Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil

Chapter 18

Chapter 183,707 wordsPublic domain

Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand, procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de la bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de conseillers parmi les _Poorters_, un échevin et un conseiller dans chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.

Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois, était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique, ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.

Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi qui aimait à raconter cette plaisante histoire.

Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé, ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne, sort des portes. Les milices accourent sur le marché pour y passer la revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs rangs. Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à 1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien, après, distinguer les innocents des coupables.

Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu, qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait dans les esprits.

Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment; mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait: «Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil. Pour Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont nous avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies, Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte, piquent des deux, et on les attend encore.

Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient, pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus, demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne permettait plus les hésitations ni les délais.

VI

Le Steen.

Caractère d'Anselme Adorne.--Vices de la procédure.--Les seize sont conduits en prison.--Barbesan mis à la torture.--On dresse l'échafaud sans attendre le jugement.--Vues secrètes des échevins.--Leurs délais.--Les milices ne quittent pas la place.--On cherche les échevins qui se cachent.--Condamnation et mort de Barbesan.--Position dangereuse du sire de Corthuy.

Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre si, dans des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans quelle mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut examiner attentivement les circonstances soit générales, comme celles du temps, la disposition des esprits, la régularité de l'instruction, l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de l'accusé.

Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine à former notre opinion en ce qui le concerne.

Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge: ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de son âge vieillissant.

Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit autrefois pour la duchesse Isabelle, Charles de Bourgogne et Marie Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au _Steen_, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste.

On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique flamande désigne seulement par ces mots: _un riche_: c'était Barbesan. On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu.

Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la foule, la crainte glaçait les coeurs. Quelques-uns des principaux de la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de Barbesan. L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils rencontraient.

La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient; un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci; «il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.»

On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées et prêtes à faire feu.

Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver ces juges contumax. «Le peuple n'en veut point à leur vie,» proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud.

Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai, en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre à Saint-Jacques, où il fut inhumé.

C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances, qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus frapper l'oreille du chevalier. Il avait pu saisir de loin le murmure confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être, quelque sourd retentissement du coup fatal.

Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles; Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services. Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau?

VII

Le jugement.

Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire de Van Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy sont conduits aux Halles.--Aspect du tribunal.--Intervention inattendue.--Messes solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de de Baenst.--Ce qui est résolu pour Anselme Adorne.--Caractère de cette décision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres détenus mis à composition.--Les milices sortent sous la conduite de Ghistelles et de Metteneye.--Prise du château de Chin.--Mort d'Adolphe de Gueldre.--Le camp brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Réflexions.

Cette tête jetée à la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie? Hélas! il n'en était rien. Le jour suivant, qui était un dimanche, s'annonçait sous des auspices sombres et menaçants. Dès le matin, la foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les instruments de torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi moins de chemin de la question au supplice! Il fallait, disait-on, _expédier_ encore quelques-uns des détenus.

Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et sévère interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journée. Sur le soir, on vint prendre au _Steen_ le seigneur de Saint-Georges, chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne paraît avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de Corthuy en Écosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase, notre voyageur.

Il fallait traverser la place, où l'on ne distinguait déjà plus qu'imparfaitement les objets: au centre, l'échafaud se dressait sombre et morne; tout autour, c'était une masse ondoyante, un fourmillement confus; çà et là le fer d'une pique étincelant dans l'ombre; au fond, les Halles se dessinant sur les dernières clartés du ciel que cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides lumineux.

C'étaient les croisées de la salle où siégeaient les juges. Des lampes et des torches y promenaient leurs lueurs sur les voûtes noircies, faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et illuminaient le visage pâle des échevins. Près de ceux-ci on remarquait les _Hoofdmannen_ et les doyens, placés là comme pour les surveiller et répondre au peuple de leur docilité.

L'heure, le lieu, ces apprêts, cet auditoire, le sang qui fumait encore: tout, il le faut avouer, était fait pour étonner les courages. Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute défense vaine, firent, comme naguère Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de Corthuy n'en avait point à faire; calme, ainsi qu'à Rama, il attendait que la vérité se fit jour. Mais où était le généreux Fakhr-eddin pour la faire éclater et l'arracher lui-même au péril?

La Gruthuse eût sans doute essayé de jouer ce noble rôle, si l'impuissance de son intervention n'avait déjà trop paru. Le secours devait venir encore cette fois du côté où on l'attendait le moins. En voyant des hommes de ce rang en une telle détresse, leur vie même ne tenant plus qu'à un fil, les doyens se sentirent émus; des larmes coulent de leurs yeux. «Non!» s'écrient-ils, «vous ne périrez point! Dieu aidant, nous fléchirons ces barbares gens de métiers.» Au milieu de scènes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de théâtre, on aime à rencontrer, dans les chefs du peuple, travaillés peut-être eux-mêmes par les ressentiments, les préventions qui l'agitaient, cette sensibilité courageuse. C'est là que se montre vraiment le caractère de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux bouleversés par un volcan, on retrouve sous la lave.

La nuit étant déjà fort avancée, le prononcé fut remis au jour qui allait bientôt paraître. Les honnêtes doyens ne perdirent pas un instant pour se répandre parmi le peuple, conférer avec les principaux des métiers, tout tenter, en un mot, pour apaiser la multitude. Ce qu'il y avait, dans Bruges, de plus respectable secondait leurs efforts, ou en attendait avec anxiété le résultat. Il semblait que la ville fût menacée de quelque grande catastrophe. On eut recours au pouvoir et à l'appareil de la religion: dès le matin, les cloches et le carillon retentissent dans les airs; l'orgue ébranle les voûtes des églises; les chants sacrés s'élèvent vers le ciel, afin d'obtenir de sa clémence qu'il éclairât les juges et fit descendre la paix sur les esprits troublés.

Tant d'efforts et de voeux ne devaient pas demeurer inutiles: le tribunal, voyant les choses ainsi disposées, s'enhardit jusqu'à laisser la vie aux trois accusés, mais pour Van Overtveldt et de Baenst, à des conditions presque aussi dures que la mort: la confiscation générale, la réclusion perpétuelle dans un couvent, enfin, l'amende honorable, dans le plus humiliant appareil; «grande et lourde pénitence,» dit l'_eccellente Cronike_, «pour de si hauts et si puissants seigneurs!»

Ainsi avaient paru les magistrats de Gand devant Charles de Bourgogne, à son orgueilleux triomphe; les rôles maintenant étaient changés: «le _commun peuple_ était maître» et réclamait les mêmes hommages. Il fallait que les dignités communales eussent bien de quoi tenter l'ambition, pour que des hommes considérables s'exposassent, en les acceptant, à donner de semblables spectacles. Paul Van Overtveldt et Jean de Baenst n'avaient point mérité cet indigne traitement. Rien, du moins, n'autorise à l'affirmer. On n'aperçoit clairement qu'une chose: c'est que les juges n'étaient point libres. Ils voulaient frapper les esprits et contenter une foule menaçante. Excepté la triste cérémonie, rançon d'un sang qui avait été près de couler, l'arrêt n'était guère destiné à être exécuté: c'était un de ces jugements que les événements dictent ou effacent, dans leur mobilité.

Si l'on inclinait, néanmoins, à douter que Van Overtveldt et de Baenst fussent tout à fait à l'abri des reproches, il faudrait avouer que ce serait sans preuve, et le doute même doit profiter aux accusés. Quant au sire de Corthuy, ce n'est point un doute qui parle en sa faveur: les griefs contre lui étaient sans portée, rien n'était venu les confirmer; ses fonctions n'y donnaient point de prise, sa vie le défendait, et il avait fallu un de ces revirements qu'amènent les révolutions, pour que du rôle de pacificateur il descendit soudain à celui de prévenu. Lui, du moins, obtiendra-t-il la réparation d'une justice éclatante? La réponse s'offre malheureusement d'elle-même. C'était le samedi que les juges, tremblant pour leur propre vie, avaient signé, malgré eux, un arrêt de mort; le dimanche, sans l'humanité et le courage des doyens, d'autres victimes eussent été frappées, et l'on n'était encore qu'au lundi! Le tribunal se tira d'embarras par une formule évasive[106], constatant implicitement que rien n'était acquis au procès à charge du noble accusé; mais par une inconséquence que les circonstances n'expliquent que trop, il lui fermait néanmoins, à tout hasard, l'accès aux dignités communales; ostracisme politique que les circonstances prononçaient assez et qui devait durer autant qu'elles. Quelques-uns veulent, mais les témoignages varient et le fait est douteux, que pour obtenir du peuple, qui était le véritable juge, la sanction de cet acquittement timide et déguisé, Anselme dut se présenter, en robe de deuil, devant lui.

[106] «_Si l'on venait à trouver_ qu'il eût en façon quelconque tiré induement avantage du bien de la ville, il serait tenu à réparer le tort au quadruple.»

Quoiqu'il en soit de cette circonstance qui importe peu dans une telle procédure, l'arrêt eût été trop doux pour un coupable; l'innocence en était accablée. Plus le baron de Corthuy trouvait dans son âme de droiture, d'intégrité, d'attachement à son pays et à sa ville natale, plus il se sentait abreuvé d'amertume. Heureusement, il lui restait des consolations puissantes. C'est un beau spectacle, a dit un sage, que celui de l'homme de bien aux prises avec l'adversité. Anselme avait lu Sénèque: pourtant il n'y songeait guère en ce moment; mais peut-être, lorsqu'il quittait la place, ses regards, à l'angle d'une rue, derrière une lampe fumeuse, rencontrèrent-ils un de ces tableaux où quelque artiste populaire avait figuré un captif, le front saignant des épines tressées autour de sa tête, les épaules couvertes d'un manteau dérisoire, avec cette inscription au-dessous de l'oeuvre: _Voilà l'homme!_ En écartant ces symboles, a-t-on songé à ceux qui souffrent?

La hache n'avait frappé, à Bruges, qu'une victime; néanmoins la rigueur affectée des derniers arrêts et le rang de ceux qu'ils atteignaient, avaient fait une vive impression: les milices consentirent au départ. Parmi les autres détenus, plusieurs furent mis à composition, avec interdiction des fonctions communales; mais, l'émotion passée, ce fut lettre morte: ceux qu'on accusait d'avoir été les instigateurs des poursuites, et le bourgmestre qui présidait les échevins lorsque cette affaire avait été portée devant ceux-ci, furent, à leur tour, inquiétés et rançonnés. C'était une autre réaction en sens contraire, qui eut également son temps. Le malheureux Barbesan n'en était pas moins frappé et attendait au tribunal suprême ses accusateurs et ses juges.

Les Brugeois allèrent se joindre aux Gantois, sous la conduite d'un noble et brave chevalier, Jacques de Ghistelles, qui devait aussi, un jour, monter à l'échafaud, sur le marché de Bruges, et de Pierre Metteneye, qui venait d'être compris dans la procédure. L'un portait l'étendard de Flandre, l'autre celui de la ville. La prise du château de Chin signala d abord l'expédition; on se préparait à assiéger Tournay, où Louis XI avait jeté des forces, quand tout à coup l'ennemi sort des portes. Adolphe de Gueldre, enveloppé et dédaignant de fuir, meurt en combattant. Privés de leur commandant, les Gantois se retirent. Ceux de Bruges restent seuls: sourds aux conseils de leurs chefs, ils négligeaient toutes les précautions. Le désordre était dans leur camp qui avait l'air d'une foire. Quelques-uns y avaient fait venir chacun leur femme et, ajoute le chroniqueur, leurs matelas. Il y avait plusieurs d'entre eux qui tiraient une solde de 12 gros. On les entendait chanter en choquant leurs verres:

Douze gros et casaque neuve: Dieu nous préserve de la paix!

Au milieu de ces passe-temps, la cavalerie française, les chargeant à l'improviste, en fit un grand carnage. Le bailli de Bruges, Jacques de Halewyn, et le capitaine des chaperons rouges furent faits prisonniers, avec beaucoup de gens de métiers et de menu peuple. Le reste, laissant bannières, artillerie, tentes et bagages, revint en désordre, au cri de: _Nous sommes trahis!_

On rassembla à Bruges de nouvelles forces; mais Ghistelles refusa de les commander, jurant par sa chevalerie qu'il n'entrerait plus en campagne avec des soldats si mal disciplinés.