Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés
Chapter 6
Durant son absence, un nouveau visiteur, le Major Sternfield, entra dans le salon. En l'apercevant, le jeune Beauchesne, avec la courtoisie qui caractérisait ses manières, s'inclina; mais le brillant officier, se drapant sous cet air de hauteur, sous ce dandysme superbe qu'il avait au moins le bon esprit de cacher lorsqu'il se trouvait en présence de Madame d'Aulnay, de sa cousine et de ses amis, ne daigna pas lui remettre son salut, et se contenta de jeter sur lui un regard inquisiteur comme s'il eut voulu lui faire subir un examen; puis, se jetant dans le fauteuil qu'Antoinette venait de quitter et sur le bras duquel elle avait laissé son mouchoir, il se mit industrieusement à épousseter ses bottes avec sa petite canne à poignée d'agate.
Déterminé à faire sentir à ce beau Monsieur que l'impertinence arrogante n'est la prérogative d'aucune classe et d'aucune profession, Beauchesne traversa l'appartement et vint se placer près de la glace devant laquelle il se mit à arranger sans cérémonie son col et ses cheveux, et ce avec une suffisance qui semblait rivaliser en impertinence avec le dandysme insolent de Sternfield.
Lorsque les Dames entrèrent, usant de son privilége d'ami intime, Louis s'avança vers elles languissamment s'informa négligemment de leur santé, et s'assit ensuite avec une nonchalance qui ressemblait passablement à celle dont le Major venait de donner un échantillon.
Celui-ci, s'apercevant enfin que ce hardi campagnard, comme il le qualifiait, cherchait à le tourner en ridicule, lui lança un regard plein de colère. Comprenant alors la situation qu'elle avait soupçonnée de prime-abord, Madame d'Aulnay s'empressa de dire:
--Venez donc ici, Louis; j'ai à vous faire une question au sujet de mon oncle de Mirecourt.
Et elle l'entraîna dans le passage, comme si elle eut à lui parler confidentiellement. Dès qu'ils furent seuls, elle lui demanda, moitié fâchée, moitié sérieuse: "quelle impression il voulait donner à son visiteur de l'urbanité canadienne?"
--La même que celle qu'il m'a donnée de la politesse britannique, répondit-il froidement. Mais dites-moi, Lucille, au nom du ciel, est-ce que ce fat élégant est le prétendant d'Antoinette?
--Il est certainement un de ses Fervents admirateurs; je crois même qu'il est quelque peu favorisé. Mais, Louis, vous ne devez pas en parler aussi légèrement, et le traiter avec autant de dédain: le Major Sternfield est un homme qui possède de rares avantages, et.....
--Tenez, Lucille, cela suffit, dit-il en l'interrompant et en se débarrassant de la légère étreinte où elle le tenait. Grand bien lui fasse, la pauvre enfant! car elle s'apercevra avant peu que ce qu'elle prend pour de l'or pur n'est que du cuivre.... Non, je ne puis rester aujourd'hui: n'insistez pas davantage, faites mes adieux à Antoinette. Au revoir.
Et, se dégageant encore une fois de la main qui cherchait à le retenir, il s'élança au dehors.
Madame d'Aulnay resta un moment pensive.
--Certainement, se dit-elle, voilà un prétendant désappointé!
Puis elle revint au salon en songeant quel sacrifice ce serait que de donner à Antoinette un mari comme Louis Beauchesne.
XI.
Le Major Sternfield, dont la bonne humeur avait été affectée par sa rencontre avec le jeune Beauchesne, ne prolongea pas sa visite.
Dès qu'il fut sorti, la lettre que Louis avait apportée fut lue de nouveau et discutée par les deux cousines. Madame d'Aulnay fit remarquer triomphalement que le ton quelque peu arbitraire, quoique bienveillant, du petit message paternel, était une preuve irrésistible de la vérité de sa théorie au sujet de l'inqualifiable tyrannie des pères sur leurs filles, quand les affections de celles-ci sont en question. Les conjectures de Lucille sur les extrémités probables auxquelles M. de Mirecourt en viendrait certainement pour l'accomplissement de ses vues jetèrent Antoinette dans un état de fiévreuse insomnie, et elle ne put dormir de la nuit.
Le lendemain matin, un violent mal de tête la retint dans sa chambre; de sorte que lorsque Sternfield vint pour lui apporter quelques livres de littérature, il ne trouva au salon que Madame d'Aulnay. Il n'eut cependant pas lieu de le regretter, car Lucille profita de ce tête-à-tête pour lui communiquer le contenu de la lettre de M. Mirecourt, pour l'informer des fâcheux préjuges que le père d'Antoinette avait contre les étrangers et de la déclaration formelle qu'il avait faite: que jamais il ne permettrait à sa fille de se marier avec l'un d'eux.
Ce jour-la, la visite du militaire fut encore plus longue que d'habitude, et si, quand il se leva pour partir; un oeil curieux eut pu pénétrer dans l'intérieur du salon, il aurait aperçu Sternfield tenant la main de Madame d'Aulnay et faisant d'une voix éloquente et avec des yeux suppliants une demande pressante. Pendant longtemps la jeune femme hésita et flotta dans l'indécision; mais enfin, vaincue par ses instances, elle inclina légèrement la tête en signe d'assentiment.
--Merci! merci! généreuse et sincère amie, s'écria-t-il chaleureusement; vous nous sauvez, Antoinette et moi.
--Je n'en sais pas encore tout-à-fait certaine, car je ne puis faire que très-peu pour vous: tout dépend de votre influence sur ma cousine même. Mais, revenez cet après-midi, et je vous fournirai l'occasion de poursuivre votre démarche.
Madame d'Aulnay tint parole. Lorsque, quelques heures plus tard, le Major Sternfield revint,--Antoinette et elle étant au salon,--elle donna pour prétexte une lettre qu'elle avait à écrire, et sortit. Chose assez singulière et qui dut frapper la cousine de Lucille, pendant qu'elle était seule avec le militaire, aucun des visiteurs qui se présentèrent ne fut admis.
Dès que Sternfield se fut retiré, Antoinette se sauva dans sa chambre, les joues couvertes d'un vif incarnat, les sourcils froncés, et s'y mit à marcher avec agitation de long en large. Madame d'Aulnay, qui la suivit de près, la trouva dans cet état.
--Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-elle. Serais-tu encore malade?
--Malade et malheureuse! répondit la jeune fille d'un ton oppressé. Dois-je ou ne dois-je pas me confier à toi, Lucille?
Et ses yeux se promenaient doucement sur la figure de sa cousine, comme pour y surprendre quelque signe de sympathie.
Mais, hélas! les traits de Madame d'Aulnay ne laissaient aucunement deviner qu'elle était déjà au fait de ce que sa cousine voulait lui confier. Oh! si le bon ange eut pu alors parler à Antoinette, comme il l'aurait mise en garde contre un mentor aussi dangereux! comme il l'aurait avertie de placer ailleurs sa confiance! Mais la voix de Lucille était si tendre, sa contenance si entraînante, elle lui fit tant de douces caresses, lui déclara son affection et le désir qu'elle avait de promouvoir son bonheur avec des paroles si éloquentes, que la pauvre enfant a'y laissa prendre. Peu à peu elle apprit que Sternfield, avec un instinct merveilleux,--ainsi que le disait Antoinette dans sa naïve simplicité,--avait deviné le contenu de la lettre de son père, et qu'il avait employé toutes les instances et tous les arguments possibles pour la faire consentir à un mariage secret.
--Et quelle réponse lui as-tu donnée, chère?
--Nécessairement, j'ai refusé péremptoirement. Lucille! tu es aussi imparfaite que Sternfield lui-même de me faire cette question.
--Eh! bien, enfant, dis-moi ce que tu voudras, mais je ne blâme pas aussi fortement sa proposition que tu parais le faire. Une fois mariés, ton père n'aura plus d'autre alternative que celle de te pardonner et de te recevoir de nouveau dans ses faveurs, tandis que maintenant il te défendra ce mariage avec tant de menaces, que tu n'oseras pas lui désobéir.
--Alors, s'il agit ainsi, je me soumettrai, répliqua tristement Antoinette. Je ne puis, je ne veux pas le tromper à ce point.
--Comment, te soumettre! renoncer à un homme que tu aimes pour un caprice paternel! sacrifier le bonheur de toute ta vie pour un simple préjugé!------
--Les devoirs et l'affection filiale ne sont ni des caprices, ni des préjugés, interrompit la jeune fille avec indignation. Papa a toujours été pour moi bon et indulgent: le tromper d'une manière aussi terrible, serait répondre bien indignement à sa tendresse.
--Peut-être as-tu raison, mon enfant; aussi bien, je commence à croire qu'il te serait indifférent de lui obéir en tout point. Louis fera un bon mais ennuyeux mari, et si jamais ton bonheur conjugal devient quelque peu monotone, si jamais tu as à regretter l'irrévocable passé, du moins ta soumission filiale et ta conscience seront pour toi un dédommagement.
--Lucille! tu es très-contrariante aujourd'hui. Refuser un mariage secret avec le Major Sternfield est une chose, et épouser Louis Beauchesne en est une autre.
--Oh! tu verras que ces deux choses sont parfaitement synonymes l'une de l'autre, chère cousine. Mon oncle de Mirecourt n'est pas un homme avec lequel on puisse badiner, et ton refus d'accepter le mari qu'il te choisit serait aussi inutile que les efforts du petit oiseau pour s'échapper de la main puissante qui veut le mettre en cage..... Mais, chère enfant, tu parais fiévreuse; couche-toi et dors: la nuit porte conseil.
Hélas! c'est ce que fit Antoinette, au lieu de recourir à la source de lumière qui aurait si infailliblement guidé ses pas au milieu des dangers qui l'environnaient.
Pendant les deux jours suivants, elle évita soigneusement de prononcer même le nom de Sternfield et d'avoir aucune conversation, à son sujet, avec Madame d'Aulnay. Celle-ci commençait à croire que les chances du bel Anglais étaient bien risquées, quand arriva un secours inespéré d'une source dont on était loin d'en attendre. C'était une lettre sévère et impérieuse de M. de Mirecourt dans laquelle celui-ci annonçait qu'il venait d'apprendre d'une Dame récemment arrivée de Montréal les flirtations notoires d'Antoinette avec certain militaire Anglais, et que dans une semaine il viendrait à la ville pour mettre fin à ce genre de société, en pressant le mariage de sa fille avec le mari qu'il lui avait destiné.
Cette lettre, certainement mal-avisée et arbitraire, qui corroborait si bien les récentes prédictions de sa cousine, eut un pernicieux effet sur l'esprit déjà indécis d'Antoinette.
Elle recourut, cette fois encore, aux conseils de Lucille. Il est inutile d'ajouter dans quel sens celle-ci se rendit à ses prières. Dès lors, elle ne parla plus que d'un mariage secret immédiat comme étant la seule alternative qui restait à la pauvre jeune fille.
XII.
Un autre sujet d'inquiétude, était l'absence prolongée du Major Sternfield qui, depuis le rejet plein d'indignation de sa proposition par Antoinette, n'était pas revenu chez Madame d'Aulnay.
Que ce fût le résultat du désappointement qu'il avait éprouvé ou simple calcul de sa part, c'est ce qu'il est impossible de dire. S'il était mu par ce dernier motif, il faut avouer qu'il se montra tacticien des plus habiles, car son absence le servit plus que sa présence aurait pu le faire. Laissée presqu'entièrement à elle-même,--car elle se trouvait trop malheureuse pour recevoir au salon, avec sa cousine, les nombreux visiteurs qui se présentaient;--effrayée par la pensée que, son père pourrait forcer son mariage avec Louis, ou lui faire sentir tout le poids de sa colère si elle résistait, elle comprit, avec une douleur qu'elle aurait cru auparavant impossible, l'étendue de la privation où elle se trouvait des mots si doux, des protestations si tendres d'Audley Sternfield.
Madame d'Aulnay qui, un peu par bienveillance pour Antoinette et pour Sternfield dont elle ne croyait le bonheur possible que dans le mariage, et un peu par simple sentimentalisme avide d'émotions quelconques, était déterminée à amener a'il était possible leur union, loin de faire ce qui était en son pouvoir pour alléger la position malheureuse dans laquelle se trouvait sa cousine, s'efforçait au contraire d'en augmenter le critique.
Elle en était arrivée au point de regarder, comme inévitable le mariage d'Antoinette avec un homme qu'elle n'aimait pas, et elle la plaignait en conséquence; puis elle blâmait sa timidité, condamnait son obstination à rejeter les propositions d'union de celui que son coeur chérissait Elle ne manquait jamais de terminer ces exhortations en répétant qu'une fois mariés, les deux jeunes gens obtiendraient facilement le pardon de M. de Mirecourt; tandis que si ce père entêté ne rencontrait pas d'autres obstacles que celui de la volonté de sa fille, il mettrait certainement à exécution le projet de la marier à Louis Beauchesne. Quelques fois même elle s'étonnait de l'absence prolongée du militaire et elle l'expliquait en disant que, découragé par la froideur d'Antoinette et par le refus aussi dédaigneux qu'il avait essuyé, il avait porté ses intentions d'un côté où on les avait, acceptées avec orgueil. Après ces funestes entretiens, elle laissait la malheureuse jeune fille à ses réflexions, son visage trahissant la confusion, où elle se trouvait, et son pauvre coeur plus douloureusement malade que jamais.
Un jour à la fin d'un de ces entretiens où Madame d'Aulnay avait déployé tous ses perfides raisonnements, la jeune femme s'était levée pour aller se préparer à une promenade: Antoinette avait refusé de l'accompagner.
--Eh! bien dit-elle, à tout prendre, il vaut peut-être mieux que Sternfield ait cessé ses visites ici, car elles n'auraient eu d'autre résultat que de vous rendre tous deux plus malheureux. Dans deux jours au plus tard ton père sera arrivé, et avant un mois tu seras la femme très-aimante et très-obéissante de Louis Beauchesne.
--Jamais! s'écria Antoinette avec véhémence: jamais! Je resterai plutôt et je mourrai fille.
En ce moment même, son esprit fut frappé par la pensée de l'inflexible volonté de son père. De découragement, elle laissa glisser sa tête sur ses mains appuyées au bord de la table, et elle tomba dans une douloureuse rêverie. De son père, ses pensées se portèrent sur ce volage Audley qui s'était si tôt lassé de l'attitude suppliante d'un amoureux, et les battements précipités de son coeur à mesure que l'image du bel officier s'élevait dans son esprit malgré l'irritation où elle était, lui disaient plus énergiquement que jamais qu'en ce moment du moins elle ne devait pas être la fiancée de Louis.
Le bruit de la porte d'entrée qu'on venait d'ouvrir et qui annonçait l'arrivée de quelque visiteur, ne fit qu'accroître son excitation; et, comme la porte de la chambre où elle se trouvait n'était pas fermée, sans même lever la tête:
--Jeanne, s'écria-t-elle avec impatience, je n'y suis pour personne!
--Encore moins pour moi que pour les autres, Antoinette! demanda derrière elle une voix mélodieuse et tendre.
Elle se releva d'un soubresaut et retourna la tête; ses regards rencontrèrent les yeux noirs et suppliants d'Audley Sternfield qui lui demandaient plus éloquemment que la parole la faveur de le recevoir.
--Ma bien-aimée, continua-t-il, pardonnez-moi cette fois au moins, pour avoir écarté Jeanne et m'être présenté devant vous sans me faire annoncer; mais je viens d'apprendre que M. de Mirecourt arrive demain, et j'ai à vous faire part de choses que vous devez savoir. Dites-moi d'abord que vous me pardonnez?
Et il s'empara d'une des mains d'Antoinette que celle-ci lui abandonna en se détournant.
--Je suis venu implorer mon pardon; pour les contrariétés que je vous ai causées dans notre dernière entrevue; je suis venu expier ma folie et mes extravagances!
--Au moins, vous avez pris votre temps, répondit la jeune fille en réprimant un léger tremblement de lèvres.
Ô imprudente Antoinette! comme elle trahissait sa faiblesse par ce naïf reproche! Le sourire de triomphe qui se peignit sur le visage de Sternfield, dit assez qu'il ne laissait pas passer cet aveu inaperçu. Cependant, ce fut avec une profonde humilité qu'il continua, en s'asseyant près de la jeune fille:
--Vous m'avez banni de votre présence, chère Antoinette, et je n'ai pas osé chercher à vous revoir jusqu'à ce que votre colère, que ma présomption avait peut-être provoquée avec raison, fût au moins un peu adoucie.
Mais à quoi servirait-il de suivre cet homme rusé du grand monde qui savait si bien faire jouer son amour, sa passion et son désespoir! Quel moyen de résistance pouvait avoir contre lui cette faible et complaisante enfant que ne soutenaient plus les principes religieux aux saints enseignements desquels elle avait à dessein fermé son coeur? Le tentateur, ainsi qu'on aurait pu le prévoir, triomphait; et, comme il renouvelait pour la vingtième fois ses propositions d'un mariage immédiat, elle pencha sa tête sur son épaule, et fondit en larmes.
--A ce soir, ma bien-aimée, dit-il en portant et reportant à ses lèvres sa main froide qui déjà n'opposait plus qu'une bien faible résistance.
Les larmes de la jeune fille continuaient à couler, mais elle ne répondait pas. Cependant, dans ce silence même il y avait une réponse suffisante pour le militaire; il continua:
--L'excellente Madame d'Aulnay doit nous favoriser comme, d'ailleurs, elle l'a toujours fait, et ici même, dans son salon, le Docteur Ormsby, chapelain du régiment, va nous unir par ces liens sacrés qui me donneront le droit précieux de vous appeler ma femme.
--Le Dr. Ormsby! répéta Antoinette d'un air égaré qui prouvait qu'elle comprenait alors pour la première fois les circonstances exceptionnelles d'un mariage secret.
Oui, il en devait être ainsi. Aucun prêtre catholique ne voudrait pas, ou n'oserait pas la marier ainsi secrètement. D'un autre côté, son père était attendu d'un jour à l'autre: il n'y avait donc plus de temps pour l'hésitation et le délai. Bien que, depuis son arrivée chez Madame d'Aulnay, elle eut perdu beaucoup de cette piété, de cette droiture de sentiments qui avaient été ses qualités dominantes dans la maison de son père, quelle que négligente qu'elle eût été, depuis quelque temps, dans ses prières, dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, elle n'avait pas cependant encore perdu les immuables principes dans lesquels elle avait été élevée; ce qui lui en restait suffisait pour la faite reculer devant l'idée d'un mariage clandestin qui ne recevrait pas la sanction de son père et cette bénédiction religieuse que, dès sa plus tendre enfance, elle avait été habituée à considérer comme essentielle à la cérémonie nuptiale.
Voyant augmenter son trouble, et en devinant parfaitement la cause, Sternfield se mit à faire l'éloge du Dr. Ormsby qu'il représenta comme un homme bon et digne, et insinuer en même temps combien légère était la différence des cérémonies.
--Ah! oui, interrompit Antoinette en frissonnant; pour vous ce n'est qu'une cérémonie, mais pour moi c'est et ce devrait être un sacrement.
--Mais, ma bien-aimée, notre union, si vous le désirez, sera de nouveau célébrée et bénie par un ministre de votre religion, dès que M. de Mirecourt aura été informé de notre mariage, ou avant,--dès demain--si vous l'exigez. Antoinette! ma chère Antoinette! il y a-t-il quelque chose qu'un amour aussi profond que le mien hésiterait à vous accorder?
Silencieuse mais non convaincue, elle ne fit aucune réponse, car en ce moment l'amour parlait dans son coeur plus fort que les principes.
Après avoir ainsi vaincu toutes les objections, renversé tous les obstacles, Sternfield se mit alors à faire de nouvelles protestations d'amour et de reconnaissance, sans paraître remarquer, dans l'orgueil de son triomphe, que des pleurs coulaient en abondance sur les joues pâles de la jeune fille, et que la petite main qu'il tenait dans la sienne était froide comme un glaçon.
Cette entrevue un peu singulière fut interrompue par l'arrivée de Madame d'Aulnay. Un simple coup-d'oeil jeté sur la contenance heureuse et triomphante de Sternfield et sur le visage agité de sa cousine suffit à Lucille pour se rendre de suite un compte exact de là véritable situation. A son arrivée, Antoinette se leva, et elle se préparait à quitter l'appartement, quand Audley, s'emparant de sa main sur laquelle il déposa un baiser ardent, lui dit à demi-voix:
--Antoinette! à ce soir, à sept heures?
--Eh! bien, Major Sternfield, je vois que vous avez diligemment mis votre temps à profit, puisque le jour et l'heure sont arrêtés, dit Madame d'Aulnay dès qu'Antoinette fut sortie.
Elle fixait en même temps sur lui un regard pénétrant.
Peut-être le joyeux triomphe qui rayonnait sur son beau visage a'opposait-il aux idées sentimentales qu'elle s'était faites de ce que devait être en pareille circonstance l'amour d'un homme passionnément amoureux; peut-être même commençait-elle à concevoir des craintes sur le bonheur futur de sa cousine, ce dont jusque-là elle n'avait pas eu le moindre souci; mais ces soupçons et ces réflexions disparurent aussitôt, car Sternfield, qui avait probablement deviné sa pensée, s'avança vers elle en s'écriant:
--Ma chère Madame d'Aulnay, mon excellente amie, vous qui, avec une indulgence et une patience dont je vous serai éternellement reconnaissant, avez pris part à toutes mes pensées, à toutes mes espérances et à toutes mes craintes, ne vous étonnez pas de me voir ivre de joie: Antoinette a promis d'être, ce soir même, ma femme, par le plus sacré des sacrements. O la meilleure des amies! laissez-moi m'agenouiller devant vous pour vous exprimer mes remerciements et ma gratitude sans bornes.
Le beau militaire paraissait réellement sincère. Aussi, sentant ses craintes complètement calmées, Lucille lui répondit, en souriant avec bonté:
--Assez, Major Sternfield; je crois en votre sincérité. Et maintenant, puisque cette cérémonie solennelle doit véritablement avoir lieu ici ce soir, permettez que je vous donne congé, car j'ai beaucoup à faire.
La jeune homme porta à ses lèvres la jolie main qui lui était présentée, sans rencontrer aucune résistance de la part de la coquette Lucille qui était également fière de ses jolis doigts, effilés et de ses bagues, et qui ne tenait pas le moins du monde à les cacher.
Dés qu'il fut parti, Madame d'Aulnay se mit en frais d'entrer en besogne. Elle ne chercha pas de suite à voir Antoinette, l'état dans lequel elle l'avait trouvée en entrant lui faisant croire avec raison que ce serait un moment mal choisi pour la conversation. Elle se rendit donc dans sa chambre à elle, sonna Jeanne, et s'enferma avec elle pendant une demi-heure pour lui donner des instructions concernant les détails du ménage. De là, elle alla trouver, M. d'Aulnay et passa une autre demi-heure avec lui; elle se contenta de lui dire qu'Antoinette et elle attendaient pour le soir une couple d'amis qui devaient venir passer la veillée avec elles, sachant bien que cette seule déclaration suffirait pour tenir son mari dans la Bibliothèque. Déjà le jour tombait. Après avoir, en passant, jeté un coup d'oeil dans les salons afin de s'assurer que les lumières et le feu étaient bien allumés, elle monta à la chambre de sa cousine.
Antoinette était près de la fenêtre, le front appuyé sur les vitres, comme en contemplation devant la tempête qui sévissait au dehors, devant les énormes flocons de neige qui, poussés par un vent violent, venaient fouetter les carreaux, ou s'amassaient en masses compactes, obscurcissant la terre et le firmament.
Son impatience était jusqu'à un certain point justifiable, car Antoinette portait encore la robe sombre qu'elle avait depuis le matin; aucun vêtement d'apparat, aucun ruban, aucune fleur attestaient par leur présence hors de la garde-robe que la jeune fille eût l'intention de faire une toilette plus convenable pour la circonstance. Mais lorsqu'elle tourna vers Lucille son petit visage pâle qui portait l'empreinte des larmes, celle-ci en eut pitié et se crut tenue de la consoler au lieu de lui faire des reproches.
--Viens ici près du feu, mignonne, dit-elle avec bonté; car tu prendras du froid près de la fenêtre. De plus, il est temps que tu décides comment tu désires être mise ce soir, car il faut que tu paraisses de ton mieux.