Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 14

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--Mais ta position, pauvre enfant, est un cas extraordinaire. Nous pouvons en appeler au Pape, par l'entremise de notre Evêque.

--A quoi cela servirait-il puisqu'il n'en a pas le pouvoir? Qui suis-je pour prétendre à une impossibilité? Quelle faible excuse est-ce pour moi, que cette ridicule passion, qui m'a fait enfreindre les règles sacrées de la délicatesse et les saints préceptes du devoir filial, ait cessé aussi promptement qu'elle s'était formée? Non, il n'est que juste que j'expie ma folie.

--Mais si Sternfield, de son côté, fatigué de ce mariage, demandait votre divorce, l'obtenait et se mariait à une autre--chose qui arrive assez souvent et qui est permise dans sa communion--que ferais-tu?

--Mes chaînes seraient aussi fortement rivées que jamais, et devant Dieu je serais encore sa femme; non-seulement je ne pourrais pas contracter un autre mariage, mais je serais obligée de lui être fidèle en pensées et en actions, tout comme s'il était pour moi le plus tendre des époux.

--- Bon Dieu! c'est terrible! s'écria Lucille en frissonnant. Es-tu certaine de ne pas te tromper, Antoinette?

--Hélas! j'ai trop bien étudié la question pour pouvoir faire erreur.

--Mais votre mariage a été célébré secrètement--n'ayant que moi pour témoin; les bans n'ont pas été publiés, et tu es mineure.

--Hélas! encore une fois, tout cela ne le rend que plus criminel, mais il ne me lie pas moins.

--O Antoinette! combien peu j'ai prévu le triste dénouement de ce roman qui avait commencé sous d'aussi brillants auspices. Cependant, tu as raison en prenant la décision que tu as adoptée, quelle que difficulté qu'elle puisse provoquer entre toi et Audley. Une de Mirecourt ne doit pas être l'esclave d'un mari qui a peur ou qui a honte de la reconnaître publiquement.

XXV.

--Il y a en haut une personne que Mademoiselle sera, j'en suis certaine, bien heureuse de voir! s'empressa de dire Jeanne, un jour que Madame d'Aulnay et Antoinette arrivaient d'une promenade. M. de Mirecourt vient d'arriver à l'instant.

--Et maintenant, Antoinette--dit Madame d'Aulnay à sa cousine qui se dépêchait de monter l'escalier--tu dois tâcher d'obtenir la permission de prolonger ta promenade ici. Si tu retournes à Valmont avec ton père, Sternfield va nous donner une inquiétude mortelle, et finira par faire un esclandre dans ton paisible village.

M. de Mirecourt qui était d'une humeur charmante, reçut sa fille très-affectueusement, et débouta la question de son apparence délicate par la remarque, moitié sèche et moitié riante, qu'elle devait être heureuse d'avoir un mari tout choisi dans la personne de Louis Beauchesne, sans quoi, sa beauté qui commençait à s'étioler rendrait plus difficile la tâche de lui en trouver un.

M. d'Aulnay s'empressa de changer la tournure de la conversation, car il savait que ce sujet était très-désagréable à Antoinette.

--Mais dis donc, de Mirecourt, quel air a maintenant Québec? hasarda-t-il.

--Quel air a Québec? répéta M. de Mirecourt dont l'expression devint grave à cette question. Elle a l'air que doit avoir une ville qui a été deux fois assiégée et bombardée: tout n'y est que cendres et ruines. Ses environs où trois sanglantes batailles ont été livrées, le district entier lui-même qui a été habité pendant deux années par les belligérants, tout porte les traces lugubres des combats et de la chute de notre pays.

--Y as-tu vu quelques-uns de nos anciens amis?

--Non, ils ont tous quitté la ville après la capitulation de Montréal, et ils tâchent maintenant, comme beaucoup d'autres, d'occuper leur temps et de ré-édifier leurs fortunes renversées, en se dévouant eux-mêmes à leurs fermes et à leurs terres. Il s'écoulera du temps avant que Québec puisse, comme un Phénix, renaître de ses cendres.

--As-tu rencontré, en descendant, quelques-unes de tes connaissances?

--Aucune: je n'avais qu'un seul compagnon de voyage, un Anglais, comme j'en ai jugé de suite d'après son accent, quoiqu'il ait parlé au cocher en excellent français.

--Et de quoi avez-vous parlé ensemble? demanda tout-à-coup Madame d'Aulnay dont la curiosité venait d'être éveillée.

--La conversation aurait été très-courte, du moins en tant que j'y étais concerné,--car vous savez, ma belle Dame, que je n'ai aucun goût pour ces sortes de relations avec nos nouveaux maîtres--n'eût été une circonstance accidentelle, ou, plutôt, pour être juste, un acte de courtoisie de sa part. Quelques instants après notre départ s'éleva une violente tempête de neige, accompagnée d'un vent perçant qui, malgré mon capot de peau d'ours et mes crémones de laine, ouvrage d'Antoinette, me saisit de part en part. Mes dents qui claquaient violemment trahirent mon malaise à mon compagnon qui, instantanément, et avec une bienveillance pour laquelle je lui fus d'autant plus reconnaissant que j'avais préalablement repoussé une de ses tentatives pour entrer en conversation, prit le grand manteau qui recouvrait ses genoux--il en avait un autre sur lui--et insista pour que je m'en servis. Après cela la conversation s'établit, et je ne tardai pas à découvrir dans mon compagnon, non-seulement une haute intelligence, mais encore un homme juste et libéral, entièrement exempt de ces préjugés qui sont la règle de conduite d'un si grand nombre de sa race. Nous discutâmes sur la situation actuelle du pays avec une franchise certainement indiscrète de ma part; mais quoique je perdis plusieurs fois patience, il conserva toujours sa modération, en maintenant son opinion, quand je différais d'avec lui, avec une courtoisie qui lui fait le plus grand honneur. Sur plusieurs points nous nous sommes accordés, et j'ai pu voir facilement qu'il avait, comme moi, une grande horreur de tout ce qui ressemble à de l'oppression. J'en ai eu une preuve indéniable une fois que nous avions relâché à une auberge pour changer de chevaux et prendre quelque chose. Le nommé Thibault qui tenait autrefois cette auberge s'est embarqué pour la France l'année dernière, avec d'autres beaucoup plus illustres que lui, et il a pour successeur un individu du nom de Barnwell, un des nouveaux débarqués qui sont venus dominer sur nous et sur nos fortunes détruites. Pendant que nous reprenions nos places après avoir mangé une bouchée, notre attention fut attirée par la voix de notre hôte élevée au diapason de la colère. Nous regardâmes derrière nous et nous l'aperçûmes, arrêtant par la bride de son cheval un pauvre habitant que la nécessité avait forcé d'arrêter à son établissement hospitalier. Le malheureux Jean-Baptiste protestait énergiquement en français qu'il avait payé deux fois la valeur de ce qu'il avait reçu, pendant que son adversaire, avec des jurements et des blasphèmes, insistait pour qu'il donnât le prix demandé et qui était hors de raison. Enhardi par la terreur évidente du paysan et par l'encouragement tacite et l'indifférence des spectateurs, Barnwell serra plus fort la bride du cheval et commença à frapper le pauvre animal à la tête de la manière la plus cruelle, et il menaçait d'en faire autant au propriétaire du dit cheval s'il ne satisfaisait pas son injuste réclamation. En une seconde, mon compagnon avait sauté à terre, saisi le brutal individu par le collet de son habit, et avec le fouet qu'il lui arracha des mains, lui administra deux ou trois bons coups.--"Votre nom, s'écria Barnwell, donnez-moi votre nom, en attendant que je vous fasse traduire devant un magistrat."--"Le Colonel Evelyn, du **ième Régiment de Sa Majesté," répondit-il dédaigneusement en repoussant loin de lui l'aubergiste qui était devenu tout-à-coup craintif et honteux.

--Le Colonel Evelyn! répéta vivement Madame d'Aulnay; mais, mon cher oncle, nous le connaissons très-bien.

--Il est à espérer que ce soit le cas; comme vous avez des relations avec un très-grand nombre de ses compagnons contre lesquels on peut trouver à redire, il serait trop déplorable que vous n'en connussiez pas un qui fait tant d'honneur à sa profession. Sur ma parole, ma petite Antoinette, j'aurais pu te pardonner si tu t'étais attiré les hommages de ce brave Anglais.

Pauvre Antoinette! elle venait de recevoir une nouvelle preuve du coeur précieux qu'elle s'était sans doute acquis, mais qui devait être pour toujours au-dessus de ses désirs.

--Et comment as-tu trouvé les chemins? demanda M. d'Aulnay.

--Il est temps que quelqu'un d'entre vous me fasse cette question. Mon voyage a été plus fatigant qu'aucun de ceux que j'ai jamais faits, et vous savez que j'ai voyagé bien souvent sur la neige et sur la glace.

--Comment cela? Racontez-nous votre voyage! dirent simultanément ses auditeurs.

--Eh! bien, je vous disais donc que peu après notre départ, une neige épaisse commença à tomber, et comme il en était arrivé une grande quantité la nuit précédente, vous pouvez conclure que les chemins étaient loin d'être beaux. Bientôt elle tomba à gros flocons, et pendant que nous discutions, mon compagnon et moi, sur le Canada, ses malheurs et sa destinée, la neige changeait complètement l'aspect des choses comme si la baguette d'une fée s'en était mêlé. Les palissades, les murs de pierre disparaissaient entièrement, et les arbres fruitiers semblaient être de simples arbrisseaux. Heureusement pour nous, aucun être humain ni aucun animal n'étaient sur le chemin, car il n'y aurait eu rien de plus fâcheux pour nous qu'une rencontre qui, en nous obligeant de dévier un peu de la route tracée, nous aurait forcés de faire le plongeon dans les profondeurs de la neige qui s'était amoncelée de chaque côté de l'étroit sentier. Si nous avions eu plus de prudence, nous serions restés à l'auberge de Thibault; mais j'avais hâte d'arriver, et mon compagnon aussi. Après quelques minutes de repos, nous nous remîmes donc en route. Bientôt le froid devint intense. La neige avait cessé de tomber, mais le brillant soleil qui lui succéda fut impuissant à nous donner de la chaleur ou du confort. Le vent poussait la neige, nous la lançait en pleine figure, de sorte que nous étions aveuglés et suffoqués. A dire le vrai, nous allions aussi lentement qu'on va à un enterrement. Des monceaux énormes se trouvaient sur notre chemin, et souvent, très-souvent, nous fûmes obligés de recourir aux pelles de bois que notre conducteur, dans la prévision sans doute d'une semblable éventualité, avait mises dans le fond de la voiture.

--Et comment le Colonel Evelyn s'est-il conduit, mon oncle?

--Comme devait se conduire un homme brave, un vrai soldat. Il ne murmurait pas ni ne se plaignait, mais travaillait, et quand il fallait mettre les pelles en réquisition, il se servait de la sienne avec autant d'adresse qu'un de tes héros parfumés, belle nièce, peut le faire de sa canne à pomme d'ivoire.

--Mais, cher papa, vous avez dû souffrir horriblement! s'écria Antoinette.

--En effet, ma fille. Chaque muscle de mes membres, chaque veine de mon corps souffraient, et ma respiration était courte, quelques fois même douloureuse. Et les chemins!... Oh! que nos pauvres chevaux se démenaient et se débattaient dans les grands bancs de neige que nous rencontrions si souvent. Quand nous arrivâmes à la petite auberge où nous devions passer la nuit, j'étais littéralement épuisé.

--Et votre compagnon de voyage? demanda Madame d'Aulnay.

--Tout ce que j'ai à en dire, c'est qu'il a une constitution de fer, car si peu habitué qu'il doit être à notre climat, il en supporte les rigueurs plus énergiquement encore que le vieux Dussault qui a conduit la malle pendant tant d'hivers par tous les temps. Il est, de plus, excessivement dévoué, et il m'a montré autant d'empressement que si j'avais eu contre lui des réclamations légales.... Mais assez de cette longue histoire; nous n'oublierons pas de sitôt, le Colonel Evelyn et moi, le voyage que nous venons de faire.

Ce récit fut suivi de suppositions et de commentaires, puis on se sépara pour la nuit, chacun étant de très-bonne humeur.

M. de Mirecourt, cédant aux sollicitations qui lui furent faites, consentit à rester quelques jours encore, au lieu de partir le lendemain matin avec Antoinette, comme il en avait d'abord manifesté l'intention. Son séjour chez son parent fut très-agréable, et en voyant par lui-même la vie régulière que menaient les Dames de la maison, tout en partageant leurs amusements innocents, il commença à croire que les rapports qu'on lui avait faits avaient en effet été grandement exagérés, et qu'il ne pouvait y avoir un immense inconvénient de céder à la demande de Madame d'Aulnay, de laisser Antoinette avec elle jusqu'au retour du printemps.

XXVI.

Le Carême passé, Madame d'Aulnay crut qu'il n'était que juste de se dédommager un peu de la réclusion où elle avait vécu pendant ce tempe de pénitence; elle résolut donc de donner une petite fête à ses amis; quoiqu'on fût déjà dans le mois de mars. La récente suspension de la gaieté semblait être un nouveau motif pour la reprise des plaisirs; et peut-être le seul coeur triste chez Madame d'Aulnay, ce soir-là, ne fût-il pas celui d'Antoinette, naguère si heureuse.

Oui, il y en avait un autre quelque peu en unisson avec le sien; plus d'une fois, en effet, le Colonel Evelyn blâma secrètement sa folie qui lui faisait rechercher des fêtes pour lesquelles il avait si peu de goût, et cela dans le seul but de tâcher de rencontrer Antoinette qui, de son côté, semblait faire si bien son possible pour l'éviter. Son coeur entretenait pourtant la vague espérance que l'obstacle qu'elle avait dit insurmontable ne l'était pas en réalité, et que quelque bonne fortune aplanirait bientôt les difficultés entr'eux.

Pendant la première partie de la soirée, il respecta son désir évident d'éviter toute rencontre avec lui; mais durant un intermède de danse, l'ayant aperçue seule, il s'approcha d'elle et lia conversation sur un sujet général. Quoiqu'il cherchât à l'intéresser et à l'amuser, il eut assez de tact pour éviter tout ce qui aurait pu paraître approcher d'un sujet plus particulier. Et ce fut bien heureux, car Madame d'Aulnay, en désespoir de n'avoir rien à dire, l'interpella, et vint le trouver, avec son étourderie ordinaire, pour lui demander ce qu'il venait de dire à Mademoiselle de Mirecourt.

--Très-volontiers, répondit le Colonel. Je répétais à Mademoiselle la remarque que fit Sa Majesté George III à Madame de Léry lorsque cette Dame fut récemment présentée, avec son mari, à la Cour d'Angleterre.

--Oh! la belle Louise de Brouages! répliqua Lucille avec beaucoup d'intérêt. Eh! bien, qu'a dit le roi? que pensa-t-il d'elle?

--Il dut la trouver très-belle, car en la voyant il se mit à dire dans un profond enthousiasme, en faisant allusion à la récente acquisition du Canada, "que si toutes les Dames Canadiennes lui ressemblaient, il avait raison d'être fier de sa belle conquête."[4]

[Note 4: Garneau.]

--Alors la mission de M. de Léry et de ses compagnons doit avoir plus de chances de succès, remarqua Madame d'Aulnay.

--Et quelle est cette mission? demanda une personne de la compagnie.

--Ils sont allés faire valoir nos intérêts et présenter l'expression de nos hommages à notre nouveau monarque.

--Et remarquez que c'est plutôt Sa Majesté qui a présenté ses hommages au lieu de les recevoir, et ce avec raison,--s'écria Sternfield qui venait de se joindre au groupe.

--Je suppose que nous allons être écrasées sous les compliments, maintenant que le roi Georges a donné l'exemple,--répliqua froidement Madame d'Aulnay en s'éloignant, car elle n'avait plus l'_irrésistible_ Major en très-grande faveur.

Sternfield qui, jusque-là, s'était passablement amusé, n'eut pas plus tôt aperçu Antoinette avec le Colonel Evelyn, que sa bonne humeur disparut et qu'il commença à se creuser la tête pour trouver un moyen de les séparer. Etant engagé pour la danse suivante, il ne pouvait pas demander à Antoinette d'être sa danseuse, ce qui aurait été la méthode la plus sûre et la plus expéditive, en sorte qu'il fut souverainement vexé de les voir converser ensemble pendant la longue contredanse qui suivit. Sans écouter la remarque pleine d'insinuation que lui fit sa jolie partenaire, qu'elle croyait la promenade infiniment préférable à la danse, aussitôt le quadrille terminé, il la laissa sans cérémonie sur le premier siège venu, et s'avança vers Antoinette.

--Mademoiselle de Mirecourt, puis-je solliciter l'honneur de votre main pour la prochaine danse? demanda-t-il avec une politesse forcée qu'Evelyn trouva plutôt impertinente que respectueuse.

Il eut fallu voir de quelles vives couleurs se couvrit le visage de la jeune femme, et quel air embarrassé et inquiet elle avait lorsqu'elle répondit craintivement qu'elle était engagée. Dans le trouble du moment, elle oublia de mentionner le nom de celui auquel elle avait promis sa main,--personnage, du reste, fort inoffensif,--et Sternfield, concluant que c'était le Colonel Evelyn, quoique celui-ci ne se livrât que rarement, jamais peut-être, aux plaisirs de la danse, lança à sa femme un regard plein de colère, et s'éloigna.

Evelyn ne tarda pas à s'apercevoir que l'esprit d'Antoinette était occupé par des pensées entièrement étrangères au sujet de leur conversation, à la narration pourtant si pleine d'intérêt de son dernier voyage à Québec avec M. de Mirecourt. Ce fut donc presqu'un bonheur pour elle lorsque Madame d'Aulnay s'approcha, et, après avoir dit quelques mots insignifiants au Colonel Evelyn, passa à sa cousine une petite feuille de papier plié sur laquelle étaient écrits quelques mots au crayon et lui dit:

--Voici un mémoire qui t'appartient, Antoinette.

Celle-ci s'empara vivement du papier et le lut rapidement. Ce message était de Sternfield et se lisait comme suit:

"Tu pousses ma patience à bout. Viens de suite me rencontrer dans le boudoir, en haut, car j'ai à te dire des choses que tu dois savoir sans délai. A ton péril refuses ma demande, si tu ôses le faire, mais tu regretteras d'avoir poussé trop loin un homme au désespoir.

"Ton mari, AUDLEY STERNFIELD."

La teneur de ce billet et l'impudence dont Sternfield faisait preuve en y mettant la signature qui s'y trouvait, convainquit l'infortunée Antoinette que son mari n'était pas d'humeur à patienter, et d'une main tremblante elle mit le petit message en morceaux. Son agitation était si visible, qu'Evelyn ne manqua pas de faire une foule de suppositions sur les causes qui pouvaient l'avoir provoquée, car il avait vu Sternfield remettre la note en question à Madame d'Aulnay qui avait fait mine de décliner la missive, mais qui, à force de menaces, avait fini par se la laisser imposer.

--Quelle liaison secrète peut-il donc exister entre ce beau vilain et cette jeune fille innocente? se demanda-t-il plusieurs fois. Assurément ce ne peut être l'amour, car à part la dénégation formelle qu'elle m'a faite de l'existence de ce sentiment, du moins en ce qui la concerne, sa contenance ne trahissait nullement de l'amour quand il s'est approché d'elle. Eh! bien, je vais exercer sur tout cela une surveillance active afin de lui rendre service et la protéger contre les dangereux artifices de cet homme.

S'apercevant que sa compagne cherchait évidemment à être seule, il lui dit quelques mots indifférents et se retira à l'autre extrémité du salon. Une autre danse commençait, et Antoinette exaspéra singulièrement le danseur auquel elle était engagée, en lui déclarant qu'elle était trop fatiguée pour remplir sa promesse. Profitant de la légère confusion qui ne manque jamais de régner lorsque les danseurs se mettent en place, elle sortit de la chambre, espérant n'avoir pas été vue. En peu de secondes elle fut en haut de l'escalier, et elle entra dans le boudoir où Sternfield l'attendait déjà, et qui, par contraste avec les autres appartements, n'était que faiblement éclairé.

--Tu as daigné faire diligence! dit-il avec sarcasme en lui présentant un siége.

--Que me voulez-vous? demanda-t-elle en plaçant sa main sur son coeur comme pour en arrêter les battements rapides.

--Ne t'ai-je pas déjà avertie, dit-il,--et son front devenait plus sombre à mesure qu'il parlait,--ne t'ai-je pas déjà avertie que je m'occuperais peu de ta froideur, de ton indifférence, et même du dégoût que je pourrais lire sur ta figure; mais que je ne souffrirais pas de te voir, toi ma femme, t'amuser avec d'autres messieurs?

--Toujours la même accusation injuste et sans fondement! Avec qui prétendez-vous que je m'amusais tout-à-l'heure?

--Avec ce dangereux hypocrite, le Colonel Evelyn. N'essaies pas de le nier! continua-t-il impétueusement en poussant vivement le dossier de la chaise. Je vous ai surveillés de très-près; j'ai vu tes regards pleins de douceur, tes couleurs qui variaient sans cesse, ses yeux remplis d'une admiration et d'un amour qu'il ne prenait pas même la peine de déguiser. Malédiction sur lui! Crois-tu donc que je vais supporter tout cela avec soumission?

--Pourquoi me blâmer et m'accuser ainsi continuellement?--Et, en disant cela, elle voulait paraître calme, mais sa respiration irrégulière et oppressée disait éloquemment son agitation.--Si un monsieur vient me parler ou se tient près de moi, je ne puis pas l'envoyer, je ne dois pas lui dire que je suis mariée, que mes pensées et mes sourires n'appartiennent qu'à vous. Puisqu'il en est ainsi, dès demain je laisse cette maison, je vais m'enterrer à la campagne, et j'y resterai jusqu'à ce que vous croyiez convenable de venir me reconnaître pour votre femme. Là, au moins, j'aurai peut-être la paix.

--Oui, pour y _flirter_ avec ton premier amoureux, M. Louis Beauchesne! répondit-il d'un air sombre.

Antoinette pressa plus fort encore sa main sur sa poitrine lorsqu'elle répondit:

--Audley, pensez-vous pouvoir me torturer ainsi sans que ma vie ou ma raison finisse par succomber?

--De grâce, pas de phrases! répondit-il froidement. J'ai peur que Madame d'Aulnay ait trouvé en toi une élève trop habile dans la science qu'elle est si bien qualifiée à enseigner.

Trop abattue pour pouvoir répliquer à cette amère raillerie, Antoinette se cacha le visage avec ses mains.

--Ecoute-moi bien, Antoinette, continua-t-il en changeant tout-à-coup de ton et de manières. Tu me trouves aussi sévère et aussi sombre parce que, de ton côté, tu ne m'as montré que peu d'amour et de sympathie. Dis-moi que tu oublies le passé, et, comme preuve de notre parfaite réconciliation, comme garantie de ma conduite à venir, laisse-moi embrasser ce front orgueilleux qui s'y est jusqu'ici opposé avec tant de dédain. Ne me refuses pas, car, je te le répète, il est dangereux de pousser si loin un homme désespéré.

N'osant pas, ou croyant qu'elle ne pouvait pas lui refuser cette petite concession, elle ne répondit pas. Interprétant favorablement ce silence, il passa son bras autour d'elle, et embrassa plusieurs fois son front et sa soyeuse chevelure.

Tout-à-coup une exclamation à la fois de saisissement et de douleur, brisa le silence qui s'était établi; et Antoinette, se dégageant brusquement des bras qui l'entouraient, aperçut le Colonel Evelyn qui, pâle comme la mort, se tenait sur le seuil de la chambre. Une seconde après, il s'était effacé; et comme Antoinette laissait tomber un regard de reproche sur son mari, elle vit sur la figure de celui-ci un sourire de triomphe moqueur qui avait remplacé la tendresse qui s'y était un instant reposée.

--Je crois, dit-il d'une voix railleuse, que le superbe Colonel Evelyn sera maintenant guéri de son amour par cette bonne leçon. Antoinette, tu pourras désormais _flirter_ avec lui tant que tu voudras.

Lentement elle se tourna vers son persécuteur, et d'une voix perçante, d'un ton pénétrant: