Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 12

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"Un soir, il me dit tranquillement qu'il désirait me faire un joli cadeau de frère, que ce présent n'était ni plus ni moins de me donner, à moi et à mes héritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme, une magnifique propriété qui faisait partie des biens de la famille. Ma reconnaissance fut aussi illimitée que ma crédulité. Je retournai au vieux domaine avec les papiers qu'il me donna pour aller voir l'avocat de la famille. Cet homme était lent, minutieux: il me retint plus longtemps que je ne l'avais pensé.

"Je revins la veille du jour fixé pour mon mariage. Comme de raison, je me rendis directement chez ma fiancée. Grand Dieu! jugez de mon étonnement, en lisant une mystérieuse consternation sur le visage des domestiques, lorsque je demandai à la voir. Sa mère, une femme respectable et à cheveux gris, vint à moi. Elle me dit de me résigner et de pardonner, que ma fiancée était maintenant la femme de John Evelyn, Lord Winterstown!

"J'écoutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma surprise étaient grandes. Elle m'informa ensuite qu'ils avaient été mariée trois jours auparavant et étaient en ce moment à faire un long voyage. A cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur des propriétés par lesquelles mon frère voulait m'indemniser de l'enlèvement de ma femme, et je les jetai au feu.

--"Dites-leur, m'écriai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs dons!

--"Oh! ne les maudissez point!" interrompit la mère toute pâle et tremblante. "Ne maudissez point ma fille!"

--"Non! répliquai-je, mais je les livre tous les deux au châtiment de leurs remords!

"Le même jour, je changeais de régiment et j'entrais dans un autre qui devait partir pour l'étranger.

"Depuis lors j'ai servi dans les Indes, à Malte, à Gibraltar; j'ai passé cinq ans dans une prison de France, triste école où j'appris à parler votre langue, Mademoiselle de Mirecourt. Mais depuis douze ans je n'ai pas remis les pieds sur le sol de mon pays!"

--Et que sont-_ils_ devenus? demanda Antoinette dont les paupières humides et la respiration précipitée attestaient l'intérêt qu'elle avait porté à ce touchant récit.

--Comment! ce qu'ils sont devenus! répéta-t-il avec amertume. Moi-même, dans ma désolante simplicité, je me fis la même question, m'attendant à ce que leur perfidie fût punie comme elle le méritait. Eh! bien, il n'en a rien été: j'ai appris qu'ils étaient un des couples les plus heureux d'Angleterre, entourés de charmants enfants, elle belle et admirée, lui heureux et dévoué; tandis que moi, je ne suis qu'un être nomade sur la terre, qu'un misérable solitaire, qu'un sombre misanthrope. Et maintenant, Mademoiselle, vous étonnez-vous encore que j'aie perdu toute confiance dans votre sexe? que j'aie évité les femmes avec autant de soin qu'un saint ou un anachorète pourrait le faire?

Antoinette ne répondit pas, car elle sentait que le tremblement de sa voix trahirait la vive sympathie qu'elle éprouvait pour le Colonel.

Celui-ci interpréta correctement le silence qu'elle observait. Après une pause, il reprit:

--J'ai été singulièrement communicatif avec vous, Mademoiselle de Mirecourt: pouvez-vous me dire quelle secrète influence a ainsi brisé les glaces de ma réserve habituelle?

Il y avait quelque chose de particulier dans le timbre de sa voix. Antoinette craignit qu'il regrettât la franchise qu'il lui avait montrée.

--Je vous suis très-reconnaissante, dit-elle, de la confiance que vous venez de me témoigner, Colonel Evelyn: votre secret sera religieusement gardé.

--Je le sais; car, croyez-vous que si j'avais supposé un seul instant qu'il pût en être autrement, je vous l'aurais confié? Dès le premier moment j'ai vu que vous étiez aussi différente de Madame d'Aulnay et des autres femmes de son caractère, que je le suis de ce fat parfumé, de cet égoïste Sternfield.

Antoinette rougit vivement; mais elle changeait si souvent de couleurs, que son compagnon n'y attacha aucune importance.

XXI.

Les touristes arrivèrent à la modeste auberge du village où ils arrêtèrent pour prendre quelques rafraîchissements qu'ils avaient apportés. Antoinette, qui avait pris du froid en route, se tenait près du poêle en attendant le retour du Colonel qui était allé lui préparer un verre de vin chaud. Elle fut brusquement abordée par le Major Sternfield qui se mit devant elle et lui dit, avec ce regard sévère auquel elle était, hélas! déjà habituée:

--Malgré le plaisir que tu as eu en profitant du dernier arrangement, je dois insister pour qu'on le change. Pour le retour, tu vas t'en venir avec moi, et avec aucun autre.

Et, sans attendre de réponse, il s'éloigna.

Le Colonel Evelyn, qui revint avec les rafraîchissements qu'il s'était procurés, ne manqua pas de s'étonner de la taciturnité et de la préoccupation qui s'étaient emparé de sa jeune compagne.

Quelques instants après, Madame d'Aulnay vint à eux et leur dit:

--Je viens changer des arrangements qui étaient agréables à chacun, et en proposer d'autres qui, je le crains bien, ne seront pas reçus avec autant de plaisir; mais enfin, ma chère Antoinette, le Major Sternfield vient de me dire que tu lui avais promis de te promener avec lui, lorsque l'excursion fut organisée. Il est très affecté par ce désappointement, en sorte que tu devrais tâcher de le consoler un peu en retournant à la ville avec lui.

Antoinette ne se rappela pas d'une semblable convention; mais elle fut heureuse de trouver ce subterfuge pour détourner la colère qu'elle craignait tant.

--Eh! bien, qu'il en soit ainsi, répondit-elle vivement; je sais que le Colonel Evelyn acceptera cet arrangement aussi volontiers qu'il a accueilli le premier.

--D'ailleurs, fit remarquer celui-ci, je n'ai pas d'autre alternative. Mais quelle sera ma compagne pour le retour, ou plutôt, est-il bien nécessaire que j'en aie une?

--Certainement, dit Madame d'Aulnay, cette jeune Demoiselle--et elle indiquait d'un signe de tête une des jeunes filles en faveur de laquelle elle avait vainement sollicité Sternfield le matin même--cette jeune Demoiselle a été jetée à la merci de nos amis par Sternfield qui reprend possession de sa voiture, et elle attend l'arrivée de quelque généreux chevalier qui vienne la sauver de l'abandon général.

--Il y a longtemps que je ne suis plus un troubadour, répondit Evelyn froidement, mais, n'importe, elle sera la bienvenue dans ma voiture.

Cette jeune fille, quoique réellement belle, était la plus affectée et la plus ennuyeuse de la compagnie: on peut s'imaginer dès lors quels furent les sentiments du Colonel pendant le retour. A toutes ses petites terreurs, à toutes ses exclamations de peur, il répondit par un regard sévère qui fit la jeune fille se demander à elle-même s'il n'était pas un ogre. Comme, à leur arrivée, elle s'efforçait de faire une impression quelconque sur son coeur de marbre en le remerciant avec son plus beau sourire, il ne, put s'empêcher de se dire:

--Misère! qui pourrait penser que cette insignifiante Demoiselle et cette autre charmante jeune fille aux rares qualités appartiennent à la même espèce?

La promenade de la pauvre Antoinette avec le Major Sternfield fut encore moins agréable que celle du Colonel Evelyn. Audley était dans une de ses humeurs sombres et jalouses; il accabla sa femme de questions, de reproches et de railleries avec une sévérité aussi injuste que déraisonnable.

Madame d'Aulnay, qui, de son côté, était passablement contrariée, n'invita personne à débarquer, et elle entra dans la maison seule avec Antoinette.

--Quelle stupide affaire! dit-elle en se débarrassant de ses riches fourrures et en se jetant sur un canapé dans sa chambre à coucher. C'est ce maussade Sternfield qui a tout gâté! Franchement, j'ai cru que si je ne m'étais rendue à ses désirs, en t'empêchant de revenir avec la Colonel Evelyn, il aurait fait une scène terrible devant tout le monde. Tu ne peux concevoir comme il m'a tourmenté et ennuyé! A propos, qu'est-ce qu'il t'a donc dit en route? il t'a fait l'amour sans doute?

--Oh! cela n'est plus nécessaire maintenant! répondit Antoinette: ce serait une pure perte de temps.

--Ne parles pas aussi étrangement, chère Antoinette, s'empressa de répondre Madame d'Aulnay. Ce langage m'alarme et me fait de la peine.... Mais, tu frissonnes, mon enfant, et tu es très-pâle; j'espère que tu n'as pas pris du froid. Couche toi sur ce sofa, et je vais te faire apporter immédiatement par Jeanne une tasse de café chaud.

Ce n'étaient ni le froid ni aucune indisposition physique qui avaient fait pâlir les joues d'Antoinette, mais bien les douleurs morales qu'elle éprouvait. Cette promenade qu'elle venait de faire avait été pour elle, en allant et revenant, remplie d'événements. Le charme puissant qu'Evelyn avait exercé sur elle en la laissant lire dans son coeur orgueilleux, et contre lequel elle avait lutté avec efforts, lui montrait qu'elle était capable d'un amour encore plus vif, plus profond que celui qu'elle avait accordé à Audley Sternfield. Son mari lui-même dont l'affection patiente et pleine d'attentions aurait pu servir de bouclier invulnérable à sa jeunesse inexpérimentée contre les piéges dangereux qui environnaient sa position exceptionnelle, au lieu de la protéger centre la jalousie, l'irritation et les autres mauvais sentiments qui le dominaient pour le moment, favorisait au contraire cette impression, sans plus s'occuper de la douleur qu'il infligeait à cette nature tendre et sensible pour laquelle le langage du reproche était si nouveau, sans même prendre garde à la rapidité terrible avec laquelle s'affaiblissait son influence morale sur elle.

L'heure douloureuse du réveil au sentiment de la réalité était enfin arrivée pour elle. Après une longue et silencieuse rêverie,--pendant laquelle tous les plus petits événements, tous les moindres épisodes qui avaient marqué ses relations avec Audley depuis leur première rencontre jusqu'à sa promenade de ce jour-là se présentèrent à son esprit,--elle joignit tout-à-coup les mains et, avec une angoisse indicible:

--Hélas! mon Dieu! je ne l'aime pas! murmura-t-elle.

Quel terrible, mais quel inutile aveu dans la bouche d'une nouvelle mariée!

Et cependant, quels abîmes de misère plus profonds l'environnaient encore! Comme elle aurait dû prier Dieu, le matin et le soir, de l'en préserver! Ce danger, c'était d'aimer un autre que celui qui était maintenant son mari. Oui, quoique son affection, ou plutôt, sa préférence pour Audley se fût évanouie comme tombe le brouillard au matin d'un beau jour, elle lui devait fidélité, et tous les sentiments de son coeur, de droit lui appartenaient, à lui.

Ah! une voix intérieure lui avait-elle conseillé d'éviter désormais le Colonel Evelyn comme s'il eût été son plus mortel ennemi?--lui avait-elle fait voir que cette fière nature qui avait eu sur elle une si étrange influence, était, hélas! trop dangereusement attrayante? Il faut le croire, car, se couvrant la figure avec ses mains, et comme honteuse de la faiblesse que ses paroles accusaient, elle s'écria:

--Non, je ne dois plus jamais voir Evelyn!

XXII.

Une semaine s'écoula assez tranquillement. Sternfield, qui avait recouvré un peu de sa bonne humeur et qui avait, en outre, reçu de sévères leçons de Madame d'Aulnay, s'était mieux comporté. Le Colonel Evelyn, de son côté, avait envoyé aux Dames quelques volumes très-intéressants, mais il n'était pas venu les voir. Un après-midi, cependant, que, n'attendant aucune visite, elles s'étaient mises à leur ouvrage, Jeanne vint apporter la carte du militaire.

--Qu'est-ce que cela signifie donc? s'écria Madame d'Aulnay: assurément, il doit être épris de toi, Antoinette. N'est-ce pas malheureux que....

Elle s'arrêta tout-à-coup et se mordit les lèvres, car la rougeur qui s'était soudain élevée sur le visage de sa cousine lui disait que la pensée de regret sur l'union d'Antoinette avec Sternfield qu'elle voulait exprimer, était parfaitement comprise. Hélas! son propre coeur n'était-il pas, non-seulement en ce moment, mais tous les jours, toutes les heures, agité par les mêmes regrets superflus?

Le Colonel Evelyn entra: ses manières dégagées étaient bien différentes de sa réserve habituelle. Pendant que Madame d'Aulnay épiait le regard qu'il laissa tomber sur sa cousine et le joyeux sourire avec lequel il accepta les remerciements que lui fit celle-ci pour les livres qu'il avait envoyés, elle se surprit le secret désir de voir l'_irrésistible_ Sternfield,--comme elle s'était plu une fois à le qualifier,--transporté dans la plus lointaine servitude pénale de son souverain. Avec ses principes mobiles, ses idées vagues sur le bien et sur le mal, il ne lui vint pas à l'idée qu'il y avait danger de laisser s'augmenter, par des entrevues, l'admiration que le Colonel éprouvait évidemment pour Antoinette. Au contraire, pour un esprit meublé, comme le sien, de romans, d'histoires imaginaires de toutes sortes, il y avait quelque chose de particulièrement touchant dans ce commencement d'amour malheureux.

Heureusement, cependant, que les perceptions morales d'Antoinette étaient plus perçantes. A mesure que le Colonel Evelyn devenait plus attentif et paraissait n'adresser la parole qu'à elle seule, l'espèce d'impatience qu'elle laissa voir, les regards, suppliants qu'elle dirigea sur sa cousine firent voir clairement à celle-ci qu'elle l'appelait à son secours pour donner à la conversation un caractère plus général. Néanmoins, ne voulant pas couper court à ce charmant petit roman naissant, ainsi qu'elle l'appelait, elle fit ce qu'elle eût désiré qu'il fût fait à son égard si elle se fût trouvée dans la même position, elle feignit d'être très occupée à sa broderie.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter un message de son mari, et elle se rendit aussitôt dans la Bibliothèque. Elle revint bientôt cependant, et toute habillée pour sortir; elle informa ses amis étonnés qu'elle allait en ville avec M. d'Aulnay pour affaires, ce qui était bien le cas. Le trouble d'Antoinette, à cette nouvelle, fut intense; mais le malaise qu'elle laissa voir fut interprété par Evelyn d'une manière très-flatteuse pour lui-même. Involontairement, il approcha sa chaise plus près de la jeune fille, et à mesure qu'il parlait, le timbre de sa voix diminuait insensiblement, l'expression de ses traits devenait plus tendre, ce qui, on le pense bien, était loin de mettre Antoinette à l'aise.

Ils étaient donc assis près l'un de l'autre lorsque, par hasard, levant les yeux, ils aperçurent, sur le seuil de la porte entr'ouverte, le Major Sternfield qui les regardait fixement. Antoinette fit un mouvement de terreur qui n'échappa pas au regard attentif d'Evelyn; mais, recouvrant presqu'aussitôt toutes ses facultés, elle se leva, souhaita, en bégayant, la bien-venue au Major, et l'invita à entrer.

--Merci, je craindrais d'être de trop! répondit-il avec un accent d'amère ironie. Je ne serais pas pardonnable, si je troublais un aussi charmant tête-à-tête.

Le front du Colonel devint aussi sombre que celui de son subalterne, et il fixa sur ce dernier un regard sévère et interrogateur.

--J'espère, Colonel, que vous ne me mettrez pas aux arrêts pour mon interruption bien involontaire! continua Sternfield sur le même ton de moqueuse raillerie.

Evelyn s'était levé brusquement, mais avant qu'il pût parler, Antoinette avait instamment prié son mari de se taire.

Un orage tumultueux semblait se déchaîner chez ce dernier, mais il luttait évidemment contre lui-même pour le réprimer.

--Antoinette!--dit-il enfin d'une voix que sa colère concentrée avait rendue rauque,--vous me rendrez compte de ceci.

Craignant de ne pouvoir plus se maîtriser, et comme effrayé de ce qu'il venait de dire, il se retira précipitamment, et on entendit aussitôt après le bruit de la porte qu'il retirait violemment sur lui.

Blanche comme la mort et tremblant de tous ses membres, Antoinette se renversa sur sa chaise pendant que le Colonel disait d'un air sévère:

--C'est plutôt lui qui devrait être appelé à rendre compte de cette scène.

--Voilà exactement ce que je craignais! continua la jeune femme en devenant plus pâle encore si c'est possible. O Colonel Evelyn! vous allez probablement vous rencontrer dans une lutte à mort à cause de moi, et l'un de vous deux succombera peut-être.

--Il n'y a rien à craindre sous ce rapport, Mademoiselle de Mirecourt, si je préfère que la chose en reste là. Le Major Sternfield ne provoquera pas son officier commandant sans avoir pour cela une raison plus plausible que celle que j'ai pu lui donner.

--Ah! vous ne pouvez pas me rassurer, car je sais que les hommes de votre profession ont un code cruel d'après lequel la plus légère injure, la plus petite offense doit être lavée dans le sang. O Colonel Evelyn!--et elle plaça sa main tremblante sur le bras du militaire, pendant que ses yeux, suppliants comme la Prière, lui faisaient un appel irrésistible,--promettez-moi que vous ne vous occuperez pas de cette malheureuse affaire, que vous n'exigerez pas du Major Sternfield une apologie qu'il pourrait peut-être vous refuser.

Ce fut pour Evelyn une sensation nouvelle que de se voir imploré aussi vivement par cette aimable et jolie jeune fille, et il se réjouit intérieurement de ce que son coeur n'était pas encore assez insensible pour pouvoir résister entièrement à son influence.

--En faveur de qui me conjurez-vous aussi ardemment, est-ce pour moi ou pour le Major Sternfield? demanda-t-il en prenant dans sa main puissante et bronzée les petits doigts blancs comme la neige qui tenaient son bras.

--Pour tous les deux! répondit elle d'une voix agitée et confuse.

--Ecoutez moi bien, Mademoiselle de Mirecourt. Je vous donnerai la promesse que voue me demandez, je me lierai, pour ainsi dire, les mains et les pieds, si, en retour, vous voulez répondre franchement à ma question, et pardonner l'indiscrétion que je commets en vous la faisant?

--Parlez! dit-elle à voix basse.

--Dites-moi alors: aimez-vous Audley Sternfield?

Oh! que cette question remplit son coeur de peine! On lui demandait si elle _l_'aimait, _lui_, son mari, _lui_, son futur compagnon dans les joies et les chagrins de la vie; et elle ne pouvait pas, quoiqu'elle eût voulu se faire illusion, elle ne pouvait pas répondre affirmativement!

--Hélas! non, je ne l'aime pas! répondit-elle d'une voix et d'un air d'angoisses indescriptibles.

--Une autre question, Antoinette!--continua le Colonel sans remarquer, dans la joie que cette dénégation lui avait causée, la singularité de ses manières, et en se penchant vers elle;--une autre question s'il vous plaît: pensez-vous que vous puissiez jamais venir à m'aimer?

Le rouge écarlate qui se répandit, à cette question, sur les joues, sur le cou et jusque sur le front de la jeune fille, ses yeux qu'elle détourna comme pour empêcher Evelyn de lire dans ses profondeurs les secrets sentiments de son coeur, l'empêchèrent de faire une grande attention à cette exclamation qu'elle laissa échapper:

--Colonel Evelyn, ne me faites pas une question aussi extravagante et aussi inutile.

--Antoinette!--dit-il en la pressant sur son coeur;--Antoinette, vous m'aimez: il est inutile de le nier. Et penser qu'un tel trésor de bonheur est destiné à remplir mon coeur vide depuis si longtemps, à consoler ma vie solitaire et malheureuse!

Ah! en ce moment elle crut que la mort, si elle était venue, aurait été bien venue, agréable même. Il n'y avait plus moyen pour elle de se tromper plus longtemps. Elle aimait, d'un amour de femme, et non par un caprice enfantin, l'homme plein de coeur qui se trouvait près d'elle; mais elle devait renoncer pour jamais à l'appui de ces bras qui auraient pu la protéger contre les ennuis et les épreuves de la vie, elle devait rejeter ce dévouement inestimable et suivre sa triste destinée désormais enchaînée à celle de ce dur et égoïste Sternfield. Les regrets qui remplirent son coeur étaient au-dessus de ses forces, et, avec un air qui trahissait les atroces douleurs de son esprit, elle se retira de l'étreinte où la tenait Evelyn.

--Les paroles me manquent pour vous remercier, dit-elle, de la préférence qu'un homme comme vous accorde sur toutes les autres, à une personne aussi indigne que moi....

--Ce ne sont pas des remerciements que je demande, chère Antoinette! dit-il en l'interrompant et surpris par son étrange réponse. Un mot affectueux de votre part serait bien mieux reçu.

--Et ce mot ne peut pas être prononcé! l'amour que vous daignez me demander, je ne pourrai jamais vous l'accorder!

--C'est un caprice de jeune fille, répondit-il vivement quoique avec douceur. Je sais que vous m'aimez, Antoinette: je l'ai lu infailliblement dans votre regard, dans vos manières, dans votre voix.

--Et ce serait bien malheureux pour nous deux! dit-elle. Je vous répète, Colonel Evelyn, que je ne puis être à vous, que je ne puis pas même vous permettre d'employer avec moi des propos d'amour.

Triste et perplexe, il ne parlait pas, il la regardait. Tout-à-coup il lui vint à la pensée que peut-être elle avait fait à la légère, avec le Major Sternfield, un engagement inconsidéré comme les jeunes filles en font aussi facilement qu'elles les brisent, et que cet engagement, elle le regardait comme un obstacle insurmontable à toute autre union, quoique l'inclination qui l'avait amené eut entièrement disparue.

--Prenez ce siége, Antoinette; nous allons causer tranquillement sur ce sujet.

Et, la faisant asseoir, il prit une de ses mains dans la sienne. Elle la retira aussitôt, mais resta où il l'avait fait asseoir.

--Vous devez m'écouter avec patience, continua-t-il; aussi bien, il vaut mieux pour nous deux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en tenir. Moi qui, depuis si longtemps, depuis la cruelle épreuve dont je vous ai parlé, ai si soigneusement évité les femmes, fuyant également leur amour et leurs sympathies, j'ai involontairement laissé pénétrer votre image dans mon coeur et me devenir bien chère. Si la douce franchise de votre caractère ne m'eût pas donné à supposer que mon affection était un peu partagée malgré la différence de nos âges, malgré ma nature si peu attrayante et si taciturne, j'aurais enseveli mon amour dans le plus profond de mon coeur, et jamais on n'aurait pu soupçonner son existence. La destinée en a disposé autrement. A vous maintenant de décider si cet amour nouveau doit être pour moi un bienfait ou une malédiction; à vous de décider si le reste de ma vie doit être aussi misérable que l'a été ma jeunesse.

Pendant qu'il parlait ainsi, Antoinette s'était caché le visage avec ses mains et sanglotait. Mais il continua:

--Antoinette, vous êtes à l'aurore de la vie, moi je suis à son méridien. Oh! vous savez comme mon coeur a été rudement éprouvé déjà: épargnez-le maintenant. N'en faites pas un jouet de jeune fille que vous mettrez de côté, pour quelque raison frivole, après l'avoir gagné. Répondez moi, dites-moi que votre amour va faire le bonheur de mon avenir?

--Plût à Dieu que nous ne nous soyons jamais connus! s'écria-t-elle en joignant les mains. N'était-ce donc pas assez de souffrir seule! fallait-il que je fisse souffrir un autre! Oh! Colonel Evelyn, je pourrais demander à genoux votre pardon pour la peine que je vous inflige, pour le mal que je puis vous avoir fait; mais, hélas! je dois vous le dire encore une fois: je ne puis pas être votre femme!

Violentes et terribles furent les douleurs que ces paroles produisirent sur le noble Colonel qui se leva tout-à-coup pour cacher l'émotion que sa contenance trahissait.

Cependant il revint encore une fois près d'elle pour tenter un dernier effort, un effort désespéré.