Part 10
C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière s'ouvrait à un fleuve dont les eaux allaient fertiliser l'Égypte. Comme l'Usong de Haller[47], le chevalier flamand dut trouver quelque chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au pays la fécondité.
[47] Usong, 1{stes} Buch, 31. «Usong selbst fand etwas prägtiges in dem Befehle den ein Mensch gab das ein Reich fruchtbar werden sollte.»
La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe au palais, au milieu des acclamations du peuple.
QUATRIÈME PARTIE.
I
La Caravane.
Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station de Birket-el-Hadji.--Le mont Goubbé.--La mer Rouge.--Bateaux de bambou.--La fontaine de Moïse.--Campement de l'émir d'El Tor.--Les voyageurs se joignent à son cortége.--Les Bédouins.--Proclamations de l'émir.--Image vénérée par les musulmans.
Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu pour cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu d'italien et nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent facilement s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi les eussent exposés à périr misérablement dans le désert.
La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï, qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui donnaient familièrement celui de _Logo_. Il parlait l'italien et l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence, devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre, expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem.
Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire, Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait, afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches.
Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues qu'ils avaient endurées; mais nul, parmi eux, ne montrait plus d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les outres à Birché[48]. A quelques milles de là, des Arabes à pied et à cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon.
[48] Birket-el-Hadji, première station de la caravane de la Mecque, selon Burckardt.
Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les moucres[49] n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à des Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.
[49] Conducteurs de chameaux.
Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'_Itinéraire_, «elle peut avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»
Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. Les voiles étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour voiles.
Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en retour, lui payaient un _gaphirage_[50] ou tribut. Il le fixait à sa fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.
[50] Caffar.
Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans l'Écriture _Mara_: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre à profit pour rendre leur route plus sûre.
[51] _Exode_, cap. X, v. 23, 24, 25.
Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.
Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientôt la caravane est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en temps des musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres, des clairons et d'autres instruments.
A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui demanda-t-il.--«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que sincère.
Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient des preuves nombreuses de mauvais vouloir.
On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement à minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit à cheval le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumées, au bout de longs bâtons, et un héraut qui le précédait annonçait, à haute voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son territoire, punirait quiconque se rendrait coupable de quelque crime.
Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image, grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette figure ainsi environnée de leurs hommages.
Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit, le chemin qui devait les conduire à leur destination.
II
Le mont Sinaï.
Délicieuse vallée.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes sur la manière de tuer le gibier.--Montagne écroulée.--Inscriptions latines.--Montée périlleuse.--Adorne sauvé par son fils.--Monastère de la Transfiguration.--Église.--Châsse de sainte Catherine.--Chapelle latine.--Puits de Moïse.--Jardins des religieux.--Monts de Moïse et de Sainte-Catherine.--Roche remarquable.--Traité entre les Caloyers et les Arabes.--Exigences de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio.
Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes de derrière fort longues. Hasselquist[52] et Clarke[53] décrivent cet animal qu'ils appellent _Gerboa_. Le second de ces auteurs admire la hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la faculté qu'il a de changer de direction quand il est en l'air. Les Arabes qui accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le mangèrent cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un animal, pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec le bâton qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière le cou pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; il la remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à l'oiseau. A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce moment ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni oiseau d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un animal qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de midi.
[52] Voyage dans le Levant.
[53] Voyage en Russie, en Tartarie et en Turquie.
Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre.
Non loin de là, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers, arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit dans ce passage de l'Écriture: «_Venerunt in Elim filii Israel, ubi_ _erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ_.[54]»
[54] _Exod._, cap. XV, v. 27.
Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même que suivit M. de Géramb[55]. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un oeil inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt les mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié. Tout à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri d'effroi, et accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur d'empêcher son père de rouler dans l'abîme.
[55] T. III, p. 180.
Enfin, après une pénible montée, nos voyageurs aperçurent au pied du mont Sinaï, dans une petite plaine environnée de trois côtés de montagnes très-élevées, une enceinte carrée de hautes et fortes murailles; ils y pénétrèrent par trois portes de fer, laissant dehors les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte de petite ville: c'était le célèbre monastère de la Transfiguration.
Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne élevée de quarante pieds au moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attachée à une poulie. La porte est murée et ne s'ouvre que pour le patriarche de Constantinople[56].
[56] _Voyez_ de Géramb, p. 190, 191.
Au milieu de l'enceinte s'élève l'église bâtie en marbre et couverte de plomb. Elle est divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes. Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles sont formées et l'éclat des lampes qui éclairaient l'intérieur de l'église. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrés de marbre dans un lieu voisin du choeur, où les restes de sainte Catherine, transportés là, du haut de la montagne sur laquelle ils furent trouvés, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les gardiens lui montrèrent ces saints ossements avec une grande solennité.
A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place où, lui dit on, Moïse vit le buisson ardent.
Il y avait encore dans le monastère deux chapelles grecques et une pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci était ouvert le missel romain; mais le père de Géramb nous apprend que les catholiques en ont été dépouillés il y a un siècle et demi.
Suivant l'_Itinéraire_, on montrait dans le monastère la fontaine que Moïse fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble pourtant qu'il s'agissait plutôt du puits auprès duquel Moïse rencontra les filles de Jéthro.
Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et déserts; cependant, à force de patience et d'industrie, les frères avaient créé dans des vallons où se trouvaient des fontaines, quatre ou cinq jardins qui produisaient toutes sortes de fruits.
«Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chaînes qui s'étendent au loin,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père. «Je pense que toutes font partie du Sinaï; mais parmi ces montagnes, il y en a deux qui l'emportent en sainteté et en célébrité: ce sont le mont de Moïse et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu éloigné du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre.» Cet escalier doit avoir été en grande partie détruit, puisque, suivant la relation du trappiste voyageur, la montée ne se compose, pour ainsi dire, que de quartiers de porphyre feuilleté et de fragments de roche aigus. A moitié chemin est une chapelle qui rappelle le séjour du prophète Élie sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux églises et une mosquée. Près de là on montre l'ouverture de rocher où Dieu fit placer Moïse[57].
[57] De Géramb, t. III, p. 207 et suiv.
Le mont de Sainte-Catherine, selon l'_Itinéraire_, est à peu près deux fois plus élevé que celui de Moïse. Sa hauteur est de 8,452 pieds au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant plusieurs siècles[58].
[58] _Ibid._ p. 215.
En s'avançant entre les montagnes, nos Flamands trouvèrent, au milieu d'une plaine, une roche énorme que les fils d'Israël traînaient après eux quand ils traversèrent le désert, sous la conduite de Moïse, et d'où jaillissaient douze fontaines. «On en voit encore,» porte notre manuscrit, «les marques et pour ainsi dire les cicatrices.» En effet, ce bloc de granit, suivant un voyageur philosophe, laisse voir à sa surface verticale une rigole d'environ dix pouces de largeur sur trois pouces et demi de profondeur, traversée par dix ou douze stries ou découpures de dix ponces environ de profondeur, qu'a formées le séjour de l'eau. Ce sont bien là les cicatrices remarquées par Jean Adorne.
Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père, environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés _Caloyers_. Entre ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité. Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient admis entre la première et la seconde porte, et recevaient non-seulement du pain, mais différents mets.
Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables, tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya, avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante.
Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme Adorne ordonna à ses moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara. Cette annonce souleva de leur part de vives objections. Ils avaient remarqué, sur le sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20 Bédouins: ils pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus favorable et de différer son départ; mais Anselme, mettant sa confiance en Dieu et invoquant le secours de la sainte qu'on révère en ces lieux, n'eut point égard à ces remontrances. Son fils, avant de quitter les frères Caloyers, en obtint du papier pour continuer son journal. Laurendio y écrivit en italien quelques lignes qui montraient combien il était versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva comme un précieux souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons eurent de si vives obligations.
III
Les Arabes.
Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La précaution singulière.--Prétentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site de Berseber.--La terre sainte.--Sa fertilité.--Mauvais gîte.--Hébron.--Départ de Laurendio.--Jérusalem.--Les croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse.
Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara: c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât, il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans les montagnes, de venir visiter la petite caravane.
«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous appelons, nous sommes des vôtres.»
La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.
Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs. C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par les exigences des Arabes du désert.
Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux formaient un cercle qui les environnait.
Ce fut huit jours après son départ du monastère, que le sire de Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était occupé à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de lances et d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des voyageurs, ils s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui ne présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à nos Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.
On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux, armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe, tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge. Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que, gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le protecteur de nos Flamands.
Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte, sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap, tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.
Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur _Itinéraire_ appelle aussi Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait quelques belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout divin.
Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques, ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé Berseber[59], premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la Terre Sainte.
[59] Bersabée.
«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur. En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident, depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40 milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte, la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien d'autres.»