Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés

Chapter 11

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Ainsi qu'il avait été décidé la veille, M. et Madame d'Aulnay partirent de bonne heure, emmenant Antoinette avec eux. Lucille, qui était d'une humeur des plus vives, égaya un peu la monotonie du voyage. Ils arrivèrent enfin à leur destination, et les chambres de Madame d'Aulnay avec leurs feux pétillants leur parurent encore plus confortables, après la route qu'ils venaient de parcourir. L'odeur appétissante du dîner, qui fait venir l'eau à la bouche de voyageurs affamés et qui envahissait la maison; la table avec ses trois couverts, ses nappes blanches comme la neige, ses verres et son argenterie brillante: tout indiquait qu'ils étaient attendus.

Avec cette bonne humeur, qui offrait au moins une compensation dans son caractère frivole, Madame d'Aulnay ouvrit précipitamment une des malles d'Antoinette, en prit une jolie robe et insista pour que sa cousine la mît.

--Tu sais, dit-elle, qu'Audley doit venir ce soir, et je veux que tu paraisses avec avantage; ainsi, puisque tu n'as que dix minutes pour t'habiller, fais diligence. M. d'Aulnay, tout philosophe et patient qu'il soit sous tous les rapports, devient l'homme le plus intraitable du monde quand on le fait attendre pour son dîner.

Antoinette fut prête à temps et descendit dans la salle où M. d'Aulnay, la montre en main, se promenait de long en large.

--Quel trésor de femme tu feras, jolie cousine! dit-il en souriant: toujours prête au moment convenu!

L'effet du long voyage qu'elle venait de faire eut un bon résultat sur l'appétit d'Antoinette; et les saillies pleines de finesse de Lucille qui était, ce jour-là, dans sa meilleure humeur, communiquèrent à son esprit une gaieté qu'il n'avait pas connue depuis plusieurs semaines déjà. Elle était libre aussi, du moins pour quelque temps, de la crainte qui la harassait depuis plusieurs jours, que son mari ne s'aventurerait pas dans quelque démarche téméraire, comme celle de se présenter brusquement chez son père, ou, ce qu'elle avait redouté davantage, d'arriver à Valmont sous un nom supposé, et de la forcer à lui accorder une entrevue.

Après le dîner qui fut très-agréable, M. d'Aulnay demanda la permission de se retirer dans sa Bibliothèque. Madame d'Aulnay et sa cousine se trouvèrent seules.

Lucille, qui était admiratrice passionnée des ouvrages de fantaisie de toutes sortes, apporta à sa cousine quelques échantillons de nouveaux patrons. Pendant qu'elle était à lui montrer les beautés d'un cep de vigne qu'elle avait l'intention de reproduire sur le canevas, un grand coup de marteau frappé à la porte fit tressaillir Antoinette.

--Oui, dit Lucille, c'est le Major Sternfield: c'est sa manière impatiente de frapper.... Mais, mon Dieu! chère enfant! comme tes couleurs ont vite changé! Dis-le moi franchement--et elle scruta encore plus attentivement sa cousine--oui franchement: est-ce l'amour ou la crainte qui te fait tressaillir ainsi?

--Un peu les deux, répondit la jeune fille en s'efforçant de paraître plus gaie.

Avec une figure toute souriante, Audley entra dans la salle.

Attirant sa femme à lui et la pressant sur son coeur:

--Arrivée enfin! ma bien-aimée, dit-il. Oh! que je suis heureux!

En ce moment, se rappelant toutes les pensées peu bienveillantes, tous les amers regrets qui l'avaient affligée depuis leur séparation, Antoinette oublia ses griefs, et, comme une femme peut seule le faire, s'accusa elle-même d'injustice et de dureté. Ah! si Audley s'était toujours montré aussi tendre pour elle, il se serait attaché son affection aussi irrévocablement qu'il avait enchaîné ses destinées.

La soirée se passa rapidement et agréablement, et ce fut bien malgré lui que Sternfield se leva enfin pour partir. Comme il pressait la main de sa femme, ses yeux cherchèrent l'anneau qu'il avait placé dans un de ses doigts; mais il n'y était plus.

--Où est-_il_?... ton jonc! demanda-t-il en fronçant tout-à-coup ses sourcils.

Antoinette leva l'autre main, dans l'un des doigts de laquelle brillait le petit anneau d'or.

--J'ai coutume de rougir tellement, dit-elle, et je deviens si visiblement mal à l'aise quand quelque regard indiscret se dirige vers ma main, que j'ai cru plus prudent de le changer de doigt.

--C'est assez juste. Et maintenant, une autre question que je me crois permise et à laquelle tu peux, je crois, répondre aussi facilement: Quel est ce M. Louis Beauchesne avec lequel on m'a dit que ma petite Antoinette était dernièrement devenue si intime?

--O ce pauvre Louis! répondit-elle avec une franchise qui fit disparaître, pour un moment du moins, les soupçons de son mari.

--Pourquoi l'appelle-tu pauvre Louis?

--Parce que je l'estime, dit-elle en riant et en rougissant légèrement.

--J'espère que tu ne m'appelleras jamais _pauvre_ Sternfield! répliqua son mari qui, avec sa perspicacité ordinaire, avait deviné que Louis pouvait avoir été autrefois un amoureux d'Antoinette, mais sans espoir.

--Non, non! dit-elle gravement. Vous, vous êtes d'une nature à inspirer plutôt de la crainte que de la pitié.

--Et de l'amour plus qu'autre chose, j'espère! ajouta-t-il.

--Assez de cette conversation à voix basse, interrompit en riant Madame d'Aulnay. J'appelle maintenant votre attention sur un sujet bien plus sérieux que vos affaires privées.

--Faites connaître vos désirs, belle Dame: je tâcherai de les combler.

Et Sternfield s'inclina gracieusement.

--Eh! bien, voici. Je voudrais organiser une promenade à la Longue-Pointe ou à Lachine. La saison est si avancée, que, dans deux semaines, il ne faudra plus songer aux promenades en voiture d'hiver.

--Mais, il me semble que nous avions promis à papa de vivre tranquilles et retirées tant que je serais à la ville, hasarda Antoinette.

--Ainsi faisons-nous et ainsi continuerons-nous de faire, ma très-prude petite cousine: je ne me propose nullement de donner des bals et des soirées, mais simplement de faire une promenade en voiture pour profiter des derniers beaux chemins. Saint Antoine lui-même n'aurait pu se refuser à cela. Prenez ce crayon, Major Sternfield, et écrivez un mémoire de ceux que je désire réunir.

Deux ou trois noms furent écrits sans commentaires; ensuite, Madame d'Aulnay proposa le Colonel Evelyn.

--A quoi cela sert-il de l'inviter, fit remarquer Sternfield: il ne viendra pas; il ne s'est pas rendu à votre invitation la dernière fois.

--N'importe; faites votre devoir, M. le Secrétaire, répondit péremptoirement Madame d'Aulnay. Evelyn doit être invité: il a accepté une fois mon invitation.

--Oui, en cette circonstance mémorable où il a perdu les magnifiques chevaux qu'il avait emmenés d'Angleterre, ce qui n'est certainement pas de nature à nous faire jouir une seconde fois de sa charmante société. Et, d'ailleurs, de quelle utilité vous sera-t-il, maintenant qu'il n'a plus d'équipages?

--Vous êtes absurde, Major Sternfield! répliqua sèchement Lucille. Vous savez aussi bien que moi qu'il s'est récemment procuré une paire des plus magnifiques chevaux canadiens qui soient dans le pays. Vous êtes ou jaloux, ou anxieux de rester le seul cavalier irrésistible de la compagnie.

--Est-ce que vous l'appelez irrésistible? dit d'un air moqueur Sternfield.

--Non, mais c'est un misanthrope, un homme mystérieux, ce qui vaut encore mieux.

Le militaire haussa les épaules, et, après deux ou trois autres minutes de discussion, il partit.

La matinée fixée pour la promenade était superbe. Madame d'Aulnay et sa cousine achevaient de déjeuner, lorsque Jeanne entra pour remettre à sa maîtresse une carte qu'elle venait de recevoir.

--Comment! le Colonel Evelyn! s'écria Lucille. Que peut il y avoir sur la terre qui l'amène à une heure aussi matinale?

La rougeur d'Antoinette augmenta d'intensité, mais n'offrit aucune solution à ce problème.

--Qu'allons-nous faire? continua Madame d'Aulnay. Les feux du salon sont à peine allumés. Je crois que nous ferions mieux de le recevoir ici. Oui, Jeanne, faites-le entrer dans cette salle.... Sais-tu bien, Antoinette, que nous sommes vraiment charmantes, dans ces gracieuses toilettes du matin? Et puis, ce boudoir avec mes oiseaux et mes fleurs, est un vrai oasis. Décidément, c'est le meilleur local pour le recevoir.

Le visiteur entra, calme et majestueux. Il connaissait probablement l'arrivée d'Antoinette, car il ne manifesta aucune surprise en la voyant. Aussi l'aborda-t-il avec une tranquille bienveillance; et, après avoir demandé pardon d'être aussi matinal dans sa visite:

--Madame d'Aulnay, continua-t-il avec un léger sourire, je suis venu savoir de vous si l'invitation que vous avez bien voulu me faire ne s'adresse qu'à mes chevaux, ou bien si elle comprend également votre très humble serviteur?

--Comment? que voulez-vous dire, Colonel Evelyn! répondit Madame d'Aulnay passablement intriguée. J'ai dit au Major Sternfield de vous inviter en mon nom, car je ne croyais pas qu'il fût nécessaire de vous envoyer une invitation plus formelle pour une affaire aussi simple.

--Eh! bien, l'invitation a été, pour ne pas dire plus, très-équivoque. Hier soir, je rencontre le Major Sternfield dans la rue; après m'avoir félicité sur l'acquisition de mes nouveaux chevaux et demandé s'ils étaient bien dressés, il m'informe que Madame d'Aulnay organise une promenade et qu'elle ne peut pas s'en passer.

--Qu'il est malicieux ce Major Sternfield! exclama Madame d'Aulnay. Colonel, je n'ai pas besoin, j'espère, d'expliquer ou de nier ce fait: vous me savez incapable d'une semblable impolitesse.

--J'en suis bien sûr, répliqua-t-il avec gravité. L'hospitalité que Madame d'Aulnay sait si bien exercer vis-à-vis les étrangers que le hasard a conduits dans son pays est une réfutation suffisante. Mais mon but principal, en venant, est de savoir à quelle heure vous voulez que mon équipage et mon domestique--qui, vous le savez, sont toujours à votre disposition--soient ici. Le Major Sternfield, malheureusement, n'a pas pris le temps de me renseigner sur ce point important.

--Quels que superbes qu'ils soient, je n'accepterai pas les chevaux sans leur maître,--reprit Madame d'Aulnay qui paraissait piquée au vif. Je sais qu'en général vous ne vous souciez guère de la société des Dames; néanmoins, je suis certaine que vous êtes trop bien élevé pour venir en personne refuser une invitation que vous fait l'une d'elles, surtout lorsqu'elle vous dit qu'agir ainsi serait la chagriner et la mortifier.

Le Colonel Evelyn paraissait être dans une grande perplexité. Son but, en venant ce matin-là chez Madame d'Aulnay, était effectivement, ainsi qu'il l'avait dit, de mettre ses chevaux à sa disposition et de s'assurer à quelle heure il devait les lui envoyer. Il pouvait en avoir un autre, connu de lui seul peut-être: celui de voir Antoinette à son arrivée; mais se joindra aux touristes était une chose qu'il n'avait nullement prévue. Aussi, la Dame insistant, il répondit:

--Comme de raison, puisque Madame d'Aulnay est assez bienveillante pour ne pas entendre raison, je ne puis que me rendre à ses désirs; mais je crains bien qu'après la catastrophe survenue dans la dernière excursion de ce genre à laquelle j'ai pris part, aucune Dame ne soit assez intrépide pour m'accompagner.

--Vous vous trompez, Colonel. Sans aller plus loin, en voici deux qui sont désireuses de partager les gloires et les périls de votre équipage. Qu'en dis-tu, Antoinette?

La jeune fille fit, en rougissant, un signe négatif de la tête; mais le Colonel Evelyn, sans remarquer ce mouvement, reprit:

--Oh! Mademoiselle de Mirecourt est une héroïne dans toute la force du terme; et si pareil accident devait jamais m'arriver encore, je suis assez égoïste pour désirer l'avoir alors avec moi: c'est son calme merveilleux qui noue a sauvés....

--Joint à l'habileté et à la présence d'esprit du Colonel Evelyn, répondit Madame d'Aulnay avec un charmant sourire. Mais qu'en dis-tu, Antoinette--continua-t-elle, animée du désir soudain de punir Sternfield de sa dernière escapade--qu'en dis-tu? si tu donnais au monde, et particulièrement au Colonel Evelyn, une nouvelle preuve de courage en montant aujourd'hui encore dans sa voiture!

--Oh! faites cela, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il avec bienveillance sinon avec empressement; je puis en toute sûreté vous promettre que votre courage ne sera pas soumis à une aussi rude épreuve qu'il l'a été la dernière fois. De plus, ce sera un témoignage, que je recevrai avec plaisir, que vous avez oublié et que vous m'avez pardonné les terreurs de cette dangereuse promenade....

--Sans doute elle accepte, interrompit Madame d'Aulnay sans donner à sa cousine le temps de répondre. Vous pouvez considérer la chose comme définitivement réglée.

Timide et embarrassée, Antoinette ne fit aucune résistance; mais, lorsque le militaire fut parti:

--Oh! Lucille, dit-elle à Madame d'Aulnay, j'ai bien peur qu'Audley ne soit fâché de cet arrangement.

--L'impertinent aura ce qu'il mérite pour s'être aussi mal acquitté de ma commission! répondit Lucille dont le teint animé trahissait un vif mécontentement.

--Mais je le crains tant lorsqu'il est fâché! reprit la pauvre Antoinette.

--Pour cette raison-là même, tu dois apprendre à le braver. Mais si cet arrangement te met mal à l'aise, je lui dirai qu'il est entièrement mon fait; que tu n'y as pris aucune part, ce qui est vrai: ainsi, ne te tourmentes plus à propos d'une semblable bagatelle.

XX.

Heureusement que, pour la facile exécution des plans de Madame d'Aulnay, le Major Sternfield, retenu par un obstacle imprévu, arriva un peu tard. Lorsqu'il parut, monté sur son joli mais fantasque _cutter_, tous les touristes étaient à leur place.

--L'heure est passée, Sternfield! Qu'est-ce qui peut vous avoir retenu si longtemps aujourd'hui? crièrent deux ou trois voix.

Mais il ne daigna pas répondre. Lorsqu'il aperçut Antoinette assise près du Colonel Evelyn, le rouge de la colère lui monta au front; mais, surmontant son impatience, il s'approcha de Madame d'Aulnay qui, enfoncée dans un amas de robes d'ours et la tête rejetée en arrière, laissait un sourire provoquant se promener sur ses traits.

--Dois-je vous remercier pour cet arrangement? demanda-t-il un peu vivement et à voix basse. Est-ce vous qui m'avez condamné à me promener seul?

--Il n'est pas nécessaire que vous vous promeniez seul, Major Sternfield. Voilà là-bas la malheureux capitaine Ashton avec deux Dames qui comblent son très petit équipage. Allez le débarrasser d'un de ses charmants fardeaux.

--Fi donc! répliqua-t-il avec un air de profonde contrariété: je ne reconnais pas Madame d'Aulnay aujourd'hui. Cependant vous m'avez puni. Je dois maintenant user de représailles, et vous infliger ma désagréable compagnie.

Joignant l'action aux paroles, il jeta les rênes à son domestique et sauta dans la voiture de Lucille.

--Vous devenez insupportablement impertinent! se contenta de penser celle-ci qui était loin d'être mécontente de cet arrangement qu'elle avait prévu elle-même.

Quelques sourires et quelques chuchotements critiques accueillirent cette démarche du Major; mais le militaire était l'idole des Dames, et, pour tout ce qu'il faisait, il était certain de rencontrer leur indulgence.

Un autre délai de cinq minutes survint, causé par un monsieur qui sortit de sa voiture déjà trop remplie pour sauter dans celle de Sternfield où il fit monter une des Dames que Lucille avait en vain signalée à la charité du mari d'Antoinette. Enfin, tout étant prêt, la cavalcade partit aux sons joyeux des clochettes.

--Maintenant, Madame d'Aulnay, demanda brusquement Sternfield après un silence de quelques instants, dites-le moi franchement: est-ce vous qui avez fait cet arrangement, ou Antoinette?

--C'est moi..

--Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me séparer de ma femme quand j'ai tant de choses à lui dire, quand nous avons si peu de temps à rester ensemble?

--Pour vous punir, Major Sternfield, d'avoir rempli avec tant de mauvaise foi mon message auprès du Colonel Evelyn.

--Quoi! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre révérend Colonel! dit Sternfield en éclatant de rire.

--Non pas: ce n'est que par un pur hasard que j'ai découvert votre supercherie.... Mais, grand Dieu! est-ce que vous voulez nous faire casser le cou en irritant et maltraitant mes jolis chevaux à ce point? Donnez-moi les rênes de suite, car je crois qu'il est dangereux de vous les confier quand vous êtes d'une humeur aussi maussade.

Sternfield obéit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose que de courtes monosyllabes s'échappa de ses lèvres.

De leur côté, le Colonel Evelyn et sa jolie compagne n'étaient pas aussi muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se trouver loin de la surveillance immédiate de son mari, car elle aurait eu plus tard à expier ses fautes et celles de Madame d'Aulnay.

Leur conversation, au début, ne roula que sur des banalités; mais dès qu'ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur mésaventure s'éleva tout-à-coup dans leur esprit. Une légère émotion passa sur le front du Colonel.

--Que nous l'avons échappé belle! s'écria-t-il. Dites-moi, Mademoiselle de Mirecourt, quelles étaient vos pensées,--c'est-à-dire si vous étiez en état de vous en rendre compte,--pendant cette course effrayante qui aurait pu amener notre entière destruction?

Il y eut une pause de timide réserve, car une confession de ce genre à un homme qui était presque un étranger pour elle l'embarrassait quelque peu; mais enfin, moitié souriante, moitié sérieuse, elle répondit:

--Je pensais à la mort, et je tâchais de m'y préparer.

--C'est bien pensé et bien dit, répliqua-t-il avec gravité. Quoique, malheureusement pour moi, je ne professe pas la religion, ni en actions, ni en paroles, cependant lorsque je la rencontre chez d'autres, je sais la respecter.

--N'êtes-vous donc pas un vrai croyant, catholique, comme moi-même? demanda-t-elle timidement.

--Mais, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il en se retournant tout-à-coup vers elle--ce qui la fit rougir--comment! vous connaissez tout ce qui me concerne, et cependant je suppose que le même charitable bavard qui vous a dit que j'étais un misanthrope, vous a aussi informé en même temps que, quoiqu'à peine mieux que l'infidèle, je suis né et j'ai été élevé dans la même religion que vous. Eh! bien, je n'ai pas le droit de me fâcher, car beaucoup de ce qu'on vous a dit n'est malheureusement que trop vrai. Ne vous méprenez pas, cependant. Quoique indifférent et entièrement négligent dans la pratique des préceptes et des devoirs de cette Eglise dont je suis et veux être toujours un des membres, je n'ai jamais poussé l'impiété jusqu'à douter un seul instant, de la sagesse, de la miséricorde, et encore moins de l'existence de l'Etre Suprême qui m'a créé; non, je ne suis pas athée, comme quelques-uns l'ont prétendu, mais simplement un mauvais catholique. Vous êtes effrayée de cet aveu, Mademoiselle de Mirecourt? continua-t-il en remarquant la vive émotion qui venait de se trahir sur les traits d'Antoinette.

La jeune fille ne songeait pas alors aux erreurs du militaire, mais bien aux siennes propres. Elle qui avait été élevée avec tant de soins, qui avait grandi dans les principes religieux, à qui un contact de quelques mois avec la vie frivole et agitée du monde avait suffi pour chasser de son coeur les sentiments les plus justes, elle se voyait engagée dans une voie tortueuse qui ne lui laissait aucune issue pour se soustraire à l'avenir de misère qui en serait inévitablement la suite.

Le Colonel répéta sa demande. Obligée de répondre, Antoinette eut assez de présence d'esprit pour dire:

--Est-ce que notre Divin Maître n'a pas dit: "Ne jugez pas autrement que vous voudriez être jugé vous-même?"

Surpris et charmé de la singulière aptitude qu'Antoinette savait déployer dans ses réparties; encouragé, d'ailleurs, par la sympathie qu'elle lui témoignait, à faire de nouvelles confidences, il continua:

--Et maintenant que je vous ai prouvé que je ne suis pas précisément un infidèle ni un athée, puis-je entreprendre de répondre à la seconde accusation: celle d'être un misanthrope, ainsi que vous me l'avez déclaré avec une franchise que j'apprécie d'autant plus qu'elle est plus rare chez votre sexe?

Un sourire fut la seule réponse d'Antoinette; mais le vif incarnat qu'Evelyn prenait un secret plaisir à surprendre monta de nouveau à sa figure. Ce fut assez.

Le Colonel se recueillit un instant; puis, se retournant tout-à coup vers elle et la regardant fixement, il commença:

--Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l'histoire de ma vie? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l'imputation d'éviter et de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire; mais remarquez bien que vous ne devez pas la répéter à Madame d'Aulnay ni à aucune autre Dame de sa trempe: je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.

"Je ne vous dirai pas que je n'ai jamais connu l'amour et les caresses d'une mère: ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l'enfance, je n'ai conservé de cet âge si tendre d'autres souvenirs que ceux que m'ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l'âge viril sans soins. Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la carrière des armes, et j'entrai dans la vie avec un coeur qui, malgré sa rude éducation, était capable de prodiguer un ardent retour à celle qui aurait gagné son amour.

"L'occasion s'en présenta bientôt. Je fis la connaissance d'une jeune Demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa beauté; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous êtes, Mademoiselle de Mirecourt, elle l'était davantage. Je la demandai en mariage et fus accepté par elle et par sa famille; quoique sans fortune, j'avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon avancement dans la carrière que j'avais embrassée. Le jour était fixé, le trousseau de ma fiancée tout prêt. Ayant quelques jours de loisir, je résolus d'aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux à mon frère. Il me reçut avec assez de bienveillance, mais il me railla parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froissé par ses sarcasmes, je saisis, dans ma vanité de jeune homme, le portrait de ma fiancée que, comme tous les amoureux, je portais sur moi; je le présentai triomphalement à mon frère et je lui demandai si cette charmante figure n'était pas une raison suffisante pour me décider à briser avec la vie de garçon? Il regarda longtemps et avec attention la miniature qu'il me remit enfin, en remarquant brièvement qu'en effet c'était "une belle personne."

"Lorsque, le lendemain matin, prêt à partir, j'allai lui faire mes adieux, il était dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit beaucoup. Il m'informa nonchalamment qu'il était appelé par des affaires à ***--mais les noms ne sont pas nécessaires--dans le même village où demeurait ma bien-aimée. Heureux de cette nouvelle, j'exprimai la satisfaction que j'aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui prouver en même temps combien la miniature que je lui avais montrée était encore, en beauté, bien loin de la réalité. Rien, dans l'insouciance qu'il manifesta quand je le présentai à ma fiancée, dans les paroles qu'ils échangèrent alors, ne fut de nature à m'avertir du danger qui me menaçait. De temps à autre, mon frère, avec cette nonchalance qui lui était naturelle, se présentait dans son salon; mais je n'avais aucune raison pour m'en plaindre: au contraire, j'en étais fier.