vieux tyran doit rester ici? Car, quant à voir ma femme, je le dois et je la verrai.
--Chut! point de bruit! ne parlez pas aussi fort. Je crois qu'il partira demain matin: jusqu'à son départ, vous ne devez pas vous montrer en sa présence. N'ayez pas d'impatience, car, croyez-moi, notre pénitence sera encore plus forte que la vôtre.
Puis, congédiant Sternfield après lui avoir donné une amicale poignée de main, elle se rendit à la Bibliothèque où elle trouva son mari, ainsi qu'elle s'y attendait. Elle lui fit immédiatement part de la scène qui s'était passée dans le salon, blâma en des termes peu mesurés la dureté de M. de Mirecourt et conjura M. d'Aulnay d'employer toute son influence pour induire ce père _sauvage_ à laisser Antoinette avec eux encore quelques semaines de plus.
--Crois-moi, cher André, ajouta-t-elle avec beaucoup d'onction, la pauvre Antoinette sera disputée et persécutée à en mourir si elle s'en retourne maintenant avec son père qui est encore sous l'effet d'une irritation extraordinaire. Demandes donc comme une faveur personnelle la prolongation de son séjour ici, et si tu y mets un peu de bonne volonté, mon oncle ne te refusera certainement pas cela.
--Eh! bien oui, je vais faire ce que tu me demandes, Lucille, car j'aime réellement cette petite fille; mais je ne puis m'empêcher de croire qu'elle serait infiniment mieux chez elle qu'au milieu de ces flirtations et de ces coquetteries avec les militaires que vous affectionnez tant toutes les deux.
XV.
La rencontre de M. d'Aulnay avec son parent fut très-cordiale: ils étaient amis intimes depuis leur plus tendre jeunesse, et quoique différents de caractère sur plusieurs points, ils étaient également honorables et pleins de coeur.
Lorsque M. de Mirecourt annonça qu'il était sur le point de ramener sa fille avec lui à la campagne, son ami insista, avec une chaleur pour laquelle il n'était point préparé, pour que la promenade d'Antoinette ne fût pas abrégée ainsi sans raison et d'une manière aussi soudaine.
--Cela doit pourtant se faire, mon cher d'Aulnay. Ta maison est trop gaie pour une jeune fille de campagne; je ne puis pas lui permettre de rester plus longtemps dans la compagnie des brillants militaires qui, m'a-t-on dit, ont leur entrée libre dans les salons de Madame.
--Mais, assurément, là où je tolère ma femme, tu peux en toute sûreté y tolérer ta fille?
--Difficilement. Ma jolie nièce possède tout un arsenal d'expérience et une connaissance du monde que ma petite fille n'a pas encore eu le temps d'acquérir.
--Eh! bien, malgré cela, tu ne refuseras pas de la laisser avec nous deux autres semaines, n'est-ce pas?
Madame d'Aulnay joignit ses prières à celles de son mari et, après beaucoup de résistance, M. de Mirecourt consentit, quoique avec beaucoup de répugnance, à laisser Antoinette une quinzaine de plus à la ville, à la condition expresse qu'après ce temps elle retournerait sans faute à Valmont.
La soirée se passa assez agréablement pour tous ceux qui composaient cette petite réunion. Grâce aux prières de Madame d'Aulnay, Louis était resté, et s'efforçait avec elle d'entretenir la gaieté. Antoinette seule était triste et silencieuse: la scène du matin l'avait considérablement affectée. Il n'y fut fait aucune allusion. Une fois, cependant, la jeune fille sa pencha vers Beauchesne et lui dit:
--Mon cher, mon bon Louis, comment pourrai-je jamais vous remercier convenablement pour votre généreuse intervention dans l'affaire de ce matin.
--Ah! Antoinette, vous pouvez me remercier, car cet effort m'a causé des angoisses bien douloureuses. Je ne suis pas précisément l'amoureux froid et philosophe que votre père veut bien dire.... Mais, assez sur ce sujet: il ne ferait que vous agiter davantage. Qu'il me suffise de vous dire que, puisque je ne puis être votre fiancé, je continuerai au moins d'être votre ami.
Les beaux yeux de la jeune fille furent si dangereusement éloquents dans l'expression de gratitude qui s'y peignit, que Louis fut obligé de la quitter; mais il se rapprocha presqu'aussitôt. M. de Mirecourt suivait d'un oeil avide les différentes phases de cette conférence à voix basse entre les deux jeunes gens, et à mesure qu'il avançait dans cet examen, ses traits prenaient une expression de satisfaction prononcée, ses rires étaient plus fréquents et plus prolongés. Dans le cours de la soirée, il consulta son ami sur le projet qu'il avait en tête, et lui fit part de l'opposition que mettait Antoinette à la réalisation de ses voeux.
--Mon opinion,--répondit M. d'Aulnay en désignant d'un signe de tête les deux jeunes gens qui causaient à mi-voix dans l'embrasure d'une fenêtre,--mon opinion est que vous devez les laisser tranquilles: c'est le meilleur moyen de les rendre plus désireux que vous-même de remplir vos voeux. Il est vrai que je ne m'entends que très-peu dans le caractère ou les singularités des femmes; mais j'ai lu les ouvrages de ceux qui ont étudié la question à fond; ils sont tous d'accord à affirmer que c'est une chose très-difficile que de forcer une jeune fille à aimer contre sa propre volonté. Sans doute ces auteurs vont plus loin: ils disent que, la mettre en garde contre ou lui défendre d'aimer tel individu, c'est le moyen le plus sûr et le plus efficace de la faire s'attacher à lui.
M. de Mirecourt ne put s'empêcher de sourire à l'exposition de cette doctrine qui, suivant lui, pouvait très-bien avoir été exagérée; mais il avait assez de respect pour les opinions de M. d'Aulnay, pour accepter le conseil qu'il lui avait donné de laisser sa fille tranquille pendant quelque temps au sujet de son mariage, convaincu que ce serait le meilleur moyen d'en amener la réalisation.
Il n'aurait certainement pas été aussi confiant dans la vérité de cette théorie, s'il eût pu seulement entendre la conversation qui se tenait à quelques pas plus loin, et dans le cours de laquelle, en réponse à l'aveu que venait de lui faire Antoinette de son amour pour le Major Sternfield, Louis renonçait pour toujours à l'espérance d'obtenir sa main, et lui promettait en même temps, avec cette générosité naturelle qui formait le trait saillant de son caractère, de faire tout son possible pour l'aider et la favoriser.
Malgré l'état affreux des chemins, M. de Mirecourt partit le lendemain matin, et après son départ, Antoinette, pour se soustraire aux idées qui la harassaient, prit sa broderie; ses doigts se mirent à fonctionner avec autant de rapidité que si son esprit n'eut pas eu d'autre préoccupation plus grave que celle de former sur le canevas des lys et des roses. Penchée sur son ouvrage, l'esprit aussi occupé que ses doigts, elle n'entendit pas la domestique lui annoncer un monsieur, et ce ne fut que lorsqu'elle se trouva dans les bras de Sternfield qu'elle s'aperçut de sa présence.
Surprise et saisie, elle se dégagea brusquement, et, les joues rouges:
--Pourquoi faites-vous cela, Audley? demanda-t-elle.
--Pourquoi je n'embrasserais pas ma femme! répéta-t-il avec un rire forcé: voilà, Antoinette, une question passablement singulière.
--Ecoutez-moi bien! dit-elle à la fois avec douceur et avec fermeté,--et cette fois aucun tremblement ne se fit sentir dans sa voix, aucun mouvement nerveux ne se manifesta dans ses manières.--Je vous répète ce que je vous ai déjà dit, que jusqu'à ce que notre mariage soit avoué devant le monde, je ne serai pour vous rien autre chose qu'Antoinette de Mirecourt.
--Tu es méchante et cruelle de me traiter ainsi! répéta-t-il avec aigreur.
--Pas du tout, Major Sternfield! s'écria Madame d'Aulnay en s'avançant vers eux. Antoinette a parfaitement raison, et si je vois que d'ici à l'époque qu'elle vient de mentionner vous agissez de manière à l'incommoder ou à l'attrister, soyez bien convaincu que, malgré l'estime que je vous porte, malgré ce que j'ai fait et ce que je ferais encore pour vous, je serai obligée de me priver du plaisir de vous voir dans ma maison. Rappelez-vous qu'Antoinette est sous ma protection, et que je dois la garantir contre les chagrins inutiles et les contrariétés qu'on voudrait mettre sur sa route.
--Juste ciel! interrompit impétueusement Sternfield, est-ce ainsi que vous me menacez, que vous me parlez à propos de ma propre femme! Cela dépasse la patience humaine! cela dépasse la pensée!... Non! je dois parler et je parlerai! continua-t-il avec plus de violence encore, en repoussant la main que Madame d'Aulnay, autant par avertissement que par prière, avait posée sur son bras. Croyez-vous donc qu'après avoir été déclarés mariés par un ministre, qu'après avoir passé dans le doigt de mon épouse l'anneau nuptial qui y brille, je ne puisse lui parler, je ne puisse pas même embrasser le pan de sa robe sans en avoir auparavant obtenu la permission?
Terrifiée par cette explosion de passion, Antoinette était devenue presqu'immobile, rougissant et pâlissant tour-à-tour; son coeur battait avec violence. Mais Madame d'Aulnay, qui avait complètement gardé son sang-froid, répondit tranquillement:
--Soyez calme, Major Sternfield, et ne me forcez pas de regretter déjà la part que j'ai prise à la consommation de votre union. Oui, il faut qu'il en soit comme vous l'avez dit, et jusqu'à ce que votre mariage ait été proclamé publiquement, je ne veux pas que le nom sans tache de ma cousine devienne le jouet des domestiques et des propagateurs de scandales, à cause de politesses trop empressées de votre part. Plutôt que pareille chose arrive, je n'hésiterai pas à vous interdire l'entrée de cette maison.
--Par le ciel! vous me mettez hors de moi! répliqua-t-il avec fureur. Je ne me soumettrai jamais, je ne dois pas me soumettre à une tyrannie aussi insupportable. Antoinette! les promesses sacrées que tu m'as faites l'autre soir devant Dieu étaient donc une comédie, une sanglante moquerie?
--Oh! non, non, Audley!
Et le regard plein de douceur de la jeune femme, en prononçant ces mots, calma quelque peu la violence de son mari.
--Assurément, continua-t-elle, je vous ai donné déjà une grande preuve, une preuve irréfutable de mon amour; mais je voudrais que vous compreniez ceci: tant que les conditions, que je vous ai mentionnées et que vous avez acceptées lors de notre mariage, ne seront pas remplies, je ne puis le considérer comme complet, comme ratifié.
--Et quand se fera cette ratification? demanda-t-il, un peu calmé.
--Quand vous voudrez. Peut-être ferions-nous mieux d'écrire de suite une pleine et entière confession à mon père.
Mais elle frémit en émettant cette proposition.
--Evitez toute précipitation, s'écria Madame d'Aulnay. Après la scène terrible d'hier, réfléchissez sérieusement avant d'entreprendre une pareille démarche. Antoinette, ton père peut te renier, te déshériter immédiatement. Le major Sternfield même, quelque excité qu'il soit en ce moment, ne peut manquer de partager mon opinion, de condamner un semblable procédé. La voie doit être préparée d'avance, ton père calmé et mis en humeur de recevoir plus favorablement une communication de ce genre. N'ai-je pas raison, Audley?
Sternfield, qui ne désirait nullement voir sa femme déshéritée, n'eut pas de peine à comprendre la justesse de ces remarques, et il répondit affirmativement; mais d'un air sombre.
--Eh! bien, puisqu'il en est ainsi, nous devons être plus tolérants les uns vis-à-vis des autres. Vous, Audley, promettez de ne considérer Antoinette que comme votre fiancée, jusqu'à ce que la répétition de votre mariage dans l'Eglise Catholique l'ait rendue entièrement votre femme.
Sternfield ne répondit pas et s'approcha d'une fenêtre où il se livra aux pensées sombres qui l'agitaient. Ces constantes allusions sur le même sujet lui donnaient de l'inquiétude et le mettaient mal à l'aise. Après un moment de sérieuse réflexion, il retourna à la place où sa jeune femme, pâle, se tenait encore.
--Antoinette! s'écria-t-il, c'est une bien dure épreuve que vous m'infligez, Madame d'Aulnay et toi, et toi-même tu m'aurais méprisé, si mon coeur ne s'en était pas d'abord révolté; néanmoins, si tu le désires, je m'y soumettrai. En retour, vous devez me promettre toutes les deux,--que dis-je?--vous devez jurer que vous garderez le secret de notre mariage, jusqu'à ce que je croie le temps opportun pour le divulguer.
Madame d'Aulnay, sans prendre le temps de réfléchir, répondit aussitôt:
--Certainement: je ne vois rien de mal en cela. Je vous promets, Audley, de la manière la plus solennelle, qu'il en sera comme vous le désirez. Mais, excusez-moi un instant: Jeanne est à la porte, attendant mes ordres.
--Antoinette, c'est maintenant à ton tour, dit le Major Sternfield à sa femme dès que Madame d'Aulnay eut laissé la chambre. Je viens de consentir à sacrifier, pour le moment, l'autorité et les priviléges d'un mari, à te considérer, à te traiter--c'est bien dur!--comme une étrangère, au lieu de ma chère femme comme tu l'es réellement. En retour de ce sacrifice, engage-toi à ne jamais laisser pénétrer le secret de notre mariage, à ne jamais permettre à Madame d'Aulnay de le divulguer, jusqu'à ce que je t'en aie donné l'autorisation.
--O Audley! répondit-elle en l'implorant, pourquoi nous environner d'un plus grand mystère? Hélas! ne nous sommes-nous pas déjà assez cachés sous le voile du secret?
--Cela doit être pourtant, chère, pour ton repos et pour le mien. Mais ce mystère, comme tu l'appelles, ne sera pas de longue durée, car mon impatience à te faire publiquement ma femme, à t'appeler telle, empêchera tout délai inutile. Promets cela, alors!
--Je le promets solennellement! répéta-t-elle.
--Sur ce signe qui, je le sais, t'est sacré, ajouta-t-il en présentant à ses lèvres la petite croix d'or qu'elle portait toujours suspendue à son cou.
Elle embrassa le signe de la rédemption et répéta:
--Je le promets.
Puis, avec frémissement:
--Ma promesse, dit-elle, est inviolable, car cette croix est un souvenir de ma mère mourante.
--Et je sais que tu la tiendras religieusement. Mais, assis-toi, chère Antoinette; nous allons causer ensemble tranquillement, comme si nous n'étions que de simples connaissances, comme si nous n'étions pas unis par un lien indissoluble sur cette terre.
Lorsque Madame d'Aulnay revint, elle fut enchantée de voir Antoinette tranquillement assise à son canevas, l'air aussi calme qu'autrefois, pendant qu'Audley, assis sur un ottoman près d'elle, lisait à haute voix, dans un livre de poésies, tels passages qu'il jugeait appropriés à la circonstance.
Ce tableau était un peu la réalisation de ce qu'elle avait rêvé pour sa jeune cousine; il offrait quelque chose de ce mystère piquant d'intérêt qu'elle aimait tant. Passant la main sur les boucles de cheveux noirs du jeune homme, elle dit avec un demi-soupir et un demi-sourire:
--Que ne donneraient pas certaines femmes pour avoir un mari qui se ferait aussi charmant, aussi aimable!
Audley Sternfield jeta un coup-d'oeil sur sa jeune femme. Les yeux baissés de celle-ci, le doux sourire qui courut sur ses lèvres, le léger incarnat qui s'étendit soudainement jusque sur son cou d'ivoire, lui indiquèrent que, elle aussi, comme Madame d'Aulnay, le trouvait vraiment charmant.
XVI.
La quinzaine indiquée passa rapidement, avec ses heures de chagrins et de plaisirs; mais, hélas! la pauvre Antoinette trouva que, pour elle du moins, la peine prédominait. A part les doutes cruels qui l'assiégeaient sur la possibilité de voir son père restai implacable; à part le remords qu'elle éprouvait de la manière dont il avait été trompé, il y avait dans la conduite de son mari de quoi l'attrister et la blesser davantage.
En effet, passant d'un extrême à l'autre, Audley était toute tendresse ou toute dureté, et quand il se trouvait sous l'empire de cette sombre humeur, il lui reprochait sa froideur et sa prétendue cruauté en des termes qui faisaient couler ses larmes et battre son coeur d'un sentiment mêlé de peine et d'indignation. Son prochain départ pour Valmont était une source de récriminations et de reproches continuels. Malgré toutes ces contrariétés, la résolution de la jeune femme fut inébranlable: elle savait, si Sternfield l'ignorait, que son père était un homme avec lequel on ne devait pas plaisanter.
Le dernier jour qu'elle devait passer à la ville était arrivé. Madame d'Aulnay avait invité quelques amis, afin que la dernière soirée d'Antoinette chez elle fut la plus charmante possible. Tout était donc gaieté et plaisir ce soir-là. Mais un jeune coeur était destiné à recevoir un nouveau chagrin dont, jusque-là, il avait été exempt.
Antoinette venait de danser la première danse avec son mari, et tous deux se promenaient à pas lents autour de la chambre. Tout-à-coup, Audley lui dit brusquement:
--Etais tu sérieuse, hier soir, lorsque tu m'as annoncé qu'il ne t'était pas possible de dire combien de temps tu resterais à Valmont?
La réponse fut prononcée d'une voix si faible, qu'il la devina plutôt qu'il ne l'entendit. Ce fut avec irritation qu'il répliqua:
--Je te déclare qu'une absence aussi prolongée et aussi incertaine peut-être est plus que je ne puis souffrir patiemment. Si elle est possible pour toi, elle ne l'est pas pour moi; de sorte qu'avant peu j'irai te voir à Valmont.
--Et qu'est-ce que papa dira de cela? demanda-t-elle, alarmée.
--Il n'en saura rien. Je puis aller à Valmont sous un nom d'emprunt, et descendre à quelque auberge ou quelque ferme près du Manoir. Tu n'auras rien autre chose à faire qu'à diriger tes promenades dans la bonne direction.
--Audley! Audley! je ne dois pas, je n'ose pas faire cela. Les yeux avides et les mauvaises langues des commères feraient bientôt connaître nos rencontres, non-seulement à papa, mais encore à tout le monde.
--Ainsi, tu me refuses même cette insignifiante concession? Prends garde, Antoinette! tu m'éprouves trop!
--Que puis-je faire? demanda-t-elle d'un ton suppliant, et en dirigeant sur lui ses yeux baignés de larmes.
Mais, insensible à ce regard qui semblait demander grâce, il continua:
--Ce que tu peux faire? Prouve-moi par tes actions que tu es une femme, et non pas une enfant; prouve-moi que tu éprouves pour moi un peu de cet amour que tu m'as juré si solennellement il y a quinze jours. Assurément, je n'exige pas trop: la permission de te rencontrer, de te voir pendant une petite heure; et cependant, tu as le coeur de me refuser cela! Si tu continues à te montrer aussi insensible à la pitié, à la plus simple justice, je ne serai pas longtemps sans insister pour que tu fasses usage de l'une et de l'autre à mon égard.
--Ces reproches sont insupportables! répondit Antoinette devenant mortellement pâle. Audley! je vais tout dire de suite à mon père, et m'en remettre à sa clémence. Mieux vaut sa colère, quelle que terrible qu'elle sera, que ces chagrins secrets et sans fin.
--Non, tu ne diras rien à M. de Mirecourt maintenant: rappelle-toi ta promesse solennelle. Quand le temps favorable sera venu, et alors seulement, je t'en dégagerai.
--Oh! Major Sternfield, dans quel abîme de déceptions et de mystères vous m'avez fait tomber! murmura-t-elle avec amertume.