Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 13

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--Antoinette, s'écria-t-il avec chaleur, vous nous sacrifiez tous les deux à un faux principe; vous foulez aux pieds mon coeur et le vôtre pour une cause qui n'en est pas une.... Mais, quoi! vous baissez la tête en signe de dissentiment. Dites-moi donc alors quel est l'obstacle qui nous sépare comme un fleuve? Laissez-moi au moins la triste satisfaction, la pauvre consolation accordée au plus grand criminel, celle de savoir pourquoi je suis condamné.

--Hélas! mes lèvres sont scellées par une promesse solennelle, par un serment!

--Pauvre enfant! Quelqu'un aura abusé de votre jeunesse et de votre ignorance de la vie pour vous environner de piéges qui font votre malheur. Brisez avec lui, Antoinette; éloignez-vous des faux amis qui vous auront ainsi trompée, et mes bras vous sont ouverts comme un refuge.

--Colonel Evelyn, vous allez me rendre folle! s'écria-t-elle, d'une voix brisée par la douleur et par l'émotion. Ne dépensez pas votre amour et vos regrets pour une jeune fille coupable et misérable comme moi.

--Coupable et misérable! répéta-t-il en faisant un mouvement violent: voilà, Antoinette, des mots terribles!

--Oui, mais ils sont vrais. Infidèle aux principes sacrés de mon enfance, infidèle aux liens que les plus endurcis respectent encore, quelles autres épithètes puisse je mériter?

Evelyn la regarda fixement, comme pour lire ce qui se passait dans son coeur; puis, avec un accent de tendresse indescriptible:

--Pauvre enfant! lui dit-il, vos yeux démentent vos paroles.... Mais il est temps de mettre fin à cette entrevue douloureuse. Vous ne pouvez donc pas me donner même une lueur d'espérance?

--Aucune. Je puis seulement vous dire que mon avenir sera bien plus misérable, bien plus à plaindre que le vôtre.

Il la regarda encore une fois en silence: que de signification, que d'émotion dans ce regard! L'orgueil ni la colère d'un amoureux désappointé n'y brillaient; on y lisait plutôt l'amour malheureux, l'immense compassion qu'il éprouvait pour cette faible créature qui avait su s'attirer une si vive affection.

--Adieu, Antoinette! dit-il enfin,--et sa voix tremblait malgré les efforts qu'il faisait pour en dominer l'émotion,--adieu! Rappelez-vous que, dans vos chagrins et dans vos épreuves, vous avez un ami que rien ne peut vous aliéner.

Les chagrins et les épreuves! ah! oui, ils étaient venus, et il y avait pris, lui, une grande part: il avait versé dans le calice de sa misère une amertume que ses forces chancelantes pouvaient à peine supporter et qui laissait sur son front des traces si évidentes, que la tendre compassion qu'il se sentait pour elle dominait le profond désappointement qu'il venait d'éprouver.

Il se retira silencieusement, et elle, abasourdie, presqu'égarée, elle laissa glisser sa tête sur le bras du canapé, et se mit à souhaiter d'être aussi facilement débarrassée du fardeau de la vie.

XXIII.

Dans cette situation elle ne prit pas garde que le temps passait rapidement, et quand la voix bien connue de Sternfield prononça tout-à-coup son nom, elle leva lentement la tête et le regarda en silence.

Audley approcha une chaise, s'y assit, et d'une voix sombre et lente:

--Je viens, dit-il, savoir pourquoi j'ai trouvé, il y a une heure, ma femme enfermée avec le Colonel Evelyn?

L'expression de douloureuse langueur qui couvrait le visage de la jeune fille ne changea pas, et, d'un accent qui contrastait singulièrement avec sa voix ordinairement claire et douce, elle répondit:

--Je n'étais pas enfermée avec le Colonel Evelyn. Je l'ai reçu, comme j'aurais reçu tout autre gentilhomme, dans le salon, et les portes ouvertes.

--Où était, pendant ce temps-là, ton chaperon-modèle, la sage et prudente Madame d'Aulnay?

--Sortie avec son mari. Assurément, je ne dois pas être tenue responsable de cela.

--Non. Je demanderai seulement quel était le sujet de la longue conversation que tu as eue avec ce monsieur.

--Je ne puis vous le dire, Audley; le secret des autres ne m'appartient pas.

--Est ce là ton idée sur l'obéissance des épouses?

Pas de réponse.

--Parles, continua-t-il après un moment de silence et d'un ton irrité. Est-ce que ce jonc--et il saisit la main où brillait l'anneau nuptial--est-ce que ce jonc et l'union dont il est le symbole sacré sont une pure moquerie?

Et dans sa fureur, il pressa vivement, peut-être sans le savoir, la main qu'il tenait dans la sienne, de telle sorte, qu'un cercle, moitié livide, moitié rougeâtre, se forma autour du jonc.

--Continuez! dit-elle sans trahir autrement que par un amer sourire la douleur physique que ce serrement lui avait causé. Pourquoi ce symbole extérieur de notre union malheureuse ne torturerait-il pas mon corps comme la réalité torture mon âme?

--Tu es très-flatteuse! reprit-il en laissant tomber et en repoussant la main qu'il avait si fortement pressée, non pas dans une effusion d'amour, mais dans un mouvement de colère. Il me semble que l'union dont tu déplores les chagrins en termes si éloquents, ne te cause pas une très-forte impression: elle ne t'a pas appris les devoirs et l'affection que tu dois à celui que tu appelles ton mari, et elle ne t'a pas empêché de recevoir les aveux d'autres amoureux.

--Mais à qui en est la faute, Audley? répondit-elle tout-à-coup avec une vivacité pleine de passion. Pourquoi m'avez-vous placée, pourquoi me tenez-vous dans une position aussi cruelle, aussi exceptionnelle? Je vous déclare encore une fois que je ne puis supporter cela davantage: je vais tout dire à mon père....

--Et briser ta promesse solennelle, manquer au serment que tu as fait, interrompit-il. Non, Antoinette: tu ne feras pas, tu n'oseras pas faire cela. Cette promesse jurée sur la croix que tu as reçue de ta mère mourante te lie autant que notre mariage lui-même.

--Mais pourquoi ce secret, pourquoi ce mystère continuels? Oh! Audley, c'est mal pour tous les deux: faites-les cesser. Devant Dieu et devant les hommes reconnaissez-moi pour votre femme, tandis qu'il nous reste une chance de bonheur, pendant que nos coeurs ne sont pas encore entièrement aliénés l'un de l'autre.

--Impossible, enfant, tout-à-fait impossible.

--Et pourquoi?

--- Parce que--et ses lèvres indiquaient à la fois le sarcasme et l'irritation--parce que je ne suis pas assez riche pour me passer le luxe d'une femme qui n'a point de dot.

--Une femme qui n'a point de dot! répéta-t-elle étonnée.

--Oui. Ne sais-tu donc pas que si nous étions assez aveugles pour révéler notre acte téméraire à ton père, cette confession aurait pour résultat de te faire déshériter immédiatement, et que nous n'aurions pour vivre rien autre chose que l'amour, ce qui est une nourriture fort peu substantielle. Tu me diras peut-être que dans trois mois, dans six mois, le ressentiment de ton père sera aussi fort, aussi violent que maintenant. Peut être que non. Le temps, dans sa course rapide, opère beaucoup de changements, et avant cette période, il peut survenir des influences assez fortes pour adoucir et calmer, sinon prévenir entièrement, la colère de M. de Mirecourt. Enfin, Antoinette, tu sais qu'à l'âge de dix-huit ans, rien ne peut te priver de la jouissance de la petite fortune que t'a laissée ta mère, dont les désirs sur ce point ont été, heureusement pour nous, enregistrés légalement. Jusque-là,--c'est, comparativement, bien peu de temps attendre,--nous serons probablement obligés de garder notre secret.

Il y eut un long silence. De nouvelles pensées et de nouvelles craintes se précipitèrent dans l'esprit d'Antoinette, et pour la première fois se présenta à elle l'idée affreuse et pleine d'humiliation que Sternfield l'avait mariée, non par un romanesque sentiment d'attachement, mais par un froid calcul, pour des motifs d'intérêt!

Cependant, toujours avec le même calme merveilleux, elle demanda:

--Lorsque vous m'avez mariée, Audley, connaissiez vous, comme à présent, ma position?

--Sans doute, naïve enfant. Crois-tu donc qu'avec un revenu qui suffit à peine pour me tenir à la hauteur de mon rang--mes gants seuls coûtent un dollar par jour--(le Major Sternfield ne mentionnait pas ses folles dépenses au jeu)--je me serais aventuré dans le mariage sans m'assurer auparavant que ma femme possédait des charmes pécuniaires, en outre de ceux qu'elle a déjà.

--Merci, je vous suis très-reconnaissante de cette candeur. Maintenant je ne dois plus regretter avec autant d'amertume ni expier par des remords si violents, mon amour qui décline, mon indifférence à votre égard qui augmente tous les jours.

--Que ton amour pour moi augmente ou diminue, cela m'importe fort peu, Antoinette, car tu ne pourras jamais oublier que tu es ma femme.

--Il n'y a pas de danger que le forçat oublie la chaîne qu'il est obligé de porter, dit-elle amèrement.

--C'est une chaîne que tu as acceptée de ta pleine liberté.... Mais trève de sentiment. Avant de terminer cette entrevue qui, je le crains bien, a été déjà trop prolongée pour notre repos mutuel, je n'ai qu'à ajouter qu'il y a des choses que je supporterai, et d'autres que je ne souffrirai point. Ton indifférence, je la supporterai avec philosophie; mais prends bien garde d'exciter ma jalousie en t'amusant avec d'autres. Adieu!... Comment, tu ne me permettras pas de t'embrasser? Bien, qu'il en soit ainsi: ton humeur sera peut-être meilleure à notre prochaine rencontre.

Jeanne, qui se trouvait par hasard dans le corridor et qui reconduisit le Major à la porte, ne remarqua rien de particulier sur ses traits souriants; mais elle fut bien étonnée quand, allant remettre à Antoinette un message de Madame d'Aulnay qui venait d'arriver, elle aperçut l'extrême pâleur de la jeune fille.

--Dites à Madame d'Aulnay, Jeanne, que je suis trop malade pour descendre ce soir.

--Pauvre Mademoiselle Antoinette! dit l'excellente femme d'un air inquiet, vous paraissez être très-malade. Je vais vous apporter de suite une tasse de thé, et tantôt une tisane chaude qui vous fera dormir profondément durant toute la nuit.

--Je crains bien que votre tisane ne puisse faire cela, Jeanne.

--En vérité, Mademoiselle, vous faites erreur; cette tisane est un remède merveilleux, surtout pendant la jeunesse, car, Dieu merci! à votre âge, vous ne pouvez avoir des pensées capables de chasser le sommeil de votre chevet.

Antoinette frissonna comme si un vent froid était venu la saisir, mais elle s'efforça de sourire avec bonté en congédiant la femme de chambre.

--Mon âge! répéta-t-elle: oui, je suis jeune en années, mais vieille en chagrins.

Et elle pressa ses mains sur son front brûlant.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter une légère collation, avec un billet de Madame d'Aulnay qui priait sa cousine de l'excuser pour une couple d'heures, attendu qu'elle tenait compagnie à un ami de M. d'Aulnay qui venait d'arriver de la campagne.

Le temps passait lentement, et Antoinette était toujours immobile, en proie aux émotions et aux chagrins qui l'assiégeaient.

Qui pourrait décrire ou rendre compte de sa profonde douleur? L'entière connaissance qu'elle avait de l'indignité de Sternfield; la certitude, qui avait donné un coup si violent à ses sentiments de femme, que son mari l'avait recherchée et gagnée--et son visage devenait brûlant lorsqu'elle se rappelait avec quelle facilité il en était venu à bout--pour des motifs d'intérêt sordide; la pensée qu'elle avait trompé un père aussi bon, aussi indulgent que le sien; celle de sa propre faiblesse: tout cela la faisait souffrir horriblement. Mais ce qui lui communiquait une douleur plus forte peut-être que toutes les autres, c'était le souvenir du précieux trésor qu'elle avait perdu dans l'amour du Colonel Evelyn: ce coeur brave et sincère avec ses affections nobles et généreuses, cette puissante intelligence, cette nature d'élite en un mot qui aurait pu être à elle, à elle seule, et que maintenant elle ne pouvait plus posséder! Combien lui paraissait dès lors méprisable le naïf sentiment d'admiration qu'elle avait éprouvé pour la belle figure et les manières agréables du Major Sternfield, et que, dans sa vanité, elle avait qualifié du nom d'amour!

C'étaient de bien tristes pensées pour une femme qui, comme elle, faible et environnée de tentations, n'avait pour la garantir contre le mal qu'une petite étincelle de foi religieuse qui ne brûlait plus que faiblement dans son coeur. Elle se mit ensuite à songer à Madame d'Aulnay, à cette amie frivole et volage dont les conseils ne lui avaient jamais fait que du tort; à Sternfield dont la conduite semblait tendre à produire le malheur de sa femme, et enfin à sa propre faiblesse, à son propre coeur devenu tiède. Alors, du fond de son âme s'échappa ce cri qui vint frapper la solitude de sa chambre et qu'elle adressait à Celui dont l'oreille est toujours ouverte à la voix du repentir. "O mon Dieu! vous seul pouvez me sauver."

Elle tomba à genoux, et avec un accent brisé par les sanglots, elle demanda à Dieu,--non pas superficiellement comme elle avait depuis quelque temps pris la triste habitude de prier, mais avec l'ardeur d'un appel passionné,--la faveur de ne plus se rencontrer avec Cecil Evelyn, de faire disparaître l'amour qu'il avait pour elle; elle implora la grâce d'avoir assez de force pour garder jusqu'à la mort, même contre la moindre pensée rebelle, la fidélité qu'elle avait jurée à Audley Sternfield. Dans la douceur de cette prière fervente, elle trouva assez de force pour demander l'esprit de soumission qu'une femme doit à son mari et qui lui ferait supporter patiemment toutes les épreuves que la dureté de Sternfield pourrait lui faire subir.

Elle était tout entière à cette prière quand la porte s'ouvrit doucement. Madame d'Aulnay entra.

--Comment es tu, ma chère? dit-elle avec bonté pendant que la jeune fille se relevait. J'avais espéré que tu dormais: pourquoi n'es-tu pas encore couchée?

--Il faut que je prenne auparavant la panacée de Jeanne, répondit-elle avec un sourire plein de tristesse.

Madame d'Aulnay, qui aimait beaucoup sa jeune cousine, examina bien sa contenance pendant un moment; puis, passant ses bras autour de son cou, et l'attirant à elle:

--Hélas! dit elle, cette tisane ne guérit pas les maux de l'âme. C'est ce Sternfield qui te rend aussi malheureuse: décidément je commence réellement à le détester. La pensée que tu es unie à lui pour la vie m'afflige énormément, maintenant surtout que j'ai la secrète conviction que ce charmant misanthrope d'Evelyn t'aime.

--Prête-moi un instant d'attention, s'écria tout-à-coup la jeune fille en prenant une dignité qui confondit pour un moment sa frivole cousine. Par tes conseils et tes sollicitations tu m'as fait faire une action terrible, une action qui sera le malheur de toute ma vie. Je ne dis pas cela pour te faire des reproches, car, hélas! je suis encore plus coupable que toi; mais pour te rappeler que tu as contribué à amener l'état misérable où je suis. C'est te dire de t'arrêter, et de ne pas me faire descendre plus avant dans le mal et dans les chagrins. Ne prononces plus le nom du Colonel Evelyn en ma présence, et, par-dessus tout, ne me dis plus, à moi mariée, que je suis aimée par lui ou par un autre, quel qu'il soit. De plus, quand tu parleras de Sternfield, si tu ne peux pas le faire en termes d'amitié, emploies au moins ceux de la courtoisie, car il est mon mari. Oh! Lucille, si tu n'es pas capable d'alléger un peu le fardeau de ma croix, ne cherches pas au moins à le rendre plus pesant qu'il est.

--Tu es un ange, Antoinette! s'écria avec enthousiasme Madame d'Aulnay, touchée par ce qu'elle appelait le sublime héroïsme de sa cousine.

Pour les vertus ordinaires d'une bonne femme de ménage, elle n'avait que très-peu de respect, elle ne les souffrait même que difficilement; mais pour tout ce qui touchait au merveilleux, elle avait une grande admiration.

--Oui, mon enfant, continua-t-elle, tous tes nobles désirs, héroïques dans leur sublime abnégation, seront une loi pour moi. Et après tout, ajouta-t-elle pensivement, il vaut peut-être mieux que Sternfield t'éprouve aussi impitoyablement qu'il le fait. Tu sais qu'un écrivain Français moderne a dit que dans le mariage, après l'amour la haine; que toutes les situations valent mieux que cette indifférence terriblement monotone dans laquelle vivent certains époux l'un vis-à-vis de l'autre, et sous l'influence de laquelle la vie devient une rivière couverte d'une glace épaisse sans une vague ou une brise légère qui vienne en briser la surface. Mieux vaut l'éclat de la tempête, les ravages de l'ouragan....

--Même s'il répand autour de lui la désolation et la ruine? interrompit la pauvre jeune fille qui, malgré l'état où elle se trouvait, ne put réprimer un léger sourire en entendant cette nouvelle et extraordinaire théorie de la vie conjugale. Non, non, ajouta-t-elle vivement, si je ne puis jouir de l'éclat du soleil, laisse-moi au moins chercher la paix. Je n'ai pas assez de courage pour lutter contre l'orage ou la tempête.

--Dans ce cas, ma chère Antoinette, laisse-moi te dire que tu n'as pas les qualifications nécessaires pour faire une véritable héroïne.... Mais, voici Jeanne avec cette tisane qui a provoqué notre singulière conversation.

XXIV.

Antoinette trouva les deux jours suivants singulièrement tranquilles, après la terrible agitation par laquelle elle avait passé. M. Cazeau, l'ami de M. d'Aulnay dont nous avons déjà parlé, était un homme aimable et possédait cette suavité de manières et cette franche gaieté qui caractérisaient si bien nos pères. Patriote sincère, il déplorait les malheurs de son pays, et Antoinette éprouvait, en l'écoutant, une salutaire distraction à ses tristes pensées, car l'expression de ses regrets n'était pas accompagnée de ces violentes dénonciations que son père faisait ordinairement de leurs conquérants.

--Eh! bien, Mademoiselle Antoinette,--dit M. Cazeau, le troisième soir de son séjour chez M. d'Aulnay, au moment où, après une charmante conversation, chacun se préparait à se retirer dans sa chambre,--lorsque je verrai M. de Mirecourt, ce qui sera bientôt, je ne manquerai pas de lui dire combien les rapports qu'on lui a faits vous ont mal représentée ainsi que Madame d'Aulnay; on m'avait dit que vous étiez environnées d'un cercle d'habits rouges, plongées dans la vie fashionable la plus gaie, et tout-à-fait inaccessibles au commun des mortels comme nous. Or, voilà trois grands jours que je passe ici, et je vous ai vues constamment occupées à vos ouvrages d'aiguille ou par vos livres, et ne recherchant d'autres amusements que la conversation d'un vieux ennuyeux comme moi.

--Vous oubliez,--interrompit M. d'Aulnay en faisant de la tête un mouvement très-significatif,--que nous sommes dans la Semaine-Sainte, et que ces jolies Dames, quoique aimant passablement ce monde-ci, n'ont pas encore tout-à-fait perdu l'espérance de parvenir à un meilleur. Venez nous voir quand le Carême sera passé, et alors vous me direz ce que vous en pensez. Quant à moi, je pourrais souhaiter en mon coeur que toute l'année fût le Carême; volontiers j'en ferais le jeûne et la pénitence pour avoir la paix et le calme.

--Ah! ma foi, Madame d'Aulnay, je ne crois pas mon ami, dit en riant M. Cazeau en réponse à une protestation badine quoiqu'un peu énergique de Lucille contre ce que venait de dire son mari. Je ne puis parler que de ce que j'ai vu, et je puis dire franchement à M. de Mirecourt que j'ai été charmé de la vie tranquille qu'on mène ici, que Mademoiselle Antoinette est tout ce qu'il peut désirer de mieux, quoiqu'elle soit encore un peu trop pâle.

--Ne dites rien de cela, s'il vous plaît? demanda Madame d'Aulnay; car mon oncle, par crainte pour la santé de sa fille, la rappellerait chez lui, ce qui n'atteindrait nullement son but.

La visite de M. Cazeau produisit un si heureux résultat que, quelques jours après, Antoinette recevait une lettre très-bienveillante de son père qui lui disait que puisqu'elle menait à la ville une vie si paisible, elle pouvait, si elle le désirait, y prolonger son séjour de deux ou trois autres semaines. Il ajoutait qu'il était sur le point de partir pour Québec où l'appelaient ses affaires, et qu'à son retour il arrêterait la prendre à Montréal pour la ramener.

--Ne trouves-tu pas singulier que Sternfield soit si longtemps sans venir? demanda un jour Madame d'Aulnay à sa cousine. Plus d'une semaine s'est écoulée depuis sa dernière visite; il n'a pas même fait d'apparition depuis que ce héros de roman, le Colonel Evelyn, est venu.

Antoinette se contenta de soupirer, pendant que Madame d'Aulnay reprit, avec un bâillement qui défigura sa belle petite bouche:

--Il viendra certainement aujourd'hui: je l'espère du moins, car je suis d'une humeur massacrante, et je voudrais le voir, ne serait-ce que pour me quereller avec lui. Bah! je sois fatiguée de cet ouvrage stupide.

Et, jetant sa broderie de côté, elle s'approcha de la fenêtre. Les remarques qu'elle se mit à faire sur le compte de ceux qui passaient n'étaient rien moins que flatteuses. Tout-à-coup, elle s'écria brusquement:

--Aussi vrai que je suis vivante, voici Sternfield qui se promène avec la jolie Eloïse Aubertin avec laquelle il s'est si désespérément amusé à ma dernière soirée. N'est-ce pas infâme?

La seule réponse d'Antoinette fut un long soupir.

--Comment peux-tu souffrir cela? continua sa cousine avec indignation. Une semaine sans venir te voir, et passer sous nos fenêtres avec une jeune et jolie fille! Si tu ne le punis pas, tu es entièrement dépourvue de caractère.

--Qu'ai-je à faire? demanda Antoinette d'un air abattu.

--Ce que tu as à faire? Pourquoi ne pas user de représailles? Sors demain et promène-toi avec un aimable monsieur: cela ramènera ce mari réfractaire au sentiment de ses devoirs.

--Jamais, Lucille, jamais! j'ai assez longtemps erré. Avec le secours du Ciel, je n'irai pas plus loin.

--- Alors, la prochaine fois qu'il viendra te voir, fonds sur lui avec colère; dis-lui qu'il est un tyran, un misérable sans coeur.

--Ce moyen provoquera difficilement son repentir, répondit-elle tristement.

--Eh! bien, alors, si tu ne lui fais pas sentir sa faute n'importe comment, je te dis franchement que tu n'as ni orgueil, ni dignité.

--Lucille! il ne me reste plus à faire usage que de patience et de douceur.

--Antoinette de Mirecourt! s'écria Madame d'Aulnay soudainement, tu n'aimes pas cet homme. Si tu l'aimais, sa conduite ferait bouillonner d'indignation ton sang dans tes veines.

Antoinette ne répondit pas à cette sortie. Madame d'Aulnay continua rapidement:

--Juste Ciel! cet état de choses est terrible, exceptionnel! Est-ce que tu appelles cela un mariage?

--C'est un mariage que tu as fait toi-même, répondit amèrement la pauvre jeune mariée.

--Oui, j'en conviens, répondit Madame d'Aulnay un peu déconcertée par cette réponse foudroyante. Mais, aussi, qui aurait pu s'imaginer que les choses prendraient cette tournure? qui aurait pu prévoir que ce beau et chevaleresque Audley deviendrait un pareil misérable?

--Je t'ai déjà dit, Lucille, que je ne veux pas qu'on lui applique de semblables épithètes.

--C'est absurde!--et Madame d'Aulnay releva la tête avec indignation.--Je lui donnerai les épithètes qu'il mérite, au moins une fois, si tu m'obliges de me taire. Lui, mari! en vérité, c'est une singulière illustration de ce mot. Je te dis, ma pauvre petite cousine, que je vois clairement que tu ne l'aimes pas; et je ne pense pas qu'il t'aime non plus, ou bien il agit comme s'il ne t'aimait pas, ce qui revient au même. Il ne te reste plus d'autre alternative que le divorce.

--Le divorce! répéta Antoinette; depuis quand l'Eglise accorde-t-elle le divorce? Le plus qu'elle ait fait, c'est d'avoir, dans des cas d'urgente nécessité, permis aux époux de se séparer; mais quand bien même ils demeureraient aux deux extrémités de la terre, ils seraient toujours mari et femme. Ah! la chaîne que je me suis, en insensée, forgée à moi-même, quelle que lourde qu'elle soit, je dois la porter jusqu'au bout.