Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil
Chapter 3
Trois ans après, le futur baron de Corthuy conquit, à son tour, la lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette même place, les cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous était connu, sous quel poids nous marcherions courbés!
VI
Le bon chevalier.
Banquet de l'hôtel de ville.--La lance conquise.--Isabelle de Portugal et le comte de Charolois à la maison de Jérusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'étang de Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlevé.--Nouveau succès.--L'écu du Forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le parrain.--André Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les vingt-huit _alberghi_ de Gênes.--L'hospitalité.
Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit sous les auspices de Louis de Male. Après le festin, on reconduisit Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait un héraut, et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée d'une draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait.
Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne, son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient. Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets, les _hanaps_: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq cavaliers qui portaient, chacun, leurs couleurs sur leur écu. Ainsi accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et quelques autres.
Le 1er mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal, défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure blonde, ses yeux bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans barbe, n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée, le précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le bon chevalier!
Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable.
Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et, autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part, _Anselme_ férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups grands et démésurez: mais celui que _Corneille de Bourgogne_ reçut d'_Anselme_ fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure, il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine sçavoit ce qui lui estoit advenu.»
On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, _Jaquet de Lalain_ acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient _Lalain!_ à haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon chevalier[16].
[16] Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle est d'écrite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le témoignage.
La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les vitraux de Jérusalem:
PARA TUTUM DEO.
On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon; ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; car celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent point, il faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.
Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà, lorsqu'il gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né, qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.
Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:
Veggio che 'l premio che di ciò riporta Non tien per se, ma fa alla patria darlo; Con preghi ottien, che in libertà la metta Dove altri a se l'avrià forse sojetta ....................................... Questi ed ogn'altro che la patria tenta Di libera far serva, si arrossisca, Ne dove il nome d'Andrea Doria senta Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca[17].
[17] _Orl. fur._, canto XV.
«Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir sa patrie; il la fait mettre en liberté, quand bien d'autres, à sa place, l'eussent asservie. Qu'à ce nom d'André Doria, quiconque, de libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever les yeux.»
La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière combinaison d'éléments aristocratiques de toute origine, répartis entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les Doria ne pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par Charles-Quint prince de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par son mérite, ses services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, leur puissance même faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura pas; mais leur branche alors la plus considérable, celle des comtes de Renda, demeura étrangère à Gênes.
Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre, des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang.
VII
Charles le Hardi.
Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie II.--Louis XI et Charles le Téméraire.--Ligue du _Bien public_.--Bataille de Montlhéry.--Les deux chartreux.--Dernier voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme à la cour.--Mariage du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse de Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes de l'arbre d'or.--Portrait et costume de Charles de Bourgogne.--L'étrangère.
On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des événements.
Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux grandes villes aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre, vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui n'était plus que l'ombre d'un grand nom, _nominis umbra_. Nous voulons parler de Gand et de Constantinople.
Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat gantois[18], connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait d'épouser la soeur.
[18] Les trois autres étaient les Bette, marquis de Lede, les Triest et les Borlut, nom célèbre par la part que prit l'un d'eux à la bataille des Éperons.
Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles coeurs. Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent ensemble, également sanglants et déchirés.
Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, Philippe le Bon, brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois, dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire, dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là, 16,000 Gantois jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la victoire.
Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un _monde_[19], préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000 hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le Turc a son siége en deçà du Bosphore[20]! On dit qu'à ce lamentable récit, Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au coeur.
[19] Orbis romanus.
[20] 1453.
L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée; Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.
L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône[21] et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon. Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait son jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait jusqu'à la pétulance.
[21] 1461.
Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore. Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait entrer dans la ligue du _Bien public_, conduit en France une armée et débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)
Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf, s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux, ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les deux autres.
Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois, Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune prince associé à ces témoignages de bienveillance et de distinction; lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et qu'ensuite il succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière politique d'Adorne dut s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son épée, les négociations diplomatiques dont il allait être chargé, l'accueil qui l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, dès à présent, un rang distingué à celle de Charles. Cette position lui assignait une place dans les cérémonies et les fêtes auxquelles le troisième mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince épousait Marguerite d'York, soeur d'Édouard IV, femme à l'âme virile, réservée à un rôle politique important. Elle descendit à l'Écluse, et le mariage se fit à Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui, qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'éclat.
[22] 1468.
Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences, après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas, maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges, par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière, les unes sur de blanches haquenées, les autres dans de riches chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or, d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;» enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son géant enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?
[23] Et non _passe d'armes_; ces expressions ont une signification toute différente.
Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut, monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement «moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la partie la moins animée du spectacle; tels étaient leur nombre et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient encombrés de curieux.
L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir d'Anselme.
Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs; bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et fière.
Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque dans sa destinée.
DEUXIÈME PARTIE.
I
Marie Stuart, comtesse d'Arran.
L'Écosse au XV{me} siècle.--Meurtre de Jacques Ier.--Exécution de Douglas et de son frère.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un comte de Douglas poignardé par Jacques II.--Le roi tué devant Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorité de Jacques III.--Kennedy, évêque de St-André.--Ligue entre les Boyd et d'autres seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'Ile d'Arran érigée en comté.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cités au parlement.--Alexandre Boyd décapité.--Lord Boyd, le comte et la comtesse d'Arran se réfugient à Bruges.
Il est fâcheux que l'itinéraire d'Anselme Adorne soit si sobre de détails sur les divers voyages qu'il fit en Écosse: ce n'était pas la contrée la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita: quelques plaines souvent dévastées par les incursions des Anglais et les querelles des grands; des montagnes, des îles, où ne pénétraient ni le costume, ni les moeurs de la civilisation; un peuple guerrier et mobile, des chefs puissants et ambitieux, mélange de grandeur, d'astuce et de férocité; un sol, pour ainsi dire, miné de haines, d'embûches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le tableau que l'auteur nous eût laissé.
S'il eût voulu y jeter des groupes de figures, il eût pu montrer, sur différents plans, Jacques Ier, assailli, dans son logis, par une troupe de seigneurs et cruellement massacré sous les yeux de la reine; Chricton, chancelier pendant le règne suivant, attirant à la table de Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frère, et les faisant traîner tous deux au supplice; Alain Stuart égorgé, pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le frère d'Alain et périssant dans une vraie bataille; un autre Douglas poignardé de la propre main du roi qu'il bravait, et achevé par les courtisans: épisodes dont la mémoire était encore fraîche et qui caractérisaient la contrée, ses moeurs, sa situation politique.
Le trône relevé par l'héroïque Robert Bruce, s'était ensuite comme affaissé sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient été prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de Bruce par les femmes, avait usurpé le pouvoir sur la branche aînée de cette maison. L'Écosse, livrée à l'anarchie féodale, était devenue, suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand Jacques Ier, sortant de la tour de Londres, prit en main le pouvoir et l'affermit avec une vigueur qui allait jusqu'à la barbarie. Comme ce père assassiné, Jacques II, quand il fut en âge de régner, lutta, et même, ainsi que nous l'avons vu, le poignard à la main, contre la puissance des grands et travailla à affermir la sienne, ainsi qu'à améliorer le triste sort de la nation; mais il mourut, dans sa trentième année, devant Roxburg, atteint par un éclat d'une pièce grossière d'artillerie qu'il voyait pointer[24].
[24] En 1460.
Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa présence et ses discours, la valeur des assiégeants et emporta la place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tête d'un enfant, Jacques III, prince faible, qu'on a sévèrement jugé, parce qu'il poursuivit l'oeuvre de son aïeul et de son père avec moins de résolution et d'énergie, et qu'il avait des goûts trop retirés et trop délicats pour son rang, son pays et son temps.