Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil
Chapter 5
Le très-illustre duc, comme l'appelle l'_Itinéraire_ de notre voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières, l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas, ainsi que l'_Itinéraire_ nous l'apprend, avait en vue de faire honneur à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui appartenait.
[29] _Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit._ Cette expression, d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à saisir.
Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.
Lors de la ligue du _Bien public_, Sforce avait prêté son appui à Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre soeur du roi de France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui, sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son alliance.
La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs; mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci. Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à regretter pour l'histoire.
L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville, surnommée alors _la peuplée_, n'était point grande; mais elle avait de vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que quelque temps après) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout, y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir sur l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, les heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la principale industrie.
Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'_Itinéraire_, «n'aurait point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des circonstances intéressantes[30], l'illustre prélat échappa à la persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses _Promessi sposi_; enfin, le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux, ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter, partout, jusqu'au sommet des bâtiments.
[30] Saint Augustin, dans ses _Confessions_.
A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan, lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari, fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit à Charles le Téméraire les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche sur le nantissement du comté de Ferrette. L'_Itinéraire_ qualifie Isgéric de facteur de Côme de Médicis. Le _Père de la Patrie_ était mort cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et Julien, ses petits-fils.
Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir. Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là, sous le _statulum_, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la relation.
C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris, dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux, pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.
Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; on peut juger de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean en ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:
«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un transport de reconnaissance:
«Tant que battra mon coeur et quand la main cruelle «Du sort aura brisé la trame de mes jours, «D'un si précieux don, la mémoire immortelle, «Dans mon âme, vivra toujours[31].»
[31] Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus, Serviet officio, spiritus ipse tuo.
Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.
On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide, la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le reproche qu'on leur adressait, date, comme on voit, de loin.
On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture. Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre _de la consolation_, attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une tour à chaque face,» est-il dit dans l'_Itinéraire_. «Un homme d'armes peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève au milieu des ombrages de cette royale solitude.»
Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre à Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement pour toujours, échangèrent leurs adieux.
Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses compagnons arrivèrent à Tortone.
V
Gênes-la-Superbe.
Tortone.--Souvenir de Frédéric Barberousse.--Le château de Blaise d'Assereto.--L'épée d'Alphonse le Magnanime.--Bruges et Gênes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Fêtes et banquets.--Dîner de famille.--Les belles Vénitiennes.--Aspect de Gênes et de Damas.--Les môles.--Pourquoi Gênes est surnommée la _Superbe_.--Caractère des Génois.--Les trois classes d'habitants.--Causes de la supériorité de la marine génoise.--Une négociation délicate.--Les galères à vapeur.
Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse.
Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé cette rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée, les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire. C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par la République pour prix de ses exploits.
Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les Génois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé de rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.
De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur Gênes.
De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds. L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs compagnes.
Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses maisons de marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur répondit que ce n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il pouvait cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli par quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous côtés.
Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler une ville immense et magnifique.
Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressèrent, à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno, Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un des Adorno avait entouré la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes les dames de sa maison s'y trouvaient réunies, et pour la bienvenue de cousins arrivés de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches qu'élégants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jérôme Adorno, frère du second Antoniotto, fut l'objet, à son arrivée à Venise, de la part de Paul Jove. Le célèbre écrivain s'empressa de le prier à dîner, avec douze dames vénitiennes des plus renommées pour leur beauté.
Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui, du dehors, offre un plus agréable aspect.»
Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques extraits:
«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de même matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il y a dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés par des tuyaux.»
«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises, semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»
«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement _courue_ et saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de _Superbe_ qui veut dire fière et intrépide.»
«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants sont graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans peur à l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première est celle des _Capellaires_ ou chefs de la cité, ainsi nommés parce qu'ils ont accoutumé d'être les ducs de Gênes, les chefs et les princes de l'État. Il y en a de quatre maisons: les _Adorno_, les _Campo-Fregoso_, les _Guarco_ et les _Montaldo_[32]. Après viennent les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les _Spinola_, les _Doria_, les _Fieschi_ et les _Grimaldi_ tiennent le premier rang. La troisième classe comprend tout le peuple, fort nombreux et très-porté aux séditions.
[32] On verra plus bas un Fregoso qualifié de noble génois. Les Adorno étaient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda, etc.; l'un d'eux était déjà dignitaire de l'ordre de St-Jean du temps du doge Gabriel. Ces familles étaient nobles, mais, à un point de vue politique; elles formaient une classe distincte et dominante.
Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appelé Anseaulme _de Adornes_. En italien, on disait souvent _Adorni_ au lieu d'_Adorno_. En Flandre, ce nom s'écrivait _Adournes_. Nous avons suivi l'usage moderne en employant les noms d'_Adorno_, _Adorne_.
«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue[33]; ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter d'affaires.
[33] Toute la rue Lomellini était anciennement formée du palais de la maison d'Adorno (Litta).
«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits, habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes, moins expérimentés.»
Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, après s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir s'embarquer à Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. Franqueville et les autres qui s'étaient joints au chevalier, sans être proprement de sa suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de suivre la route ordinaire des pèlerins de Terre-Sainte, c'est-à-dire de prendre place, à Venise, sur les galères qui en partaient tous les ans pour cette destination, le jour de l'Ascension.
Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme, dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen. Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de leur servir d'intermédiaire.
Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir, chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile, l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les premières armes du jeune homme dans la diplomatie: «Que veut dire ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par l'exposé le plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire valoir en faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'était son habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, le père, tout en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne pouvait changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment et instruisent les hommes[34].
[34] Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt homines, sumeret. (Dédicace de l'_Itinéraire_.)
--«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous accompagner!»
Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour Tunis dans les premiers jours de mai.
Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette décision: il n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les galères, dit-il, on ressent moins le mouvement des vagues. Nous y sommes revenus: l'on voyage de nos jours sur des galères dont les rames sont mues par le feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de l'homme a fait deux esclaves.
VI
De Gênes à Rome.
La rivière du Levant.--Tableau de cette côte.--La maison du Bracco.--Les châtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno et Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistère.--La tour penchée.--_Il Campo Santo._--Rome.
Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à Recco.
Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé Rapallo, vinrent dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait florissante en y attirant les marins de la côte et les habitants des montagnes. Ils passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la Méditerranée.