Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil
Chapter 8
Le plan du sire de Corthuy était, en quittant Tunis, de se rendre par terre en Égypte, afin de traverser toute la contrée qui obéissait à Hutmen II; mais on lui représenta si vivement les dangers d'une semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays était tellement infesté d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures eux-mêmes n'osaient y voyager, et, pour surcroît, la peste étendait de tous côtés ses ravages. Ainsi, quoique à regret, il se décida à reprendre la mer, après un séjour de trois semaines à Tunis, pendant lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable.
III
Les Turcs.
Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La barque changée en rocher.--La flotte de saint Louis.--La Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le palais.--Vêpres Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte parole_.--Malte.--La Morée.--Siége de Négrepont.--Les Turcs sont plus près qu'on ne pense.--Les janissaires.--L'île de Candie.--Les faucons.--Encore une tempête.--Dangers que courent les voyageurs.
La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.
Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns étaient des marchands auxquels appartenait une partie de la cargaison, d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi ces Maures était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit pour interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens.
Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne _Adrumetum_, selon Falbe, on conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon; ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume.
Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils, craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un voyageur de la fin du dernier siècle[43] remarque que les Grecques prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les quartiers des musulmans. Les chrétiens n'attachant pas à l'usage du voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de cette partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la modestie en se laissant voir des premiers.
[43] M. Guy, _Voyage littéraire en Grèce_, Paris 1783, t. Ier, p. 79.
A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui attestent leur puissance.
Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments qu'elles ont remplacés.
Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.
Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha encore à cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la flotte de saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.
Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille assez élevée, la douceur des moeurs et l'agrément des manières.
C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande, tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria, Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné, en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.
Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une affreuse tempête: après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria, elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait devenir. Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs voeux, aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant religieux, s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de l'orage: c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en choeur et qu'ils appelaient _le sancte parole_[44].
[44] _Sancte_, au lieu de _sante_; ce mot est ainsi écrit dans le manuscrit.
On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma. Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de St-Marc disputait encore au croissant.
Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure. Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.
Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II, et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople, en 1453.
Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse, outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.
Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont, voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs, Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée, en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.
Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces vaisseaux libérateurs.
.... si quæ fata aspera sinant!
Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François Morosini, que n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas Canale qui la commandait.
Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés dans l'_Itinéraire_. Après avoir amèrement déploré la perte du Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,» dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces barbares avec une énergie égale à leur fureur?»
La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.
Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires, quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat Ier de jeunes captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont tombés, non sous les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a déposé le turban; la Turquie fait contre-poids dans l'équilibre européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.
Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote. Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour nos voyageurs les conséquences les plus fatales.
Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour la construction des navires. La sauge y était tellement abondante qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins, appelés de _Malvoisie_, des blés et les plus beaux fruits. Outre Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.
Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de s'en fournir.
En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. On ne savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près la mort.
IV
Alexandrie.
Entrée périlleuse.--Tristes réjouissances.--La visite du bord et les messagers ailés.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul génois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extérieur de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles dites de Cléopâtre.--Colonne de Dioclétien.--Les trois turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis terrestre--Disette.--Audience de l'émir.--Les Flamands rongés jusqu'à la moelle.
Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de danger. «La fortune seconde le courage!» remarque notre auteur, et ce fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier brugeois; elle remporta sur de plus timides conseils.
Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris. Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne crût le vaisseau brisé.
Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.
Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé par un vent favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire que les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message.
Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même manière, au Soudan qui résidait au Caire.
C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin (Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248. Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des Pharaons était soumise quand Anselme y aborda.
Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il envoya un messager au baron de Corthuy pour l'inviter à venir loger au fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à-vis du Soudan, de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il offrait à nos Flamands la plus gracieuse hospitalité.
Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.
Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés, notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de demeure et couchaient devant la porte des maisons.
La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur montra une pierre fort élevée, chargée de caractères antiques qu'ils ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils avaient vue à Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le comprend, l'un des obélisques connus sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre, quoique bien antérieurs à cette reine.
L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est le monument que l'on désigne sous le nom de _colonne de Pompée_, mais qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en l'honneur de Dioclétien.
Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant l'_Itinéraire_, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.
Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien, portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la même époque, d'entrer dans le port de Suez.
Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches, d'oeufs de ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits excellents, surtout une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un goût délicat, qui, en quelque sens qu'on la coupe, présente l'image d'une croix. Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.
Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce. On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu.
A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons. Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son fils devant lui.
Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme exorbitante.
Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise. «Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer et de revenir sur nos pas?»
«--Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se dérobassent à ses rapines. «Que les gardiens des portes veillent sur eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le satisfaire: encore, si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à l'exemple de leur chef, rongeaient, dit l'_Itinéraire_, nos Brugeois jusqu'à la moelle. A chaque instant c'était quelque nouveau fonctionnaire demandant de l'argent sous quelque nouveau prétexte, et quand ils avaient eu chacun leur tour, arrivaient d'autres musulmans, sans aucun caractère public, qui se donnaient pour des officiers de l'émir, afin d'avoir part au butin. Tous regardaient les chrétiens comme des ennemis qu'il y aurait eu conscience à ne point dépouiller.
«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin, et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.»
V
Le Nil.
L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Piété filiale de Jean Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mamelucks préfèrent le vin.--Beautés des rives du fleuve.--Navigation pénible.--Attaque des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons gras.
Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks, à cheval, armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.