Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés
Chapter 16
La domestique se retira, et Antoinette s'assit près d'une fenêtre ouverte par laquelle le souffle embaumé des résédas et des mignonettes arrivait jusqu'à elle, et ajoutait un nouveau charme à la tranquille splendeur de cette belle nuit d'été. Bientôt les pensées de la jeune fille reprirent le caractère de tristesse qu'elles avaient lorsqu'elle se trouvait seule, et le douloureux souvenir du Colonel Evelyn, de Madame d'Aulnay, et, le plus amer de tous, celui de l'indigne Major Sternfield se réveillèrent dans son esprit. Tout-à-coup, elle fit un soubresaut de terreur: elle venait d'entendre son nom doucement prononcé, à ne pas s'y tromper, par la voix bien connue d'Audley lui même.
--Ce doit être une illusion, se dit-elle en essayant de se rassurer, car elle était devenue tremblante. Peut-être est-ce le murmure du vent.
Ah! encore! Cette fois, ce n'était plus un jeu de son imagination; le mot "Antoinette" prononcé d'une voix claire et douce vint frapper son oreille. S'élançant à la fenêtre, elle plongea au-dehors son regard perçant, et, à travers les branches des acacias qui s'étendaient jusqu'à la maison, elle aperçut une personne à haute taille. Mais, assurément, cet individu caché par un manteau disgracieux et un grand chapeau rabattu ne pouvait être Audley Sternfield, ce type du dandysme élégant. Cependant, le souvenir de ce dont il l'avait menacée, de venir sous un déguisement à Valmont, traversant son esprit, elle n'eut pas de doute sur l'identité du mystérieux personnage qu'elle apercevait à quelques pas devant elle. Se penchant donc en avant:
--Oh! Audley, qu'est-ce qui vous amène donc ici! demanda-t-elle d'une voix mesurée mais agitée.
--Ce qui m'amène ici! est-ce là la seule réception que tu as à me faire? répondit-il rapidement et d'un ton où perçait la colère. Te proposes-tu de sortir ou de condescendre seulement à me parler du haut de cette fenêtre, comme si j'étais un laquais?
--Que le ciel m'éclaire! se dit-elle. Que faire? Si je le fais entrer et que mon père le trouve ici, dans ce travestissement, quelles fatales conséquences ne pourrait-il pas en résulter! et si je sors à la sourdine pour le rencontrer, je m'expose à être découverte, mal jugée, condamnée!
--As-tu décidé quelle bien-venue tu dois m'accorder?
Et la voix, plus forte, moins prudente, indiquait clairement que la patience du Major cédait rapidement.
--Pas de bruit! dit-elle; je vais vous rejoindre dans un instant.
Puis, ouvrant la porte vitrée qui donnait sur le balcon, elle se trouva aussitôt près de Sternfield. Se dégageant froidement de son embrassement, elle demanda encore une fois:
--Audley, dites-moi ce qui vous amène ici.
--Es-tu bien un être humain comme les autres, Antoinette, ou n'es-tu pas plutôt faite de marbre? répondit-il impétueusement. Après une longue et pénible séparation, tu me demandes à moi, ton fiancé, ton mari, ce qui m'amène ici!
--Oui, êtes-vous venu me reconnaître publiquement pour votre femme? continua-t-elle d'un ton bref.
--Pas encore, pas à présent--et son accent trahissait quelque chose comme de l'embarras:--tu en sais la raison.
--Oh! je la connais, Major Sternfield et sans doute vous trouvez que c'est une raison suffisante, un motif tout-puissant. Il peut en être ainsi; mais pour Dieu! ne me parlez plus, après cela, de votre amour: ce serait une sanglante ironie. Si, pour des considérations d'argent et de prudence, vous pouvez attendre des mois, des années peut-être, pour me réclamer pour votre femme, votre amour n'est pas si ardent que vous ne puissiez aussi me faire grâce de vos visites qui ne peuvent m'apporter autre chose que des contrariétés et de la peine.
--Tu es sans pitié, Antoinette! dit-il confondu par la manière ferme et franche avec laquelle sa jeune femme, naguère si timide, lui parlait maintenant.
--Prêtez-moi un moment d'attention, Audley. Vous m'avez enlevé presque tout ce qui m'était cher sur la terre: ma liberté, mon bonheur, l'approbation de ma conscience. Il ne me reste plus que ma réputation, mais ce bien, ni vos conseils, ni vos menaces ne me feront risquer de le compromettre par des têtes-à-têtes secrets avec vous. Si votre amour est si immense,--ici la voix d'Antoinette atteignit les dernières limites du sarcasme,--que vous ne puissiez vivre sans me voir de temps à autre, venez à la maison ouvertement, en votre qualité de gentilhomme, et non pas déguisé comme vous l'êtes ce soir.
--Oui, pour que ton père m'en chasse et amène ainsi une crise telle qu'une entière explication et la reconnaissance de notre mariage deviennent inévitables. Non, cela ne me va pas autant qu'il te convient. Mais, laisse-moi te féliciter sur ton tact: tu deviens véritablement diplomate, Antoinette.
Sans paraître remarquer la raillerie contenue dans ces dernières paroles, elle reprit:
--Avez-vous encore quelque chose à me dire? car il faut que je rentre dans la maison; j'attends mon père ce soir, peut-être même va-t-il arriver d'un moment à l'autre.
--Il n'y a pas de crainte à avoir sur ce point. Dans l'espèce d'auberge où je me suis arrêté hier soir, on m'a dit qu'il était absent et que probablement il ne reviendrait pas avant demain, en raison des mauvais chemins.
--Croyez-moi, vous faites erreur, il peut être ici ce soir. Dans tous les cas, nous nous sommes dit tout ce que nous avions à nous dire; je n'ai pas de phrases mielleuses à prononcer et si vous en avez pour moi, elles ne seraient que bien malvenues. Ainsi....
--Ne crains-tu pas de faire un compte terrible pour un jour à venir? interrompit-il d'une voix menaçante. Crois-tu donc que les outrages et le fier dédain d'Antoinette de Mirecourt ne pourront pas être rappelés, plus tard, à Madame Audley Sternfield?
--Très-probablement: j'en ai eu assez, Audley, pour croire que vous n'épargnerez pas plus votre femme que vous avez épargné votre fiancée; mais je ne pense pas que, dans aucun cas, vous puissiez me rendre plus malheureuse, plus misérable que je le suis maintenant.
Il sourit, mais d'un sourire amer et plein de signification, que la frêle jeune femme heureusement ne put voir, grâce aux acacias qui projetaient leur ombre sur son mari, car ce sourire l'aurait poursuivie longtemps après.
--Eh! bien, il est à espérer qu'il n'en sera pas ainsi; mais tu n'as qu'une bien petite idée des déboires de la vie, jeune fille: ta barque, jusqu'ici, n'a vogué que sur les eaux tranquilles d'une mer calme; mais elle pourrait bien rencontrer des écueils et des tempêtes tels, que tu n'en as jamais rêvés de semblables.... Te proposes-tu de revenir à la ville prochainement?
--Non, je n'irai pas tant que je pourrai m'en dispenser: j'y ai trop souffert durant ma dernière promenade. Ici je mène une vie aussi tranquille, aussi retirée, que vous puissiez le désirer: je sors rarement, ne reçois que peu de visites et suis presque toujours avec ma gouvernante. Croyez-moi, pour notre repos mutuel, il vaut mieux que vous me laissiez en paix: que cette visite, Audley soit votre dernière.
--Elle devra l'être certainement, car la réception que tu viens de me faire n'est pas de nature à m'encourager à la renouveler; mais je ne fais aucune promesse imprudente, dans le cas où je serais tenté de manquer à ma parole.
--Silence! s'écria tout-à-coup Antoinette en pressant fortement le bras de son mari. Mon père est arrivé: n'entendez-vous pas les voix, le bruit?
Un moment après, des lumières brillaient aux fenêtres du salon, et la voix de M. de Mirecourt qui appelait sa fille, se faisait entendre.
--Oh! nous allons être découverts: il vient de ce côté-ci,--dit la jeune femme, saisie de terreur.
--Vas en avant à sa rencontre, folle enfant: il ne soupçonnera rien.
Doucement, avec hésitation, Antoinette s'avança dans les rayons de lumière que jetait la lune; et si la confiance de M. de Mirecourt en sa fille n'eut pas été aussi illimitée, si seulement ses soupçons avaient été auparavant excités d'une manière ou d'une autre, il n'aurait pu manquer de remarquer la singularité de ses manières. Heureusement, cependant, il était dans une veine de bonne humeur; il la plaisanta sur son amour sentimental pour les rêves au clair de la lune, et demanda ensuite à voir Madame Gérard, ce qui fournit à Antoinette un sujet sur lequel elle pouvait parler sans trahir son trouble.
Sternfield resta dans sa cachette jusqu'à ce que le père et la fille fussent rentrés dans la maison. S'avançant alors plus près de la fenêtre qui était restée ouverte, mais se tenant toujours dans la pénombre des arbres:
--Je la croyais meilleure actrice! se dit-il après un moment. Comment se fait-il que son père n'ait pas de soupçons? Elle n'est qu'une enfant après tout, et cependant comme elle a bien su me tenir en échec!--et sa figure s'assombrit à cette pensée.--Est-ce que je l'aime, oui ou non! Parfois, lorsque sa rare beauté, sa grâce merveilleuse se présentent à mon esprit, je la crois une créature digne d'être adorée; parfois encore, lorsque je la vois faire preuve de cette inexorable fermeté, de cette volonté de fer qui jure si étrangement avec sa douceur naturelle et avec l'amabilité caractéristique de son sexe, je me sens bien près de la haïr. Et cependant, il y a dans sa froideur même un charme capricieux qui me plaît, en songeant qu'un jour elle sera à moi; mais je ne puis m'aventurer à forcer cette époque, quand bien même mon amour serait dix fois plus ardent qu'il n'est. Mes pertes au jeu me gênent autant que notre mariage secret l'enchaîne, elle. Je crois vraiment que je l'aime plus maintenant que lorsque je l'ai épousée.... Je suis curieux de voir si elle va s'aventurer à sortir encore ce soir; je dois attendre pour en juger. Ah! j'ai maladroitement gâté les choses, en laissant s'éteindre aussi complètement l'amour qu'elle avait pour moi; je dois maintenant tenter un autre moyen pour le faire revenir dans son coeur.
Les lumières passèrent bientôt dans la chambre principale: M. de Mirecourt était sur le point de procéder à ce que, selon les usages du temps, on appelait prendre un souper très-tard. Tout-à-coup, le bruit d'une porte que l'on ouvrait et refermait, suivi presqu'aussitôt par le léger frôlement d'une robe, vint frapper l'oreille de Sternfield. Oui, c'était ce qu'il attendait: Antoinette était revenue, et, se penchant à la fenêtre:
--Audley, dit-elle rapidement, êtes-vous encore ici?
--Crois-tu donc que j'aurais pu partir sans un mot d'adieu de ta part? répondit-il avec douceur et même sur un ton de reproche.
--Je suis venue vous dire bonsoir. Sans doute vous partez demain, n'est-ce pas?
Et la voix de la jeune femme disait clairement à quelle inquiétude elle était en proie.
--Oui, puisque tu parais le désirer aussi vivement.
--Oh! merci, merci! Vous ne pouvez vous figurer la crainte que j'ai qu'il se fasse une scène entre vous et mon père.
--Ta santé n'est-elle pas meilleure depuis que tu es revenue à la campagne? demanda-t-il avec une inquiétude réelle cette fois.
--Non; cependant, je n'éprouve aucune souffrance, que de la faiblesse seulement.
Une crainte soudaine s'éleva dans l'esprit de Sternfield en se rappelant combien Antoinette était maintenant différente de la jeune fille rayonnante de santé qu'il avait rencontrée naguère dans les salons de Madame d'Aulnay. Que faire si la mort lui enlevait sa fiancée avant le temps où il se proposait de la réclamer pour sa femme! Il avait entendu dire que la mère d'Antoinette était morte bien jeune de consomption et que sa fille lui ressemblait beaucoup dans sa délicate beauté, mais il n'avait accordé, dans le temps, qu'une bien faible attention à cette rumeur qui lui revint en ce moment avec une nouvelle force à l'esprit; il prit en lui-même, la ferme détermination de lui épargner les scènes orageuses, les horribles persécutions dont il l'avait abreuvée jusque-là et qui, pensa-t-il, avaient singulièrement affecté la santé de son corps et ruiné son bonheur. Sous l'empire de cette tardive résolution:
--Comme je sais, dit-il, que ma présence à Valmont est pour toi un sujet d'inquiétude, je vais partir dès la pointe du jour. Je ne chercherai pas à te revoir, de crainte que nous soyons découverts. Ainsi, je vais te faire de suite mes adieux.
Elle se pencha davantage et étendit sa main qui était brûlante: le militaire éprouva comme un remords quand il y appuya ses lèvres.
--Si tu désires me voir, dit-il, écris-moi un mot. Jusque-là, je ne viendrai plus te troubler.
--Que Dieu vous bénisse, Audley!--soupira-t-elle en balbutiant, car la douceur extraordinaire dont son mari venait de faire preuve l'avait singulièrement touchée.--Je vous écrirai souvent, et je vais vivre aussi tranquille que vous puissiez le désirer.
En un moment, il avait sauté sur le petit balcon, et était aux côtés d'Antoinette. Un embrassement ardent, passionné, et il partit aussi rapidement, aussi silencieusement qu'il était venu.
Quelques minutes après, Antoinette était de retour dans la salle à dîner pour surveiller le service de la table; et M. de Mirecourt, remarquant le vif incarnat de ses traits, demandait en riant: "Où elle avait volé le fard qui recouvrait son visage?"
XXIX.
L'été avait fait place à l'automne, non pas à l'automne des autres pays avec son ciel de plomb et ses feuillages flétris, mais à notre glorieux automne canadien avec son atmosphère d'or, ses bois magnifiques et ses splendides forêts.
Avez-vous jamais remarqué, lecteurs, combien est merveilleux le changement qu'opère dans notre nature la première gelée sérieuse de l'automne? La veille, vous vous êtes couchés après avoir jeté un regard d'adieu sur les vertes collines et les bois d'émeraude; à votre réveil, vous trouvez la terre et le désert recouverts d'une couleur nouvelle. Ici, le riche incarnat de l'érable brûlé par le soleil contraste avec le jaune pâle et délicat du bouleau; là, les feuilles tremblantes et argentées du peuplier avec le safran du grand sycomore; plus loin, les baies cramoisies du chêne et les vignes somptueusement teintes qui ont un éclat encore plus vif sur le fond sombre des sapins et des tamarets. Ah! si jamais la beauté semble sourire délicieusement avant de se faner pour toujours, c'est bien dans le feuillage de nos forêts d'automne.
Antoinette était assise à sa fenêtre, contemplant avec mélancolie la scène magnifique qui se déroulait devant elle. Des coussins amoncelés sur sa chaise, une petite fiole et un verre placés à côté d'elle, et surtout la douloureuse délicatesse de son apparence, disaient qu'elle était invalide. Près d'elle était Madame Gérard qui demanda tout-à-coup:
--Veux-tu savoir ce que le Docteur Le Bourdais a dit, chère enfant?
Une ombre de sourire et une légère inclinaison de tête furent la seule réponse à cette question.
--Eh! bien, il a déclaré que tes poumons sont parfaitement sains, et que tout ce dont tu as besoin, c'est de la distraction et d'un peu de plaisir. Il trouve que la vie que tu mènes ici est trop monotone et trop tranquille pour l'état actuel du ta santé, et il recommande une promenade immédiate à la ville.
--En ville! répéta Antoinette d'un air consterné: ah! c'est bien le pire conseil qu'il pouvait donner. Non, je ne laisserai pas cette maison: ici, au moins, j'ai le repos et la paix, tout ce que je puis désirer ou espérer sur la terre.
--Ma bien chère Antoinette, il faut que tu partes, puisque cela a été jugé nécessaire dans l'intérêt de ta santé. D'ailleurs, tu ne resteras à Montréal que quelques semaines, juste assez de temps pour satisfaire les désirs du Dr. Le Bourdais et l'inquiétude sans cesse croissante de ton père.
Trop docile ou trop faible pour résister longtemps, la jeune femme eut bientôt cédé, et huit jours après, elle était assise dans le salon de Madame d'Aulnay et subissait, comme une enfant obéissante, les félicitations et les caresses de sa cousine qui se réjouissait cordialement de son arrivée.
--Quel bonheur de t'avoir encore avec nous, chère Antoinette, dit-elle. Je suis déterminée à ce que tu t'amuses bien.
--Nos idées de plaisir sont maintenant bien différentes, Lucille, et tu ne dois pas oublier qu'étant en convalescence, j'ai besoin de repos et je dois me coucher de bonne heure.
--Non pas, enfant. Tu as pris l'habitude d'une tristesse mortelle dans ton sombre Manoir, il te faut maintenait un peu de gaieté pour te remettre en bonne santé. Est-ce que le médecin ne t'a pas dit la même chose?
--Pas précisément: il a déclaré que ma maladie déjouait son art, qu'il ne pouvait parvenir à remonter à son origine, et qu'en désespoir de cause, il ordonnait un changement d'air pour voir quel effet en résultera. Chère Lucille, veuilles bien te rappeler à quelles conditions je suis ici.
--Oh! oui, je me rappelle t'avoir étourdiment promis de te laisser aussi isolée, aussi solitaire que tu le désirerais; aussi, je suppose que je vais respecter ma promesse, pendant quelque temps au moins. Sans doute tu feras une exception en faveur de Sternfield?
Une légère rougeur couvrit le front de la jeune fille lorsqu'elle répondit:
--Non, je ne dois pas refuser de le voir.
--Aussi bien, c'est ce que tu as de mieux à faire. Ses visites te serviront à le surveiller de plus près.
Antoinette leva sur sa cousine un regard de douloureuse curiosité, à ces mots.
--Peut-être, continua Lucille, ne devrais-je pas te dire cela, mais tu l'apprendrais plus brusquement ailleurs: eh! bien, on dit qu'il mène depuis quelque temps une vie très-volage.
L'inquiétude qui se lisait dans les yeux d'Antoinette augmentait d'intensité.
--Oui, ajouta Lucille, sans parler de fautes encore plus impardonnables et que je m'abstiendrai de mentionner, il parait qu'il est devenu un joueur fieffé: on dit que ses pertes sont énormes. C'est probablement sa complète séparation de toi qui l'a ainsi jeté dans le désespoir.
Antoinette soupira--un long et profond soupir. Oh! comme l'avenir pour elle s'assombrissait tous les jours davantage. Le joueur insouciant, le libertin prodigue dont les fautes servaient de pâture aux cancans de tout le monde, était le compagnon de sa vie, son mari à elle; et elle n'attendait que sa volonté, qu'un mot de lui pour laisser les tendres amis de son enfance, son heureuse demeure, peut-être son pays natal, et le suivre lui et sa fortune ruinée. Il lui restait cependant une suprême espérance: sa santé qui déclinait tous les jours; et ce fut avec de vives palpitations de coeur qu'elle se rappela que la mort pourrait la sauver d'une union dont elle entrevoyait la consommation avec une terreur inexprimable.
--Je n'ai aucun doute, continua Madame d'Aulnay, qu'Audley se réformera quand votre mariage sera connu publiquement, et il fera probablement un excellent mari.
--Silence! silence! implora Antoinette, torturée presqu'au-delà de ses forces par les remarques mal-avisées de sa cousine.
--Certainement, chère enfant; je n'insisterai plus sur ce sujet, puisqu'il te cause de la peine. Parlons d'un autre caractère bien différent, du Colonel Evelyn: il faut que tu saches qu'il est devenu le misanthrope le plus sombre, le sauvage le plus prononcé que tu puisses imaginer. Aux différentes invitations que je lui ai envoyées, après ton départ de la ville, il m'a fait parvenir les refus les plus courts et les plus formels possibles; il n'a pas même eu la politesse de me faire ensuite des visites: comme les pécheurs dont parle St. Paul, le dernier état de cet homme est pire que le premier.... Ah! voici que j'entends le bruit d'une voiture à la porte: c'est Sternfield: j'avais bien pensé qu'il ne serait pas longtemps sans venir te présenter ses devoirs.... Mais, je vais aller en haut pour un instant; je reviens de suite.
Quels qu'eussent été le récent genre de vie de Sternfield, ses fautes ou ses torts, il n'en paraissait rien, quand il entra, sur ses traits gais et insouciants; et en franchissant le seuil de la porte, il offrit un contraste si frappant avec la délicate jeune fille, que celle-ci ne put s'empêcher de penser avec angoisse qu'elle seule portait le fardeau de leur faute mutuelle.
Avec son beau sourire d'autrefois, il se laissa glisser sur l'ottoman aux pieds de sa femme.
--Ainsi, ma petite Antoinette, ils t'ont envoyée à Montréal pour te rétablir, dit-il. C'est bien ce qu'ils pouvaient faire de mieux, car la tristesse qui règne là-bas à Valmont est plus que suffisante pour détruire en moins de six mois la plus robuste constitution.
--Je n'ai jamais trouvé Valmont triste, Audley; j'y suis née, j'y ai été élevée, et elle m'est chère au delà de tout ce que je puis dire.
--Quant à cela, il en est de même pour l'Esquimau vis-à-vis, des terres stériles qu'il habite; mais tu avoueras que je ne suis pas allé souvent te déranger dans ces derniers temps: pendant la première et dernière visite que je t'ai faite au clair de la lune, j'ai pris la bonne résolution de ne pas troubler la paix de ton esprit et de ne pas retarder ainsi ton retour à la santé.
--Merci. Vous avez été plein de considération: je vous en ai de la reconnaissance.
Le jeune homme toussa, comme s'il eut été embarrassé; puis, il reprit:
--Pendant que Madame d'Aulnay est hors de cette chambre, je dois te dire que, quoique me trouvant naturellement bien isolé pendant ton absence, j'ai cherché des distractions et des plaisirs qu'un moraliste rigide pourrait peut-être censurer; mais je vais reprendre courage et espérer de votre délicieux proverbe français: "à tout péché miséricorde."
Antoinette était silencieuse. Il continua:
--Madame d'Aulnay, qui est aussi indiscrète et légère que belle et charmante, s'est imaginé de faire une inquisition sur ma conduite, me menaçant en même temps de s'en plaindre à toi. Je lui ai dit que c'était assez pour moi d'avoir à rendre compte de mes actions à ma femme, sans être astreint à faire la même chose à l'amie de ma femme. N'étais-je pas justifiable de lui parler ainsi?
--Je ne me permets jamais de trouver à redire sur vos actions, Audley.
--Tiens toujours à cette détermination, Antoinette, et tu feras une des plus parfaites petites femmes du monde. Mais, laissons ce sujet pour en prendre un plus agréable. Je suppose que tu es revenue à la ville pour y chercher un peu de gaieté, et non pas t'y claquemurer comme tu l'as fait à la campagne. En prévision d'un but aussi louable, je viendrai te chercher demain après-midi pour faire une longue promenade; nous irons où tu voudras, mais Madame d'Aulnay ne sera pas de la partie.
--Dans ce cas, je ne dois pas y aller.
--Pourquoi cela? demanda-t-il aussitôt avec irritation.
--D'abord, je ne veux pas offenser Lucille qui est pour moi pleine de sollicitude et de considération; ensuite, il ne serait pas convenable de me voir promener seule avec un monsieur, le lendemain même de mon arrivée. Cela parviendrait aux oreilles de mon père, et....
--En un mot, Antoinette, tu es la plus prudente et la plus circonspecte de toutes les jeunes filles. Il n'y a pas de danger que ton coeur et tes sentiments soient en contradiction avec ton jugement; mais, puisque tu ne veux pas accepter mon offre, ne sois pas offensée si tu me vois avec quelque jeune Demoiselle moins scrupuleuse et particulière que toi.
L'arrivée de Madame d'Aulnay mit fin à cette conversation qui commençait à prendre une tournure un peu défavorable; et après une causerie d'une demi-heure, Sternfield partit.
Le lendemain était une de ces magnifiques journées d'Octobre qui nous dédommagent presque de la fuite des oiseaux, de la chute des fleurs, et qui ont un charme particulier préférable peut-être à celui de l'été lui-même. La voiture de Madame d'Aulnay attendait, de bonne heure, devant la porte de la maison. En vain Antoinette pria-t-elle sa cousine de l'excuser si elle ne pouvait sortir avec elle, en vain lui fit-elle part de la demande de Sternfield et du refus qui l'avait accompagnée.
--Pour cette raison même tu devrais sortir avec moi, dit Lucille. Tu dois lui montrer que tu as l'intention de te promener pour exercer une surveillance active sur ses actions. Viens, car je ne souffrirai pas de refus.