Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil

Chapter 19

Chapter 193,693 wordsPublic domain

On souffre d'avoir à raconter ces faits qui s'enchaînent à ceux dont nous nous occupons plus spécialement: tumultes, pillages, jugements sans liberté, guerre sans gloire; tristes tableaux, effets d'une même cause! Il ne manquait certes, en Flandre, ni talents, ni valeur, ni patriotisme; il manquait cette force mystérieuse qui enfante l'ordre et l'unité. Les mêmes hommes que nous venons de voir paraître dans ces déplorables scènes allaient se montrer des héros.

VIII

Blangy.

Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les _Pater_ et les _Avé_.--Bataille perdue et regagnée.--La Gruthuse prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de Galéas.--Prosper Adorno remonte sur le trône ducal.--Il se sauve à la nage.--Caractère de Maximilien.--Mort de Marie et fin de la maison de Bourgogne.--Régence contestée.--Les colonnes d'or renversées.--Adieux suprêmes.

Deux ans s'étaient écoulés, et l'honneur des armes flamandes s'était déjà relevé par plus d'une glorieuse revanche. Marie de Bourgogne avait épousé le jeune duc d'Autriche. En déjouant les ambitions, ce mariage avait calmé, pour un temps, les partis: le pays s'unissait avec enthousiasme sous les mêmes étendards.

A la tête de 22,000 hommes, Maximilien vint mettre le siége devant Terouane. Une armée ennemie s'avance pour dégager la place. Les Flamands prennent position sur les hauteurs de Guinegate, près de Vieuxville et de Blangy.

Le soleil d'août, qui montait glorieusement à l'horizon, brillait sur la longue ligne de casques et de piques de nos milices. «Le noble duc Maximilien,» raconte une chronique flamande, «range tout son monde en bonne ordonnance et adresse aux soldats quelques mots faits pour enflammer leur courage. «Flamands, renommés dans l'histoire,» leur dit-il, «soyez braves et sans peur, comme de fidèles enfants; je vous serai bon et loyal seigneur, tant que je vivrai.» Alors il descend de cheval et arme plusieurs chevaliers[107]; puis il ordonne que chaque combattant, mettant les deux genoux en terre, dise cinq _Pater_ et cinq _Avé_: cela fait, il remonte à cheval et recommande aux Flamands de marcher les rangs serrés et les piques en avant.

[107] Selon Despars, ce fut après la bataille.

«La victoire parut un moment près de leur échapper; mais enfin elle leur demeura. Le principal honneur en revint aux piquiers flamands, et Maximilien lui-même recueillit, dans cette journée, beaucoup de gloire.

«Après la bataille, lorsque ces braves se furent un peu réconfortés en prenant quelques rafraîchissements, le duc revint gaîment auprès d'eux, les remerciant avec une vive effusion de reconnaissance. Il les pria de s'agenouiller de nouveau et de dire encore cinq _Pater_ et cinq _Avé_ en l'honneur de Dieu qui leur avait donné la victoire. Tous le firent de grand coeur, et lui-même avec eux.» Nous aimons ces naïfs détails qui sont peut-être au-dessous de la majesté de l'histoire, mais qui peignent les temps et en révèlent l'esprit.

La Gruthuse avait été fait prisonnier dans l'action. Le sire de Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de capitaine, combattait-il à ses côtés et partagea-t-il son sort? Toujours est-il qu'il était absent de Bruges lorsque son fils aîné y arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480.

Jean alla loger chez son frère Arnout, et ne rentra à la maison paternelle que quelques mois après, sans doute parce qu'alors Anselme y était revenu.

Les moyens de communication et de publicité étaient encore bien imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son parent italien, si plein, à Milan, de prévenances pour lui, avait été arrêté, par ordre de Galéas, et enfermé au château de Crémone. Anselme se réjouit en apprenant qu'après que le duc fut tombé sous les poignards des conjurés, le comte de Renda avait non-seulement été remis en liberté, mais que la régente l'avait placé à la tête du gouvernement de Gênes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore à son père comment Prosper, devenu de nouveau suspect à la cour de Milan et cédant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal; comment, mal servi par la sévérité qu'il déploya lui-même contre ses ennemis, trahi par l'épée vénale d'Obietto Fieschi, faiblement secondé par Ferdinand, il s'était vu réduit à gagner, à la nage, une galère aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise des Adorno et des grandeurs humaines: _Tout passe[108]!_

[108] La devise des Adorno n'était pas la même que celle de la branche flamande; c'était: «_Omnia prætereunt._»

Ces étranges vicissitudes, ces péripéties rapides, furent entre le père et le fils un fréquent sujet d'entretien; mais les affaires de leur propre pays attiraient encore, à plus juste titre, leur attention.

La situation de la Flandre ne répondait pas aux brillantes espérances que Maximilien avait données à son début. Ce n'est point qu'il manquât de qualités dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait lui-même, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il avait, dans l'esprit et l'imagination, du poëte et du chevalier, mais trop peu de suite dans les idées et jamais d'argent dans ses coffres. Les _Trois Membres_ se montraient mal disposés à les remplir; la guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trêves, ou reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis s'y disputaient la prépondérance: l'un, qui avait pris le dessus après la mort de Charles le Hardi et défendait les concessions obtenues ou arrachées alors, avait son siége principal à Gand; l'autre, qui voulait fortifier l'autorité du prince, dominait à Bruges. Les rivalités allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de Gand, que nous avons également nommé plus haut, fut lâchement assassiné, à l'instigation de Josse de Lalain.

On est heureux de vivre en un temps où les passions sont mieux contenues et où règnent les lois, l'ordre et la justice. Il faut en convenir pourtant, la courte période dont nous parlons ici ne pouvait faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse et sanglante des métiers. Ces jours allaient revenir.

La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose de l'ardeur que son père déployait à la guerre. L'hiver, elle glissait sur la glace. En tout temps, elle lançait impétueusement son cheval, peu soucieuse du péril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache s'envenime: elle meurt à l'âge de 25 ans, le 28 mars 1482[109].

[109] La même année, mourut Marguerite d'Anjou, et l'année d'après, Louis XI et Édouard IV.

Ainsi finissait, un siècle après la journée de Rosebecque, la puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonné l'intervalle. Chose étrange! au sortir de ces luttes entre deux causes qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom de Bourgogne conserva dans nos contrées un caractère de grandeur imposante qui lui faisait une sorte de popularité.

L'étendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national; nous l'avons vue, nous-même, plus d'une fois se déployer dans les réunions et les jeux des villageois, dépositaires des traditions qui s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la dernière trace de ces impressions aura disparu avec la dernière de ces vieilles bannières, l'histoire, tout en notant l'altière ambition et les représailles cruelles de nos princes de la dynastie de Valois, n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de Bourgogne que les provinces belges formèrent, au quinzième siècle, leur brillante constellation.

Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'oeuvre des ducs de Bourgogne passait à la maison d'Autriche, dont le nom, à côté de celui d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thérèse. Malheureusement, Maximilien n'avait pas montré assez de sagesse et de modération pour que son autorité fût acceptée sans lutte pendant la minorité de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle eut à la fois, dans son propre sein, la guerre étrangère et la guerre civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste époque: la licence des corps armés et l'effervescence de la multitude, les vengeances répondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les divisions, les supplices, laissent au moins douter si la régence incontestée de Maximilien eût pu être plus funeste. Bruges reçut le coup fatal, et après les convulsions de l'agonie, tomba épuisée et pantelante sur les tronçons de ses colonnes d'or.

Le sire de Corthuy ne fut pas témoin de ces maux que Jean son fils, dans les notes qu'il a laissées, appelle tantôt un châtiment du ciel, tantôt des inventions de l'enfer[110]. Le père était retourné en Écosse, où nous allons bientôt le suivre. Quand il embrassa ses enfants au départ, quelque secret avertissement ne vint-il point obscurcir son front? Ne le vit-on pas jeter sur tout ce qui l'environnait un plus long regard que de coutume, comme si c'était pour la dernière fois et qu'il voulût, du moins, emporter cette chère empreinte dans sa pensée? De telles préoccupations, on le verra bientôt, n'eussent été que trop naturelles.

[110] ... Propter seditionem, heu! iniquam, quæ in patria erat ob peccata nostra, ibi Gandavum ubi erat statuum congregatio, ut inceptis seditionibus et diabolicis inventionibus finis salubris imponeretur.»

Jean Adorne n'était point personnellement en cause dans cette commotion, et il avait des parents et des amis dans les deux partis: il exprime l'opinion des hommes paisibles qui voyaient avec douleur les malheurs de leur ville et de leur pays.

IX

La dernière traversée.

Jacques III à 25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte Cochran et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et le comte de Mar.--Mort du second.--Préparatifs de guerre.--Honteux traité du duc d'Albany.--Jacques convoque ses vassaux.--Conspiration de Lauder.--_Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il est détenu au château d'Édinbourg.--Glocester envahit l'Écosse.--Albany lieutenant-général.--Sa condamnation.--Arrivée du sire de Corthuy.--Conduite équivoque du comte de Huntley.--Fatal dénoûment.--Conclusion.

Lorsque Anselme Adorne avait paru, pour la première fois, à la cour d'Édimbourg, il n'y venait point chercher fortune. Sa position dans son pays et la perspective qui s'y offrait à lui, pouvaient suffire à son ambition. S'il rencontra en Écosse des honneurs et des dignités, c'était une marque de royale gratitude pour l'hospitalité que trouvait chez lui une Stuart.

Nous ne l'avons vu faire, dans ce royaume, que de courtes apparitions, l'une avant, l'autre après son voyage d'Orient, et les dates, à cet égard, sont précises; nous l'apercevons, ensuite, en route vers la Perse; puis nous le retrouvons en Flandre, revêtu de fonctions publiques, et enveloppé, quelque temps après, dans les poursuites dirigées contre d'anciens magistrats; enfin, nous avons tout lieu de croire qu'il se rencontra avec son fils à la Maison de Jérusalem, depuis le retour de celui-ci. Il n'est donc pas à supposer qu'il eût pris jusqu'ici une part active au maniement des affaires, en Écosse. Le moment était pourtant arrivé où il allait devenir victime de la direction qu'elles avaient reçue pendant sa longue absence, ou de l'état voisin de l'anarchie dans lequel cette contrée se trouvait plongée.

Pour un roi d'Écosse et pour un roi mineur, Jacques III avait eu d'abord, à tout prendre, un règne paisible, aux débuts duquel l'Écosse devait même Roxbourg, Berwick et la possession incontestée des Orcades et des îles Shetland; mais lorsqu'il eut atteint l'âge de 25 ans, qui lui donnait la plénitude de son autorité, diverses causes concoururent à la miner et amenèrent, enfin, de plus déplorables événements.

Rien n'était pourtant changé aux rouages principaux du gouvernement: lord Evandale conservait les fonctions de chancelier; les évêques, à qui leur influence et leurs lumières donnaient une grande part aux affaires, continuaient à être consultés; mais le roi, au lieu de dominer les grands, comme son père et son aïeul, par une indomptable énergie, ou de les captiver et de les entraîner, comme son fils sut le faire après lui, les laissa se retirer dans leurs donjons et leurs forteresses, où ils vivaient plus en souverains qu'en sujets, et admit dans sa familiarité, outre quelques gentilshommes à qui, pour faire souche de grandes maisons, il manqua un protecteur plus heureux, Cochran, architecte éminent, Rogiers, qui fonda en Écosse une école renommée de musiciens, et d'autres artistes moins connus. Ces habitués du palais ne pouvaient manquer d'obtenir du crédit et souvent d'en abuser[111].

[111] Nous devons beaucoup, pour les faits résumés dans ce chapitre, à M. Tyller (_History of Scotland_), que nous avons pourtant eu soin de comparer avec divers autres historiens de l'Écosse.

La conduite du roi était surtout peu sage dans un pays où l'on n'estimait que les armes: elle poussa jusqu'à la fureur l'irritation des grands, qui se voyaient dédaignés; les deux frères du roi, plus mâles et plus résolus que lui, devinrent le point de ralliement de tous les mécontents.

Tous deux furent arrêtés. Le duc d'Albany s'évada; le comte de Mar, accusé d'avoir conféré avec de prétendues magiciennes sur les moyens d'abréger les jours du roi, périt durant sa captivité. Selon les historiens hostiles à Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier, sur ce qu'elle ne lui fut point reprochée par ceux qui tramaient sa perte.

L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des domaines confisqués sur le comte de Mar passa entre les mains de cet homme ambitieux et habile; Jacques lui donna même la direction de son artillerie. Les Écossais, pour la plupart, s'y entendaient mal, et l'on vit, jusqu'en Italie, où l'art militaire était plus avancé, un illustre architecte diriger la défense de Florence[112].

[112] Michel Ange.

C'était, du moins, pour la tranquillité intérieure du royaume, une circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait même été cimentée par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI avait traité avec Édouard IV et qu'ils étaient convenus, entre eux, du mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de résultat, celui d'une union entre l'héritier de la couronne de France et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne, et voulant occuper Édouard chez lui, afin qu'il ne tentât rien contre la France, pousse Jacques à armer contre l'Angleterre. Ce roi fidèle à une politique qui fut presque toujours celle des monarques de sa race, cède à ces conseils intéressés qui allaient lui devenir bien funestes.

Entre Édouard, menacé d'une invasion et qui en méditait une lui même, Albany[113] ambitieux et fugitif, des grands irrités et fatigués du repos, il s'ouvrit de ténébreuses négociations. Le duc s'engage à faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait arracher à son frère et promet, pour prix du concours des ennemis de son pays, de leur abandonner des places importantes et de riches territoires. En signant ce honteux traité[114], il prenait d'avance le titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique le traitement qu'il avait éprouvé, ainsi que le comte de Mar, offre quelque atténuation de sa conduite.

[113] Nous conservons partout le mot original sans le traduire, parce qu'en le remplaçant par celui d'Albanie, comme l'a fait le traducteur de Robertson, on donne lieu à une certaine confusion que nous avons voulu éviter.

[114] 10 juin 1482.

Jacques III convoque les milices féodales, sous la bannière de leurs chefs. C'était réunir bien des mécontents et rapprocher des conspirateurs. La cherté des denrées, une monnaie de bas aloi, dont l'émission était attribuée aux avis de Cochran, les richesses que celui-ci devait à la libéralité du roi, la pompe qu'il affectait, son orgueil, exaspéraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnommé depuis _Bell the Cat_, parce qu'il s'était écrié que ce serait lui qui attacherait le grelot, s'unissent dans l'église de Lauder, par une conjuration nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui préparèrent les meurtres de David Riccio, secrétaire de Marie Stuart, et de Darnley, époux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pénètrent en armes auprès du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de lui et les font égorger à l'exception du jeune Ramsay, créé depuis comte de Bothwell, qui avait couru se réfugier dans les bras de Jacques. Après cette exécution sauvage, ils renferment le roi lui-même dans le château d'Édimbourg[115] et laissent l'armée se débander, ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, sans oser cependant porter la main sur la couronne, objet de ses convoitises.

[115] 22 juillet 1482.

Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'Écosse, plus qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y avait, à la fois, une incroyable faiblesse et une immense portée; disposant des fiefs et des principaux offices, ils élevaient ou ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais venait-on à s'emparer par un coup de main de la personne du souverain, ou à former contre lui une ligue redoutable, il n'était plus qu'un instrument passif, ou un ennemi public, jusqu'à ce qu'une nouvelle péripétie lui rendît la liberté ou la prépondérance.

Après le départ de Glocester, une réconciliation apparente rapprocha le roi captif et son frère qui ne se trouvait point assez affermi. Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany. Celui-ci, comblé d'éloges, qu'il dictait lui-même, pour la générosité de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant général du royaume, le comté de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec eux. Soit, alors, qu'il craignît quelque tentative du parti royaliste, ou qu'il voulût en finir, il accuse hautement son frère de conspirer pour l'empoisonner, cherche à mettre la main sur lui, manque ce coup, et dans une assemblée du parlement, tenue à la fin de l'année 1482, il est dépouillé de son office. Ses principaux partisans, le sont également de leurs fonctions et de leurs dignités.

Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale avait perdu la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres seigneurs s'étaient réfugiés précipitamment dans leurs terres. Il se peut que, dans cette commotion, les intérêts du sire de Corthuy eussent été compromis. La tournure que prenaient les affaires, en Flandre, n'était point faite pour l'y retenir; instruit de la détresse où se trouvait Jacques III, qui l'avait fait chevalier et comblé de témoignages de haute bienveillance, il dut naturellement se joindre à ceux qui aspiraient à tirer ce malheureux prince d'une position si triste et à rétablir son autorité.

Tels furent, sans doute, les motifs qui déterminèrent Anselme à se rendre en Écosse, au milieu de tant de misères, de complots, de dangers. Lorsque Jacques eut recouvré le pouvoir, ceux qui, teints du sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-même, ne pouvaient guère revenir à lui franchement, ni savoir beaucoup de gré à ses plus dévoués serviteurs. La faveur du roi et la qualité d'étranger étaient, pour le sire de Corthuy, un double titre à leurs ombrages.

Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis s'étaient rapprochés, au moins extérieurement, du souverain, si cruellement traité dans ses favoris, nous retrouvons le comte de Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions de justicier dans le nord de l'Écosse. Plus tard, on le vit se ranger sous la bannière royale, lors de la rébellion qui mit fin au règne et à la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur, commander à l'avant-garde et se replier, avec précipitation et en désordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomphé, garder son rang et son influence, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs.

Quelle qu'en fût plus particulièrement la cause, le comte paraît n'avoir pas vu de bon oeil la présence du sire de Corthuy à la cour. De tels sentiments étaient bien redoutables en Écosse, de la part d'un homme puissant qui avait montré déjà qu'il ne reculait pas devant les moyens les plus violents. Tout à coup, une sinistre nouvelle parvient à Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style), Anselme Adorne avait été «fort traîtreusement conduit de vie à trépas par _Sander Gardin_;» c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est défiguré dans nos chroniques. Elles ajoutent «qu'en sa vie il avait bien dépêché trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit néanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.» Ces dernières paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de Lauder, antérieur seulement d'une demi-année, ou à d'autres faits moins connus, attestent, par leur vivacité, les regrets douloureux et indignés qu'excita une mort si cruelle, dont les détails demeurent couverts d'un voile mystérieux et lugubre; seulement, quand on examine avec attention, sur le mausolée du sire de Corthuy, la figure qui le représente, on y aperçoit vers le sein droit une large ouverture, souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait laissée sur la poitrine du chevalier brugeois.

Il expirait à un âge encore peu avancé[116], loin de ses enfants et «de la si douce province de Flandre.» Ses restes, du moins, y furent rapportés; on les déposa auprès de ceux de Marguerite dans l'église de Jérusalem. C'est là que, attendant un jugement plus imposant que ceux des hommes[117], le pieux voyageur se repose des fatigues, des traverses, des joies, des amertumes de sa vie agitée.

[116] 58 ans.

[117] _Expectans judicium_, expression d'anciennes épitaphes.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

Introduction 5

PREMIÈRE PARTIE.

I

ITALIE ET FLANDRE.

Les Adorne à Gênes et à Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de Dampierre.--Bataille des Éperons.--L'étendard déchiré.--Les comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu.--Baudouin de Fer et Baudouin à la Hache.--_Les États et les Trois Membres._--Les _Poorters_.--Les _Métiers_. 13

II

LES ARTEVELDE.

Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--Édouard III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe van Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour du Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au Lion!--Pierre Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre et le doge.--Naissance d'Anselme. 19

III

JÉRUSALEM.

L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique de Philippe le Bon. 27

IV

PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.