Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés
Chapter 3
--Volontiers, répondit-il avec amabilité; et j'y ajouterai, si vous le voulez bien, une esquisse de leur caractère. Cette description, d'ailleurs, servira de préliminaire à leur présentation, car tous, à l'exception d'un seul, se sont promis de ne pas partir d'ici ce soir sans avoir obtenu ou tenté d'obtenir cette faveur. Pour commencer, ce monsieur sombre et tranquille que vous voyez à votre droite, est le Capitaine Assheton, un caractère très-aimable et très-inoffensif. Le jovial et rubicond personnage près de lui est le Docteur Manby, notre chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu'il allume un cigare. Ce jeune et joli monsieur mis avec tant de recherche qui danse vis-à-vis de nous, est l'Hon. Percy de Laval; mais comme, persuadé que vous le permettriez, je lui ai promis de vous le présenter dès que ce quadrille sera terminé et qu'il doit vous demander la faveur de danser le prochain avec vous, vous aurez bientôt occasion de le connaître et de le juger par vous même.
--Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec Madame d'Aulnay? demanda Antoinette en jetant un coup-d'oeil dans la direction où se trouvait Lucille avec son impassible partenaire.
--C'est le Colonel Evelyn.
Et en prononçant ce nom, une expression d'aversion mêlée d'impatience traversa la figure du militaire. Mais il la réprima presqu'aussitôt et ajouta sur un ton plus bas:
--C'est la seule _exception_ à laquelle j'ai fait allusion tout-à-l'heure et qui ne s'est pas engagé à faire votre connaissance ce soir. N'est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son compte?
--Certainement: il m'intéresse maintenant plus que jamais.
--C'est bien là une perfide réponse de femme! pensa en lui-même Sternfield qui reprit en inclinant légèrement la tête: Eh! bien, vos désirs seront satisfaits. Je vous dirai en peu de mots, mais strictement confidentiels, ce qu'est le Colonel Evelyn. Il compte parmi ceux qui ne croient ni en Dieu, ni en l'homme, pas même en la femme.
--Vous m'effrayez! Mais, c'est donc un athée?
--Non pas peut-être en théorie, mais en pratique il l'est certainement. Né et élevé dans les principes du catholicisme, jamais, de mémoire du plus ancien du régiment, il n'est entré dans une église ou une chapelle. De manières froides et réservées, il n'est avec personne sur un pied d'intime amitié. Mais ce qui, à mes yeux, constitue le plus grand et le plus impardonnable de ses crimes (ici le galant militaire sourit en signe de désaveu formel), c'est qu'il déteste souverainement les femmes. Un désappointement d'amour qu'il aurait éprouvé dans sa première jeunesse et dont aucun de nous ne connaît les détails a aigri son caractère à un tel degré, qu'il ne cache plus son aversion dédaigneuse pour les filles d'Eve qu'il déclare toutes également perfides et trompeuses. Pardon, Mademoiselle de Mirecourt, de proférer en votre présence des sentiments que je condamne énergiquement de toute mon âme; mais vous m'aviez ordonné de parler, et je n'avais d'autre alternative que celle d'obéir.... Mais, voici M. de Laval qui vient solliciter son introduction.
La formule d'usage fut prononcée, la main d'Antoinette demandée pour la danse qui allait commencer, et Sternfield se retira, en murmurant à l'oreille de la jeune fille:
--Je laisse la place avec un tel regret, Mademoiselle, que je me risquerai bientôt à la réclamer de nouveau.
Si le Major Sternfield eût choisi son successeur dans l'intention de se faire ressortir davantage, son choix n'eût certainement pas été plus judicieux.
L'Honorable Percy de Laval était un jeune homme de vingt-un ans, aux cheveux dorés, au teint rose, aux traits délicats. Récemment mis en possession d'une fortune considérable, appartenant à une ancienne et riche famille d'Angleterre, et doué, comme nous venons de le dire, de grandes attractions personnelles, il était aussi infatué de lui-même qu'un amoureux peut l'être de son amante. A tous ces dons naturels, il avait acquis par l'étude une prononciation lente et grasseyante, une manière paresseuse de se tenir debout ou de s'incliner,--il s'asseyait rarement,--et de fermer languissamment à demi ses grands yeux: toutes ces qualités variées le rendaient, du moins dans sa propre opinion, plus irrésistible que le superbe Sternfield lui même.
Tel était le jeune Monsieur qui, après un silence prolongé, pendant lequel ses yeux avaient erré autour de la salle sans même paraître soupçonner l'existence de sa partenaire, se tourna enfin vers elle et lui demanda d'un ton moitié protecteur et moitié nonchalant: "si elle aimait la danse?"
--Cela dépend entièrement du danseur avec lequel j'ai la bonne fortune de me trouver, répondit Antoinette avec autant d'esprit que de vérité.
Le jeune fat ne vit dans ces mots qu'un compliment à son adresse, et après un autre silence de cinq minutes, il reprit:
--On dit qu'il règne un froid insupportable en ce pays durant l'hiver.
A cette remarque il n'y eut d'autre réponse qu'une légère inclinaison de tête.
--Qu'est-ce que les hommes portent pour se protéger contre la rigueur sibérienne du climat?
--Des capots de peaux d'ours, répondit-elle laconiquement.
--Et les femmes,--je vous demande pardon, les dames, le beau sexe,--aurais-je dû dire?
--Des couvertes et des _mocassins_, répondit Antoinette, en relevant un peu sa jolie petite tête, car elle sentait que sa patience commençait à l'abandonner.
L'Honorable Percy ouvrit de grands yeux.
Etait-ce vrai? ou bien, cette "petite fille des colonies" comme il l'appelait intérieurement, voulait-elle se moquer de lui? Oh! cette dernière hypothèse était improbable, tout-à-fait hors de question. L'accoutrement dont il était question devait, en effet, être en usage dans certaines parties du pays où les femmes revêtaient encore le singulier costume que venait de dépeindre la jeune fille et qui devait être une réminiscence de ceux que portaient les sauvagesses leurs aïeules.[1]
[Note 1: Le lecteur voudra bien se rappeler que ceci se passait il y a près d'un siècle, alors que la chose, quoique improbable, était très-possible.--_Note de l'auteur._]
Revenant à la charge, il reprit avec une nonchalance de ton et d'attitude encore plus impertinente:
--On dit que pendant huit mois le sol est couvert de quatre pieds de neige et de glace, et que tout gèle. Comment donc les malheureux habitants de ce pays font-ils pour résister à la nature pendant tout ce temps-là?
L'irritation d'Antoinette avait fait place à la gaieté, et cette fois ce fut en souriant qu'elle répondit:
--Oh! ce n'est pas difficile: quand les provisions deviennent rares, ils se mangent les uns les autres.
Ciel et terre! c'était donc bien possible et bien vrai: elle voulait le mystifier! A cette découverte, sa respiration sembla suspendue, et pendant assez longtemps son étonnement le tint silencieux. Mais non, il devait punir comme elle le méritait, il devait anéantir l'audacieuse jeune fille; prenant donc un air aussi moqueur que ses traits efféminés pouvaient lui permettre d'emprunter, il reprit:
--Eh! bien, oui, le Canada est encore tellement en dehors de la civilisation, que je ne suis pas étonné que vous y tolériez toutes ces coutumes, quelles que barbares qu'elles soient.
--C'est vrai, répliqua Antoinette avec sérénité; nous pouvons y tolérer tout, excepté les fats et les fous.
Cette dernière sortie était trop forte pour le Lieutenant de Laval, et il n'était pas encore revenu du choc qu'elle lui avait causé, lorsque le Major Sternfield arriva avec empressement demander la main de Mademoiselle de Mirecourt pour une autre danse.
Antoinette passa négligemment son bras sous celui qui lui était présenté et alla se mettre en place, sans s'apercevoir que le Colonel Evelyn qui, après avoir réussi à s'échapper de Madame d'Aulnay était allé examiner des gravures près de la table placée derrière eux, avait entendu le singulier dialogue qu'elle venait de tenir avec le Lieutenant Percy et s'en était considérablement amusé.
--Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, que pensez-vous de l'Honorable M. de Laval? demanda le nouveau danseur d'Antoinette. Si vous vous rappelez bien, nous avions convenu que vous formeriez de vous-même votre opinion sur lui.
--J'ai une faveur à vous demander, Major Sternfield: c'est de ne plus me présenter de petits sots. Ils font des partenaires fatigants.
Les yeux de Sternfield brillèrent d'un éclat où on aurait pu lire une joie presqu'aussitôt comprimée.
Ce soir-là, après la veillée, la salle des officiers retentit longtemps des plaisanteries et des rires qui firent tinter les oreilles de l'Honorable Percy de Laval de colère et du désir de se venger.
V.
Le lecteur sera, nous l'espérons, assez indulgent pour nous pardonner si, au risque de lui paraître ennuyeux en répétant des faits qu'il connaît aussi bien que nous, nous jetons un rapide coup-d'oeil en arrière, sur cette période de l'histoire du Canada comprenant les premières années qui suivirent la reddition de Montréal aux forces combinées de Murray, Amherst et Haviland, période sur laquelle ni les vainqueurs ni les vaincus ne peuvent s'arrêter avec un très-grand plaisir.
En dépit des termes de la capitulation qui leur garantissaient les mêmes droits que ceux accordés aux sujets Britanniques, les Canadiens qui avaient compté avec confiance sur la paisible protection d'un Gouvernement légal, furent condamnés à voir leurs tribunaux abolis, leurs juges méconnus et tout leur système social renversé pour faire place à la plus affreuse des tyrannies, la loi martiale.
Le nouveau Gouvernement, il est vrai, pouvait avoir cru ces mesures nécessaires, car il savait parfaitement que les Canadiens, trois ans après que le royal étendard de Georges eut flotté au-dessus d'eux, conservaient encore l'espoir que la France ne les avait pas tout-à-fait abandonnés et qu'elle ferait un suprême effort pour reprendre possession du pays, après que la cessation des hostilités aurait été proclamée. Cette dernière espérance, cependant, comme toutes celles que les colons de la Nouvelle-France avaient reposées dans la mère-patrie, se changea en un cruel désappointement, et par le traité de 1763 les destinées du Canada furent irrévocablement unies à celles de la Grande-Bretagne. Cette circonstance détermina une seconde émigration, encore plus considérable que la première, des hautes classes de la société qui s'en retournèrent en France où elles furent reçues avec des marques de faveur signalées et où plusieurs trouvèrent des situations honorables dans les bureaux du Gouvernement, dans la marine et et dans l'armée.
Jamais peut-être Gouvernement ne fut plus isolé d'un peuple que ne l'était la nouvelle Administration. Les Canadiens, aussi ignorants de la langue de leurs conquérants que ceux-ci l'étaient de leur cher idiome français, s'éloignèrent avec indignation des juges éperonnés et armés qui avaient été nommés pour administrer la justice au milieu d'eux, et remirent l'arrangement de leurs difficultés entre les mains du clergé de leurs paroisses et entre celles de leurs notables.
L'installation des troupes anglaises en Canada avait été suivie par l'arrivée d'une multitude d'étrangers, parmi lesquels, malheureusement se trouvèrent plusieurs aventuriers indigents qui cherchèrent aussitôt à se créer des positions sur les fortunes renversées du peuple vaincu. Le général Murray, homme dur mais strictement honorable, qui avait remplacé Lord Amherst comme Gouverneur-Général, fait, à ce sujet, les remarques suivantes: "Le Gouvernement civil établi, il a fallu choisir des magistrats et prendre des jurés parmi cent cinquante commerçants, artisans et fermiers, méprisables principalement par leur ignorance. Il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils résistent à l'enivrement du pouvoir qui est mis entre leurs mains contre leur attente, et qu'ils ne s'empressent pas de faire voir combien ils sont habiles à l'exercer. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce qu'elle a des titres à leur respect; ils détestent les autres habitants, parce qu'ils les voient soustraits à l'oppression dont ils les ont menacés."
Le Juge-en-Chef Gregory qu'on avait tiré des profondeurs d'un cachot pour l'asseoir sur le banc judiciaire, ignorait entièrement, non-seulement la langue française, mais encore les plus simples notions de la loi civile; le Procureur-Général, de son côté, n'était pas mieux qualifié pour la haute fonction qui lui avait été confiée. Le pouvoir de nommer aux emplois de Secrétaire-Provincial, de Greffier du Conseil, de Régistrateur, était laissé à des favoris qui les vendaient aux plus offrants enchérisseurs.
Le Gouverneur-Général, il est vrai, fut bientôt forcé de suspendre le Juge-en-Chef et de le renvoyer en Angleterre; mais cet acte, et deux ou trois autres mesures entreprises dans un but de conciliation, ne suffirent pas pour détruire dans l'esprit du peuple vaincu la pénible impression qu'une chose aussi sacrée que la justice n'existait plus pour lui dans le pays. Le démembrement de son territoire l'exaspéra presqu'autant que l'abolition de ses lois. Les Isles d'Anticosti et de la Madeleine, ainsi que la plus grande partie du Labrador, furent annexées au Gouvernement de Terreneuve; les Isles de St. Jean et du Cap Breton à la Nouvelle Ecosse; les terres situées autour des grands lacs aux colonies voisines; enfin le Nouveau Brunswick en fut détaché, doté d'un gouvernement séparé et du nom qu'il porte aujourd'hui.
Des instructions royales furent ensuite envoyées d'Angleterre, obligeant le clergé et le peuple à prêter ferment de fidélité sous peine d'être condamnés à laisser le pays, ainsi qu'à renoncer à la juridiction ecclésiastique de Rome que tout catholique est tenu en conscience de reconnaître et d'accepter. Plus tard, ils furent sommés de rendre toutes les armes qu'ils pouvaient avoir en leur possession, ou bien à jurer qu'ils n'en avaient pas de cachées. Le Gouvernement hésita avant de mettre en force ces derniers ordres également sévères et injustes. Un impatient esprit de mécontentement s'empara du peuple qui s'était jusque-là montré si soumis à ses nouveaux gouvernants, mais qui commença alors à faire entendre ouvertement des murmures et des plaintes. Les vainqueurs crurent qu'il était nécessaire de se relâcher un peu de leurs mesures sévères; et lorsque, quelques années après, les colonies américaines se jetèrent dans la révolution qui emmena leur indépendance, l'Angleterre, soit par politique, soit par justice, accorda, enfin aux Canadiens la paisible jouissance de leurs institutions et de leurs lois.
VI.
Madame d'Aulnay et sa jolie cousine étaient donc lancées dans cette vie du grand monde où elles étaient si bien faites pour briller, et l'entrée dans les beaux salons de Lucille était regardée comme une faveur signalée. Les nouveaux amis militaires de la jeune femme étaient très-assidus dans leurs visites.
Parmi ces derniers, le Colonel Evelyn venait de temps à autre; mais, à mesure qu'il devenait plus intime, aucun changement ne se faisait remarquer dans sa conduite grave et tranquille: il ne se départait en rien de sa remarquable réserve. Jamais il ne dansait, à peine même adressait-il quelques mots à Antoinette ou à ses jeunes et charmantes rivales; quoique poli et courtois, il ne donnait jamais un compliment; jamais sa bouche austère ne se prêtait à ces galanteries banales qui obtiennent dans les salons un droit de cité égal à celui qu'y ont les remarques sur le temps. Evidemment, le Major Sternfield avait raison: cet homme si réservé, si inaccessible, n'avait qu'une bien faible confiance et une foi bien légère dans la femme.
Cependant, Audley Sternfield avait fait d'amples apologies pour l'indifférence de son Colonel, et peu de jours s'écoulaient sans qu'on le vît dans la maison de Madame d'Aulnay. Un projet qu'il émit avec beaucoup de déférence et qui, après quelques instances de sa part, fut accepté par les deux Dames, augmenta davantage son intimité: ce projet était de se constituer leur professeur d'anglais. Madame d'Aulnay ne connaissait que très-médiocrement cet idiome; mais Antoinette, quoique éprouvant quelque difficulté à le prononcer, avait une connaissance assez exacte de sa construction grammaticale, grâce aux leçons de sa gouvernante qui lisait et écrivait l'anglais très-couramment, quoique, comme la plupart des étrangers, elle ne le prononçât que très-incorrectement: elle voulait perfectionner son éducation anglaise.
Quels dangereux moyens d'attraction étaient ainsi mis à la disposition du major Sternfield dans cette nouvelle situation! S'asseoir tous les jours pendant plusieurs heures à la même table que ses charmantes élèves, lisant à haute voix quelque poëme émouvant, quelque gracieux roman, pendant qu'elles étaient tout entières au plaisir d'entendre les riches accents d'une voix remarquablement musicale ou de suivre sur sa figure le jeu expressif de ses traits réguliers et irréprochables. Et puis, lorsqu'il arrivait à un passage particulièrement beau ou profondément sentimental, combien était éloquent le rapide coup-d'oeil qu'il lançait vers Antoinette! combien ardente et passionnée était l'expression de ses grands yeux noirs!
Doit-on s'étonner maintenant si Antoinette, jeune et sans expérience, ainsi exposée à des tentations aussi nouvelles et aussi puissantes, apprit des leçons dans une tout autre science que celle des langues, et si, après ces longues et agréables heures d'instructions, elle se laissa entraîner dans une rêverie silencieuse, les joues rouges, les yeux remplis de tristesse et indiquant clairement que quelque chose de plus intéressant que les verbes et les pronoms anglais était l'objet de ses pensées?
C'était, à proprement parler, le premier beau jour de la saison pour la promenade en traîneaux, car la neige légère qui jusque-là avait annoncé l'approche de l'hiver, tombant sur des chemins et des pavés remplis de boue, avait perdu sa blancheur et formé, en s'incorporant avec le limon liquide, cette détestable combinaison à laquelle l'automne et le printemps nous habituent en ce pays. Cependant, une forte gelée suivie d'une abondante chute de neige avait bientôt rempli de joie tous les amateurs de la promenade en carriole; et ce jour-là un ciel pur et sans nuage, un soleil brillant qui inondait la terre de lumière sinon de chaleur, ne laissaient rien à désirer.
Devant la porte de la maison de Madame d'Aulnay attendait une magnifique petite carriole attelée de deux jeunes chevaux canadiens d'un noir brillant, agitant gaiement leurs têtes ornées de glands et faisant résonner harmonieusement les clochettes attachées à leurs harnais.
Il est inutile de dire que ce féerique équipage attendait Madame d'Aulnay et Antoinette qui étaient en ce moment dans la chambre de Lucille, mettant la dernière main à leur élégante toilette d'hiver. Sur une chaise se trouvait une paire de gantelets dont la jolie jeune femme s'empara en disant:
--Tu peux te reposer en toute sûreté sur mon habileté, Antoinette, car j'ai la main habile, et mes petits chevaux, quoique paraissant rétifs, sont parfaitement bien dressés.
On peut voir par ces quelques mots, que Madame d'Aulnay, parmi ses qualités, comptait celle de conduire deux chevaux de front, et quoique peu de Dames, à cette époque, recherchassent ce talent, Madame d'Aulnay était à la tête de la _fashion_ et faisait comme bon lui semblait.
--Sais tu, petite cousine, continua-t-elle en se regardant avec complaisance dans le miroir, sais-tu que ces sombres fourrures nous vont à merveille: elles s'harmonisent bien avec mon teint pâle, et elles font ressortir à ravir tes joues roses.... Mais, qu'est-ce que cela, Jeanne? demanda-t-elle en s'interrompant dans ses éloges et en s'adressant à une femme d'un âge moyen qui entrait en ce moment, portant deux lettres à la main.
--Pour Mademoiselle Antoinette, Madame, dit-elle en remettant les lettres à la jeune fille qui tendit les mains avec empressement.
Jeanne occupait dans la maison la position d'une personne privilégiée. Femme de chambre de Madame d'Aulnay avant le mariage de celle-ci, elle l'avait suivie dans sa nouvelle demeure, probablement pour ne plus jamais s'en séparer; elle lui était profondément attachée, et souvent elle lui avait donné des preuves de cet attachement sous la forme de remontrances et de conseils que la légère et capricieuse Madame d'Aulnay n'aurait certainement pas souffert d'aucune autre personne.
Antoinette ouvrit précipitamment les missives, qui, toutes deux, étaient longues et écrites très serrées. Madame d'Aulnay, jetant un coup-d'oeil sur ces pages et les voyant si bien remplies, s'écria avec impatience:
--Assurément, chère enfant, tu n'as pas l'intention, j'espère, de lire ces folios en entier maintenant. Tiens, tiens, mets-les de côté, tu en prendras connaissance à notre retour.
--Non pas, chère Lucille. Ces lettres sont de papa et de cette pauvre Madame Gérard, et ma pensée a tellement négligé depuis quelque temps ces deux personnes si chères à mon coeur, que, par manière de pénitence, je dois rester à la maison et lire leurs lettres jusqu'à ce que je les sache par coeur.
--Quelle folie! consentiras-tu véritablement à perdre ce charmant après-midi et la première journée de la saison favorable à la promenade? Assurément, tu ne seras pas aussi absurde!
--Chère amie, je le serai au moins pour cette fois; ainsi, pardonne-moi.
--Ah! reprit Madame d'Aulnay moitié aigrement et moitié gaiement, je m'aperçois que tu as une bonne dose de cette _fermeté_, ou plutôt, pour être plus vraie, de cette obstination qui distingue ta famille. Ainsi donc, je dois me résigner à paraître seule cet après-midi sur la rue Notre-Dame: eh! bien, adieu.
Et, d'un pas léger, elle descendit l'escalier.
VII.
Après le départ de Madame d'Aulnay, Antoinette se dépouilla en toute hâte de ses habits de sortie, et commença la lecture des lettres qu'elle venait de recevoir.
La première, qui était de son père, respirait la bienveillance et l'affection; elle parlait du vide que son absence créait dans la maison, lui recommandait de s'amuser de tout son coeur, mais terminait en l'avertissant d'exercer la plus active surveillance sur ses affections, de ne les pas accorder à ces élégants étrangers qui fréquentaient la maison de sa cousine, attendu qu'il ne souffrirait jamais qu'aucun d'eux devînt son gendre.
Une vive rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille à la lecture de ce dernier passage. Comme pour bannir les pensées importune! qui venaient d'être évoquées, elle mit précipitamment de côté la lettre de son père pour prendre la seconde; malheureusement, l'épître de Madame Gérard prêtait encore plus aux réflexions pénibles auxquelles avait donné lieu celle de M. de Mirecourt. En la parcourant, Antoinette sentit sa rougeur prendre l'intensité d'un fiévreux incarnat, et bientôt de grosses larmes qui s'étaient amassées sous sa paupière tombèrent une à une sur le papier qu'elle tenait à la main.
Aucune dénonciation, aucun reproche n'étaient pourtant formulés dans cette lettre; non, mais avec une fermeté pleine de tendresse, la gouvernante parlait des devoirs à remplir, des erreurs à éviter, et conjurait sa chère enfant de scruter étroitement son propre coeur, afin de voir si, depuis qu'elle était entrée dans la vie élégante qu'elle menait, elle n'était pas devenue infidèle à ses devoirs.
Pour la première fois depuis son arrivée sous le toit de Madame d'Aulnay, Antoinette suivit ce salutaire conseil, et à peine avait-elle terminé cet examen de conscience, qu'en face du tribunal de son coeur elle se trouva condamnée.