Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps

Part 4

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Dans ses premières années, l'Écosse fut gouvernée, en paix et avec prudence, par l'évêque de St-André, l'illustre Kennedy, allié au sang royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus éclairés du temps. Son frère, principalement commis à la garde du roi, partagea ce soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habileté dans les armes et d'autres qualités chevaleresques. La santé du prélat déclinant, lord Kennedy songea à s'affermir dans sa position en s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de ces traités trop fréquents en Écosse, par lesquels des seigneurs se liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au pouvoir, renverser un rival, ou même répandre son sang. Dans cet acte secret, on nomme parmi les adhérents des contractants, lord Hamilton et Patric Graham, dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frère de l'évêque et son successeur, était déjà titré de _Bisschop of Sanctander_[25], ce qui fait présumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait résigné cette dignité. Ce dernier mourut l'année suivante (1466).

[25] Il est singulier que cette remarque n'ait point été faite par Ch. Tytler qui a publié l'acte dont il s'agit.

Sûrs de ne pas rencontrer d'opposition sérieuse de la part des lords Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les Boyd, dont le chef était Robert, récemment élevé à la pairie et revêtu des fonctions de justicier, se présentent à l'improviste, s'emparent de la personne du roi, le conduisent à Édimbourg, où ils assemblent le parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le coup hardi qui faisait de lui, désormais, un instrument de leur grandeur.

Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'était point assez pour son ambition. Il avait un fils doué de qualités fort distinguées; au témoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd était non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans ses manières, bon, affable, généreux. Robert sut lui ménager des entrevues avec la soeur aînée du roi, qui avait été auparavant destinée à l'héritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart--elle portait ce nom qu'une reine, du même sang, devait rendre si célèbre--joignait également, aux grâces de sa personne, les qualités de l'esprit et un coeur fait pour s'attacher vivement. Les deux jeunes gens conçurent une mutuelle affection. La puissance des Boyd écarta les obstacles, et Thomas devint l'heureux époux de la princesse qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines, l'île d'Arran, érigée à cette occasion en comté. Lord Boyd se fit encore donner, à lui-même, la place de grand chambellan, qui était devenue vacante et avait des attributions fiscales et lucratives.

Quelque temps après son mariage, le comte d'Arran partit, en ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une négociation relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi Christiern, union qui mettait fin à des différents entre la Norwège et l'Écosse, et assura à celle-ci la possession des Orcades et des îles Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, paraît avoir été funeste aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord Hamilton devait être d'autant plus blessé du brillant mariage de Thomas Boyd, qu'il avait espéré, lui-même, obtenir la main de la princesse, sous le dernier règne. Le chancelier Evandale, homme habile et prudent, était au fond peu flatté de se trouver réduit à un rôle tout à fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avançant en âge, commençait à se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre de roi. On profita de l'absence de son beau-frère, pour pousser le jeune monarque à une résolution que la présence du comte eût peut-être prévenue.

Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparaît avec la fierté et l'appareil d'un puissant vassal, escorté de ses partisans et d'hommes d'armes; mais la bannière royale est déployée contre lui: on l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frère, retenu par une maladie, est arrêté et périt sur l'échafaud. Lord Boyd et le comte d'Arran sont condamnés par coutumace et leurs biens confisqués.

Ainsi, en un moment s'était écroulé tout cet édifice de grandeur et de puissance, si hardiment élevé. Celui qui, pendant près de trois ans, avait été le maître du royaume, n'était plus qu'un fugitif, et l'époux de la princesse d'Écosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune, pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point changée: elle revêt un déguisement, elle quitte furtivement la cour de son frère, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le vaisseau qui le portait, ou sur la terre étrangère. Quelle entrevue et qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme!

Avant même que la mort tragique de sire Alexandre n'eût mis le sceau à leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble à Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne[26]. C'était l'usage que de tels hôtes fussent logés chez les plus considérables d'entre les habitants. C'est ainsi qu'Anselme Adorne reçut à la maison de Jérusalem les illustres exilés avec toute leur suite.

[26] History of Scotland from 1423 until 1542, by William Drummond. London, 1655.

Rerum Scoticarum historia, auct. Georgio Buchanano. Amsterodami, 1643.

Histoire d'Écosse, par Robertson, traduite de l'anglais. Londres, 1772.

History of Scotland, by Patrick Fraser Tytler, Third Ed. Edinburg, 1845, 3d vol.

Tales of a Grand father by sir Walter Scott. Paris, 1828.

Anselmi Adorni Itinerarium M. S.

De ce dernier ouvrage il résulte que les exilés avaient déjà passé deux ans à Bruges à une époque qu'il faut placer entre le 4 avril et le 4 octobre 1471.

Ils trouvèrent, chez le gentilhomme brugeois, les prévenances les plus obligeantes et les plus courtoises. Bientôt charmée de cet accueil et des qualités de leur hôte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne, qu'Anselme se rendit en Écosse avec une mission relative à cet incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut conjecturer en le voyant, peu après, partir pour une contrée où l'attendaient les faveurs les plus marquées et les dernières rigueurs du sort.

II

Jacques III.

Arrivée à Édimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme créé baron de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi d'Écosse.--Le chancelier Evandale.--Négociation sans résultat possible.--Le roi veut séparer sa soeur du comte d'Arran.--Résistance de la princesse.

Arrivé à Édimbourg, Anselme ne tarda pas à être présenté à Jacques III. Il vit un beau jeune prince, âgé seulement de dix-sept ans: sa taille était élevée et bien prise; il avait les cheveux noirs, le teint brun et, avec la face alongée des Stuart, une physionomie douce et intelligente. Il se plaisait au luxe des vêtements, des armes, des joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la musique. Ce goût pour des arts dédaignés de ses farouches vassaux devint plus tard une des causes de ses revers.

Anselme le partageait; il venait d'une ville renommée pour son école de peinture, d'une cour qui ne l'était pas moins pour sa politesse et sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations politiques n'étaient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'Écosse cherchaient, d'ordinaire, dans une étroite alliance avec la France un appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et s'étaient montrés plus favorables à la maison de Lancastre qu'à l'autre Rose. Charles le Téméraire, au contraire, ligué avec Édouard contre Louis XI, venait d'épouser Marguerite d'York; mais d'importants rapports liaient, toutefois, l'une à l'autre l'Écosse et la Flandre, et Jacques, par sa mère, Marie de Gueldre, tenait de prés au puissant duc de Bourgogne.

A ces divers motifs de sympathie ou d'égards se joignaient les qualités personnelles de l'envoyé et celle d'hôte d'une princesse d'Écosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas à le faire paraître. Son premier abord avait quelque chose de froid et de contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reçut pas moins, de lui, l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps après, on vit Édouard IV, en remontant sur le trône d'Angleterre, nommer comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait été logé à Bruges; Jacques, de son côté, voulut témoigner sa royale gratitude de l'asile que sa soeur avait trouvé chez Anselme Adorne.

Celui ci est appelé de nouveau auprès du roi. On peut se représenter, dans une salle majestueuse du palais de Holy-Rood, le jeune prince, vêtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environné de ses frères, de ses principaux conseillers, d'une cour fière et brillante. Anselme, un genou en terre, reçut des mains de Jacques III les éperons, le baudrier, l'épée de chevalier. C'était ainsi que, vingt ans auparavant, lorsqu'à l'occasion du mariage de Jacques II avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville joutèrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi, voulant faire honneur aux champions, leur conféra la chevalerie avant le combat. Elle avait, en Écosse, tant de prix, qu'on la considérait comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre, elle donnait droit au préfixe de _M'her_ ou _Mer_, réputé si honorable qu'il se plaçait quelquefois même devant le nom des princesses[27]. Les femmes des chevaliers étaient appelées dames, tandis que celles des simples gentilshommes étaient seulement demoiselles.

[27] _Die eccellente cronike van Vlaenderen_ appelle Marie de Bourgogne _Mer joncfrauwe van Bourgoengien_.

Suivant l'intitulé de l'itinéraire et un manuscrit de famille, les insignes que le nouveau chevalier reçut de la main du roi, comprenaient le collier de son ordre, qui était celui de Saint-André, ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V, lorsque Charles-Quint, Henri VIII et François Ier lui eurent envoyé, l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretière, le troisième, l'ordre de Saint-Michel, fit représenter au-dessus de la porte de son palais les armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de leurs ordres et de celui de Saint-André, propre à l'Écosse.

La bienveillance et la munificence du roi ne se bornèrent point, envers Anselme Adorne, à l'élever au rang de ses chevaliers; il lui donna en même temps l'investiture de la baronie de Corthuy, Corthvy ou Cortwick, à laquelle l'intitulé de l'itinéraire joint celle de Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop, devaient être chèrement payées. A la pompeuse cérémonie assistait un hôte non invité, la fatalité des Stuart. Jacques III et ses deux frères étaient, tous trois, réservés à une mort violente, aussi bien que le nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait périr dans un tournoi, le comte de Mar, en captivité; le roi, ainsi qu'Anselme, sous le poignard d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat étaient rangés peut-être autour d'eux.

Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'Écosse, circonstance assez singulière, puisqu'il n'est pas moins avéré qu'il servit également la maison de Bourgogne. Le système féodal admettait ces complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas simplement honorifique et s'il fut conféré alors, ou dans une autre occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec les faveurs trop légèrement prodiguées, dans la suite, par Jacques III. Ce n'est qu'environ huit années après, quand il eut atteint sa majorité de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les esprits par la manière imprudente dont il plaçait sa bienveillance. Maintenant, il était dirigé par lord Evandale et d'autres sages conseillers et entouré de tout ce que l'Écosse avait d'illustre.

Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy, que, placé dans une situation délicate, entre la soeur et le frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins, comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation, partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point fait ce pas pour reculer.

Le mariage de sa soeur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant Thomas Boyd à sa mauvaise fortune.

Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi, répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du comte de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour la remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien, pourtant, ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de rompre ses noeuds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus douloureuse que l'exil.

Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le coeur d'une femme et la volonté d'un roi.

III

Le départ.

Nouvelles missions.--La consécration de la chevalerie.--Le Tasse et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les adieux.--Les Visconti.--François Sforce.--La cognée du paysan.--Gabriel Adorno doge et vicaire impérial.--Usurpation violente de Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement d'Antoniotto Adorno.--George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de Gênes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque de René d'Anjou.--Gênes se soumet au duc de Milan.

De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion d'une course plus lointaine, objet des voeux et des rêves de la jeunesse d'Anselme, et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de recevoir.

Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie, comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des données sur les forces et les dispositions de quelques États musulmans.

[28] 'E ben ragion...... Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace, L'alto imperio de' Mari a te conceda.

(_Gerusalemme lib._ C. 1º.)

Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470. Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur. Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là se trouvaient aussi Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le père Odomaire, moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui désiraient également faire route avec lui. Heureux s'ils ne s'en étaient point séparés! Les sept pèlerins de Palestine s'approchèrent ensemble de la table sainte dans un profond recueillement. La présence des religieux du Val-de-Grâce, auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore au caractère grave et imposant de la pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut terminée, ils accompagnèrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, «priez pour l'heureux succès de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.»

Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20 mars à Milan.

En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince, bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune, ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un paysan de Cottignola.

A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au XIIIe siècle, du pouvoir, par la faveur du parti gibelin. Revêtus, par Adolphe de Nassau, du titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité ducale, ils avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle était mariée à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.

A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis, appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait, sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.

Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines, puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le peuple qui réclamait une magistrature protectrice.

A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie: l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola, chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs constants adversaires, les Campo-Fregoso.

Régulièrement parvenu à la première dignité de l'État, en 1363, et revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut renversé par Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la main; mais Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel parvint quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, fameux par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les plus brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi ses successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda, celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros de Lépante, devait finir cette branche en Italie.

Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois, au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.

Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait six mille hommes d'élite. Les assaillants sont repoussés et taillés en pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, les partisans des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forcé de s'éloigner.

Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche héritage à son fils.

Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée entre eux.

IV

La Lombardie.

Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue de Théodoric.--La châsse de Saint-Augustin.--La tour de Boëtius.--Le pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera.

C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les moeurs et les idées du temps rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos jours.

Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie, une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples, seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa patrie, il eût pu goûter en paix _l'otium cum dignitate_, si vanté des anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des relations de famille dont nous venons de parler.