Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil

Chapter 16

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Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les lenteurs et les difficultés qu'avaient rencontrées, avant lui, les envoyés vénitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan, escorté de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi. Après qu'il eut décliné sa qualité et offert, en présent, à Hassan, quelques robes de brocart d'or, de soie écarlate et de drap, il exposa le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de Bourgogne. Au rapport de Contarini, présent à l'audience, les promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne parut pas les prendre fort au sérieux. S'il n'entrait point dans cette appréciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que Charles eût songé à se faire représenter en Perse par une ambassade plus solennelle et qui répondît davantage à la renommée du grand duc d'Occident.

La réception fut suivie d'un dîner auquel les ambassadeurs furent invités. Le roi y montra son esprit en proposant des questions auxquelles il répondait lui-même. C'était un vieillard de haute taille, sec et nerveux, d'une physionomie agréable et fort ami de la magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna à Contarini et au patriarche, à Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son pays pour annoncer à son souverain qu'il ne tarderait pas lui-même à attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une audience de congé. Après avoir distribué au patriarche et à l'envoyé d'Iwan quelques présents, notamment un cimeterre et un turban, que le moine reçut comme le Moscovite, il leur expliqua les motifs pour lesquels il n'entrait pas immédiatement en campagne avec toutes ses forces. A ses côtés se tenaient deux seigneurs persans qui devaient se rendre en ambassade, l'un auprès de Charles, l'autre auprès du prince russe.

Mais, dès lors, ces négociations n'avaient plus d'objet réel. Vers le temps où Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'était avancé dans l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille fort contestée et fort sanglante, il avait vu son armée dispersée par l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait été mal secondé. Il était d'autant moins disposé, maintenant, à reprendre sérieusement l'offensive contre les Turcs, que la révolte de son fils Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-être pourquoi il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs.

Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des périls sans nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum Cassan, après s'être vaillamment mesuré avec ce redoutable ennemi, était peu tenté de renouveler l'épreuve.

D'un autre côté, les progrès de la puissance ottomane rendaient les communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse. Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux à faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se trouvât. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, où nous allons bientôt le voir entrer dans la période la plus pénible de sa vie.

SIXIÈME PARTIE.

I

Jean Adorne.

Mort de Paul II.--Barbe rasée.--Les chansons de Robinette.--L'hospice de Saint-Julien.--Patric Graham, primat d'Écosse.--Jean Adorne est attaché à l'ambassade du cardinal Hugonet.--Mission à Naples.--Le bâtard de Bourgogne.--Tournoi.--Siége de Neus.--Traité de Péquigny.--Les états généraux de 1475.--Commissaires au renouvellement des Magistrats de Bruges.--Le sire de Corthuy est nommé bourgmestre.

Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laissé reprenant à regret la route d'Italie, moins touché de l'éclat des dignités dont la perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son père. Avant d'arriver à Rome, il apprit un événement bien fâcheux pour la réalisation de ses brillantes espérances: Paul II était mort! Jean, cependant, n'en poursuivit pas moins sa route. A défaut du pape, il comptait trouver un protecteur dans le cardinal de Saint-Marc; mais celui-ci était parti ou se disposait à partir pour une légation.

Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-même, arrivait à Rome, le menton orné d'une barbe qu'il avait laissée croître et soigneusement entretenue pendant deux ans. Peut-être l'usage était-il de la porter longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit raser et alla passer quelque temps à Gênes, dans la société des parents et des amis qu'il y avait.

Il logeait chez un particulier nommée Julien Alamanni dont la femme était d'Amiens: c'était pour le jeune homme presque un compatriote. Robinette, tel était le nom de la dame, était vive, acorte et d'humeur joyeuse. Pour le distraire de ses mécomptes, elle lui chantait des chansons françaises qui le divertissaient fort.

Évidemment, il n'était point venu en Italie pour cela. Il quitta Gênes et revint à Rome, où il descendit à l'hospice de Saint-Julien: là se trouvaient, en ce moment, quelque Français, assez mauvais sujets, dont il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui était réservée dans la capitale du monde chrétien. Un prélat écossais, aussi distingué par sa piété que par sa naissance, attendait à Rome, dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie: c'était Patric Graham, dont nous avons déjà parlé.

Non-seulement le souverain pontife avait confirmé le choix que le chapitre avait fait de Graham pour l'évêché de Saint-André, mais, à la demande du prélat, il avait érigé ce siége en archevêché; et, écartant les prétentions de l'archevêque d'York à exercer une juridiction sur l'Écosse, il avait reconnu les droits de celui de Saint-André au titre de primat du royaume; enfin il avait joint à cette dignité celle de son légat en Écosse, avec la délicate mission d'y corriger la discipline.

Les Boyd n'étaient point favorables, dit-on, à Graham; d'où il faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparèrent de la personne du roi et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en soit, après la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins contraire au primat, et il n'osait revenir en Écosse: les courtisans, qui profitaient des abus, n'étaient point pressés de voir arriver un réformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait à remplacer Graham, et s'était emparé de l'esprit du roi par son savoir et surtout en flattant le goût de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter.

Le vénérable prélat, pendant son séjour à Rome, admit auprès de lui Jean Adorne et se l'attacha; c'était une suite des relations de notre chevalier avec l'Écosse et un honorable témoignage des sympathies que ses qualités et sa conduite lui avaient méritées de la part de ce que ce pays avait de plus élevé et de plus respectable.

Le primat se disposait, en dépit des difficultés qui l'attendaient, à se rendre auprès de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet, évêque de Metz, frère du chancelier de Bourgogne. Il était spécialement chargé d'obtenir un chapeau de cardinal pour le protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Noël de l'année 1473; Clugny n'y était pas compris, c'était l'ambassadeur. La fureur du duc fut extrême. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince en lui représentant que le protonotaire rencontrait dans le sacré collége une opposition qu'on n'espérait surmonter qu'à la longue. Le cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprès du souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une légation dans les États-Romains: il fut aussi légat en Toscane.

Jean Adorne fut placé auprès de lui dans une position plus diplomatique que d'Église, qui le rapprochait, non pas, il est vrai, de sa patrie, mais du moins des affaires où elle était mêlée. Il passa plusieurs années avec le cardinal, à Rome et dans les États-Romains.

En 1475, il fut dépêché à Naples, auprès du roi Ferdinand, avec des lettres de créance qui portaient sur trois points ou articles. Il avait aussi une mission pour Antoine, bâtard de Bourgogne, récemment légitimé par le pape, et que Charles le Téméraire avait envoyé à la cour de Naples.

Le prince bourguignon fut reçu avec de grands honneurs dont Jean Adorne fut témoin; à cette occasion, celui-ci assista à un magnifique tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne.

Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de vastes et périlleuses entreprises. En même temps qu'il traitait avec Édouard, qui devait aborder en France avec une armée, il profite d'une querelle entre deux prétendants à l'évêché de Cologne, pour chercher à s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et l'Allemagne à dos, et épuise vainement ses ressources. Les Anglais débarquent à Calais, mais l'or de Louis XI les désarme. Le traité de Péquigny enlève au duc son allié le plus puissant.

Louis XI, outre son habileté et sa souplesse, avait un grand avantage: il disposait librement des ressources des provinces qui lui obéissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant chargées d'impôts et tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'étaient pas tentées de se mettre en même position. Le duc s'irritait de cette différence. Il ne cessait de demander aux états de ses _pays de par deçà_ ou aux villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantôt il rappelait à celles-ci leurs protestations de dévouement lors de son avénement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il s'imposait pour la défendre; tantôt il parlait en maître absolu et semblait prêt à recourir aux dernières extrémités. Tout en maintenant avec fermeté les priviléges de la Flandre, les magistrats cherchaient à désarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du moins, une partie de ses demandes[96].

[96] Gachard, _Documents inédits concernant l'hist. de la Belgique_ t. I, p. 216, 249, 259, 267.

Les Flamands, on le sait, aiment les impôts aussi peu que peuple qui soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intérêt à des guerres où la Flandre n'était pas directement en jeu. Il existait de plus des difficultés quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage le peuple, quant à la valeur des monnaies. De tout cela naissait une irritation, à peine contenue, et qui s'adressait aux hommes mêmes dont les représentations et les délais excitaient la colère du duc. On en verra plus loin les suites.

Charles ne put obtenir des états généraux, assemblés à Gand en 1475, le sixième denier sur tous les biens: on lui refusa également un armement général qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre lui accordèrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant l'usage, chaque Membre avait à fournir son contingent. Celui de Bruges était toujours le plus fort.

C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque année, dans cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nommés par le duc y présidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prévôt d'Utrecht.

Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande, choisissait pour ses délégués en Flandre des personnages étrangers à cette province. Une sorte de fusion monarchique s'opérait ainsi au profit de son autorité. C'étaient, du reste, trois de ses principaux et plus affidés conseillers, et l'on voit par là quelle importance il attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que celles de premier bourgmestre étaient conférées à Paul Van Overtveldt ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait déjà plusieurs fois remplies et avait exercé celles de bailli.

Nous avons dit ailleurs combien les premières dignités municipales des grandes villes de Flandre étaient ambitionnées et environnées de considération; néanmoins, les funestes conjectures qui commençaient à poindre à l'horizon et celles que nous venons d'indiquer, rendaient alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage, ou, du moins, le plus heureux pour notre chevalier, eût été de s'y dérober; mais il n'était point fait pour l'inaction: il jugeait probablement qu'il y a plus de prudence que d'honneur à s'éloigner d'une cause lorsqu'on en voit pâlir l'étoile; il aimait sa ville natale et pouvait se flatter de lui être utile. En passant par des mains bienveillantes, le pouvoir s'adoucit.

II

Une grand'mère.

Nouveaux impôts.--Mécontentement du peuple.--Conquête de la Lorraine.--L'ombre du connétable.--Défaite du duc à Granson.--_Fortune lui tourne le dos._--Bataille de Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage d'Arnout Adorne.--Agnès Adorne.--Renouvellement des Magistrats.

L'administration qui venait d'achever son terme léguait à celle dont notre chevalier faisait partie une tâche fâcheuse. Des subsides avaient été votés, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On prit du moins une précaution qui pourrait sembler superflue, tant la chose était naturelle, mais qui devait prévenir sinon des abus, au moins d'injustes soupçons: il fut décidé que les particuliers chargés de la recette ne pourraient être de la Loi. Le peuple n'en trouva pas moins l'impôt peu de son goût et éclata en murmures.

C'était un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de Corthuy, à qui le souvenir de cette émotion a pu nuire, que les fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exercées par un homme qui pût faire servir son influence et la considération dont il jouissait, à maintenir la tranquillité sans qu'il fût besoin de recourir à des mesures sévères. Le calme fut bientôt rétabli et toute l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors.

Les événements se pressaient ainsi que dans les dernières scènes d'un drame. Un moment la fortune paraît encore sourire au duc de Bourgogne comme pour l'entraîner plus sûrement à sa perte: une trêve avec Louis XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre maître.

Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui, Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste. Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et leur faisait signe de la suivre?

Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui, en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que, suivant une expression de son épitaphe, dont Napoléon Ier se fit répéter la lecture, _fortune lui tourna le dos_! Son camp, son artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi. Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante.

On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre, et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire, était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa fierté.

On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses chefs-d'oeuvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne, bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink, car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son nom[97]. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet, et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates, n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres, soeurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et de la prédilection pour les talents du peintre brugeois, n'était point dans ces circonstances une supposition forcée.

[97] Le monogramme dont il signait ses oeuvres a été pris pour un H, tandis que de bons juges y voient un M.

Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître, comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété, lorsque déjà la réformation frappait à la porte.

Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir.

Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un vêtement plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé d'hermine et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et blanches étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle portait en outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était couverte d'une coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de velours noir doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses épaules. Ses ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et formaient, de part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une sorte de collet de velours noir avec une bordure blanche comme en ont les rabats des prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés en arrière; mais la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des sourcils, le bleu clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se faisait peindre, malgré son origine italienne, une blonde fille du Nord. Ses traits avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa taille était svelte et bien prise.

C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait, enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès[98] furent adoptés dans la maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le soin qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore fraîche de notre voyageur.

[98] Son premier mariage contracté lorsqu'elle n'avait que 13 ans avait été stérile; demeurée veuve dans l'année, c'est à peine si elle avait été femme, quand elle donna sa main, dans l'église de Jérusalem, à un gentilhomme génois nomme Don André della Costa.

Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses voeux et tout remuer en Flandre.

III

Mort de Charles le Téméraire.

Siége de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade écossaise.--Singulière prédiction.--Elle est confirmée par l'événement.--Le mauvais valet de chambre.--Réflexions.--Les états des provinces s'assemblent.--Les métiers de Gand.--Troubles à Bruges.--Le sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne.--Les trois chroniques.

Accablé de honte et de douleur, Charles, s'attachant néanmoins avec une fatale persistance à ses entreprises, semblait jeter le défi à la destinée. Avec une poignée de soldats mal armés, mal payés, découragés, malades, il poursuivait le siége de Nancy. Une sombre figure marchait à ses côtés, semblable à un esprit de ténèbres, qui ne devait le quitter qu'après l'avoir précipité dans l'abîme: c'était le comte de Campo Basso.

Sur ces entrefaites arrivait à Bruges une ambassade écossaise chargée d'exposer au duc de Bourgogne les doléances du commerce au sujet de certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des personnages les plus distingués de la ville s'empressèrent de fêter ces étrangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scène singulière rapportée par Buchanan, si le récit même de cet auteur plus élégant que fidèle, n'était vraisemblablement une fable. Voici ce qu'il raconte: Dans un repas donné aux envoyés écossais, un certain docteur en médecine, nommé André, qui se piquait d'astrologie, les prenant à l'écart, leur dit mystérieusement: «Ne vous pressez pas de vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous apprendrez sa mort.» En effet, on sut bientôt qu'à la suite d'une bagarre plutôt que d'un combat, Charles avait été enveloppé et massacré le 5 janvier 1477.

Commines vit depuis, à Milan, un anneau où était gravée une pierre à fusil et que le duc avait coutume de porter à son pourpoint: «Celuy qui le lui ôta,» dit l'historien, «fut mauvais valet de chambre.»

On douta de la mort du Téméraire; le peuple ne voulait point croire que de cet homme puissant qui avait agité la terre, il n'y restait plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un fossé. C'est ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours.

L'épée qu'il avait portée, après Philippe le Bon, avait rivalisé avec le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg, la Gueldre, cruellement réprimé les Liégeois, dompté les communes soulevées, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait, brisée, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et les intrigues de Louis XI: c'était une révolution.

Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Téméraire, annonçait le tragique événement aux populations, en même temps que l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses conseillers et les «gens des Trois États des pays de par deçà,» qui dans peu allaient s'assembler, à alléger les charges des sujets, à les traiter avec douceur et justice, et à résister aux entreprises des ennemis[99]. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu disposé à céder; quand on a cessé de l'être, les concessions trahissent la faiblesse et ne désarment guère ceux qui les obtiennent.

[99] _Bulletins de la commission d'histoire de l'Académie royale de Belgique,_ t. VII, 1er _Bulletin_, p. 64.