Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 5

Chapter 53,700 wordsPublic domain

--Oui. Après avoir bien examiné leur triste position et m'être convaincu que leur laisser la vie dans cet état serait prolonger inutilement leur cruelle agonie, j'ai envoyé notre obligeant assistant chercher un fusil dans une maison voisine, et, je lui ai laissé le pénible devoir, de les débarrasser de, leurs douleurs. Je n'ai pas été assez, courageux pour assister à l'accomplissement du sacrifice.

Après un moment de silence, Antoinette reprit d'une voix agitée:

--Je ne puis vous exprimer comme il faut, Colonel Evelyn, le chagrin, que j'éprouve, pour vous aussi bien que pour la part indirecte que j'ai eue dans ce malheureux événement; ni vous dire combien je suis peinée de voir que mon souvenir sera attaché, dans votre mémoire, à une des circonstances les plus désagréables qui auront probablement marqué votre séjour en Canada.

--Ne dites, pas cela, Mademoiselle de Mirecourt, s'empressa-t il de répondre. Félicitez-moi plutôt de la bonne fortune qui a voulu que vous fussiez avec moi au lieu, de Madame d'Aulnay ou quelqu'autre femme timide dont, les craintes, traduites par des cris et des exclamations, auraient infailliblement entraîné la perte de deux vies autrement précieuses que celles d'une couple de chevaux. Je vous le répète: peu de femmes auraient pu déployer ce sang froid, cette possession d'elles-mêmes, que vous avez montrés aujourd'hui, et qui ont plus fait, pour notre salut à tous les deux mon habileté en fait d'équitation... Mais voici venir notre humble ami avec les débris de notre équipage.

Antoinette s'approcha de la fenêtre et vit leur hôte et une couple d'autres habitants qu'il avait amené avec lui pour l'aider, s'approcher, portant un devant de voiture richement sculpté ainsi que les superbes robes peau de tigre qui se trouvaient dans l'équipage lors de l'accident. Ces dernières qui avaient été imbibées par leur immersion dans l'eau furent bientôt étendues, pour sécher, sur le petit mur de pierre qui entourait le jardin, et les trois hommes se mirent alors en frais de retirer le corps de la voiture et de le placer avec les autres débris.

Pendant qu'ils travaillaient ainsi et causaient entr'eux de l'accident qui venait d'avoir lieu, ils entendirent le tintement de plusieurs clochettes, et ils virent presqu'aussitôt arriver la cavalcade de nos connaissances. Tout-à-coup, le Major Sternfield qui, on le sait, conduisait Madame d'Aulnay, apercevant la voiture brisée et reconnaissant les robes étendues à quelques pas de là, imprima un violent coup d'arrêt aux rênes qu'il tenait, sans plus s'inquiéter du cri perçant que ce mouvement avait arraché à sa partenaire, et sauta à terre. De suite, faisant signe aux hommes de s'approcher, il les pressa de questions et en reçut des informations qui le rassurèrent ainsi que Madame d'Aulnay dont la terreur, aux premiers indices de l'accident, avait été extrême. Sternfield l'aida à descendre de la voiture; ils entrèrent dans la maison qu'on leur avait indiquée, et où ils furent suivis par les autres touristes, également curieux et en proie à une grande excitation.

Comme bien on le pense, chacun s'empressa d'offrir ses sympathies et ses félicitations à Mademoiselle de Mirecourt de ce qu'elle était saine et sauve. La plupart des messieurs furent également sincères dans leurs condoléances au Colonel Evelyn sur la perte de ses magnifiques chevaux; mais celui-ci reçut ces expressions de regret avec plus d'impatience que de gratitude.

On tint ensuite conseil sur la manière dont s'effectuerait le retour à la maison des acteurs de la scène qui venait de se passer. Il fut décidé que le domestique de Madame d'Aulnay donnerait sa place, à l'arrière, au Major Sternfield qui, en retour, céderait à Antoinette celle qu'il occupait près de Madame d'Aulnay. Evitant instinctivement les voitures dans lesquelles il y avait quelque Dame, Evelyn trouva la moitié d'un siège dans un _cutter_ déjà presque rempli par le majestueux Dr. Manby et un autre officier; mais il parvint à s'y maintenir jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à Lachine.

Là ils arrêtèrent, pour se reposer et prendre quelques rafraîchissements, à un hôtel passablement commun, mais qui était le seul dans le village; heureusement, le Major Sternfield, avec une prévoyance digne des plus grands éloges, avait fait placer dans une des voitures un large panier rempli de vins choisis et d'autres rafraîchissements qui furent accueillis avec joie, cela va sans dire.

Le coucher du soleil si hâtif en hiver éclairait de ses derniers feux la maison de Madame d'Aulnay, quand les touristes s'arrêtèrent devant la porte. Des adieux pleins d'amitié furent échangés de part et d'autres, puis chacun se sépara pour retourner chez soi.

Cependant, avant de prendre congé, le Colonel Evelyn pressa avec bonté la main d'Antoinette, et manifesta encore une fois l'espoir que le lendemain la verrait complètement remise des effets de la terreur qu'elle avait éprouvée durant la journée.

Moins satisfait, le Major Sternfield insista auprès de Madame d'Aulnay pour avoir la permission d'entrer avec elles dans la maison, ou au moins de revenir le même soir. Tout en souriant, Lucille refusa péremptoirement cette double demande, déclarant que la pâleur de Mademoiselle, de Mirecourt démontrait à l'évidence qu'elle avait besoin d'un repos immédiat et absolu.

Durant la soirée, Madame d'Aulnay alla trouver Antoinette dans sa chambre, et, après l'avoir questionnée et transquestionnée au sujet de la mésaventure du jour, elle demanda si ce ne serait pas une indiscrétion que de chercher à connaître le contenu des lettres qu'elle avait reçues de chez elle. Quoiqu'à contre-coeur, Antoinette les lui donna, pendant que Lucille, lui passant le bras autour du cou, lui disait:

--Tu ne dois avoir aucun secret pour moi, petite cousine! Tu n'as ni mère ni soeur à qui te confier: prends-moi pour amie et confidente.

Elle lut la lettre de M. de Mirecourt doucement et avec attention, et la replia sans faire aucun commentaire; mais après avoir jeté un rapide coup-d'oeil sur celle de Madame Gérard, elle la froissa, entre ses mains, puis, ouvrant la porte du poêle, elle la jeta au feu.

Cette action avait tellement pris Antoinette par surprise, que le papier était en cendres ayant, qu'elle eût pu deviner l'intention de sa cousine; mais revenant bientôt de cet étonnement mêlé d'indignation, elle s'écria, les joues animées:

--Pourquoi avez-vous fait cela, Madame d'Aulnay?

--Simplement parce que je ne veux pas voir ma chère petite cousine devenir misérable à force de lire et de méditer les lettres prosaïques d'une vieille femme à l'esprit étroit et sévère. Pourquoi? parce que cette absurde épître t'a donné un affreux mal de tête hier, grâce aux larmes qu'elle t'a fait répandre; parce que, enfin je ne voulais pas voir la chose se répéter aujourd'hui surtout que tu es dans un état nerveux et épuisé.

--Tu as très-mal fait, répliqua la jeune fille?... Je n'en dis pas plus, car je sais que tes intentions étaient bonnes.

--Je t'offre mille remerciements, petite, pour le prompt pardon que tu veux bien m'accorder; en retour, je vais te faire part d'un secret que je viens de découvrir----

Quoi! tu ne t'empresses pas de demander ce que c'est? Eh! bien, je vais te le dire sans cela: c'est que tu as fait la pleine et entière conquête du plus bel homme de notre cercle de connaissances: Audley Sternfield est profondément amoureux de toi!

A ces mots, une vive rougeur couvrit le visage d'Antoinette. Madame d'Aulnay reprit avec, une charmante espièglerie:

--Et, pour te rendre compte de toutes mes découvertes, je dois ajouter que je ne crois pas; que ce ne soit sans retour.

La jeune fille voulus se défendre, mais sa routeur et sa confusion augmentèrent; force lui fut de subir en silence les plaisanteries de sa cousine. Lorsque celle-ci eut fini, elle reprit avec gravité:

--Lucille, crois-moi, je suis sincère en disant que je ne pense pas l'aimer. J'ai, il est vrai, beaucoup d'admiration pour lui, je préfère même sa société à celle de la plupart des autres----

--Eh! bien, délicieuse petite innocente, qu'est-ce que c'est que cela, sinon de l'amour? lorsque je fus mariée à M. d'Aulnay, moi, je n'en ressentais pas de la moitié autant. Sérieusement, tu es très-heureuse, et tu seras un sujet d'envie pour toutes les jeunes filles nos amies. Indépendamment de ses dons personnels qui sont considérables, le Major Sternfield appartient à une excellente famille et malgré sa jeunesse, il occupe un rang élevé dans l'armée. Six ans après ton union avec lui, tu seras probablement la femme d'un Colonel!

--Mariée à lui, Lucille! Comment peux-tu parler aussi légèrement? N'as-tu pas lu, tout-à-l'heure, la lettre de mon père?

--Qu'est-ce à dire, enfant? Qui a jamais entendu parler de pères, dans la vie réelle ou fictive, qui aient fait ce qu'ils auraient dû faire, qui aient agi avec tendresse et d'une manière raisonnable? La plupart cherchent à faire contracter à leurs enfants des mariages qui sont leur malheur, et les empêchent d'en faire qui pourraient leur procurer le bonheur. Une jeune fille doit avoir assez de coeur pour ne permettre à aucune autorité de s'interposer entre elle et celui qu'elle aime, surtout quand celui qu'elle aime est un bon parti.

Sans remarquer l'inconsistance frappante qu'offrait la dernière partie de ces remarques avec ce que sa Cousine avait déjà dit, Antoinette se contenta de répondre:

--Tu ne devrais pas parler ainsi, Lucille. Je ne sais pas ce que peuvent être certains pères; mais ce que je sais, c'est que le mien a toujours été bon et indulgent pour moi, c'est qu'il a toujours agi d'une manière qui lui a mérité mon plus sincère amour et mon plus profond respect.

--Tant que tu as été soumise en toute chose à sa volonté, tout à été au mieux; mais attends que tu te sois avisée de différer d'avec lui sur quelque point important, et tu verras. Crois-moi, chère, j'en connais plus de la vie, qu'il te serait possible d'en savoir: tu auras avant peu; l'occasion de reconnaître l'exactitude de mon opinion.

Hélas! quel guide dangereux était échu en partage à Antoinette! Combien peu de chances avait son candide jugement d'enfant pour lutter contre les brillants sophismes de cette femme du grand monde!

X.

Le lendemain matin, le Colonel Evelyn vint s'informer de la santé de Mademoiselle de Mirecourt; il ne demanda pas à la voir, il laissa simplement sa carte.

--Eh! bien, c'est plus que je ne l'espérais d'un homme demi-barbare comme lui, surtout après la perte de ses magnifiques chevaux,--se contenta d'observer Madame d'Aulnay.

Dans l'après-midi, les Dames descendirent au salon où le Major Sternfield se fit annoncer quelques instants après. Il y avait dans ses manières une douceur indescriptible qui fit croire à Antoinette qu'elle ne l'avait jamais vu auparavant se produire avec autant d'avantage; et elle commença à songer que sa cousine avait deviné juste, qu'elle l'aimait en effet. Contrairement à son habitude. Madame d'Aulnay sortit, sur un futile prétexte, après une demi-heure de conversation, et Antoinette, avec un sentiment de crainte probablement justifié par le souvenir du secret dont sa cousine lui avait fait part la veille, se trouva seule avec Audley Sternfield.

Celui-ci n'était pas homme à laisser échapper l'Occasion qu'il désirait et cherchait depuis si longtemps. Aussi, après avoir fait allusion, avec une éloquence rendue encore plus persuasive par un ton de voix des plus riches, aux alarmes que lui avait causé l'accident de la veille, il se mit à lui faire les déclarations les plus ardentes et les plus passionnées.

Nous croyons inutile d'ajouter combien de pareilles protestations faites pour la première fois à une jeune fille romanesque étaient remplies d'un pouvoir dangereux, et si nos lecteurs veulent bien se rappeler que celui qui les proférait était un homme doué des charmes personnels les plus rares, ils cesseront de s'étonner de voir Antoinette rester confuse, avec la conviction qu'elle devait répondre, dans une certaine mesure, à l'amour qu'on venait de lui vouer.

Cependant, aucune réponse ne se fit entendre, pas même la petite monosyllabe _oui_ que Sternfield implorait si ardemment. S'apercevant que les instants, qui étaient pour lui une occasion précieuse, passaient rapides. Audley se jeta tout-à-coup à genoux devant elle, et, prenant sa main dans la sienne, il renouvela sa demande avec une ardeur encore plus passionnée que la première fois.

En ce moment, le bruit d'une porte qu'on fermait à l'extrémité du corridor, vint frapper Antoinette qui s'écria vivement:

--Levez-vous, pour l'amour du ciel! Major Sternfield, relevez-vous! j'entends venir quelqu'un.

--Qu'est-ce que cela fait? Antoinette, je reste dans cette position jusqu'à ce que je reçoive quelque espérance, quelque mot d'encouragement, jusqu'à ce que vous m'ayiez répondu oui.

--Alors, _oui!_ répondit Antoinette d'une voix agitée et presqu'inintelligible. Relevez-vous de suite.

--Merci! merci! murmura-t-il en portant à ses lèvres la main qu'il tenait encore dans la sienne et en passant rapidement dans l'un de ses doigts un superbe jonc d'opale, sceau de leurs fiançailles.

Madame d'Aulnay entra en ce moment, et un léger et joyeux sourire traversa sa figure en promenant ses regards des traits réguliers de Sternfield qui brillaient de triomphe, à la contenance embarrassée et contrainte de sa cousine.

La Major ne prolongea pas sa visite: il avait compris que son départ serait d'an grand soulagement pour sa timide fiancée. Mais il ne partit pas sans avoir préalablement amené Madame d'Aulnay dans l'embrasure d'une fenêtre et lui avoir dit tout bas:

--Comment pourrai-je jamais vous remercier comme vous le méritez, bonne et généreuse amie? Ma déclaration a été favorablement accueillie!

Un sourire bienveillant fut sa réponse, et dès qu'il fut sorti, Madame d'Aulnay alla se jeter sur un canapé près de sa cousine. Celle-ci ne paraissait pas être en veine extraordinaire de conversation. Ne voulant pas forcer ses confidences, Lucille parla de choses indifférentes et se contenta de faire, apparemment sans dessein, un nouvel et pompeux éloge da Sternfield. C'en était assez pour faire disparaître certains doutes qui tourmentaient encore l'esprit de la jeune fille. Lorsque, après la veillée, Antoinette se leva pour souhaiter, suivant son habitude, une bonne nuit à sa cousine, celle-ci s'empara de sa main, et remarquant avec une feinte surprise l'anneau qui brillait à l'un de ses doigts, elle l'embrassa d'une manière significative et lui fit de joyeuses félicitations auxquelles la pauvre Antoinette ne répondit que par une légère pression de main.

Un jour ou deux après, Jeanne vint annoncer au salon une visite pour Mademoiselle de Mirecourt. L'air heureux et satisfait avec lequel elle s'acquitta de cette tâche, offrait un contraste frappant avec le ton rechigné par lequel elle annonçait la visite des officiers dé Sa Majesté le Roi Georges, pour lesquels, individuellement et collectivement, elle se sentait une profonde antipathie.

--Qu'est-ce, Jeanne?

--C'est, Mademoiselle, un jeune Monsieur bien plus charmant que tous ceux que nous avons vus dans cette maison depuis quelque temps.

Madame d'Aulnay sourit tranquillement en entendant ces paroles peu polies, mais elle n'en fit aucune observation.

Après une pause, Jeanne reprit:

--Je suis certaine que Mademoiselle sera, contente de voir M. Beauchesne.

--Louis Beauchesne! répéta la maîtresse de céans. Oh! Antoinette, il apporte probablement quelque lettre, quelque message spécial de chez toi. Aussi, je me sauve dans la Bibliothèque; j'ai à parler à M. d'Aulnay, mais je reviens bientôt. Jeanne, faites monter de suite ce _charmant_ jeune Monsieur.

--Quelques instants après, un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près; d'une tournure franche et agréable, entra dans le salon. Il aborda Antoinette avec une familiarité qui annonçait une grande intimité, sinon une profonde amitié, entre elle et lui. Après les premières questions d'usage en pareille circonstance, la jeune fille crut s'apercevoir qu'il y avait une contrainte peu ordinaire dans les manières de son ami. Elle était sur le point de lui demander la cause de cette gêne, quand Louis tira de sa poche une lettre qu'il lui remit, en lui disant d'une voix quelque peu embarrassée:

--De votre père, Antoinette.

Après cette courte information, le jeune homme se leva et se retira vers la fenêtre.

Antoinette eut bientôt décacheté la missive et commença la lecture de ce qu'elle contenait. A mesure qu'elle parcourait, l'étonnement, la perplexité et l'inquiétude se peignaient tour-à-tour sur ses traits. Enfin, n'y pouvant tenir, elle s'écria:

--Louis, connaissez-vous le contenu de cette lettre?

--Je pourrais peut-être le deviner, quoique M. de Mirecourt ne m'en ait pas informé, répondit tranquillement celui-ci.

--Point de faux-fuyants, Louis: vous savez aussi bien que moi que mon père me prévient dans cette lettre, de la manière la plus soudaine et la plus inattendue, qu'il vous a choisi pour être mon futur époux, et que je dois vous recevoir comme tel.

Beauchesne rougit un peu, mais il ne fit aucune réponse. La jeune fille poursuivit avec véhémence:

--Eh! bien, vous ne dîtes rien?--Certainement, vous avouerez avec moi que la chose est parfaitement absurde et déraisonnable.

--Pardonnez-moi, Antoinette,--et la voix tremblante du jeune homme trahissait la mortification et le chagrin qu'il ressentait en lui-même,--pardonnez-moi, mais je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de ridicule dans cette proposition. Vivant dans le même cercle, appartenant à la même race et professant la même religion, habitués l'un à l'autre dès la plus tendre enfance.----

--Oui, c'est cela, dit-elle en l'interrompant, la familiarité amicale dans laquelle nous avons grandi, l'un vis-à-vis de l'autre, nous a appris à nous aimer mutuellement, mais seulement comme frère et soeur.

--Encore une fois pardonnez-moi, dit-il en s'efforçant de sourire; dans cette matière je suis juge plus compétent que qui que ce soit: or, je puis vous assurer que mon amour est quelque chose de plus qu'une affection fraternelle.

--Comme vous êtes insupportable, Louis! J'espère que vous ne me parlez de cette façon que pour me contrarier.

--Antoinette!--s'écria Beauchesne en s'approchant et en fixant sur elle un regard pénétrant,--Antoinette! soyez pétulante, sévère si vous le voulez, mais ne soyez pas injuste. Oui, je vous _aime_, et si l'expression de mon amour ne prend pas le caractère de frénésie que les héros de romans et de mélodrames se croient tenus d'afficher, elle n'en est pas moins sincère ni moins entière.

Pauvre Louis! en ce moment même, Antoinette faisait dans son esprit--au grand désavantage du jeune homme,--un parallèle entre la déclaration rationnelle et pleine de sincérité qu'il venait de lui faire, et les paroles brûlantes, les regards passionnés qu'Audley Sternfield avait mis en réquisition. Peut-être ses pensées se trahirent-elles au dehors, car ce fut avec amertume que Beauchesne reprit presqu'aussitôt:

--Mais j'oubliais une chose importante: voue avez peut-être reçu, depuis votre arrivée dans cette maison, les aveux de ceux qui sont passés maîtres dans l'art où je ne suis, moi, qu'un pauvre novice. Quelles faibles chances de succès ont alors mes paroles simples et pleines de naturel, contre la brillante éloquence de ces hommes d'épée qui ont peut-être fait profession d'amour sous une douzaine de cieux et courtisé autant de femmes: je lutte avec un singulier désavantage. Vous oubliez donc, Antoinette, que vous êtes la première idole que mon coeur a adorée secrètement, que vos oreilles sont les premières dans lesquelles j'ai glissé des mots d'amour et de tendresse!

La vérité de quelques-unes des allusions qu'il venait de faire jetèrent Antoinette dans une confusion telle, qu'elle n'osa pas répondre. Louis crut lire dans cet embarras la justesse de ses reproches.

--Assurément, reprit-il d'une voix dans laquelle le regret avait remplacé l'amertume, assurément, cela ne peut pas être: non, vous ne pouvez pas avoir donné avec autant de précipitation à un étranger l'amour que vous refusez à un ami d'enfance éprouvé.

--Peu importe que cela soit ou ne soit pas, répondit la jeune fille profondément touchée par ces dernières paroles; mais je vous prie de ne pas m'en vouloir si je vous avoue franchement, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne pourrai jamais vous rendre amour pour amour.

--Qu'il en soit ainsi! répliqua-t-il d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme mais qui trahit par un tremblement de ses lèvres la pénible émotion qu'il éprouvait. A tout prendre, il vaut mieux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en tenir l'un et l'autre. Seulement, puisse celui que vous avez choisi se montrer aussi aimant, aussi sincère que je l'aurais été!

Il s'établit alors un silence qui fut bientôt rompu par Antoinette qui, d'une voix pleine de trouble, s'écria tout-à-coup:

--Je crains que papa soit fâché contre moi. Paraissait-il tenir beaucoup à notre mariage?

--Tellement, qu'il n'avait pas même entrevu la possibilité de l'insuccès de ma démarche.

--Alors je puis supposer que dès qu'il aura connaissance de l'état exact des choses, il s'empressera de venir ici, irrité, pour me gronder au point de me faire mourir de chagrin.

Et ses yeux se remplirent de larmes à la perspective que son imagination venait d'évoquer.

Beauchesne, touché,--malgré les amers désappointements qu'il venait d'éprouver,--des craintes naïves de sa cruelle amie, voulut calmer ses alarmes; il l'assura que M. de Mirecourt était trop juste, trop indulgent, pour blâmer sa fille d'avoir refusé sa main là où elle ne pouvait donner son coeur.

--Ah! c'est ce que je ne sais pas. Papa est bon sans doute, mais il n'entend pas souffrir d'objections d'aucune sorte. Cher Louis, si vous vouliez seulement être assez généreux pour me venir en aide?

--De quoi s'agit-il? demanda-t-il d'un ton bref.

--C'est, lorsque vous serez de retour à la maison, de rendre compte à papa des sentiments que vous devriez avoir réellement, de lui dire que, comme mes affections ne correspondent pas aux vôtres, vous vous désistez de vos prétentions à ma main.

--Très-certainement je ne ferai point cela, Antoinette de Mirecourt, répondit-il d'un air dans lequel on pouvait voir un mélange d'irritation et d'ironie. Tenez-vous pour heureuse que je ne lui dise pas que je suis disposé à vous attendre, serait-ce sept ans encore, comme autrefois Jacob a attendu pour sa femme.

--Eh! bien, alors, Louis, dites-moi que vous me pardonnez tout ce qui vient de se passer; dites-moi que nous serons toujours aussi bons amis que nous l'avons été jusqu'ici.

Il eût été difficile de résister à ce regard si touchant, à cette voix si éloquente, à ce ton suppliant. Saisissant donc, dans un élan de généreuse passion, la main de la jeune fille, Beauchesne répondit:

--Volontiers. Oui, puisque nous ne pouvons être unis, restons au moins bons amis.... Mais je dois me retirer; j'ai des affaires pressantes qui m'appellent.

--Vous ne partirez certainement pas avant d'avoir vu Madame d'Aulnay: elle vous en voudrait énormément.

--Franchement, je préfère me passer aujourd'hui du plaisir de la voir. Aussi bien, je dois vous avouer que je ne l'ai guère en très-grande estime.

--Vous voulez plaisanter sans doute. Elle s'attend à ce que vous allez rester ici, et elle serait fâchée contre moi si je vous laissais partir sans la voir. Attendez-moi un petit instant, je m'en vais la chercher.