Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 7

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La jeune fiancée ne répondit pas, mais l'abattement qui se lisait sur sa figure ordinairement calme et joyeuse indiquait combien ces détails secondaires lui étaient indifférents dans ce moment. Durant la dernière heure, un rude combat, aussi violent que la tempête du dehors qu'elle regardait passer, s'était livré dans son coeur; de meilleures pensées, de bonnes inspirations avaient puissamment lutté contre les raisons qu'elle se donnait pour remplir sa promesse vis-à-vis de Sternfield. La lutte n'était pas encore achevée; car Madame d'Aulnay justement alarmée de sa pâleur et du silence qu'elle observait, ayant répété ce qu'elle venait de dire, Antoinette s'écria:

--Lucille, je ne puis, je n'ose pas m'aventurer dans ce sentier fatal. Ce serait une union maudite de Dieu et des hommes.

--Juste ciel, enfant! s'écria Lucille presque avec impatience: que rêves tu donc là? Il est cinq heures; le ministre et ton fiancé doivent arriver dans deux heures, et tu n'es pas encore prête!

Madame d'Aulnay se laissa tomber sur une chaise, en proie au plus grand étonnement et à la plus vive indignation. Les destinées d'Antoinette de Mirecourt étaient en ce moment dans la balance. Un mot de bon avis, un regard d'encouragement lui auraient donné la force nécessaire pour s'éloigner du précipice au bord duquel elle se trouvait. Mais, hélas! ce mot ne fut pas prononcé, ce regard ne fut pas donné. Au contraire, sa compagne s'écria:

--Es-tu insensée, Antoinette? es-tu tout-à-fait insensée? Ton consentement accordé! ta promesse donnée! ton fiancé et le ministre qui sont déjà en route...!

--Mais, mon père! Lucille, mon père! interrompit la malheureuse jeune fille, dont la pâleur était devenue mortelle.

--Ne me parles pas de ton père! répliqua, vivement Madame d'Aulnay dont l'impatience avait dégénéré en colère. Le mal, si mal il y a, sera entièrement son fait. Car quel droit a-t-il de te donner à Louis Beauchesne, comme si tu étais une propriété dont il voudrait; se débarrasser. Décides maintenant, et pour toujours, entre le mari qu'il te destine et celui-que ton coeur chérit. Oui, choisis entre Louis Beauchesne et Audley Sternfield!----

Mais je perds du temps en paroles inutiles, ma cousine, continua-t-elle en adoucissant sa voix. Ton choix est déjà fait, quoique ton coeur opiniâtre se refuse à l'avouer. Je vois que je vais être obligée de faire ta toilette; j'en rends grâce au ciel, car je suis déterminée à ce qu'Audley soit fier de toi.

XIII.

Allant à la garde-robe d'Antoinette, elle en prit une robe de soie rose qu'elle apporta à la jeune fille.

--Tu es trop pâle, lui dit elle, pour porter du blanc ce soir; d'ailleurs, comme nous devons être à peu près seuls, cela pourrait exciter la curiosité des domestiques. Cette couleur animée donnera, en outre, à ton teint la vivacité qui lui manque aussi complètement.

Sous les doigts habiles de Madame d'Aulnay, la toilette se fit rapidement; mais cette promptitude n'empêcha pas que le résultat aurait pu être plus heureux si on y avait employé plus de temps. Le Major Sternfield avait une fiancée réellement belle.

--Descendons maintenant au salon, petite nerveuse, dit Lucille à sa cousine. Tu dois t'y asseoir tranquillement pendant au moins une demi-heure avant qu'_ils_ arrivent, car j'entends les battements de ton coeur aussi distinctement que les mouvements de cette horloge.

Rendues au salon, Lucille prit un soin tout particulier à ne laisser à Antoinette aucun moment de réflexion. Elle passa d'un sujet à l'autre avec une volubilité, une rapidité bien au-dessus des forces de l'esprit surchargé de sa jeune compagne. Une fois cependant, peut-être de lassitude, elle s'arrêta, et il s'en suivit un long silence. Antoinette tenait ses yeux fixement attachés sur le sol, et à la faveur de la lampe qui projetait sur elle une vive lumière sa cousine put examiner plus attentivement ses traits. Ils avaient une certaine expression qui ne put empêcher la crainte de se faire jour dans le coeur de la fière Madame d'Aulnay au sujet de cette démarche qu'elle encourageait qu'elle imposait peut-être à la jeune fille qu'on lui avait confiée. Tout-à-coup, et presqu'instinctivement, elle s'écria:

--Dis moi, chère Antoinette, n'est-il pas vrai que tu aimes sincèrement et profondément Audley Sternfield!

Pour la première fois ce jour-là, quelque chose comme un sourire se dessina sur le mélancolique visage de la pauvre enfant, quand elle répondit:

--Tu me l'as dit toi-même une centaine de fois, après m'avoir questionnée et transquestionnée encore plus minutieusement que ne le ferait un avocat.

--Oui! mais est-ce que ton coeur ne t'a pas répété la même chose?

Antoinette ne répondit pas d'abord; mais le souvenir de Sternfield avec tout son amour pour elle, s'étant élevé dans son esprit, un timide sourire effleura encore ses lèvres.

--Oui! répondit-elle.

--Merci de cet aveu, tendre cousine! s'écria Madame d'Aulnay en l'embrassant et en paraissant aussi heureuse du voir son inquiétude naissante dissipée, que Sternfield lui-même aurait pu l'être: merci mille fois! Et maintenant, je vais sonner Jeanne pour qu'elle t'apporte un verre de vin, car tu parais être excessivement nerveuse.

Lorsque Jeanne se rendit à l'appel de sa maîtresse, celle-ci lui recommanda de servir, ce soir-là, le souper dans le salon, "parce que," dit-elle, "j'attends une couple d'amis;" ce à quoi la soubrette répondit:

--Oh! Madame, personne, qui que ce soit, n'osera mettre les pieds dehors ce soir; il fait un temps vraiment terrible.

Madame d'Aulnay se contenta, pour toute réplique, de sourire et de penser en elle-même qu'il faudrait une tempête encore plus furieuse pour empêcher au moins _un_ de ceux qu'elle attendait de venir. Au moment où Jeanne fermait la porte derrière elle, une violente rafale vint ébranler la fenêtre. Antoinette se leva épouvantée.

--Ce n'est rien, chère, se hâta de dire Lucille. Tout est pour le mieux: cette tempête nous est des plus favorables, puisqu'elle nous donne l'assurance que nous ne serons pas dérangés ce soir durant la cérémonie, car aucune autre personne que celles que nous attendons ne viendra par un temps pareil..... Ah! voici enfin nos amis, continua-t-elle en s'interrompant tout-à-coup.

Elle venait d'entendre un bruit de voix et de pas qui accusaient l'arrivée des deux personnages attendus.

Deux minutes après, le Major Sternfield et le Docteur Ormsby, après s'être débarrassés de la neige qui s'était amassée sur leurs paletots, entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux Dames le jeune chapelain du régiment lequel ne répondit que très-brièvement et presque froidement à la flatteuse bien-venue de la maîtresse de céans.

Après le premier échange de politesses, on s'assit. Le ministre se mit à observer, d'un oeil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni même la présence de son fiancé n'avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues, ou communiqué quelque animation à ses yeux. La physionomie du Dr. Ormsby devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu'il continuait cet examen physiologique.

Cette scène un peu singulière se serait prolongée encore plus longtemps, si Madame d'Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son nouvel invité clérical faisait preuve en ne tenant aucune conversation avec elle, ne s'était levée en disant:

--Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux que veut bien nous accorder le Dr. Ormsby.

Antoinette se leva à son tour, et d'une voix sèche, presque vive:

--Je suis prête! dit-elle.

Madame d'Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s'approcha ensuite de la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà debout. Pendant un instant, le Dr. Ormsby regarda fixement Antoinette; puis, s'adressant à elle:

--Vous me paraissez bien jeune, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et c'est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans quelques instants: avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu'il impose? avez-vous bien pesé toutes ses obligations?...

--Votre question me parait vraiment singulière et parfaitement inutile, Dr. Ormsby, interrompit Sternfield d'un air sombre et courroucé.

--Je ne fais que remplir mon devoir, Major, répondit le ministre d'une voix grave et sévère; ou plutôt je crains de le dépasser, en remplissant la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si Mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m'appartient pas de m'y opposer.

En ce moment suprême, Antoinette répéta d'une voix presque inintelligible:

--Je suis prête!

Quelques minutes après les mots solennels: "Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni," étaient prononcés: Audley Sternfield et Antoinette de Mirecourt étaient mari et femme.

Après quelques mots de brèves félicitations, le Dr. Ormsby se leva pour partir. En vain Madame d'Aulnay le conjura-t-elle de rester pour prendre quelques rafraîchissements; en vain l'heureux marié lui-même, qui avait complètement recouvré sa bonne humeur, joignit-il ses instances aux siennes: le ministre fut inébranlable.

Au moment où il donnait la main à Antoinette, celle-ci se pencha vers lui et dit à voix basse, de manière à ne pas être entendue des autres:

--Promettez moi de garder mon secret?

--Cette promesse, répondit-il avec bienveillance, cette promesse, je l'ai déjà faite au Major Sternfield et je vous la renouvelle; je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est inviolable.

--Merci!

Puis, élevant un peu la voix:

--Dr. Ormsby, vous êtes témoin de cette déclaration que je fais devant vous au Major Sternfield: tant que notre mariage ne sera pas connu du monde, tant qu'il n'aura pas été de nouveau célébré par un prêtre catholique, nous ne serons, lui et moi, qu'amis l'un vis-à-vis de l'autre.

Le Dr. Ormsby inclina gravement la tête, et sortit de la chambre. En le reconduisant à la porte, le domestique s'étonna un peu de ce départ aussi à bonne heure: il était bien loin de penser quelle terrible influence avait eu, si court qu'il eut été, le séjour de cet étranger dans la maison, sur la destinée entière de deux des personnes qui se trouvaient au salon.

Celles-ci étaient restées autour de la table comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, Madame d'Aulnay et Sternfield échangeant quelques remarques banales sur les manières et la contenance distinguées du Dr. Ormsby. De temps à autre cependant, Lucille risquait un coup-d'oeil furtif et inquiet sur la silencieuse Antoinette dont la figure, de pâle qu'elle était auparavant, s'était recouverte d'un carmin éclatant et fiévreux tel que le froid rigoureux de l'hiver ou les exercices violents auraient pu en causer.

Lorsque la porte se fût refermée sur le ministre, la nouvelle mariée retira brusquement sa main de celle de Sternfield, et alla se verser un grand verre d'eau qu'elle but d'un trait; ses doigts mignons tremblaient tellement, qu'elle en renversa une partie sur sa robe de noce.

Pensant, tout naturellement, que les nouveaux mariés devaient avoir quelques mots à échanger entr'eux, Lucille avait fait mine de se retirer pour quelques instante, mais un regard inquiet et presque suppliant d'Antoinette la décida à rester. Ne voulant pas augmenter l'agitation qu'elle lisait si clairement sur le visage de sa cousine, elle continua un peu la conversation avec Sternfield, puis s'approcha de la fenêtre. Pendant ce temps-là, arrêté peut-être par la même crainte, Audley réprimait avec peine les paroles brûlantes qu'il sentait venir sur ses lèvres, et se contentait de quelques mots d'affection tranquille qu'il savait être les seuls que sa craintive jeune femme voudrait recevoir dans ce moment d'agitation.

--Quelle affreuse nuit! s'écria tout-à-coup Madame d'Aulnay en tirant les rideaux cramoisis qui étaient restés ouverts. Il neige, poudre et tempête de telle sorte, que les chemins vont être bloqués pendant plusieurs jours. Certainement, Antoinette, ton père n'arrivera pas demain.

"Quel bienheureux répit!" fut sans doute la pensée intime des trois personnages, mais aucun d'eux n'osa l'exprimer. Seulement, Sternfield en prit occasion pour s'informer avec un semblant d'intérêt de la distance que l'on marquait entre Valmont et Montréal. Quelque temps après, Madame d'Aulnay fit sonner le souper qui fut promptement servi. Chacun continuait d'affecter un calme qu'aucun d'eux n'éprouvait, et une autre heure s'écoula dans ces tentatives infructueuses. Enfin, par un regard jeté; vers l'horloge, Lucille avertit tacitement le militaire qu'il était temps, de se retirer.

Celui-ci, après lui avoir serré la main et renouvelé ses sentiments de gratitude, se tourna vers Antoinette, et, la pressant dans ses bras, murmura à ses oreilles:

--Ma femme! ma chère femme!

Pendant un moment elle appuya sa belle tête sur l'épaule de celui qui venait d'être déclaré son mari. Tout-à-coup avec un sanglot étouffé:

--Audley! Audley! dit-elle, ne me faites jamais repentir de l'irrévocable union que j'ai contractée ce soir!

Un embrassement fut sa seule réponse. Il se retira d'un pas léger et l'air plein d'un fier triomphe qui n'était certainement pas un reflet de la figure de ses compagnes.

--Viens te reposer, mon Antoinette! dit Madame d'Aulnay quand elles furent seules. Je vais t'accompagner dans ta chambre où je resterai jusqu'à ce que tu sois au lit.

La jeune fille--nous continuerons à l'appeler ainsi--obéit passivement. Quand elle eut ôté la belle robe dont elle s'était revêtue pour son mariage, quand elle eut renfermé dans son petit bonnet sa longue chevelure qu'elle avait rejetée en arrière,--ce qui la fit paraître doublement jeune,--elle s'agenouilla sur son prie-Dieu, mais se releva presqu'aussitôt, en s'écriant avec agitation:

--Lucille, je ne puis, je n'ose pas prier ce soir!

--Et pourquoi? petite capricieuse. Il me semble que la prière doit t'être doublement nécessaire, puisque tu as maintenant à prier pour un bel homme, un mari dévoué. Mais, ne t'en occupes pas ce soir; car, à ce que je vois, tu es réellement malade: ta main est fiévreuse. Couche-toi immédiatement.

Antoinette se soumit passivement à ces injonctions, mais elle n'en retira aucun repos, ni pour son corps, ni pour son esprit. Pendant plusieurs heures, sa cousine fut obligée de s'asseoir à son chevet et de la surveiller. Tantôt une surexcitation nerveuse venait troubler son sommeil, tantôt elle éprouvait des terreurs qui l'empêchaient de fermer les yeux; enfin, vers une heure du matin, elle tomba dans un profond repos. Madame d'Aulnay se retira alors, plus inquiète et troublée qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même.

XIV.

Le lendemain matin, la jeune fille se leva avec un mal de tête violent qui la retint dans sa chambre toute la matinée, au grand désappointement de Sternfield qui vint de bonne heure pour la demander et qui, n'ayant pu pénétrer dans la maison, grâce au refus de Jeanne de le laisser entrer, s'était retiré en fronçant les sourcils d'une manière à exciter à un haut degré le courroux de cette digne femme.

--On pourrait le prendre pour le maître de la maison, grogna-t-elle en fermant violemment la porte sur lui. Ne paraissait-il pas en train de me jeter de côté et d'entrer de vive force comme il l'a fait l'autre jour quand il est venu demander Mademoiselle!

Elle ne manqua pas de prendre la première occasion venue pour communiquer à sa maîtresse ses idées sur ce sujet, et le froncement de sourcils avec lequel celle-ci accueillit sa confidence lui donna plus de satisfaction que Sternfield en aurait eu s'il eut pu en être témoin.

Antoinette descendit pour dîner.

Les dames venaient de se lever de table et entraient dans le salon pendant que M. d'Aulnay gagnait sa Bibliothèque, quand le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la porte annonça que quelqu'un arrivait.

--Mon père! s'écria Antoinette en devenant pâle comme un marbre.

--Oui, c'est lui! dit à son tour Lucille qui venait de pousser une reconnaissance vers la fenêtre. Qui l'aurait attendu par de pareils chemins?... Et maintenant, chère enfant, pas de folles terreurs, pas de tremblements nerveux! Si, par malheur, ton père n'est pas d'une humeur favorable; garde-toi bien de lui annoncer ton mariage à présent: la précipitation gâterait tout.

Quelques instants après, M. de Mirecourt--un homme de bonne apparence appartenant à la vieille école française,--entrait; et sa fille, pour éviter son regard pénétrant, se jeta aussitôt dans ses bras. Il l'embrassa avec effusion; puis, prenant sa tête à deux mains, et la regardant minutieusement:

--Je l'avais bien pensé, petite, s'écria-t-il; mes craintes n'étaient pas vaines. Cette vie du grand monde, si gaie, si brillante, si animée, n'est pas faite pour une enfant de la campagne comme toi. Quoi! tu sembles avoir vieilli de trois ans depuis que tu m'as laissé! Tes joues, il est vrai, sont encore vermeilles, mais ces petites mains brûlantes indiquent que leurs couleurs sont plutôt celles de la fièvre que de la santé.

--Antoinette n'a pas bien dormi la nuit dernière, cher oncle, se hâta de dire Madame d'Aulnay qui se tenait derrière lui, la main appuyée sur son épaule. Elle est extraordinairement nerveuse!

--C'est cela, ma jolie nièce, répliqua-t-il en souriant. Ce sont là des subtilités d'une femme fashionable. Ma petite Antoinette, qui avait l'habitude de me servir le déjeuner tous les matins à sept heures et qui y prenait part avec un excellent appétit, ne connaissait pas alors la signification de l'état nerveux.

--Mais, cher oncle, Antoinette n'était qu'une petite fille, il y a quelques mois; maintenant, elle est une jeune Demoiselle.

--Une Demoiselle à la mode, veux-tu dire, Lucille; mais ce n'est pas tout: je trouve en elle un changement indéfinissable que je ne puis exprimer; peut-être est-ce qu'elle est plus gracieuse, plus élégante, en un mot qu'elle ressemble plus à ma charmante nièce Madame d'Aulnay, avec cette robe d'une mode nouvelle. Cependant, que cette apparence extérieure de ma fille soit satisfaisante, c'est bien; mais je ne puis admettre que je sois content d'elle sur d'autres points... Ah! tu peux rougir, ajouta-t-il en voyant le visage d'Antoinette se couvrir d'un vif incarnat. J'ai deux sérieuses accusations à porter contre toi. D'abord: pour quelles raisons as-tu rejeté Louis Beauchesne, le mari que je t'avais choisi, auquel je t'ai promise?

--Parce que, cher papa, je ne l'aime pas suffisamment pour devenir sa femme.

--Ah! Lucille, Lucille! c'est là le fruit de ton travail, s'écria M. de Mirecourt en inclinant sa tête vers la jeune femme en signe de reproches. C'est précisément ce que m'avait prédit Madame Gérard lorsque nous avons discuté ensemble l'opportunité d'accepter pour Antoinette l'invitation que tu lui avais faite de venir passer quelque temps avec toi.

--Mais, mon cher oncle, je vous sais trop bon, trop juste, pour forcer Antoinette d'unir son sort à celui d'un homme qu'elle n'aime pas.

--Elle aime Louis aussi bien que tu aimais M. d'Aulnay lorsque tu es devenue sa femme: et qui osera dire que vous ne faites pas bon ménage?... Mais trêve de plaisanteries, ma détermination est inébranlable. J'ai donné à Antoinette carte blanche sur la conduite de la maison, sur les affaires d'argent et sur les autres détails domestiques, mais je prétends conserver mon contrôle sur ce point. Elle connaît Louis depuis très-longtemps, elle l'a toujours traité avec une bonté pleine d'affection et elle sait apprécier aussi bien que moi son caractère irréprochable sous tous les rapports, Louis est un excellent _parti_, et je n'ai pas l'intention de sacrifier autant d'avantages réunis en faveur d'un romanesque caprice de petite fille. Ainsi, ma chère Antoinette, prépare-toi à revenir à la maison demain, ou bien, si je te laisse ici une semaine de plus, ce sera pour te permettre de choisir ton trousseau, car dans un mois de ce jour Louis Beauchesne sera mon gendre.

--Mais, cher, cher papa,--insista Antoinette avec des yeux larmoyants et en jetant ses bras autour du cou de son père--pardonnez-moi si je vous dis que je ne puis épouser Louis. Je ferai, à part cela, tout ce que vous voudrez, je retournerai dès demain à la campagne pour y vivre cloîtrée, si vous l'exigez...

--Bah! assez de ces folies, interrompit M. de Mirecourt en se débarrassant doucement de l'étreinte où le tenait sa fille. J'ai passé par-dessus la lettre singulière, je devrais plutôt dire rebelle, que tu m'as envoyée la semaine dernière et dans laquelle tu me disais que tu ne pouvais te rendre à mes désirs, que tu ne voulais pas suivre mes volontés; mais... Antoinette, mon enfant,... n'éprouves pas trop ma patience.

Il s'établit alors un silence. Deux fois la jeune fille ouvrit la bouche, comme si elle avait à parler; deux fois elle dirigea sur Madame d'Aulnay un regard suppliant, l'implorant par cette muette attitude, d'entrer dans les terribles explications.

--Eh! bien, est-ce entendu? demanda gaiement M. de Mirecourt, en se méprenant sur le silence qui venait de suivre sa menace.

--Je crains bien que non, cher oncle.--Et la jolie main de Lucille se posa de nouveau sur son épaule.--Il peut y avoir un obstacle invincible à cette union, un obstacle qui, probablement, ne peut pas être surmonté.

Madame d'Aulnay n'avait pas calculé la portée que ces paroles pouvaient avoir et l'effet qu'elles produiraient: autrement, elle aurait hésité avant de les prononcer.

Rejetant les mains qui se reposaient sur lui, M. de Mirecourt se leva, et, promenant de l'une à l'autre un regard où brillait la colère, il répéta d'un air sévère:

--Un obstacle invincible! Ah! ça, que veux-tu, que peux-tu dire, Lucille? Mais, bah!--continua-t-il avec, moins de violence,--ce ne sont là que des phrases romanesques et exagérées comme tu as l'habitude d'en faire, à moins sans doute,--et ici son regard s'assombrit,--à moins qu'Antoinette se soit engagée dans une ridicule amourette avec quelqu'un de ces joyeux militaires auxquels on a si cordialement accordé l'entrée de la maison. J'ai entendu parler des coquetteries et des absurdités qui ont cours ici.

--Mon oncle! mon cher oncle! lui répliqua doucement Madame d'Aulnay.

Cet appel plein de simplicité, fait d'un ton affectueux, calma un peu M. de Mirecourt, mais ne l'empêcha pas de continuer avec fermeté:

--C'est inutile, Lucille: les mots tendres et les regards suppliants ne m'empêcheront pas de dire ce que j'ai à dire. Encore une fois, je le répète, j'espère que ma fille ne s'est pas oubliée elle-même au point de s'engager dans un amour secret avec quelqu'un de ces messieurs étrangers à notre race, à notre religion et à notre langue.

--Mais si elle en avait agi ainsi, très-cher oncle; si elle avait rencontré un homme au caractère noble et bon qui, à part l'objection soulevée par sa qualité d'étranger, se serait montré digne, en toute autre chose, d'inspirer de l'affection.....

--Eh! bien, alors, Madame d'Aulnay,--s'écria-t-il en l'interrompant et en frappant la table avec une violence telle que les vases et les autres objets qui s'y trouvaient en furent ébranlés,--alors, la première chose qu'elle aurait à faire serait de l'oublier, car jamais, non jamais, elle n'obtiendrait ni mon consentement ni ma bénédiction.

--Le moment est arrivé, pensa Antoinette, où nous ne devons plus l'abuser, où nous devons lui dire qu'il n'y a pas sur la terre de pouvoirs assez puissants pour empêcher l'union qu'il condamne d'une manière aussi absolue.

Ainsi pensait également Madame d'Aulnay. Mais M. de Mirecourt en était rendu à un degré de colère tel, qu'effrayées, elles abandonnèrent l'idée de l'exaspérer davantage.