Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps

Part 2

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Parmi ces nobles _pèlerins_, plusieurs appartenaient à la Flandre[8]; en sorte que l'_emprise_ n'y eut pas peu de retentissement, et l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans Sanderus, d'être _ex præclara ducum Genuensium prosapia_, de l'illustre maison des ducs[9] de Gênes.

[8] Il y en avait aussi du Hainaut. Froissart nomme, parmi ceux-ci, trois cousins: messire Henri d'Antoin, le sire d'Hanrech ou Havret et Jehan, sire de Ligne, qui fut armé chevalier, dans l'expédition, par le sire d'Autoin. La première enceinte de la place fut emportée d'assaut, et le roi de Tunis s'obligea à délivrer les esclaves chrétiens, à payer les frais de la guerre et à mettre un frein au brigandage de ses sujets. (V. Froissart et Folieta, historien génois.)

[9] Doges.

Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier, suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage que naquit Anselme, le 8 décembre 1424.

III

Jérusalem.

L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique de Philippe le Bon.

Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle en retrace les parties principales. Elle est remarquable par le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières[10], ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin tombeau, que renferme l'une des tourelles.

[10] Il est fâcheux que, précisément, celle qui représente Anselme Adorne se trouve maintenant cachée.

Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude. C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient, apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer l'ouvrage.

Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment; mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435 qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem brugeoise, qui comprenait, outre l'église, un hospice et le manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi servir à la sépulture des Adorne.

On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de voeux, de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices apportés par la main des anges.

Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année, dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements. En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures, de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, _d'un regard ferme et tenace_, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.

Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point, toutefois, d'initier Anselme à la connaissance de la langue et des lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à cette époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant la précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs qui ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt.

Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé _le Franc_.

Philippe songeait à l'ériger en quatrième _membre_; il se prêtait ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus maniables.

Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges en un sanglant théâtre de confusion et de désordre.

IV

Philippe le Bon et les Brugeois.

Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'Écoutète.--Les larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.--L'homme d'État précoce.--Les assemblées du peuple.--Mort des Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre Adorne bourgmestres.--Éloge de Bruges.--Entrée de Philippe le Bon.--Début d'Anselme.

Ce n'était pas sans peine qu'on avait déterminé les milices brugeoises au départ. Lorsque le duc eut été contraint de lever le siége de Calais, elles revinrent humiliées et aigries encore par le mauvais succès.

Après une expédition contre les Anglais qui dévastaient impunément le pays, elles se présentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes; puis elles rentrent dans Bruges, s'emparent des clefs de la ville, ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables décharges. L'Écoutète, officier du prince, chargé de la police, tombe égorgé. La duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le séjour de Bruges, s'éloigne avec un enfant qui criait et versait des larmes. C'étaient celles d'un autre Alexandre[11], par le sang qu'il devait faire couler à son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appelé _le Hardi_, et les étrangers _le Téméraire_.

[11] On se rappelle l'exclamation de Rousseau: «Pleurs cruels! que de sang vous fîtes répandre!»

«Dans cette crise terrible,» disent quelques auteurs, «Anselme se comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du peuple sans perdre les bonnes grâces de son souverain.» Magnifique éloge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se passait de 1436 à 1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'État n'avait donc guère que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura plus tard bien assez de la politique!

Le rôle propre à son âge était celui de spectateur curieux. S'il se glissait à quelque croisée de l'un des édifices qui avaient vue sur la place, un frappant spectacle s'offrait à ses yeux. Devant la sombre masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient, plantés entre les pavés: sur l'un on distinguait le lion de Flandre; sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannière, paraissait une belle troupe: c'étaient les _Poorters_, avec leurs six capitaines portant, chacun, à la main, le gonfanon de leur quartier. Les _métiers_, partagés en huit groupes, étaient rangés, partie du même côté, partie à droite de l'étendard de Flandre et tout le long de l'entrepôt fameux[12] appelé _Waterhalle_. C'étaient, d'une part, les _quatre métiers_, ou la puissante industrie lainière les _bouchers_, souvent mal d'accord avec eux, accompagnés des poissonniers, le _cuir_, l'_aiguille_: de l'autre, les _dix-sept métiers_, le _marteau_, les _boulangers_, les _courtiers_, modeste dénomination sous laquelle on comprenait les représentants du commerce et de la navigation, propres à la ville. Les marchands étrangers n'avaient, naturellement, point de part à ces assemblées civiques.

[12] Il a été remplacé par un bâtiment qui fait aujourd'hui partie de l'hôtel du gouvernement provincial.

A l'extrémité du côté du marché où étaient placés les quatre groupes de métiers que nous avons nommés les premiers, on voyait les arbalétriers, sous la belliqueuse enseigne du céleste chevalier saint Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient aussi leur place marquée. Une couronne de roses récompensait les premiers arrivés: une colonne mobile de trois cents hommes, à la solde de la ville, avait charge de réveiller le zèle des retardataires. Néanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la noblesse du Franc s'efforçait d'empêcher les habitants de se rendre aux sommations des Brugeois.

Tous ces rangs étaient hérissés de piques: de distance en distance, on voyait des bannières déployées, laissant, dans leurs replis, distinguer de saintes images, ou les emblèmes dorés d'un métier, qui brillaient au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur éclatante, ou couverte d'une riche étoffe.

Ainsi délibérait le peuple en différend avec son prince, l'un des plus puissants de l'époque. Si, dans ces assemblées, les nobles et les notables figuraient parmi les _Poorters_ et s'ils exerçaient un certain ascendant d'habitude et de déférence, leur autorité faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion prenaient alors le dessus. Ce n'était donc pas seulement de la curiosité qu'éprouvait Anselme en contemplant ce spectacle: réfléchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa famille, il sentait un secret serrement de coeur qu'allaient justifier des scènes cruelles.

Deux frères Varssenaere, dont l'un était premier bourgmestre et l'autre capitaine, furent massacrés; un oncle d'Anselme, Jacques Adorne, qui exerçait également ces dernières fonctions et avait voulu se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine à un sort pareil. Les Adorne quittèrent Bruges, où il n'y avait plus pour eux de sûreté.

Philippe, après avoir cherché à se rendre maître de cette ville par un coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'être au duc lui-même, réussit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revêtus des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur père avait exercées, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui devaient l'être un jour par Anselme, comme si c'eût été une partie de l'héritage de famille.

Au retour de l'exil qu'il avait partagé avec son oncle et son père, il s'était retrouvé dans les murs de Bruges avec transport, car il aimait vivement «la si douce province de Flandre,» mais surtout sa ville natale. Il n'est parlé, dans son itinéraire, qu'avec enthousiasme de «cette illustre cité, de cette noble ville.» Tantôt, «sa beauté, son urbanité, ses agréments infinis, son opulence et son éclat, l'abondance inouïe de richesses qu'elle renferme, sont passés sous silence parce que la renommée les fait assez connaître et que l'auteur, en les vantant, serait suspect;» tantôt, c'est «la ville la plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanité dont elle est pleine.» La paix maintenant lui était rendue, paix, il est vrai, chèrement achetée; mais Bruges en recueillait du moins les fruits: avec l'ordre, la prospérité renaissait. Les navires des Osterlins[13], les grandes caraques génoises et les galères de Venise apportaient de nouveau, à l'émule de Londres et de Novogorod, les fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trésors de l'Inde.

[13] Anséates.

Après plusieurs années d'absence, la cour de Bourgogne revint étaler sa magnificence à Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son entrée avec le duc d'Orléans qu'il venait de marier à une de ses nièces. Les magistrats, dans l'humble appareil réclamé par les usages du temps, pieds et tête nus, vêtus de robes noires sans ceinture, présentent, à genoux, les clefs à leur redouté seigneur, en lui demandant merci. Il hésite, ou feint d'hésiter, et semble se rendre à l'intercession de son hôte illustre. Le peuple crie _noël_! les fanfares éclatent; le clergé psalmodiant des hymnes, les marchands étrangers, richement vêtus de brocart ou de velours, escortent les deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerçait à Bruges formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre; l'étoffe et la couleur de la robe, des écussons portés devant les rangs par des hérauts, distinguaient les diverses contrées. Dans les rues, ce n'étaient qu'arcs de triomphe, chars ou échafauds chargés de personnages de la mythologie ou de la Bible.

Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, armés de toute pièce et sur de hautes selles de guerre, célébrèrent l'arrivée du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans, ainsi que celle du comte de Charolois, qui fit son entrée quelques jours après, avec sa femme encore enfant, fille de Charles VII. Bientôt Anselme allait lui-même signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'école de la guerre.

Il parut à dix-sept ans dans la lice. Un si précoce début, suivi bientôt de succès, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de sang-froid, de force et de souplesse, qui présente à la pensée l'image d'un cavalier de bonne mine et qui n'était point fait pour déplaire.

V

Un tournoi de l'Ours Blanc.

La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames brugeoises dans leurs atours.--Le forestier armé chevalier sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La _Vesprée_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean Breydel.--Adam de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme gagne le cor.--Marguerite.--Le court roman.--Anselme Adorne Forestier.--Les acclamations et les cris de mort.

Comme les romanciers, mais sans réclamer leurs autres privilèges, nous ferons franchir au lecteur un espace de quelques années et nous le conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui était le 27 avril, sur le marché de Bruges.

Raconter l'histoire de ce _forum_ flamand, ce serait faire celle de la ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour exercer son orageuse souveraineté; nous verrons s'y dresser l'échafaud: maintenant une fête y attirait les curieux dont les flots pressés débouchaient de tous côtés. Un espace entouré de barrières, que gardaient des valets et des hérauts, restait seul libre au milieu. Les fenêtres et jusqu'aux toits des bâtiments étaient pleins de spectateurs. Les regards se tournaient tantôt vers le _Cranenburch_[14], où la duchesse vint prendre place avec son fils, aux applaudissements de la foule, tantôt vers une grande hôtellerie, à l'enseigne de la _Lune_, qui contenait l'élite des dames brugeoises, dans tout l'éclat de leur beauté proverbiale et d'atours si riches, qu'une reine jalouse les avait comparées à autant de reines.

[14] Maison sur la place.

Les douze croisées gothiques de l'édifice, ornées de draperies flottantes, encadraient des groupes variés de jeunes femmes et de demoiselles rivalisant entre elles d'élégance et de luxe. Là, vous eussiez aperçu ces coiffures de velours en fer à cheval, ces belles chevelures relevées en tresses, ou nattées, ces voiles transparents et légers, ces robes serrant à la taille, de velours vert, ponceau ou de quelque autre couleur éclatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux de brocart rehaussé d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de l'époque.

Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la journée préparait le plus d'émotions--et l'on verra bientôt à quel titre--portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute parce qu'il désigne une _perle_ ou une _fleur_. L'étymologie, cette fois, n'était point en guerre avec la réalité, comme il arrive à quelques _Blanche_ et à plus d'une _Rose_. Marguerite avait les qualités qui attirent et fixent l'affection: c'était, au surplus, une jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mère, elle tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possédèrent de beaux domaines et ont fourni plusieurs chevaliers[15]. Quelques mois, à peine, s'étaient écoulés depuis qu'Anselme Adorne, âgé de moins de vingt ans, l'avait conduite à l'autel.

[15] Les de Baenst étaient surtout richement possessionnés en Zélande. On trouve ces deux noms dans la liste, publiée par M. Gachart, des seigneurs flamands qui assistaient à l'abdication de Charles-Quint, et que nous allons transcrire; c'étaient:

Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, comte d'Egmont, chevalier de l'ordre.

Maximilien de Bourgogne, seigneur de Beveren, id.

Charles, comte de Lalaing, seigneur d'Escornaix, id.

Pierre, seigneur de Werchin, sénéchal de Hainaut, seigneur de Herzelles, id.

Philippe de Montmorency, comte de Hornes, seigneur de Nevele.

Maximilien de Melun, vicomte de Gand.

Charles, seigneur de Trazegnies et de Tamise, chevalier.

Maximilien Vilain, écuyer, seigneur de Rassenghien.

Louis de Ghistelles, chevalier, seigneur de la Motte.

Philippe de Liedekerke, chevalier, seigneur d'Eversbeke.

Jacques de Claeroult, chevalier, seigneur de Puttem.

Jacques de Thiennes, écuyer, seigneur de Castre.

Thomas de Thiennes, écuyer, seigneur de Rumbeke.

Charles Hannart, chevalier, seigneur de Liedekerke.

Joseph de Baenst, chevalier, seigneur de Melissant.

Jérôme Adournes, chevalier, seigneur de Nieuwenhove.

François de Halewin, chevalier, seigneur de Zweveghem.

Jacques de Lalaing, écuyer, seigneur de la Monillerie et de Sandtberg.

Josse, seigneur de Courtewille et de Vorst, écuyer.

Ferry de Gros, écuyer, seigneur de Beaudemers.

François Massier, écuyer, seigneur de Bussche.

Charles Uutenhove, écuyer, seigneur de Sequedin.

Pierre, seigneur du Bois, écuyer.

Jacques de Eyeghem, écuyer, seigneur de Hembisze.

Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'était le tournoi annuel de la Société de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, à Bruges, de fête qui excitât plus d'intérêt. On trouve, dans les chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux guerres, aux plus grands événements, le retour périodique de ces jeux, soigneusement indiqué, en même temps que les noms des vainqueurs. Des prix étaient offerts à ceux-ci: c'était une lance, un cor, l'ours, souvenir d'un vieux récit et symbole de la Société; on ajoutait quelquefois un diamant.

Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en mémoire d'anciens princes dont l'existence est contestée, mais qui brillent dans les légendes. Il présidait au tournoi de l'année suivante; il soutenait son titre de primauté dans la lice et même dans les combats. C'est ainsi que près de Guinegate, Louis de Baenst, Forestier de Bruges, fut armé chevalier sur le champ de bataille.

Les tournois de l'Ours-Blanc remontent à l'année 1320, époque voisine des plus éclatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent rétablis, en 1417, par une commune résolution des magistrats, de la noblesse et des plus notables habitants.

Les principaux seigneurs aimaient à y paraître, et même les ducs de Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reçut un si bon coup de lance, d'un aïeul de l'historien Despars, dont le casque figurait une tête de démon, que, ployant en arrière, le futur empereur s'écria: «_Que diable est-ce ceci!_»

Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, précédé d'un héraut et accompagné des quatre plus jeunes membres de la Société, parcourait la ville, s'arrêtant aux hôtels des dames les plus distinguées, pour les inviter à la fête. Le lendemain elles assistaient à la _Vesprée_: une collation leur était offerte, et ainsi réunies, elles voyaient arriver les combattants étrangers. Lorsque, après s'être présentés avec les formalités d'usage, ils s'étaient retirés, le Forestier montait à cheval avec ses compagnons, et allait, en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue à ces hôtes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et destriers.

Ces préliminaires avaient été remplis et le grand jour était venu. Les membres de la Société de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part à la lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts d'armures brillantes et magnifiquement vêtus d'étoffe pareille, ils s'avancent, montés chacun sur un de ces chevaux de bataille que fournissait la Flandre, alors les plus renommés de l'univers; de riches caparaçons et des housses de soie, couvraient presque entièrement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le frein.

Parmi les confrères de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges, sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester, chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois l'occasion de parler; Pierre Metteneye ou de Mattinée, aussi distingué dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannière de Bruges à la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de Marque, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui devait ajouter à l'éclat d'un nom illustré, près de deux siècles auparavant, à la bataille des Éperons, par la valeur qu'il déploya lui-même devant Bude, sous l'héroïque bannière de Huniade; enfin l'époux de Marguerite, à son second début. Adam de Haveskerque était du nombre des combattants du dehors.

Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le signal. Il est donné: les coursiers s'élancent! Qui ne retrouve, dans sa pensée, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnées qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinière hérissée, faisant retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussière, à travers laquelle étincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et volent en éclats: tout cela a été vingt fois décrit. Parmi les spectateurs, la curiosité, l'attention étaient vives; quelquefois, un cri s'élevait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits mobiles les sentiments dont elles étaient agitées, les alternatives de crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu toutes les phases du combat où Anselme était engagé. Enfin elle respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagné le cor qu'il reçut des mains de la duchesse; la lance échut à Breydel; l'ours à d'Haveskerque.