Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps

Part 17

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Les princes alliés à la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs, la noblesse, les états généraux de provinces, parmi lesquelles la Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le centre d'autant de groupes particuliers, se réunissent autour de Marie, dans les murs de Gand, siége, en ce moment, du gouvernement et centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas à s'y rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme à leur source, des événements qui ne devaient influer que trop sur sa destinée.

Commines a injustement ravalé les hommes, étrangers jusque-là aux affaires, qui dans cette crise furent amenés à y prendre part. Si pourtant l'on se représente clairement la situation au dehors et au dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, poussé par la haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir ébranlé et chancelant, les États de Bourgogne composés de deux parties presque étrangères l'une à l'autre, les provinces dites de par deçà récemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un État jaloux de ses droits et repoussant toute influence étrangère à son territoire; chez les grands, des vues, des intérêts divers; des institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient à la multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque souveraine; la réaction d'autant plus violente, que la compression avait été plus forte; si, disons nous, l'on se fait une idée vive et nette d'un tel état de choses, on comprendra sans peine qu'il eût presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de sage et de régulier.

L'habitude d'obéir survit quelque temps au pouvoir; les conséquences de la situation ne devaient se développer que successivement. Bientôt pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu, écrivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'à nous, que «le _commun peuple_ était maître.» Ces mots, nous ne les transcrivons point avec un sentiment de dédain: Lazare[100] était du commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortuné! il eût trouvé des flatteurs.

[100] Dans la saisissante parabole du mauvais riche.

Les métiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de tous leurs priviléges. A ce signal, les Brugeois demandent une lecture solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y oppose avec plus de fierté que de prudence; le peuple s'assemble en tumulte. A la vue du flot qui déborde et gronde, Nieuwenhove se trouble et court à Gand avertir la duchesse de se qui se passait.

Quelques jours après, on voyait entrer à Bruges, par la porte de Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils, seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin de rétablir l'ordre dans cette ville, l'avait placée sous le commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste se composait de leur suite et de leur escorte.

Avant de faire connaître ce qu'ils firent et quelles en furent les suites, nous devons dire quelque chose des sources où nous avons principalement puisé:

On trouve la relation des troubles de Bruges, à l'époque de l'avénement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publié à Anvers en 1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: _die exellente Cronike van Vlaenderen_, ainsi que dans la Chronique de Despars, terminée en 1562, et celle qui a été publiée à Bruges en 1727, par André Wyts.

De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il rend ceux-ci d'une manière un peu confuse, et ils ont besoin d'être débrouillés et éclaircis. L'auteur, qui était déjà mort quand on imprimait son récit, fut musicien et homme de lettres, ou, suivant l'expression du temps, rhétoricien. Vorsterman vante beaucoup ses talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par ses acrostiches qu'il appelle des _incarnations_, ni par la forme de son récit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot _item_, ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le marché de Bruges, et les détails qu'il donne sont précieux pour l'intelligence des faits et leur appréciation.

Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et _Poorter_ de Bruges, bachelier en droit, est déjà plus éloigné des événements; il a pris soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre, soit imprimées, soit inédites, écrites en latin, en français ou en flamand, et les résume avec gravité et droiture.

André Wyts, imprimeur de la ville, a dédié au comté de Lalaing, commissaire impérial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un travail signé seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend l'analyse de tous les priviléges de la province, des villes et châtellenies, et le récit de ce qui s'est passé en Flandre de 1346 à 1482, tiré, selon que l'annonce le titre, des écrivains les plus dignes de foi, de manuscrits et mémoires inédits, notamment d'écrits contemporains des événements, rédigés en langue flamande. On peut supposer que l'ouvrage de Despars a été mis à contribution dans cette compilation, et lorsqu'elle s'en écarte, ce n'est souvent que pour tomber dans quelque méprise.

Despars et les auteurs de la chronique éditée par Wyts résument, acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment. Celle de Despars, surtout, n'est point à dédaigner sans doute; mais De Roovere raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont il a pu être témoin lui-même, ou, du moins, ce dont la mémoire était encore fraîche au moment où il écrivait.

C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va lire le récit[101].

[101] Nous avons tenté des recherches à la Bibliothèque et aux Archives de Bruges, mais sans résultat.

IV

Les capitaines de la duchesse.

Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de Bruges.--Le sire de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean Breydel et son escorte.--Transaction.--La Gruthuse au balcon de l'hôtel de ville.--Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt.--Exécutions à Gand.--Troubles à Bruges.--On demande la mise en jugement des anciens magistrats.--Caractère de la justice communale dans les temps de troubles.--Les partis et leurs accusations.

La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des mesures de rigueur auxquelles on ne pouvait même songer, mais par la conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la considération personnelle.

Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles, Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre. Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa ruine. Le Zwyn[102] commençait à se fermer peu à peu à la navigation. Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui. Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais Bruges ne se releva.

[102] Petit golfe qui amenait les vaisseaux au port de l'Écluse.

Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman), non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de commandant ou gouverneur.

La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous l'avons vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette ville dans l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre Philippe le Bon.

Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang, son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait s'accommoder aux temps.

Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti, aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie et chevalier de Saint-Michel.

Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui formaient la force armée mise à la disposition des capitaines.

Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur personnelle qui eussent pu suffire à contenir une population de deux cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force et l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les esprits. Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons eurent une conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur les conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les armes. Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts, l'annulation des contre-lettres qu'on gardait au château de Lille, ainsi que des conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin le rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement les magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la cour pour qu'elle ratifiât ces concessions.

Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville; la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre quatre religieux, savants en théologie; là, après avoir fait donner lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la jeune duchesse.

Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,» ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup d'honneur et d'affection parmi le peuple.»

On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois autres capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel n'était-il même que son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à côté de son père, jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy aurait eu ainsi, seul entre les trois, une position indépendante; on ne saurait douter qu'il n'inspirât à la duchesse et à son conseil une confiance particulière, ce qui devait donner beaucoup de poids à son intervention. S'il paraît moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en porte pas moins à croire qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec joie le calme rétabli par leurs soins communs: ce fut encore un beau jour dans sa vie publique et peut-être le dernier. Bien souvent, il vient un temps où la destinée change de cours: tout allait au-devant de nous, tout s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, peut-être, qu'un signal et un bienveillant avertissement. Quand tout ce qui nous a ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que mécomptes et amertume; quand les noeuds qui nous lient à la vie se détachent l'un après l'autre, que toutes les clartés de la terre pâlissent ou s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans regret et que, d'avance, l'on regarde plus haut?

La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre, avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du dauphin avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre fils. Le peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces étrangers; il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de nouveau et font arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns sont immédiatement mis à la question et exécutés.

C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au Steen[103]. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur gestion.

[103] Prison.

Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette juridiction communale que nous allons voir à l'oeuvre. C'était la justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de la multitude, avec tous ses entraînements; point d'appel ni de sursis, la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.

Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit des partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et leur modération. Selon les différentes phases de la politique, on voit ceux qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à tour des plus déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean de Nieuwenhove[104], brave et renommé capitaine, l'un des héros de Guinegate, où il fut armé chevalier, ait détourné à son profit les fonds destinés à la solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la mort de Barbesan; que le fond de la politique de la Gruthuse ait été de dégager ses revenus en spéculant sur les variations du tarif des monnaies? Tout cela fut dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et la postérité le rejette avec mépris.

[104] Il était frère d'Agnès de Nieuwenhove, mariée à Arnout Adorne et fils, ainsi qu'elle, de Nicolas de Nieuwenhove. Le bourgmestre s'appelait aussi Jean, mais il était fils de Michel.

Le baron de Corthuy pouvait être aussi en butte à la haine d'un parti et en devait subir les conséquences. Les choses toutefois, à Bruges, n'en étaient pas encore tout à fait là; le coup fut amorti: on détourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne pouvait atteindre. Une prime fut promise à qui le livrerait.

La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage s'éloigner d'une tête vénérée; mais il devait éclater bientôt avec plus de furie.

V

Marie de Bourgogne.

Tâche pénible.--La gloire des nations.--Supplice d'Hugonet et d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe de Gueldre et le duc de Clèves.--Entrée de la duchesse à Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'échevin justifié et emprisonné.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur Frédéric III.--Renouvellement des magistrats.--Une plaisanterie de Louis XI.--Les Gantois entrent en campagne.--Revue des milices brugeoises.--Les seize.--Digression.--Les deux déserteurs.

Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples, toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont leur part d'erreurs et de fautes, et nous ne pensons pas que l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être tranquilles, et nous reprenons notre récit.

Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire et l'ensemble de la situation.

L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine, devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et le rang de chacun.

Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands du malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants de nos annales.

Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père. Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités brillantes.

Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe. Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les événements, on songe involontairement aux Girondins préparant la domination de leurs implacables adversaires.

Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang. Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis. Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout, dut toucher la princesse: _Nec fidem suam unquam mutavit ab eo_[105].

[105] Jamais elle ne détacha, de lui, sa foi.

Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent; plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.

L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire, sur la place, et donna des explications si claires et si précises, qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le peuple: mais les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, s'étaient fait compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques voix. Tout était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A vos bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.

C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés, en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.

Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes par ses serments.