Part 14
Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre.
L'autre branche, après avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este, était le chef dans la haute Italie, établit plus solidement son autorité, en 1240, à l'aide d'une armée de croisés du même parti.
Nicolas III, marquis de Ferrare, Modène et Reggio, étant mort en 1441, le gouvernement, avant de retourner à Hercule, l'aîné de ses fils légitimes, passa successivement à deux de ses enfants naturels: Lionnel et......
. . . . . . . . . . . . il primo duce, Fama della sua età, l'inclito Borso; Che siede in pace, e più trionfo aduce Di quanti in altrui terre abbiano corso[81].
(ARIOSTO, _Orlando furioso_, C. 3, st. XLV.)
[81] «Le premier duc de cette maison, l'illustre Borso, honneur de son temps, qui règne en paix et conquiert ainsi plus de gloire que tous ceux qui ont porté le ravage sur le territoire étranger.»
L'Empereur, dont Modène et Reggio relevaient, les érigea en duché en faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en fit de même de Ferrare qui relevait du saint-siége, en récompense des efforts de Borso pour rétablir la paix de l'Italie et l'unir dans la ligue contre les Turcs, publiée le 22 décembre 1470. L'investiture de cette dignité fut conférée à Borso, avec une pompe extraordinaire, le jour de Pâques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 août suivant. Hercule, son successeur, fut le bisaïeul de cet Alphonse II que les vers et les malheurs du Tasse ont immortalisé.
L'_Itinéraire_, à raison de la nouveauté du titre ducal dans la maison d'Este, appelle Borso _le marquis ou duc_. Nos voyageurs admirèrent le palais qu'il avait fait reconstruire à neuf et que l'on appelait _Scimonoglio_: c'était le plus beau de la ville. Il y en avait encore un, «nommé _Belle-Flour_,» suivant notre manuscrit, «et situé hors de la porte du Vieux-Château.» C'est une des constructions du père de Borso: il bâtit à Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et celui de Santa-Maria Belfiore, auquel était annexé un couvent.
Autour de la ville règnent des marais qui abondaient en gibier, surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en était si bien fournie que les domestiques mêmes s'en régalaient. Benvenuto Cellini, lorsqu'il fut loge à Belfiore, se permettait quelques incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des paons à la sourdine, _con certa polvere_, _sema far rumore_, et il en trouvait la chair un excellent remède contre le mauvais air.
IV
Venise.
Les murs de Padoue.--Venise.--Place et église de Saint-Marc.--La Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la République.--Le sire de Corthuy assiste aux séances du sénat.--Fondation et progrès de Venise.--Henri Dandolo et Marino Faliero.--Le meilleur gouvernement.--Les deux Foscari.--Inquisiteurs d'État.--_La Prophétie._--Hospices pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La chartreuse de Montello.
Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte, remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois, sa puissance.
Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout y excitèrent leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et l'Arsenal.
«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'_Itinéraire_, est formé par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le magnifique palais de la République, et près de là est une petite place ornée de deux colonnes.»
C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche.
«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le conseil secret.»
Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait proprement la souveraineté.
L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur attention; leur _Itinéraire_ en donne un résumé assez exact, mais qui apprendrait peu de chose au lecteur.
Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697 un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité ducale: ce sont là des faits que tout le monde connaît.
Jusque-là, pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en 810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines par des ponts, construisit une cathédrale et un palais.
La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour haute trahison, sur les degrés du palais ducal.
Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés. Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12 électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin, après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335.
C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la monarchie.»
Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne faut pas prendre ces diverses expressions dans un sens trop absolu. Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le pouvoir illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout en préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se rapprochait davantage des institutions de leur pays.
Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir, sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à Venise et ne demande rien d'autre[82].»
[82] Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non cercar più oltre.
Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose: il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son successeur.
Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord. Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous et contre elle-même!
Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy vit à Venise, son _Itinéraire_ fait mention d'un tableau placé dans l'église de Saint-Julien: on l'appelait _la Prophétie_; mais il eût fallu le désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble inexplicable, c'est qu'une oeuvre semblable fût conservée dans un pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc, tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document, et voici ce qu'on y lisait:
«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations, et elles domineront les chrétiens en vertus.»
Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs: de là ce nom de _la Prophétie_. Il y en a qui s'accomplissent sous nos yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce voeu de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à Calvin.
Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point de vue de la politique qu'à celui de l'humanité.
Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur qui avait amené le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en était arrivée sur les galères de l'ordre.
Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet[83] était le plus considérable, avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.
[83] Hadji-Mehemet.
Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à Venise.
Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part.
Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir les appelait dans une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire de Corthuy se rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là une chartreuse, appelée _lo Bosco_, où l'un de ses frères reposait, après y avoir porté pendant deux années l'habit de religieux. On ignore pourquoi cet Adorne avait été chercher si loin un cloître dont il ne manquait pas en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.
De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers.
V
Le Rhin.
Le Tyrol.--Mariaen.--Hélénora Stuart.--Mols.--Entretien de Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Bâle.--Strasbourg.--La cathédrale.--Le chevalier Harartbach.--Les reîtres.--Les portes de Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--Aix-la-Chapelle--L'anneau magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil que font les Brugeois à Anselme Adorne.
Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne, qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond d'Autriche.
Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III, auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.
Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres États; mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme l'Empereur régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et y perdit le Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, qu'il avait récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette et plusieurs villes d'Alsace et de Souabe.
Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là, mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire.
A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer, avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, soeur de Jacques II.
Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long entretien.
Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il, «n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.»
L'_Itinéraire_ les nomme _Angelini_: ils vivaient en commun au nombre d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui rendait cette peuplade très-difficile à réduire.
Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de Bâle, dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de luxe.» Le lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur un pont en bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne manquèrent pas d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles églises qu'ils eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort haute et ornée de diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus élevées, mais aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable.
Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert, accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé: c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours.
Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque. Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en respect.
Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages réciproques de considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation; de Strasbourg à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 mars, il comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de Worms; mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles ne s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour leurs chevaux.
Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi. L'_Itinéraire_ fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence, prêtent à son cours de si pittoresques aspects.
Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui l'ont arrosée de leur sang.»
Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans doute à cause des différentes dominations qu'il traversait.
Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut un peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous toute réserve, dans leur _Itinéraire_.
Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la reproduire ici.
L'ANNEAU ENCHANTÉ.
Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses exploits et du renom de sa sagesse, s'éprit pourtant d'une jouvencelle, et il l'aima si chèrement que, la jeune fille étant morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait lui-même sa folie; mais, malgré son grand sens, il n'y pouvait trouver remède.
Or, par grâce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit: «Sire! si vous êtes captif en de tels liens et comme ivre d'amour, c'est par maléfice et sortilége. Un anneau enchanté cause votre frénésie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la bouche. A l'instant même le charme sera rompu.»
Charles crut à la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrité des maux qu'avait causés ce talisman, il le jeta vivement loin de lui. L'anneau tomba dans un marécage. Mais admirez ce nouveau prodige! L'ardeur dont avait brûlé l'Empereur ne fit que changer de nature et d'objet; son coeur s'enflamma saintement pour le lieu qui recélait le gage mystérieux, et il voulut qu'une église s'y élevât en l'honneur de la mère de Dieu.
Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva à Maestricht, «ville forte,» dit son _Itinéraire_, «située dans une agréable vallée. Elle appartient au duc de Bourgogne; mais la contrée environnante dépend en grande partie de la Cité Liégeoise, récemment saccagée et presque détruite par le Duc.--«A Maestricht,» dit encore notre auteur, «le peuple est gai et les femmes y sont jolies.» On voit qu'en général elles n'ont point à se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie guère et leur rend volontiers justice.
Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, «l'une des plus belles villes du Brabant,» qui devait bientôt enlever à Bruges la supériorité commerciale. Comme il approchait de cette dernière ville, où l'annonce de son arrivée était déjà parvenue, il découvre sur la route une troupe nombreuse et animée qui venait avec empressement au-devant de lui; bientôt il distingue des traits connus, il entend des voix aimées, il se voit entouré d'amis et d'autres concitoyens qui le félicitent à l'envi. C'est avec ce cortége, au milieu des acclamations joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril, à la Maison de Jérusalem.
Nous ne décrirons pas les transports avec lesquels Anselme, Marguerite[84] et leurs enfants se virent de nouveau réunis, la douceur de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et d'autre, sur leurs lèvres: un tel tableau se présente de lui-même à l'esprit du lecteur. Chacun a rencontré, dans la vie, de ces haltes heureuses qui semblent mettre un terme à nos travaux, à nos peines, nous rendre enfin, et sans retour, à ce que nous aimons. Puis, l'inconstance de notre esprit ou la mobilité des choses humaines nous pousse de nouveau loin du port où nous venions d'aborder. Eût-on pu se figurer que notre voyageur n'avait encore traversé que la moindre partie des périls qui lui étaient destinés?
[84] C'est à tort qu'on place sa mort en 1462; il résulte de l'_Itinéraire_ qu'elle vivait encore en 1471.
VI
Édouard IV à Bruges.
Avénement et chute d'Édouard.--Warwick, le faiseur de rois.--La Gruthuse accueille Édouard fugitif.--Naissance d'un fils de la comtesse d'Arran.--L'Angleterre et l'Écosse à Bruges.--Le duc de Bourgogne cité en parlement.--Il assiége Amiens.--Trêve.--Anselme Adorne conseiller et chambellan du duc.--Édouard remonte sur le trône.--Le grand prieur de Saint-André.--Départ de la princesse.
Anselme, depuis son départ pour la Terre-Sainte, avait été absent de Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville avait de nouveau reçu un fugitif de sang royal.
C'était Édouard IV, de la maison d'York. Il avait dû à l'appui du puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrachée à Richard II, fils du fameux prince Noir, par son cousin de Lancastre, tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite le _Faiseur de rois_[85], mécontent de celui qu'il venait de placer sur le trône, avait réussi à l'en faire descendre.
[85] _Kingmaker_, surnom de Warwick.
Édouard, abandonné des siens, se jette dans un vaisseau hollandais. Poursuivi par les Osterlins[86], il aborde au petit port d'Alkmaer, dans le plus complet dénûment. Louis de la Gruthuse était gouverneur de la Hollande; il accueille avec respect le prince détrôné, beau-frère du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit à la Haye et ensuite à Bruges.
[86] Anséates.
Édouard fit son entrée dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On voyait chevaucher à côté de lui celui qui devait faire périr ses fils dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frères allèrent loger à la Gruthuse: c'était le nom de la vaste habitation du seigneur brugeois, attenante à l'église de Notre-Dame, et dans laquelle le mont-de-piété est actuellement établi.
La princesse Marie était toujours à la Maison de Jérusalem: elle y avait donné le jour à un fils qui fut baptisé à Saint-Donat. La duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit que la noble fugitive était traitée par la cour avec tous les égards dus à son rang.
L'Angleterre et l'Écosse se retrouvaient à Bruges: un gendarme d'Édouard et un écuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnaître aux cicatrices des coups qu'ils s'étaient portés dans quelque _raid_ ou quelque _foray_[87]. Un montagnard, enveloppé dans son plaid, la claymore au côté, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait peut-être avec un groupe de soldats nouvellement enrôlés pour le service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci à leurs belles casaques neuves, données par la duchesse de Bourgogne, et portant, par devant et par derrière, la rose blanche d'York.