Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 4

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Etait-elle bien toujours, en effet, cette jeune fille simple et naïve dont les pensées et les plaisirs étaient, quelques semaines auparavant, aussi innocents que les pensées et les plaisirs d'une enfant? Elle dont les longues conversations avec Madame d'Aulnay n'avaient d'autres sujets que la toilette, la mode et les sentiments extravagants; elle qui vivait maintenant dans le cercle d'une vie de gaieté et de plaisirs qui ne lui laissaient pas même le temps de se reconnaître et de réfléchir, était-elle bien toujours ce qu'elle avait été jadis? Quels amusements avaient aujourd'hui remplacé ces agréables promenades, ces utiles lectures, ces devoirs de religion et de charité qu'elle accomplissait jadis à la campagne? Oui, rougis, Antoinette, car la réponse te condamne et t'humilie; la lecture de romans frivoles, de poëmes exagérés, la compagnie d'hommes du grand monde dont les flatteries et la conversation légère avaient fini par ne plus l'affecter: voilà ce qui avait remplacé ses bonnes habitudes d'autrefois.

Pendant que le remords provoqué par ces tristes pensées occupait son esprit, Jeanne vint lui annoncer que le Major Sternfield la demandait au salon.

--Impossible! répondit-elle vivement en se rappelant aussitôt la grande part que le brillant Audley avait dans l'examen rétrospectif qu'elle venait de faire sur elle-même.

--Mais, Mademoiselle,... insista Jeanne en cherchant à faire comprendre que le militaire, dans la certitude d'être reçu, l'avait sans cérémonie suivie jusqu'à la salle et attendait la venue de Mademoiselle sur le seuil de l'appartement voisin qui était un des salons.

--Je vous dis que c'est impossible, Jeanne, répondit elle vivement. J'ai un violent mal de tête: je ne puis recevoir personne.

Le ton élevé de cette réponse était certainement loin d'indiquer une forte souffrance; aussi, tout-à-fait déconcerté dans sa tentative, le visiteur revint sur ses pas. Arrivé à la porte, il se retourna tout-à-coup vers la soubrette aux yeux noirs et intelligents, et lui dit qu'il "espérait que Mademoiselle de Mirecourt n'était pas très malade?"

--Eh! bien, non, répondit Justine en hésitant, fascinée qu'elle était par le regard éloquent et par la parfaite prononciation française du joli interrogateur. Mademoiselle a reçu des lettres de chez elle il y a quelques instants; ces lettres, apparemment, annoncent quelque mauvaise nouvelle, car en passant tout-à-l'heure devant la porte entr'ouverte de sa chambre, j'ai pu m'apercevoir qu'elle pleurait.

L'élégant Sternfield murmura quelques remerciements et s'élança dans la rue.

--Des lettres de chez elle et des pleurs à propos de ces lettres! pensa-t-il: je saurai demain de Madame d'Aulnay ce que cela veut dire. Cette petite beauté campagnarde m'est d'un trop grand prix pour que je la laisse échapper aussi facilement.

Une demi heure après, Madame d'Aulnay rentrait chez elle, de très-bonne humeur. Ne trouvent pas Antoinette où elle l'avait laissée, elle courut en toute hâte dans sa chambre; en chemin, elle rencontra Jeanne qui l'informa que le Major Sternfield était venu durant son absence et qu'on n'avait pas voulu le recevoir.

--Allons donc! se dit elle à elle-même, dans quelle nouvelle phase est l'humeur de ma cousine? Je crois qu'elle a reçu de son père une longue lettre dont la lecture lui aura causé du chagrin ou des remords.

Antoinette était étendue sur un canapé où elle s'était jetée pour mieux feindre un mal de tête quelconque, et échapper ainsi aux remarques ou aux suppositions de sa cousine.

Celle-ci, sans paraître remarquer les paupières gonflées de sa jeune compagne, lui exprima le regret qu'elle éprouvait de la voir indisposée et commença ensuite une description animée de sa promenade.

--Cet après-midi a été délicieux pour moi: j'ai rencontré tous ceux que je voulais voir, et j'ai organisé pour demain, avec Madame Favancourt, une promenade à Lachine. Le Major Sternfield, que j'ai rencontré en route, est chargé de voir aux préparatifs. Mais, poursuivit-elle sur un ton encore plus animé, j'en viens maintenant au plus beau de l'histoire. Tu ne t'imagines pas, Antoinette, qui j'ai pu rencontrer sur la Place d'Armes?... Ni plus ni moins que notre misanthropique Colonel, ma chère; il était monté sur une splendide voiture et conduisait une paire de superbes chevaux anglais. Je n'ai pu résister à l'idée d'en faire l'acquisition pour notre partie de demain, et, levant mon fouet, je lui ai fait signe de s'approcher. Les chevaux du Colonel, comme s'ils n'eussent pu, de même que leur maître, supporter la vue d'une jolie femme, mordirent leurs freins et se courbèrent: mais il les contint d'une main vigoureuse et écouta mon invitation poliment, quoique à contre-coeur évidemment. Persuadée que la franchise me servirait mieux auprès d'un caractère aussi extraordinaire, je lui annonçai en riant, après l'avoir invité à se joindre à nous, que nos ressources, en fait de beaux chevaux et de jolis équipages, étaient très-limitées. Il commença vivement par m'assurer que les siens étaient à mon entière disposition, non-seulement pour demain, mais encore toutes les fois que je les désirerais. M'apercevant à quoi il voulait en venir, je l'interrompis tranquillement en lui disant: "Je ne les accepterai pas sans leur maître: l'un et les autres, ou rien du tout."--Ma chère, tu n'as jamais vu d'homme aussi bien déconcerté. Il se mordit les lèvres, tira sur les rênes de ses coursiers jusqu'à les faire dresser presque perpendiculairement; enfin, voyant que j'étais résolue d'attendre sa réponse, il finit par dire, avec l'air d'un homme cherchant une bonne raison pour refuser, qu'il se ferait un plaisir de se joindre à nous pour la promenade de demain. C'est un parfait sauvage..... Mais je vais te laisser pour quelques instants: ta pauvre tête s'en trouvera mieux.

Et approchant ses lèvres des joues qui reposaient sur l'oreiller du canapé, elle y déposa un baiser, et sortit de la chambre.

Comme la porte se refermait sur elle, Antoinette laissa échapper un long soupir.

--Oh! si je veux redevenir ce que j'étais auparavant, murmura-t-elle, je dois m'en retourner à Valmont. Les tentations qu'offrent cette maison élégante et la société de ma bonne mais frivole cousine, sont trop fortes pour mon coeur facile et mes faibles résolutions.

VIII.

Une brillante cavalcade de chevaux bondissants et de voitures richement décorées s'arrêtait, le lendemain vers midi, devant la maison de Madame d'Aulnay. Le magnifique équipage du Colonel Evelyn s'y faisait surtout remarquer; le Colonel lui-même se tenait près de sa monture, et l'air ennuyé et contraint qui se peignait sur sa figure indiquait clairement qu'il se trouvait là à contrecoeur.

Tout ce monde élégant riait, caquetait et semblait dominé par la plus charmante gaieté, lorsque tout-à-coup la porte de la maison s'ouvrit, et lu jolie Madame d'Aulnay en sortit radieuse, distribuant de tous côtés des saluts et des sourires pleins d'amitié. A sa suite venait Antoinette; la fraîche et naïve gaieté de la jeune fille paraissait singulièrement assombrie, mais ce changement ne la rendit que plus belle aux yeux d'un grand nombre.

Comme Madame d'Aulnay posait le pied sur le trottoir, le Colonel Evelyn s'approcha d'elle et d'un ton dans lequel il s'efforça vainement de faire paraître de l'empressement, il lui demanda de vouloir bien honorer sa voiture en y prenant place près de lui.

Elle fit en souriant agréablement un léger signe d'assentiment, puis se retourna pour répondre à quelques-uns des galants cavaliers qui venaient s'informer de sa santé. Tout-à-coup, elle vit le Major Sternfield s'approcher d'elle et lui demander avec instance de l'accepter dans sa carriole, attendu qu'il avait à lui communiquer des choses de grande importance. Le fait est qu'il avait une hâte impatiente de connaître la raison pour laquelle Antoinette avait refusé de le recevoir la veille, aussi bien que de savoir la cause de ce chagrin dont Justine avait parlé.

Madame d'Aulnay accorda sans difficulté la demande qui lui était faite: elle n'était pas fâchée, d'un autre côté, d'infliger, une bonne fois, un petit châtiment à ce misanthropique Colonel qui semblait considérer comme une lourde charge de l'avoir dans sa voiture. Cependant, comme elle avait préalablement arrêté qu'Antoinette et le Major Sternfield seraient de compagnie pendant qu'avec le Colonel Evelyn elle ouvrirait la marche, elle se trouva un peu embarrassée en voyant ses plans dérangés.

Après un moment de réflexion, elle se tourna vers le Colonel et lui dit, avec un joli sourire sur les lèvres: que le Major Sternfield s'étant reposé sur sa charité, elle ne pouvait faire autrement que de le recevoir dans son petit équipage à elle.

--Mais voici mon substitut, continua t'elle en poussant tout-à-coup en avant la jeune Antoinette qui, depuis quelques instants, était occupée à regarder autour d'elle avec un air de préoccupation qu'on ne voyait guère souvent sur sa douce figure.

Complètement prise au dépourvu, indignée outre mesure de se voir imposer aussi arbitrairement la compagnie d'un homme si peu bienveillant, Antoinette recula d'un pas et déclara avec énergie qu'elle ne voulait pas consentir à un tel arrangement, "que les chevaux du Colonel semblaient être trop fougueux."

D'un mouvement presqu'imperceptible de lèvres, le Colonel Evelyn s'empressa de l'assurer que ses coursiers, quoique pleins de feu, étaient cependant parfaitement rompus. Pendant se temps-là, Madame d'Aulnay s'était approchée d'elle et lui murmurait impétueusement aux oreilles:

--Veux-tu donc l'insulter publiquement? Acceptes de suite.

Antoinette se rendit donc malgré elle à l'injonction qui lui était faite. Pendant que le Colonel arrangeait soigneusement les riches fourrures de la voiture autour d'elle, il ne put s'empêcher de se dire à lui-même:

--Quelle comédie! Quelles que jeunes qu'_elles_ soient, quelles que sincères qu'_elles_ paraissent être, _elles_ se ressemblent toutes.

Pendant qu'il faisait reculer ses chevaux afin de permettre au Major Sternfield--qui, en voyant ces arrangements commençait à regretter sa démarche,--et à Madame d'Aulnay de prendre les devants, celle-ci insista pour qu'il gardât la tête, déclarant que ces magnifiques coursiers étaient précisément; ce qu'il y avait de plus convenable pour ouvrir la procession.

Bientôt les touristes s'élancèrent gaiement et fièrement, faisant retentir l'air des sons harmonieux des petites clochettes suspendues au cou de, leurs chevaux. Après avoir parcouru la rue Notre-Dame sur toute sa longueur, ils passèrent la porte-de-ville qui leur donna une sortie des murs[2], et peu après ils se trouvèrent en pleine campagne, sur le chemin qui conduisait à Lachine.

[Note 2: Ces murs, qui avaient été primitivement élevés pour protéger les habitants de la ville contre les attaques de la tribu Iroquoise, avaient quinze, pieds de hauteur, et étaient surmontés de créneaux. Quelques années plus tard, ils tombèrent en décadence et finalement ils furent enlevés, conformément à un Acte de la Législature Provinciale, pour faire place à des améliorations judicieuses et nécessaires,--_Note de l'auteur_.]

L'humeur sombre du Colonel Evelyn et la contrainte d'Antoinette ne tardèrent pas cependant à céder aux charmes du brillant spectacle qu'offraient la superbe température qui régnait en ce moment et l'apparence de ces vastes champs recouverts de leur blanc manteau de neige, étincelant comme si une fée invisible les avait parsemés d'une poussière de diamants. Il y avait aussi quelque chose d'égayant dans cette course rapide et dans ce froid vif et piquant; mais l'insensibilité paraissait avoir fait sentir son influence sur tous les deux, car l'une et l'autre demeuraient silencieux. La scène était nouvelle pour Evelyn; mais, dans la crainte d'amoindrir par de plates banalités le plaisir qu'il en éprouvait, il proféra concentrer en lui-même l'admiration qu'il subissait en ce moment. De son côté, Antoinette semblait avoir pris à coeur de lui prouver que, quoique jusqu'à un certain point forcée d'être dans sa compagnie, elle n'avait pas la moindre intention de tirer quelque parti de la circonstance.

Ils approchaient des Rapides de Lachine; déjà le murmure des flots mugissants avait frappé leurs oreilles. Lorsque les tourbillons d'écume de la cataracte, ses rochers couverts de neige entre lesquels l'eau s'élançait en bouillonnant et allait former plus loin d'autres courants et d'autres gouffres, se présentèrent à leur vue, une exclamation involontaire d'admiration s'échappa de la bouche du Colonel. La scène était réellement grande et sublime. Les rives forestières de Caughnawaga que l'on apercevait en face, les petites îles qui s'avançaient dans la rivière, le pin solitaire qui sortait de leur sein rocailleux et qui se tenait fièrement debout en dépit des tempêtes et des flots qui rugissaient autour de lui: tout cela était un nouvel aliment pour l'imagination et ajoutait à la grandeur du spectacle.

Tout entier sous le charme de l'admiration, Evelyn avait machinalement relâché les rênes, lorsqu'un coup de fusil tiré par quelque chasseur près de là fit prendre l'épouvante aux chevaux excités qui s'élancèrent aussitôt au grand galop.

Le danger était imminent, car le chemin longeait de près le bord des Rapides; et en quelques endroits il s'élevait de plusieurs pieds au-dessus des flots grondants. Cependant la main qui tenait les rênes était une main de fer; sa poignée ferme et vigoureuse modérait les allures désordonnées des chevaux épouvantés. Au premier moment, Evelyn s'était retourné vers sa jolie compagne pour prévenir par quelques paroles d'encouragement, les cris perçants, les défaillances ou les autres faiblesses de femme qui auraient, en ce moment considérablement augmenté le danger de leur position; mais Antoinette se tenait parfaitement calme et tranquille, ses lèvres légèrement comprimées ne trahissaient autrement que par la pâleur de marbre dont elles étaient recouvertes sa secrète terreur.

Remarquant le regard rapide et plein d'anxiété qu'Evelyn avait jeté sur elle.

--Ne vous occupez pas de moi, faites attention aux chevaux! dit-elle.

--Quelle courageuse enfant! se dit le Colonel en lui-même.

Et rassuré sur son compte, il employa tous ses efforts et son habileté à reprendre son contrôle sur les coursiers.

Un oeil pénétrant et une main puissante étaient en ce moment d'égale nécessité, car ils approchaient d'un endroit où la rive devenait plus escarpée et le chemin plus étroit. Malheureusement, une charrette renversée qui se trouvait à côté du chemin imprima un nouvel élan à la terreur des chevaux déjà à moitié furieux. D'un bond terrible ils s'élancèrent en avant, et, pour comble de malheur, les rênes que les efforts désespérés du Colonel avaient tenus à la plus haute tension, se rompirent tout-à-coup.

En ce moment d'extrême péril, il n'y avait pas à compter avec l'étiquette de la cérémonie; prompt comme la pensée, Evelyn s'empara de sa compagne, et, murmurant à ses oreilles ces mots: "pardonnez-moi!" il la jeta sur le sol recouvert de neige. Immédiatement après, il sauta lui-même à bas de toiture, non sans avoir failli s'entortiller dans les robes, et vint tomber avec violence près d'Antoinette. Sa première pensée fut pour la jeune fille qui déjà s'était relevée et était appuyée sur un trône d'arbre, pâle de terreur.

--Seriez vous blessée? demanda-t-il avec empressement.

--Oh non, non, répondit-elle; mais les chevaux, les pauvres chevaux!

Le Colonel regarda vivement autour de lui. Où étaient-ils? Renversés au pied de la rive escarpée, mutilés et couverts de sang, mais luttant encore avec l'énergie du désespoir au milieu des rochers et des eaux peu profondes dans lesquelles ils avaient roulé.

Evelyn aimait ses jolis coursiers anglais: peut être les appréciait-il autant qu'il dépréciait les femmes; mais nous devons lui rendre la justice de déclarer qu'en cet instant tout son regret était absorbé par la satisfaction intérieure qu'il éprouvait à la pensée que la jeune fille qui lui avait été confiée, était saine et sauve.

--Prenez mon bras, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et allons chercher du secours à cette maisonnette près d'ici.

Antoinette accepta, et ils partirent.

Ils avaient à peine frappé à la porte, qu'on leur dit d'entrer, et ils se trouvèrent bientôt dans un appartement simple et modestement garni mais qui brillait par cette propreté et cet ordre avec lesquels les _habitants_ savent pallier, sinon cacher leur pauvreté, quand elle existe. Près du grand poêle double se tenait le maître du logis fumant tranquillement sa pipe, pendant qu'une demi-douzaine de marmots aux yeux ronds, aux joues basanées, de tout âge depuis un jusqu'à sept ans, jouaient et gambadaient sur le plancher. En voyant arriver ces visiteurs inattendus, l'_habitant_ se leva et, sans trahir par aucun signe extérieur le grand étonnement qu'il éprouvait, ôta la tuque bleue qui recouvrait sa tête et répondit avec politesse à la demande de secours que venait de lui faire Antoinette. Cependant, laissant glisser un regard plein d'anxiété sur le groupe d'enfants qui l'environnaient, il déclara avec un peu d'hésitation que sa femme ayant eu affaire à sortir, lui avait fait promettre de ne pas les laisser seuls durant son absence, parce qu'ils pourraient se brûler. Les craintes de cette mère prévoyante semblaient parfaitement justifiées par l'état du poêle qui était en ce moment chauffé au rouge. Mais Antoinette, laissant percer un sourire sur ses lèvres encore blêmes, l'assura qu'elle allait prendre bien soin des enfants durant l'absence de leur père. Celui-ci, alors, n'hésita plus, et sortit, accompagné du Colonel Evelyn.

Le premier soin de la jeune fille, lorsqu'elle se trouva seule avec le petit monde de la maison, fut de se jeter à genoux pour remercier la Providence qui l'avait si visiblement protégée dans le danger qu'elle venait de courir; puis elle se mit à consoler le plus petit de la troupe qui s'était mis à pleurer et à crier en voyant périr son père. La tâche n'était pas lourde, car il est toujours facile de gâcher les pleurs de l'enfance. Elle l'avait à peine placé sur ses genoux, que déjà il jouait avec les bijoux suspendus au cou de la jeune fille qui s'était dépouillée, à cause de la chaleur qui régnait dans l'appartement, de ses fourrures et de son manteau. Pendant ce temps-là, les autres enfants avaient fait cercle autour d'elle, et écoutaient avec une avide attention le conte d'un géant et d'une fée qu'elle leur racontait, et ne manquaient pas de la prendre elle-même pour une de ces fées charmantes dont elle parlait.

IX.

Quelques instants après, le Colonel Evelyn entra. A la vue du groupe qui sa présenta à son regard préoccupé, il sourit involontairement.

En voyant arriver ce grand étranger, le petit qu'Antoinette tenait sur elle, s'enfonça plus serré dans les vêtements de la jeune fille et s'y blottit avec autant de naturel que si sa petite tête eût été habituée à reposer près d'un corsage de soie et à effleurer des bijoux.

Antoinette était réellement belle en ce moment; l'expression de ses traits, en promenant les yeux de l'un de ses petits auditeurs à l'autre, lui donnait un charme que sa beauté ne lui avait jamais peut-être communiqué dans un salon ou une salle de bal.

A l'arrivée d'Evelyn, elle s'informa avec empressement du sort des chevaux.

--Notre hôte est à y voir répondit-il avec indifférence, et il va revenir dans quelques instants. Mais, dites-moi, n'avez-vous réellement pas souffert de notre mésaventure? Ne ressentez-vous aucune douleur, aucun mal?

--Non--oui--je ressens là comme une vive douleur, dit-elle en découvrant jusqu'au coude un joli bras rond parfaitement formé et en indiquant une large meurtrissure qui se faisait remarquer à sa douce surface.

La figure du Colonel trahit une certaine émotion lorsque ses yeux tombèrent sur ce charmant petit bras qui semblait presque dénoter la faiblesse d'une enfant, et en se rappelant l'intrépide courage que l'héroïque jeune fille avait déployé dans la rude épreuve par laquelle ils venaient de passer.

--Mademoiselle, dit-il, je dois vous demander pardon de ma maladresse, car vous devez avoir reçu cette meurtrissure lorsque je vous ai jetée hors de la voiture. Il m'aurait été si facile de sauter à terre on vous tenant dans mes bras! mais je craignais que mes pieds s'embarrasseraient dans les manteaux et les fourrures qui remplissaient la voiture et causeraient ainsi notre perte mutuelle. Puis-je maintenant faire quelque chose pour réparer ma gaucherie? Laissez-moi, je vous prie, laver ce bras avec un peu d'eau froide.

--Oh! non, ce n'est qu'une bagatelle que Jeanne soignera lorsque je serai de retour à la maison, répondit-elle en souriant et en rougissant un peu pendant qu'elle ramenait vivement sa manche.

Un silence de quelques instants s'établit entre les deux jeunes gens; puis, le Colonel Evelyn, qui regardait fixement Antoinette depuis quelques minutes, ne put s'empêcher de s'exclamer:

--Savez-vous que vous vous êtes conduit en véritable héroïne! pas le moindre mouvement, pas la plus légère exclamation de frayeur! et cependant, si j'ai bien compris l'expression de votre contenance, vous étiez grandement alarmée.

Antoinette hésita un instant, puis elle répondit timidement, sans cependant pouvoir réprimer un léger sourire qui était venu effleurer ses lèvres:

--On dit qu'une grande crainte neutralise presque une autre crainte; eh! bien, terrifiée que j'étais par la course effrénée des chevaux, j'avais également peur de vous.

--Comment? de moi! s'écria-t-il étonné.

--Oui, de vous. En premier lieu, je ne me trouvais dans votre voiture que grâce à une simple politesse; je vous avais été imposée, sans être désirée ni demandée: j'étais donc doublement loin de me trouver à l'aise----

Oh! ne m'interrompez pas, continua-t-elle pendant qu'Evelyn essayait par quelques mots de dissentiment à combattre cette idée.

Mais il se rappela aussitôt, avec quelque chose comme un remords, le jugement sévère qu'il avait porté sur elle avant qu'elle montât en voiture.

--En second lieu, poursuivit Antoinette-----

Ici la jeune Elle se sentit plus embarrassée et s'arrêta.

--Et quoi, en second lieu? demanda son interlocuteur, tant soit peu intrigué.

--Eh! bien, on m'avait dit que vous étiez un ennemi invétéré des femmes. J'étais donc autorisée à croire que vous ne manifesteriez qu'une bien faible indulgence pour les craintes ou les caprices d'une femme.

A ces mots une apparence de douleur mentale chassa le sourire qui s'était fait remarquer depuis quelques instants sur le visage du Colonel et ce fut presqu'involontairement qu'il répondit:

--Le caractère peu enviable que vous me donnez a été gagné et porté par, plusieurs simplement parce qu'ils pratiquent une prudence qui leur a été enseignée par l'expérience.

Ces mots furent prononcés d'un ton bas et contraint, et celui qui les avait murmurés s'approcha de la petite fenêtre comme pour mettre fin à cette conversation.

Soudainement, le bruit de deux coups de fusils tirés presque sans intermission fit bondir la jeune fille dont le système nerveux, malgré le calme apparent qu'elle affectait, avait été violemment ébranlé par la scène de tout-à-l'heure, et une exclamation de terreur s'échappa de sa bouche. De son côté, le militaire avait tressailli en entendant ce bruit; mais presqu'aussitôt il recouvra son sang-froid, et, se tournant vers Antoinette, il lui dit avec bienveillance:

--N'ayez pas peur, Mademoiselle de Mirecourt: c'est notre hôte qui vient de faire un acte de charité, en mettant fin, aux atroces souffrances de mes pauvres chevaux mutilés.

--Quoi! tués tous les deux!

Et, involontairement, la jeune fille joignit ses mains l'une dans l'autre.