Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 17

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Madame d'Aulnay gagna. Antoinette, le coeur triste et abattu que ni les rayons dorés du soleil, ni l'air agréable qui se répandait dans l'atmosphère ne purent relever, prit place dans la jolie petite voiture de sa cousine.

Arrivées sur la rue Notre-Dame, celle-ci qui avait, comme de coutume, à faire quelques emplettes, ordonna au cocher d'arrêter devant un de ces étroits petits magasins si différents des grands établissements à larges fenêtres de nos jours.

Elle venait à peine d'entrer, que le léger et gracieux équipage de Sternfield passa. A côté du militaire était assise une de ces jeunes beautés qui avaient une part de ses intentions et de ses flatteries. En passant près d'Antoinette, cette Demoiselle dirigea vers elle un regard de superbe triomphe.

Antoinette n'était pas remise de la pénible sensation causée par cette rencontre, qu'elle aperçut, venant vers elle, un ami dont la vue fit battre son coeur avec une rapidité extraordinaire: c'était le Colonel Evelyn. Croyant qu'il passerait à côté d'elle sans paraître la remarquer, elle détourna les yeux; mais, lui, cédant à une influence à laquelle il permettait rarement de le contrôler, celle de l'impulsion, il s'arrêta subitement, s'approcha, et, après quelques paroles de politesse, lui demanda depuis quand elle était arrivée?

Revenant promptement de son étonnement, Antoinette satisfit en deux mots à cette question.

--J'ai appris que vous aviez été bien malade depuis la dernière fois que je vous ai vue. Est-ce vrai?

--De pareilles nouvelles sont toujours exagérées, répondit-elle en essayant vainement de paraître indifférente.

--Cependant, vous n'avez pas l'apparence d'une personne en bonne santé: est-ce l'esprit ou le corps qui est malade, Mademoiselle de Mirecourt?

Et il examina avec un oeil pénétrant les traits de la jeune fille. Se penchant vers elle, il poursuivit à voix basse:

--Vous m'avez dit, une fois, que vous étiez très-malheureuse, et j'avais à peine ajouté foi en vos paroles: aujourd'hui, je lis sur votre figure que vous disiez la vérité. Eh! bien, pour expier mon incrédulité, et en considération de l'immense affection que j'ai eue pour vous, je désire vous donner un conseil: peut-il être utile de vous avertir de ne placer aucune confiance en Audley Sternfield? Il est indigne de l'amour d'une honnête femme.

--Trop tard!... trop tard!... le passé est irrévocable.

--Oui, après ce que j'ai vu, j'aurais dû savoir qu'il en était ainsi. Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, permettez-moi de vous dire que vous avez choisi un appui bien fragile; mais les regrets sont superflus: adieu!

Touchant le bord de son chapeau, il s'éloigna au moment même où Madame d'Aulnay, qui avait terminé ses achats, sortait du magasin, après avoir tourmenté le maître et les commis pour une nuance lilas à la recherche de laquelle tout l'établissement avait été mis sans-dessus-dessous.

Encore sous l'effet de l'entrevue qu'elle venait d'avoir avec le Colonel Evelyn, Antoinette n'était pas en veine de conversation. Après avoir poursuivi jusqu'à la Place Dalhousie où était la citadelle surmontée du drapeau britannique et environnée de quelques canons rouillés qui avaient été presque toute la défense de Montréal contre trois armées assiégeantes, elles reprirent le chemin de la maison. Elles rencontrèrent de nouveau Sternfield et sa compagne triomphante. A leurs saluts empressés, Madame d'Aulnay ne répondit que par un signe de tête froid et dédaigneux qui blessa le Major autant que le salut indifférent et calme d'Antoinette. Lucille était excessivement montée, et elle tonna contre Sternfield avec une vivacité et une énergie qui n'auraient pas été plus grandes si elle eut été à la place d'Antoinette.

--Puis-je dire à Jeanne que tu n'es pas à la maison, la prochaine fois qu'il viendra pour te voir? Ne dis pas non... je le ferai. Cet insolent mari doit être, d'une manière ou d'une autre, ramené au sentiment de la réalité.

Le jour suivant, le Dr. Manby, un des chirurgiens de l'armée et un habitué de chez Madame d'Aulnay, vint, et il s'informa si particulièrement de la santé d'Antoinette, il montra un si grand désir de la voir, que, malgré l'intention formelle de sa cousine de ne recevoir aucune visite pendant deux ou trois jours, Lucille monta à sa chambre, et, autant par caresses que de force, elle l'entraîna au salon.

Le Dr. Manby était un homme tranquille, d'un âge moyen, ni beau ni accompli, mais simplement respectable; de sorte qu'Antoinette ne se fâcha pas des questions qu'il lui posa, ni de l'espèce d'inquisition qu'il fit sur ses traits.

Comme il se levait pour partir, retenant un instant dans sa main les doigts délicats de la jeune fille, il lui dit:

--Si j'étais votre médecin, Mademoiselle de Mirecourt, je ne vous prescrirais ni de la quinine, ni des toniques, mais plutôt une dose quotidienne de tranquillité de coeur.

--Mais, est-ce que ce remède se trouve dans les Pharmacies? demanda-t-elle en s'efforçant de rire; ou bien, en avez-vous quelques doses toutes prêtes à me donner?

--Je crains bien que non: mais à votre âge, ma chère Demoiselle, on s'en procure facilement. Le meilleur moyen est de prendre beaucoup d'exercices, de voir des personnes agréables et joyeuses, et d'éviter soigneusement toutes pensées absorbantes et mélancoliques. Je reviendrai la semaine prochaine pour voir si ma prescription a été suivie et pour en constater les résultats.

--Quelle bonne nature, mais quel officieux! dit Madame d'Aulnay en faisant remarquer la très-petite taille du Dr. Manby qui traversait la rue après être sorti de la maison.

--C'est un bon coeur et un homme aimable, répliqua Antoinette.

Il ne vint à la pensée d'aucune des deux cousines que le Colonel Evelyn, incapable de maîtriser l'inquiétude que l'apparence altérée d'Antoinette avait éveillée la veille dans son coeur,--et malgré son amour outragé, malgré la scène ineffaçable qu'il avait surprise entre elle et Sternfield--avait prié le Dr. Manby, un des rares amis avec lesquels il était en termes d'intimité, de faire une visite d'apparente civilité à Madame d'Aulnay, et de savoir par lui-même à quoi s'en tenir sûr le compte de sa jeune cousine.

Il ne faut pas inférer de là que le Colonel Evelyn avait ralenti dans ses sentiments d'éloignement vis-à-vis d'Antoinette ou dans la condamnation sévère qu'il avait faite de sa conduite. Au contraire, l'offense était de celles que cette nature sensible et délicate ne pouvait jamais oublier; mais, en même temps, il lui restait pour elle un sentiment de puissant intérêt, un sentiment que peut-être il ne pourrait jamais vaincre entièrement, et un regret intense qu'un homme pour lequel elle avait fait tant de sacrifices fût aussi indigne d'elle. Personne ne connaissait mieux que le Colonel Evelyn la carrière orageuse du Major Sternfield; et lorsqu'il envisageait l'avenir misérable réservé à la jeune fille quand elle serait unie pour la vie à un homme qui tenait constamment toutes les lois morales en défi, c'était plutôt avec le chagrin plein d'anxiété d'un père qu'avec la colère d'un prétendant rejeté.

XXX.

Madame d'Aulnay n'obtint pas aussi tôt qu'elle l'avait espéré la bonne fortune de mettre ses desseins à exécution, car plusieurs jours s'écoulèrent sans que le militaire renouvelât sa dernière visite; et pendant qu'elle s'en étonnait et tempêtait, Antoinette maigrissait et devenait tous les jours plus pâle. Le Dr. Manby qui, sans avoir été formellement choisi pour médecin de la jeune fille, prenait la liberté de la questionner et de lui donner des prescriptions à chacune de ses fréquentes visites, commençait à concevoir de l'inquiétude et à devenir plus irritable.

Un jour qu'il se trouvait seul avec la Dame de la maison, il la prit à partie serrée pour savoir d'elle la cause de la rapidité avec laquelle déclinait la santé de sa jeune amie.

--Mais, Docteur, que puis-je faire? répondit-elle avec un peu d'humeur. C'est vous qui, comme médecin, devriez être capable de suggérer ou de prescrire quelque chose qui lui serait d'un grand secours.

--Ainsi pourrais-je et voudrais-je faire, Madame, si c'était un cas ordinaire; mais, malheureusement, il n'en est pas ainsi. C'est l'esprit qui est malade chez elle, et vous devriez employer tous vos efforts pour l'égayer et la consoler.

--Mais, je vous le demande encore une fois, que puis-je faire? Si je propose une soirée, un bal ou d'autres amusements semblables, elle prétend qu'elle est trop malade pour y prendre part et elle menace de s'enfermer dans sa chambre pendant tout ce temps-là; si je cherche à l'entraîner avec moi, à faire des visites, à aller dans les magasins, à lire des romans, à se prévaloir, en un mot, de tous les autres passe-temps féminins--le Docteur sourit d'une manière singulière à l'énumération de ces amusements--elle s'en défend avec une telle cajolerie, que je ne me sens pas assez de coeur pour insister. Un seul point sur lequel je reste invariablement ferme, c'est sur celui de l'emmener à la promenade en voiture tous les jours, et c'est souvent une tâche ardue.

Convaincu que c'était un cas sérieux aussi bien que difficile, le Docteur Manby partit sans dire un mot de plus, et Madame d'Aulnay se mit à l'oeuvre pour tâcher de trouver un moyen efficace afin d'amuser et de divertir sa jeune compagne.

Elle fut donc bien contente lorsque, le même après midi, une voix agréable se fit entendre dans le passage et que Louis Beauchesne entra, tout sourire et toute gaieté. Antoinette, de son côté, fut également heureuse de le voir, car il avait toujours été pour elle un frère, et il y avais quelque chose de contagieux dans sa joviale humeur.

Il informa les deux jeunes femmes qu'il venait passer quelques semaines à Montréal où il avait des affaires importantes à régler et qu'il avait promis en même temps à M. de Mirecourt d'exercer une active surveillance sur leurs mouvements.

Madame d'Aulnay déclara, en riant, que, comme elle voulait lui donner toutes les occasions possibles pour remplir sa mission, elle lui laissait carte blanche sous le rapport des visites; que le matin, le midi ou le soir, au déjeuner, au dîner ou au souper, il serait toujours bien venu, sans aucune autre invitation.

Cet aimable défi fut gaiement accepté, et le soir même, ainsi que les suivants, vit Louis dans les salons de Madame d'Aulnay.

Quelques-uns de ses anciens regards et de ses couleurs d'autrefois revinrent sur les traits d'Antoinette pendant qu'elle écoutait les saillies provoquantes de Louis. La conversation du jeune homme ne comportait aucune pensée ni aucune réminiscence désagréables; il ne rappelait que ce qu'il y avait eu d'heureux dans le passé, et le soin, la délicatesse avec lesquels il évitait toute allusion sur son malheureux amour pour elle,--amour qu'il paraissait d'ailleurs avoir entièrement maîtrisé,--éloignait tout ce qu'il y aurait pu avoir de désagréable dans leurs entretiens.

Un soir, ils étaient tous les trois réunis dans le salon. Jamais Louis n'avait été plus amusant et les deux Dames mieux amusées. Antoinette lui avait demandé de tenir un écheveau de soie qu'elle devait dévider, et, pour prendre une position plus commode, il s'était jeté à ses pieds sur un de ces petits tabourets dont les chambres de Madame d'Aulnay étaient remplies et que les ennemis de Lucille prétendaient être destinés à cet usage. La chaleur du poêle avait communiqué des couleurs aux joues de la jeune fille; et comme Louis, probablement fatigué, remuait beaucoup et rendait ainsi la besogne plus difficile, elle s'était mise à le gronder et à le plaisanter sur sa maladresse. Tout-à-coup la porte s'ouvrit, et, sans se faire annoncer, Sternfield entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil et plongea un regard sombre sur le groupe. Il était venu ce soir-là, pensant magnanimement qu'il avait suffisamment puni Antoinette pour l'obstination avec laquelle elle avait refusé son tour de voiture, et croyant la trouver malade, pâle et abattue; il la voyait, au contraire, avec de vives couleurs sur les joues et des sourires sur les lèvres comme on ne lui en avait pas vus depuis longtemps, tandis que Louis était assis à ses pieds, son gai et joli visage tourné vers celui de la jeune femme.

Madame d'Aulnay qui avait facilement deviné les sentiments de jalouse colère du nouveau venu, se divertit franchement dans le triomphe du moment, et, avec un semblant de badinage qu'il trouva excessivement déplacé, elle lui demanda où il était allé dernièrement et ce qu'il avait fait de lui-même.

Il répondit à peine, s'avança vers une chaise qui se trouvait près d'Antoinette, et, après s'y être jeté, exprima ironiquement le plaisir qu'il avait de voir l'état de sa santé amélioré. De Louis il ne fit pas la moindre attention; mais celui-ci trouva moyen de se venger en arrangeant plus confortablement son tabouret et en demandant à Antoinette si elle avait encore beaucoup de soie à dévider, disant qu'il était à son service jusqu'au bout. Avec son arrogance et son amour-propre ordinaires, Sternfield se trouva quelque peu déconcerté: le sourire moqueur de Madame d'Aulnay, le sans-gêne, pour ne pas dire l'impertinente indifférence de Louis, la bien-venue embarrassée et contrainte d'Antoinette, tout cela formait une réception à laquelle il ne s'attendait pas. Mais il n'était pas homme à se laisser vaincre aussi facilement, et pendant que Lucille triomphait encore de sa mortification, il cherchait un moyen de prendre sa revanche.

Laissant à Antoinette tout le temps de terminer son ouvrage, il attendit que Louis, sur un signe de celle-ci, se fut levé, pour approcher sa chaise de la jeune fille, et manoeuvra si bien qu'il l'isola entièrement du reste de la compagnie. Alors il commença avec elle une conversation à voix basse sur un sujet qui, il le savait, absorberait toute son attention.

Louis regardait cette coquetterie évidente et singulière avec autant de surprise que d'indignation: qu'Antoinette se prêtât à ce jeu, c'est ce qui l'étonnait outre mesure; et plus il la surveillait, plus il la plaignait, et plus intenses devenaient ses sentiments de dégoût pour le militaire. Le visage de la jeune fille avait une apparence de douleur déguisée, ses yeux se promenaient avec inquiétude autour d'elle, comme si elle eut été embarrassée de sa position et eut cherché du secours, ce qui témoignait plus de crainte que d'amour; et, quoique Sternfield fût assez près d'elle que leurs chevelures se touchaient presque et que ses yeux eussent un éclat capable de donner de l'émotion à une personne qui aurait eu le moindre amour pour lui, la froideur d'Antoinette ne cessait pas et la rougeur qu'elle avait perdue à son arrivée ne revint pas.

Cependant, Audley avait réalisé ses plans: il avait changé en un état d'embarras l'aimable cordialité qui régnait dans le salon lorsqu'il y était entré, et, tout en infligeant une ample mortification à celui qu'il supposait être son rival, il avait du même coup puni Antoinette pour avoir eu de la gaieté et s'être amusée durant son absence.

Madame d'Aulnay, néanmoins, était anxieuse de trouver une bonne occasion d'exercer des représailles. Cette occasion se présenta bientôt.

-Je reviendrai demain, Mademoiselle de Mirecourt, si vous me faites l'honneur de monter en voiture avec moi,--venait de dire Sternfield.

--C'est impossible, se hâta d'interrompre Lucille. Antoinette et moi sommes engagées pour aller à la campagne avec M. Beauchesne, pour y voir un commun ami.

Sternfield se retourna vers sa femme, mais les regards de celle-ci, qui étaient fixement attachés au sol, lui dirent suffisamment qu'il ne devait pas attendre du secours de ce côté; et, trop sage pour entrer dans une lutte où il savait courir le risque d'une défaite, il salua et se retira. Mais en partant, il trouva moyen de dire à Madame d'Aulnay, à voix basse, qu'elle prît bien garde de faire d'Antoinette une femme aussi indépendante, aussi insouciante qu'elle-même, attendu qu'il ne se montrerait pas mari aussi doux et aussi aveugle que M. d'Aulnay.

--Audacieux! murmura Madame d'Aulnay.

Mais, avant qu'elle put reprendre son sang-froid, le militaire était loin.

La sauvage et déraisonnable jalousie de Sternfield avait été singulièrement montée, en voyant Louis sur un pied de grande intimité dans la maison de Madame d'Aulnay; elle ne fit donc que s'accroître davantage lorsque le militaire rencontra subséquemment le jeune homme en compagnie des deux Dames.

Quelques jours après la visite pendant laquelle Audley avait semblé faire tous ses efforts pour se rendre désagréable, Madame d'Aulnay, à force d'instances et de caresses, fit promettre à Antoinette de contribuer aux préparatifs d'une petite soirée par laquelle elle voulait relever un peu la monotonie de leur existence actuelle.

Le jour fixé pour cette soirée était arrivé, et Antoinette paraissait si délicatement belle mais si fragile dans sa légère robe diaphane, que Jeanne, se rappelant quelle bonne apparence elle lui avait vue une année à peine auparavant, ne put s'empêcher de hocher la tête tristement, comme si elle eût eu un lugubre pressentiment.

Sans prendre garde aux remarques qui se faisaient autour d'elle sur l'altération de ses traits, Antoinette fit tous ses efforts pour paraître gaie et heureuse; mais le Dr. Manby, qui était au nombre des invités présents, se frottant les mains, ne put s'empêcher de dire que ce qu'il fallait à sa jeune amie, c'étaient des distractions et des plaisirs.

Un des plus enjoués parmi les invités était sans contredit Louis Beauchesne, et il y en avait peu dont la réserve ne cédât pas plus ou moins à sa franche et cordiale gaieté. Sternfield, au contraire, était dans un de ses plus mauvais moments. De fortes pertes qu'il avait faites au jeu la nuit précédente chiffonnaient énormément son tempérament, et on peut dire que rarement homme se rendit à une fête de société avec des dispositions aussi contraires. Résolu longtemps à l'avance de trouver sa malheureuse jeune femme en faute, il commença à se fâcher contre elle de ce qu'elle paraissait si extraordinairement gaie et du calme de ses manières vis-à-vis de lui. Profitant de la danse pour laquelle il avait retenu sa main, il fit tout son possible pour affaiblir sa gaieté factice, en la favorisant d'un nouveau chapitre de reproches auxquels, hélas! elle était déjà si bien habituée. La danse terminée, il la laissa brusquement et vola à une de ces jeunes beautés avec lesquelles il aimait tant à _flirter_. Pendant qu'il s'amusait ainsi, il se félicitait intérieurement du pouvoir et des moyens qu'il possédait pour punir cette volonté rebelle de sa femme quand elle voulait se mettre en opposition à la sienne.

Cependant, Antoinette ne fit pas longtemps tapisserie, et des partenaires empressés, parmi lesquels Louis était naturellement un des plus prévenants, se pressaient autour d'elle. Sa grande intimité avec lui, aussi bien que l'espèce de liberté qu'elle avait de se départir de cette apparence de gaieté ou d'intérêt qu'elle était obligée de garder avec les autres, lui faisaient accepter plus fréquemment les demandes qu'il lui adressait de danser avec lui. Malgré cela cependant, un oeil sans préjugés n'aurait pu trouver l'ombre même d'une coquetterie dans leurs relations; et quand, par deux ou trois fois, la jeune femme put surprendre le regard de Sternfield ardemment fixé sue elle, elle pensa que ce regard n'était que le complément de la semonce qu'elle avait reçue quelques instants auparavant. Néanmoins, déconcertée à un haut degré par ce regard menaçant, elle refusa de danser avec Louis le cotillon qui se formait, alléguant pour motif qu'elle était bien fatiguée.

--Alors,--répondit le jeune homme en arrangeant soigneusement autour d'elle les coussins de l'ottoman sur lequel elle était assise,--alors je vais rester près de vous et attendre la prochaine danse, car vous m'avez promis de danser encore une fois avec moi.

Anxieux de lui faire oublier les chagrins qu'il lisait sur son visage, Louis n'épargna aucun effort pour l'intéresser et l'amuser, mais ce fut inutile; les regards distraits d'Antoinette se promenaient tout autour du salon et s'arrêtaient à la dérobée sur Sternfield qui se trouvait à quelques pas plus loin, apparemment occupé de sa jolie partenaire, car il ne dansait qu'avec de très-jeunes et belles femmes. L'attitude d'Antoinette inquiétait singulièrement Louis; il y avait dans son regard de la peine, de l'inquiétude et de la douleur, mais non de cette colère jalouse, de ce piqué dont une jeune fille fait ordinairement preuve en voyant son amoureux se confondre en attentions pour une autre. Tout-à-coup, après avoir bien examiné silencieusement sa contenance:

--Excusez ma remarque, dit-il, mais je crois que le Major Sternfield est un amoureux bien infidèle. Oh! Antoinette, est-il bien possible que vous aimez cet homme?

Elle rougit vivement à cette question, et ne fit d'autre réponse qu'en tournant vers lui un regard plein de reproches.

--Pardonnez-moi, chère Antoinette,--continua-t-il,--mais il me semble qu'il y a dans ses manières et dans son caractère quelque chose qui devrait l'empêcher de gagner et encore moins d'absorber l'affection d'un coeur comme le vôtre.

--Et cependant, n'est-il pas beau, charmant, envié des hommes et admiré des femmes? répondit-elle avec une teinte d'amertume qui ne fit que confirmer Louis dans la pensée que, quel que fût le lien qui l'attachât à Sternfield, ce n'était pas celui de l'amour.

--J'avoue qu'il possède toutes les qualités que vous dites, mais je crois qu'il lui en manque encore beaucoup. Quelle que soit la patience avec laquelle les femmes supportent les humeurs maussades et les airs refrognés _après_ le mariage, elles les tolèrent rarement _avant_.

--Parce que, probablement, elles ont alors un remède et peuvent renvoyer l'amour tyrannique.... Mais, voici s'approcher celui qui fait l'objet de vos doutes.

--Oui, et avec un front chargé de nuages orageux, pensa Louis.

Audley s'avançait en effet avec un air sévère. Passant sans cérémonie devant le jeune Beauchesne, il vint dire à demi-voix à Antoinette:

--Jusques à quand veux-tu continuer à te rendre ridicule en _flirtant_ avec le freluquet sans cervelle qui est à tes côtés?

--Que voulez vous dire, Audley? demanda-t-elle en se retournant et en rougissant vivement.

--Je vais vous expliquer cela, si vous voulez me favoriser de la prochaine danse, répondit-il en prenant d'une clef plus haut.

--Mademoiselle de Mirecourt est engagée avec moi, dit Louis sèchement.

Sternfield laissa tomber sur lui un regard plein d'arrogance.

--Entendez-vous, Antoinette, répéta-t-il, est-ce que vous danserez la prochaine avec moi?

--De grâce, Mademoiselle de Mirecourt, n'oubliez pas que nous sommes engagés, interrompit Louis avec une fermeté encore plus prononcée que la première fois.

Pleine d'angoisse et de perplexité, Antoinette promenait de l'un à l'autre ses regards suppliants. La contenance de Louis était fière et indiquait une forte détermination; le front de Sternfield était comme le marbre, aussi froid et aussi inflexible.

Se baissant encore une fois vers sa jeune femme, et lui parlant à voix basse:

--Je jure, dit-il d'un ton menaçant, que si tu me laisses de côté pour cet imbécile, je lui donnerai de mon fouet pour être venu s'interposer entre moi et mes désirs.

Cette menace, indigne d'un homme, était digne de lui, et elle eut son effet: car Antoinette, craignant non-seulement l'insulte dont Audley venait de faire la menace, mais encore plus l'implacable satisfaction qui, elle en avait la certitude, en serait la suite, se retourna, pâle de terreur, vers le jeune Beauchesne.

--Etes-vous prête, Mademoiselle de Mirecourt? demanda ce dernier; je ne veux pas vous presser, mais les danseurs commencent à prendre leurs places.

Sternfield ne fit aucune autre remarque; un sourire équivoque sur ses lèvres, il attendait la décision d'Antoinette.

Tout-à-coup, elle plaça sa main sur le bras de Louis, et comme il se penchait vers elle, elle lui dit: