Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés
Chapter 18
--O Louis, cher Louis! je vous en conjure, laissez-moi danser avec lui. Je suis déjà assez malheureuse: ne cherchez pas à me rendre, plus misérable encore.
Sa pâleur, ses yeux baignés de larmes, l'accent de sa voix touchèrent le coeur généreux de Beauchesne, qui inclina silencieusement la tête en signe d'assentiment.
En passant brusquement, presque rudement, le bras de sa femme sous le sien, Sternfield lança sur son rival un regard plein de mépris et d'arrogance que celui-ci lui rendit avec usure.
--Quelles paroles doucereuses disais tu donc à cet idiot, qui ont pu le faire céder dans ses insolentes prétentions! demanda-t-il aigrement à sa femme quand ils eurent pris leur place dans la danse.
Antoinette n'osa pas répondre, car ses paupières étaient chargées de larmes prêtes à tomber, et il y avait dans sa gorge une espèce de suffocation qui dépassait presque son contrôle: elle ne voulait pas faire de scène, et elle sentait qu'elle était bien près d'en voir une.
--Retiens bien l'amical avertissement que je vais te donner, ma chère, continua Audley. Mets une prompte fin à tes coquetteries avec ce jeune homme, ou je le ferai pour toi, et ce d'une manière plus sommaire et plus désagréable que vous pourriez le désirer l'un et l'autre.
Antoinette frémit, car elle comprenait toute l'étendue de la menace contenue dans les paroles que venait de proférer son mari. Mais la danse commençait, et quel que fût le maintien qu'elle dût prendre, elle devait tâcher de paraître indifférente, à défaut de gaieté ou de plaisir.
--Peste de ce Sternfield! pensa le Dr. Manby qui avait remarqué la rapidité avec laquelle avait disparue la tranquillité d'Antoinette, du moment que le Major l'eut abordée. Son ombre seule semble flétrir cette pauvre jeune fille.
La danse se termina bientôt, et Antoinette méditait un moyen pour s'enfuir dans sa chambre; mais Sternfield ne paraissait pas vouloir la laisser s'échapper aussi facilement.
L'emmenant dans une petite alcôve, il lui présenta un siége, et, se plaçant devant elle:
--Je voudrais, dit-il, que tu me donnes des explications, car je ne pense pas que nous nous soyons encore parfaitement entendus. Tu m'as assez joliment bravé tout-à-l'heure par tes dernières coquetteries avec M. Louis Beauchesne.
--Cruel et injuste comme vous l'êtes toujours, Audley, ne croirez vous donc pas mon affirmation solennelle et sacrée que Louis n'est pour moi rien autre chose qu'un vieil ami que j'estime.
--Fi donc! cet homme t'aime de tout son coeur et de toute son âme; et, comme tu ne t'occupes pas le moins du monde de ton mari, il est difficile de dire en qui peuvent être placées tes affections incertaines.
Que pouvait-elle dire à ce bourreau impitoyable et sans coeur qui se moquait de ses dénégations, qui riait de ses protestations? les paroles étaient impuissantes. Les mains serrées l'une dans l'autre, et ses lèvres blanches comme le marbre, elle resta assise, déterminée à tout écouter, à tout souffrir avec patience. N'avait-elle pas elle-même, dans un moment d'aveugle folie, comblé cette coupe d'infortunes, et devait-elle murmurer maintenant, en en goûtant l'amertume?
Encouragé ou exaspéré par son silence, il poursuivit:
--Jusqu'ici, tu t'es montrée aussi ferme et aussi inébranlable que le bronze dans ton caprice favori; tu m'as refusé avec persistance les mots tendres, les caresses affectueuses, tout ce qu'enfin les jeunes filles les plus scrupuleuses accordent souvent à leurs cavaliers. Eh! bien, qu'il en soit ainsi. Tu as été fidèle à ta marotte, je le serai à la mienne. Je te défends de sortir, de te promener, de _flirter_ avec qui que ce soit, dont je pourrais être jaloux. Si, négligeant cette recommandation, qui est un ordre de ma part, tu me désobéis, j'irai trouver ton cavalier actuel, maître Louis, ou n'importe quel autre, je l'insulterai publiquement et je le frapperai: sur ta tête en retombera la responsabilité. Puisque tu ne m'aimes pas, je t'apprendrai au moins à me craindre.
Ces paroles furent prononcées avec cette sauvage dureté qui était à temps donné particulière à sa voix et qui offrait un frappant contraste avec son accent ordinairement si harmonieux.
--Eh! bien, Dieu me montrera peut-être de cette pitié que vous me refusez! dit-elle pendant qu'une vive douleur crispait ses traits.
En ce moment, ses yeux rencontrèrent le regard fixe et triste de Louis, qui se tenait à distance, suivant apparemment la danse, mais concentrant, en réalité, toute son attention sur elle-même. Cependant, il partit; mais deux autres yeux également scrutateurs étaient fixés sur eux: c'étaient ceux du digne Dr. Manby qui, le visage pourpre d'une indignation à demi-supprimée, s'élança soudainement vers le Major Sternfield.
--Je voudrais bien savoir, dit-il à mi-voix, quels sont les absurdes propos que vous débitez à Mademoiselle de Mirecourt. C'est vous qui avez chassé le sourire de ses lèvres et les couleurs de son visage.
Le jeune Major se redressa et demanda ce que le Dr. Manby voulait dire?
--Le Dr. Manby veut de dire ce qu'il dit! répondit-il froidement; il n'aime pas à voir une jeune fille qui est sa patiente soumise à la frayeur et aux chagrins plus que sa santé et sa raison peuvent en supporter: dans ce cas, il se croit obligé d'intervenir. Allons, Sternfield,--continua-t-il en se radoucissant un peu,--voue avez suffisamment querellé Mademoiselle de Mirecourt pour ce soir, quelle que soit sa faute; laissez-moi vous remplacer auprès d'elle et allez à cette jeune Demoiselle là-bas qui semble attendre si ardemment un partenaire.
Sachant qu'il n'aurait plus de chance de continuer cette conversation privée avec Antoinette,--car le Docteur Manby était également tenace et peu gêné,--Sternfield se leva, et, après lui avoir dit, avec un air significatif, qu'elle pouvait _flirter_ tant qu'elle voudrait avec son nouveau partenaire, mais non avec un autre, il s'éloigna.
--Que signifie ceci, ma jolie malade? demanda l'excellent Docteur en remarquant l'apparence de douleur et de chagrin de la jeune femme. Avez-vous trop dansé? Vous paraissez singulièrement épuisée.
--Parce que je suis malheureuse, misérable! répondit-elle avec cette candeur sans feinte qu'occasionne souvent une grande douleur. Ne me parlez plus de drogues ni de palliatifs, Docteur, à moins que vous puissiez m'en donner qui mettent pour toujours mon pauvre coeur au repos.
Excessivement peiné par cette confidence aussi bien que par le degré de douleur qu'elle révélait, il s'empressa de répliquer avec douceur:
--Courage, courage, chère enfant. Nous ne pouvons pas nous débarrasser du fardeau de la vie parce que, dans un moment de tristesse, nous le trouvons lourd. Demain, tout sera beau et agréable.
--Jamais! jamais! dit-elle en faisant une légère inclinaison de tête qui indiquait parfaitement l'état de désespoir où elle se trouvait.
--Chère Mademoiselle de Mirecourt, rapportez-vous-en à l'avis d'un homme qui, par l'âge, pourrait être votre père: ne laissez pas votre esprit s'abattre à ce point, à propos d'une querelle d'amoureux. Le Major Sternfield est d'un tempérament qui s'excite facilement, mais il ne tarde pas à oublier et à pardonner.
Comme il prononçait le nom de Sternfield, un frisson courut par tous les membres de la jeune fille, et, plus étonné que jamais, il ne put s'empêcher de se dire intérieurement:
--Elle n'aime pas évidemment ce malheureux; mais, alors, qu'est-ce que tout cela signifie donc?
Puis, d'un air tranquille et presque indifférent, il continua:
--Vous paraissez être si faible et si nerveuse ce soir, ma jeune Demoiselle, que ce que vous auriez de mieux à faire serait d'aller de suite vous mettre au lit. Prenez mon bras, je vais vous reconduire hors du salon; après cela, je dirai à notre ami Sternfield que j'ai insisté pour vous envoyer.
Arrivée au pied de l'escalier, Antoinette exprima toute sa reconnaissance au Dr. Manby, lui souhaita bon soir et vola, plutôt qu'elle ne monta, dans sa chambre.
La suivrons-nous là, lecteurs! l'épierons-nous dans le cours de cette longue et douloureuse nuit où le sommeil ne ferma pas sa paupière brûlante, où une inertie temporaire n'apporta pas même pendant une demi-heure un baume rafraîchissant à son coeur et à son esprit torturés?
La leçon cependant serait pénible, quoique, peut-être, utile. Antoinette avait commis une faute, mais quelle cruelle rétribution ne lui était-elle pas infligée! Elle avait violé les commandements de sa conscience et de sa religion, elle avait foulé aux pieds les devoirs les plus sacrés d'une enfant, et qu'est-ce que cela lui avait rapporté? ce que la culpabilité et l'erreur infligent toujours à ceux qui ne sont pas encore endurcis dans le mal: le remords et l'infortune.
XXXI.
Le lendemain de cette soirée, dans la matinée, Madame d'Aulnay, qui venait de se lever, était assise dans son fauteuil, les pieds enveloppés dans des pantoufles en satin brodé, et Jeanne se préparait à démêler et arranger son épaisse chevelure, quand un coup de marteau retentissant et prolongé, dont l'écho fut répété dans toute la maison, les fit tressaillir toutes les deux.
--Ciel! qu'est-ce que cela peut être? Cours, Jeanne, et reviens me dire ce que c'est, s'écria Madame d'Aulnay.
La domestique revint presqu'aussitôt, avec une petite note qu'elle remit à Lucille en disant:
--Le messager de M. Beauchesne vient de partir; il doit être très-pressé, Madame, car il n'a pas seulement pris la peine de s'informer comment vous êtes, ainsi que Mademoiselle Antoinette, comme il le fait habituellement: il m'a seulement glissé la lettre dans la main, et s'est précipité dehors.
Le billet était chiffonné et mal plié, son adresse écrite sans soin et presqu'illisiblement. Ce fut avec le pressentiment d'un prochain danger, qui fit battre son coeur d'étranges pulsations, que Lucille fit sauter l'enveloppe. La lettre était conçue en ces termes:
"Ma chère Madame d'Aulnay,
"Celui qui vous écrit ceci fuit actuellement la justice, et, s'il n'est pas arrêté, il aura bientôt laissé pour toujours son pays natal. Le Major Sternfield m'a insulté, hier soir, et excité à un point où je n'ai pu me maîtriser, par son insolente cruauté envers notre pauvre Antoinette qui--le Ciel la préserve!--paraît être singulièrement en son pouvoir. Dans le premier moment, je contins ma colère, et j'attendis mon tour qui ne tarda pas à venir, car, comme il laissait la maison, je le suivis. Arrivés dehors, je l'abordai et lui demandai des explications que, vous le comprenez, il était aussi peu disposé de me donner que j'étais anxieux de recevoir.
"Ce matin nous nous sommes rencontrés sur le terrain, et il est tombé mortellement blessé; on me dit qu'il est mourant.
"Dites à Antoinette que si, contrairement à mes suppositions et à mon intime conviction, cet homme lui est réellement cher, je la conjure, au nom de l'immense et sincère amour que j'ai toujours eu pour elle, de me pardonner. Je regrette profondément la mauvaise action dont je viens de me rendre coupable, non pas tant à cause des conséquences qui en résulteront pour moi, que pour la terrible responsabilité que j'ai encourue en précipitant dans l'éternité un de mes semblables dans toute la force de l'âge. Ah! avant d'avoir commis le crime, je n'aurais jamais pensé que le remords serait aussi amer, aussi cuisant!...
"Mais le temps presse: je dois fuire. Avec mes meilleurs remerciements pour toute votre bienveillance passée envers moi.--Je n'ose pas envoyer d'autre message à Antoinette.
"Tout à vous,
"LOUIS."
En proie à une excitation que l'on peut facilement concevoir, Madame d'Aulnay lut et relut cette triste lettre; puis, se levant brusquement, elle se précipita dans la chambre de sa cousine.
Antoinette qui s'était jetée sur son lit une heure auparavant, reposait sans mouvement, les yeux fixés sur les pâles rayons de lumière qui pénétraient à l'intérieur par les ouvertures du rideau, et le visage aussi pâle que cette lumière elle même.
--Antoinette!--s'écria Lucille en entrant, et d'une voix tremblante--Antoinette! j'ai une nouvelle terrible à t'annoncer: es-tu assez forte pour l'apprendre?
Ni l'annonce d'un malheur que contenaient ces paroles mystérieuses, ni l'agitation visible de sa cousine, ne produisirent de l'inquiétude ou de l'émotion chez Antoinette: elle était, pour cela, trop malade de corps et d'esprit.
--Mais, quoi!--continua sa cousine avec une irritation qui provenait probablement de la surexcitation où elle se trouvait,--tu ne me fais aucune question? tu ne désires pas savoir ce que c'est? Et pourtant, cette nouvelle te concerne très-particulièrement, ou plutôt une personne qui te touche de très-près: enfin, c'est d'Audley Sternfield que je veux te parler.
--Eh! bien, qu'y a-t-il? demanda faiblement la jeune fille.
--Tiens, prends et lis,--et elle lui remit la lettre de Louis;--mais, ma chère Antoinette, pour l'amour de Dieu! sois calme, ne tombes pas en faiblesse, ne t'évanouis pas.
La pauvre Antoinette ne fit rien de tout cela, mais ses joues se décolorèrent et ses lèvres devinrent terriblement blêmes pendant qu'elle lisait. A peine avait-elle parcouru la lettre, qu'elle se leva, et, sans hésiter un seul moment, commença à s'habiller.
--Pourquoi cette hâte? où vas-tu?
--Au pauvre Audley.
--As tu perdu tes sens, enfant? Sais-tu où il est? sais-tu même s'il vit encore?
--Je m'informerai. On l'a probablement ramené à ses quartiers.
--Et veux-tu dire que toi, une jeune fille, tu vas le voir dans sa chambre?
--Mais tu viens avec moi, Lucille? répondit-elle d'une voix suppliante.
--Tu as certainement pris congé de ta raison, pauvre enfant!--et l'accent de Madame d'Aulnay trahissait autant d'irritation que de compassion.--Comme Montréal en parlerait demain, si nous faisions une pareille démarche! nos noms seraient dans la bouche de tout le monde!
--Qu'on dise ce que l'on voudra, Lucille: j'irai seule.
--Tu ne feras pas cela. Après t'être constamment querellé avec l'infortuné Sternfield depuis votre mariage, pour garder sans tache le beau nom que tu portes, iras-tu maintenant déshonorer ce nom aussi inutilement?
--C'est mon devoir, et, quelles qu'en soient les conséquences, je dois le remplir.
--Mais, pauvre étourdie, tu ne l'affectionnes pas, tu ne l'aimes même pas.
--Oh! c'est une raison de plus pour que je me rende sans délai à son lit de mort. Hélas! le remords pèse déjà bien assez sur mon coeur, je ne veux pas le rendre plus lourd encore.
--Mais enfin quel bien peux-tu lui faire? insista Madame d'Aulnay.
--Ma présence adoucira ses derniers moments, le consolera peut-être. Voudrais-tu donc--et un frisson convulsif courut par tous ses membres--voudrais-tu donc le voir mourir avec de la haine contre moi dans son coeur, peut-être des malédictions sur ses lèvres, comme cela peut très-bien arriver si, oubliant ses droits et mes devoirs, je reste loin de lui.
--Dans ce cas, attends un moment: M. d'Aulnay est sorti, mais je l'attends d'une minute à l'autre, et dès qu'il sera de retour, je lui demanderai hardiment de nous accompagner.
Mais Antoinette ne voulait pas perdre, à attendre, des instants précieux qui pouvaient être les derniers de Sternfield sur la terre. Achevant à la hâte de s'habiller, dès que sa cousine eut laissé la chambre, elle descendit sans bruit l'escalier qui conduisait à l'a porte de derrière et parvint dans la cour. Comme elle l'avait à demi espéré, elle trouva un laquais dans l'écurie, et lui dit à voix basse d'atteler un des chevaux à la petite voiture dont se servait ordinairement Monsieur d'Aulnay. En un clin-d'oeil, tout fut prêt. Antoinette monta dans le véhicule qui passa la porte de cour sans attirer l'attention d'aucune des personnes de la maison, à l'exception peut-être d'une des filles de chambre qui ne trouva cependant rien d'extraordinaire à ce que Mademoiselle sortît à une heure aussi matinale, pensant bien qu'elle se rendait à l'église.
--Maintenant, se dit Antoinette en portant une main à son front malade, ce que j'ai d'abord à faire, c'est d'aller chez le Dr. Manby, et quoiqu'il soit probablement avec ce pauvre Audley, je pourrai peut-être savoir d'un de ses serviteurs où est la demeure de celui-ci.
Arrivée à la paisible maison de pension où logeait le Docteur, elle apprit qu'il avait été appelé auprès du Major Sternfield qui avait été, le matin même, blessé à mort dans un duel.
Le Major Sternfield occupait, avec trois ou quatre autres officiers, une maison en pierre bien simple mais confortable, située à l'extrémité-Est de la cité, dans ce quartier que nous appelons aujourd'hui Faubourg Québec. Un petit jardin, entouré d'un mur à demi caché par des érables, s'étendait de la maison à la rive du St. Laurent dont il était séparé par un petit chemin très-étroit. Directement en face baignait la gracieuse et pittoresque Isle Ste. Hélène, alors propriété des Barons de Longueuil, et dont la vue reposait l'oeil fatigué de rester attaché sur les flots agités du fleuve.
Devant la porte de cette résidence s'arrêta le cheval tout fumant et palpitant que le cocher de Madame d'Aulnay, stimulé par les appels pressants et incessants d'Antoinette, avait fait aller à un pas effrayant.
Une crainte terrible s'était emparé du coeur de la jeune femme: elle eut peur d'être arrivée trop tard, de n'être venue que pour apprendre que cet homme auquel elle avait juré amour et fidélité était mort en la détestant et en la maudissant.
Sans attendre qu'on vînt l'aider à descendre de voiture, elle sauta à terre, et, sans s'occuper des regards étonnés d'une couple de soldats, domestiques des officiers, qui fainéantaient sur les marches de l'escalier, elle frappa au marteau avec toute la force que pouvaient avoir ses doigts tremblants.
Un soldat vint ouvrir.
--Je désire voir le Major Sternfield; conduisez-moi de suite à sa chambre,--dit-elle rapidement.
Dans le corridor, l'Honorable Percy de Laval, le cigare à la bouche, se promenait de long en large, et si Méduse elle-même eût apparu sur le seuil de la porte et eût demandé à voir le malade, il n'aurait pas été plus étonné qu'en apercevant Mademoiselle de Mirecourt. Dans une chambre adjacente, dont la porte était entr'ouverte, étaient assis deux autres officiers, et l'expression de profonde surprise qui se manifesta sur leur figure à la vue d'Antoinette rivalisait avec l'étonnement si visible dont le Lieutenant de Laval venait de faire preuve.
--M'entendez-vous? répéta Antoinette au portier avec une agitation fiévreuse; je désire voir le Major Sternfield.
Le soldat hésitait, dans la crainte d'introduire une visite aussi extraordinaire sans, au moins, l'avoir préalablement annoncée au blessé.
Contrariée par ce nouveau délai, Antoinette se tourna tout-à-coup vers M. de Laval, et, avec un air suppliant:
--Vous me connaissez, vous, s'écria-t-elle. Dites-lui donc de me conduire de suite au Major Sternfield.
--Certainement, Mademoiselle de Mirecourt,--répondit-il avec un embarras qui contrastait singulièrement avec la véhémence de la jeune femme.--Ici, garçon, conduisez de suite cette Dame dans la chambre du Major: j'en prends toute la responsabilité.
Le soldat obéit, et Antoinette, tremblant de tous ses membres, le suivit dans l'escalier étroit et escarpé.
--Voilà ce que j'appelle une intrigue,--chuchota le jeune Honorable à ses deux camarades qui l'avaient rejoint dans le corridor, dès qu'Antoinette eut disparu.--Une jeune Demoiselle qui ferait cela en Angleterre serait honnie.
--Et elle le sera certainement ici comme elle l'aurait été là-bas: en Canada, on n'est pas plus indulgent que chez nous pour les faiblesses des femmes,--répliqua un de ses compagnons.
--Je puis difficilement en croire mes yeux,--dit le troisième, un charmant jeune gentilhomme qu'Antoinette avait souvent rencontré chez Madame d'Aulnay;--je le répète, je puis difficilement en croire mes yeux, car Mademoiselle de Mirecourt m'a toujours parue si gentille, si modeste, que je l'aurais cru incapable de s'aventurer dans une pareille démarche.
--Ah! c'est que l'amour opère des miracles, Thornley; quelques fois même il change la nature du monde.
--Sternfield est un heureux gaillard,--grogna le jeune de Laval: vivant ou à l'agonie, il tient à faire sensation. Si, demain, nous étions dans la même position où il se trouve, aucun de nous n'aurait la bonne fortune de voir venir à son chevet un ange comme cette jeune fille.
--Eh! bien, le pauvre malheureux, cette visite ne lui fera pas énormément de bien, reprit le capitaine Thornley. Il est presque au-dessus de toute consolation terrestre; mais, moi pour un, je dois dire que je n'en estime pas moins cette jeune fille qui a eu le courage de braver les sourires et les moqueries du public pour venir dire un dernier adieu à l'homme qu'elle a aimé.
--Mais, franchement, je ne crois pas qu'elle l'aime; elle ne lui a jamais montré des preuves de préférence bien frappantes, et même, je l'ai vue assise près de lui pendant toute une demi-heure: elle était aussi froide et réservée que si elle eût été une statue.
--C'était peut-être un subterfuge. Dans tous les cas, elle vient de donner une preuve d'amour qui surpasse celui de la plupart de nos jeunes filles modernes.
Mais il est temps de laisser ce groupe pour suivre celle qui faisait l'objet de la discussion entre les trois militaires.
XXXII.
Arrivés à l'étage où se trouvait la chambre de Sternfield, le soldat indiqua la porte sans dire mot, et, n'osant pas s'aventurer plus loin, disparut aussitôt.
Faible et chancelante, Antoinette frappa à la porte qui fut de suite ouverte par le Docteur Ormsby, le même ministre qui avait présidé à son mariage avec Sternfield.
--Est-il encore vivant? demanda-t-elle vivement en scrutant avec avidité la figure douce et triste du chapelain protestant.
--Oui, mais ses heures sont comptées, répondit celui-ci en portant mélancoliquement ses regards dans la direction du lit sur lequel était étendu le Major qui ressemblait à un mort.
--Oh! Audley, mon mari--sanglota Antoinette en s'élançant tout-à-coup vers lui et en s'agenouillant à côté de la couche du mourant, sans s'occuper, dans cet instant suprême, de ceux qui pouvaient être dans la chambre pour saisir le secret qu'elle avait gardé depuis si longtemps avec tant de jalousie, sans s'apercevoir qu'un autre, Cecil Evelyn lui-même, était à une fenêtre près de là et avait fait, à cette révélation inattendue, un bond de surprise prodigieux. Toutes ses pensées, toutes ses craintes étaient absorbées par l'idée écrasante que l'homme qui avait été le bourreau de sa vie, mais auquel elle appartenait par le plus sacré des liens, était là, devant elle, sur le point d'expirer.
Avec une énergie surprenante dans l'état où il se trouvait le blessé se souleva sur son coude et la regarda un instant avec un étonnement indéfinissable qui se changea bientôt en une expression de colère passionnée.
--Arrière, hypocrite, arrière! s'écria-t-il d'une voix rauque. Comment as-tu pu prononcer le nom de mari! As-tu jamais été ma femme autrement que par le nom! As-tu jamais rempli envers moi tes devoirs d'épouse? M'as-tu jamais montré de l'amour ou de la soumission conjugale?
--Audley! Audley! gémit-elle, soyez miséricordieux, soyez juste; n'empirez pas ce moment solennel par des reproches cruels.
--Pourquoi es-tu venue? interrompit-il plus aigrement encore. Est-ce pour assister à ma dernière agonie afin de t'assurer par toi-même qu'enfin tu es réellement libre? Non, ce n'est pas l'amour qui t'a amenée ici; car si tu en avais eu seulement une infime parcelle à mon égard, tu ne te serais pas moquée de mes prières et de ma tendresse, tu n'aurais pas méprisé mes droits et mes réclamations, comme tu l'as constamment fait avec la plus grande insolence depuis le jour où j'ai placé l'anneau nuptial dans ton doigt.