Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil

Chapter 9

Chapter 93,824 wordsPublic domain

A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter, toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer, car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes.

On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives, ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la fertilité.

Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs; ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier, la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.

La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent un gros vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle l'atteint; les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils transportent sur ce bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter. Pour cette fois, ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur surprise, en arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains avec lesquels ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri! Ceux-ci vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le visage des Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,» leur dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à vos richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au même prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils tiennent du Soudan.

Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir, en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture.

Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus que de la quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif: l'_Itinéraire_ en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. «Un peu trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la laisse reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est nutritive, digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.» Jean Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage qu'il préfère.

Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant nous du vin, pour en boire!»

Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des boeufs dont la beauté égalait la grosseur.

Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il portait, tant il était chargé et délabré. Pour l'alléger, on fit, à plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur fallut même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la manière des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et pleine de plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour échapper à ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.

Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser. Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien différent.

Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il arriva au Caire, appelé, dans son _Itinéraire_, la nouvelle Babylone. Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate, dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.

Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait accompagnés depuis Alexandrie et le juif Isaac en étaient si pleins, qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée de ses hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!»

Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.

VI

Le Caire.

Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dîner maigre.--Visite à Naldarchos.--Ses inquiétudes au sujet des progrès des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux, ânes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--Éclairage. Le palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore.

Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie d'or qui répondait au ducat et valait 25 médines d'argent[45].

[45] La monnaie de cuivre se prenait au poids.

Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les renseignements qu'ils pouvaient désirer.

Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20 ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle, qu'il avait et qui conversait librement avec eux.

Tout ce que les moeurs de ces chrétiens avaient, pour elle, d'étrange, la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir à la gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de son mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosité, ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût terminé: «Samphora!» s'écria-t-elle--c'était le nom d'une esclave qui parut aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;--puis elle s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, surtout aux amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration naïves.

Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur, laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du tribut; puis il congédia nos voyageurs.

Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.

Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes, les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population. «Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; pourtant, il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers qui me sont tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il me faudrait demander le chemin. Quant à la population, tout ce que j'en sais, c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de vingt à vingt-deux mille personnes.»

S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil, c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval.

La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie, garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on allait prendre le frais.

La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le Châtelet et le Petit-Port de Paris.

Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le croissant.

Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire.

La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant les maisons des principaux habitants et les boutiques des apothicaires.

Le château était bâti sur un rocher peu élevé. Renfermant le palais du Soudan, qui était magnifique à l'intérieur, et les quartiers des Mamelucks attachés particulièrement au service de ce souverain, il présentait l'aspect d'une petite ville.

Après avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les environs. Ils allèrent d'abord visiter les ruines de Memphis, «en face du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le désert qui sépare l'Égypte de l'Afrique;» mais ce qui, entre ces restes de l'antiquité, attira le plus leur attention, ce furent «des monuments de forme pyramidale, parmi lesquels il y en a deux qui étonnent par leur hauteur, leur masse et la dimension des pierres employées à leur construction.» Il s'agit, on le comprend, des pyramides de Giseh et spécialement de celles de Chéops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8 pouces, l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'étaient là les greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que les pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y avaient été tracés, mais que le temps avait effacés en partie, le confirmèrent dans cette opinion.

Le 14 août, nos Flamands, montés sur des ânes et accompagnés de leur trucheman, allèrent visiter un domaine du Soudan, nommé Matalea ou Matarieh, l'ancienne Héliopolis. «C'est,» porte notre manuscrit, «le lieu où Joseph se réfugia avec la Vierge sainte et Jésus, et dans l'endroit qu'ils ont habité croît le baume: il découle naturellement des feuilles d'un arbuste grêle et peu élevé.» Selon Breidenbach, c'était un endroit enchanteur, tout parfumé de l'odeur des bananiers et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant à profusion les plus beaux fruits. Là s'élevait un palais magnifique, des fenêtres duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins délicieux. Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition; près de cet arbre vénérable est une fontaine à laquelle on donne une origine miraculeuse.

Peu d'années après la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach, son contemporain, firent à Matarieh, les bananiers périrent, le palais fut négligé, et quand Pierre Martyr le vit, il commençait à tomber en ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Héliopolis est un mauvais village où l'on ne voit que des masures et des débris.

Le chevalier se hâta de retourner au Caire, où il devait être témoin, le même jour, d'une fête bien remarquable qui allait être célébrée avec une pompe et une magnificence extraordinaires.

VII

Les Mamelucks.

Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des Mamelucks.--Leur caractère.--L'île de Rondah.--Le Mékias.--Portrait du Soudan.--Son cortége.--Costume des Mamelucks.--Signes de distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille de 1,200 barques.--Génuflexions.--Collation.--Signal de couper la digue.

Le Soudan d'Égypte, que nous allons voir paraître, passait encore pour le plus grand des princes musulmans, quoique les progrès des Turcs rendissent, de jour en jour, cette prééminence plus douteuse. Il avait, selon notre manuscrit, de trente à quarante mille Mamelucks sous ses ordres. La Syrie lui obéissait comme l'Égypte et il entretenait toujours à Alep une puissante armée pour la défense de la première de ces provinces.

«Il ne règne point,» est-il dit dans l'_Itinéraire_ du baron de Corthuy, «par droit de naissance, mais à la manière des empereurs, par élection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du pouvoir. Ensuite il se fait reconnaître par le Calife, qui est comme le pape des musulmans.»

En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses successeurs, les Mamelucks en avaient arrêté le torrent, et ils avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre du califat.

Le Soudan qui régnait à l'époque du voyage d'Adorne et que Breidenbach trouva encore sur le trône, s'appelait Caiet-Bey, surnommé, selon Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce souverain avait été esclave de Barsé-Bey.

Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la même place, l'an 872 de l'hégire (1467). Son règne dura près de trente ans. A sa mort, son autorité se trouva si bien affermie qu'il la laissa à son fils âgé seulement de 16 ans; mais bientôt celui-ci fut massacré, et le pouvoir passa de main en main, jusqu'à ce que Canso, l'un de ceux qui en furent successivement revêtus, ligué avec Schah-Ismaïl, souverain de la Perse, contre le sultan Sélim, ayant été vaincu près d'Alep, en 1516, l'Égypte devint une province de l'empire ottoman.

L'_Itinéraire_ donne des détails curieux sur les Mamelucks au temps de leur puissance.

«Il gouvernent tout à leur volonté. Les Maures leur obéissent en tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salué avec assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont à l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils séduisent facilement celles-ci, car ce sont en général des hommes de belle taille et de bonne mine. La plupart sont des renégats chrétiens, soit grecs, soit russes, soit scytes, albanais ou esclavons.

«Leur adresse à cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide, nous leur vîmes ramasser à terre leurs flèches. Jamais ils ne paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur épée, et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur congé.

«A une vie privée molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin, une vie publique mâle et guerrière. Pour le surplus, ils ne songent qu'à pressurer les Maures et les étrangers. Leurs paroles et leurs manières sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y répondent guère. Tous reçoivent du Soudan une solde proportionnée à leur rang.»

Tels étaient le monarque et les guerriers dont la présence devait ajouter à l'éclat de la fête que nous allons décrire.

Dans une île du Nil, en face du Caire (l'île de Rondah), s'élevait un vaste édifice, semblable à un château, bâti en partie sur la rive du fleuve, en partie dans l'eau même qui la baigne. Là se voyait le _Mékias_ ou _Nilomètre_, qu'un voyageur moderne décrit comme une colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jaunâtre, avec un chapiteau doré d'ordre corinthien. Cette colonne est divisée en coudées d'Égypte, et elle est placée au milieu d'un puits ou bassin carré dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait autrefois dans un temple de Sérapis; les musulmans la renfermèrent dans une mosquée aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est maintenant est recouvert d'un dôme en bois chargé de peinture. L'édifice décrit dans notre _Itinéraire_ devait être une construction plus solide et plus imposante.

Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.

Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte. Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang par ses qualités personnelles et courageux comme un lion.

Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les suivait en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le frein et la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté brillait sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à un triomphe.

La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique. C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du Soudan, par le vert et le noir.

Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept.

Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges à l'ancien esclave de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui pourraient l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des Indes, les cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence. D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants, accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200 embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient retentir les rives des sons d'une musique barbare.

Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit. Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise, on fit les génuflexions prescrites[46]. «On s'inclina vers le fleuve en signe de reconnaissance,» dit l'_Itinéraire_. Ensuite le Soudan et ses principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit des instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et, accompagné de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par une digue. Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un mouchoir de toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait à la main, il donna le signal de couper la digue.

[46] Sous la dynastie fatimite, le calife et le vizir faisaient chacun la prière et les génuflexions. (_Relations de l'Égypte_, par Abdallatif. Paris, 1810, aux notes.)