Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil
Chapter 15
[87] Chevauchée.
La chute d'Édouard servait à souhait la politique de Louis XI. Forcé, pour dissiper la ligue du Bien public, à des concessions sur lesquelles il s'était bien promis de revenir, enveloppé à Péronne dans les filets de sa propre politique, puis conduit à Liége pour assister au sac d'une cité qu'il avait concouru à soulever, il attendait depuis longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher.
Non-seulement il était parvenu à détacher son frère et le duc de Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait noué des intrigues jusque dans la famille de Charles et espérait voir éclater dans les États de celui-ci une insurrection générale. Enhardi par ces dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il convoque à Tours un simulacre d'états généraux et y fait autoriser des poursuites contre Charles en parlement. Le duc reçut, à Gand, citation par huissier à comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel pas qu'avec la résolution d'employer des moyens plus actifs: il fait avancer ses troupes et se rend maître de plusieurs places.
Charles, quoique averti, s'était laissé prendre au dépourvu; il convoque l'arrière-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une belle armée camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les deux rivaux, s'apercevant que ce n'était point encore le moment de se porter un coup décisif, traitent et concluent une trêve.
C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'_Itinéraire_ de notre voyageur, aucune trace de cette dernière circonstance. Le duc entendit surtout avec intérêt les informations qu'Anselme lui donna sur les forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il paraît que Charles conçut dès lors l'idée de donner au sire de Corthuy une part plus directe dans les négociations avec la Perse.
En attendant l'exécution de ce projet, il nomma Anselme Adorne son conseiller et son chambellan. Ainsi le raconte un vieux manuscrit que nous trouvons parmi les papiers de famille. En effet, le sire de Corthuy est qualifié, dans des actes officiels presque contemporains[88], d'_illustre chevalier, conseiller et chambelan de Charles de Bourgogne_. Il semble toutefois qu'il devait déjà avoir ce rang ou quelque autre équivalent lorsque Galeas le recevait à Milan avec tant de distinction, _propter Burgundiæ ducem_, et lui donnait les entrées comme à ses propres officiers.
[88] Lettres de l'empereur Maximilien et du jeune Charles-Quint, de 1511 et 1512.
A peine le duc de Bourgogne avait-il traité avec son royal antagoniste, qu'il apprit les succès de son beau-frère en Angleterre: Édouard y était remonté sur le trône et son pouvoir se trouvait affermi par la mort de Warwick sur le champ de bataille et de Henri VI dans la Tour de Londres.
Cet événement, qui faisait regretter à Charles son empressement à conclure, rendait, en même temps, l'Angleterre un asile plus sûr pour les Boyd fatigués de l'exil et désireux de se rapprocher de l'Écosse, dans l'espoir peut-être que Jacques III se laisserait à la fin fléchir ou que d'autres circonstances leur permettraient de rentrer dans leur patrie.
Un coup de la destinée les avait rapprochés, à Bruges, d'Édouard et de Glocester, et Marguerite d'York, liée avec la comtesse d'Arran, par le rang de toutes deux, était un intermédiaire naturel entre ces nobles exilés. Marie Stuart se flattait encore d'apaiser son frère; elle était mère et voulait du moins essayer de conserver un héritage à ses enfants. Buchanan suppose que, par des lettres insidieuses, Jacques III cherchait à persuader à la comtesse qu'en venant plaider elle-même sa cause, elle réussirait mieux qu'elle ne l'avait fait, par correspondance ou en employant des intermédiaires; mais cet auteur a semé son récit de tant de circonstances inventées à plaisir, qu'il n'a droit qu'à peu de confiance. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y avait en ce moment à Bruges un dignitaire écossais, le grand prieur de Saint-André, qui, par ses discours et ses avis, put exercer de l'influence sur les résolutions des exilés. Quoiqu'il en soit, une péripétie inattendue dans la destinée de la comtesse d'Arran suivit, au bout de quelques mois, le rétablissement de la maison d'York.
L'histoire de cette princesse a excité tant d'intérêt en Écosse et en Angleterre, que les dates et les renseignements que notre _Itinéraire_ fournit à ce sujet, et notamment sur l'incident qui nous occupe en ce moment, en acquièrent une importance réelle. On voit Marie, après avoir fui la cour de son frère pour suivre son époux et avoir séjourné près de deux ans à la Maison de Jérusalem, se décider à retourner sans lui en Écosse; et ce qu'il y a de remarquable, c'est l'accord qui se montre, à cet égard, entre elle et le comte, aussi bien que le père de celui-ci, qui, l'un et l'autre, devaient l'accompagner jusqu'en Angleterre. La même entente paraît entre Jacques III et le duc de Bourgogne; car ce fut probablement ce prince qui, à la demande de la princesse et avec l'agréation du roi, chargea le sire de Corthuy d'escorter Marie Stuart. La femme du chevalier devait également accompagner la princesse, et ce qui prouve combien cette compagnie était du goût de Marie Stuart, c'est que, spontanément et d'une façon toute gracieuse, elle invita Jean Adorne à être aussi du voyage.
D'un autre côté, le comte d'Arran eut, en Angleterre, une mission du duc: il devait exciter Édouard contre Louis XI, allié de Jacques III; négociations qui ont pu concourir à l'invasion de l'Écosse, dont nous parlerons. Il semble donc que les Boyd, tout en s'associant à la démarche de Marie, comptaient assez peu, pour eux-mêmes, sur le succès de cette tentative et avaient d'autres vues.
VII
La séparation.
Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd meurt à Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le château de Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la princesse.--Présentation à la cour.--Le donjon de Corthuy.--La dédicace de l'_Itinéraire_.--Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de Marie Stuart.
Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le baron et la dame de Corthuy, leur fils aîné et une nombreuse escorte, et alla s'embarquer à Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a placée à la suite de l'_Itinéraire_ de son père, décrit ce départ:
«Là même, à Calais, sur le vaisseau prêt à appareiller, je fis mes adieux à mes parents, et je saluai la noble princesse qui, de sa grâce, m'avait invité à la suivre; mais je devais partir dans peu de jours pour Rome. La chose était résolue et ainsi le voulait, sans doute, ma destinée.
«Après avoir pris congé d'eux, je revins à Bruges assez triste, mais supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour en Italie, d'où je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur appui. Je partis néanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de Saint-André.»
On voit que le jeune Adorne eût préféré un voyage en Écosse, sous les auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu'à regret, la carrière que Paul II devait lui ouvrir.
Le sire de Corthuy débarqua avec sa femme et leurs nobles hôtes en Angleterre. Les Boyd s'y arrêtèrent. Robert, se rapprochant, tant qu'il pouvait, de la frontière d'Écosse, mourut peu après à Alnwick. Anselme et Marguerite durent assister à une scène navrante: les adieux du comte et de Marie. Leur route, à tous deux, se séparait; chacun allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les réunir. Les images de leur bonheur passé, de leurs espérances détruites, venaient en foule assaillir leur pensée, et, en même temps, un nuage froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle différence entre cette entrevue et une autre, quoique mêlée aussi de douleurs, dans laquelle, se revoyant après le coup qui les avait frappés, ils s'étaient juré mille fois de ne jamais se quitter!
Arrivée à Édimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement reçue par son frère; on ajoute qu'il la confina dans le château de Kilmarnoc, ancien domaine des Boyd; mais comme ils en étaient dépossédés, le choix de ce séjour se comprend assez peu. Ce qui n'est pas douteux, c'est que les supplications et les larmes de Marie n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu les négociations d'Anselme Adorne. Jacques ne voulait ni rendre à Thomas Boyd, proscrit, dépouillé, ulcéré, sa position, ni en laisser une à la princesse, qui ne convenait pas à son rang et à sa naissance. Le mariage fut cassé, on ne sait sur quel fondement, mais probablement comme l'oeuvre de la puissance usurpée des Boyd et manquant d'un consentement royal, libre et régulier.
En revenant en Écosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient été déployées pour célébrer cette union. Anselme vit la jeune reine, belle, distinguée et modeste. La présentation de la dame de Corthuy, la tournée qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent, sans qu'on en trouve le récit: on eût aimé à y rencontrer la peinture d'un paysage d'Écosse, dominé par le vieux donjon de Corthuy, avec son fossé et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid d'aigle, quelques roche presque inaccessible.
A Édimbourg, Adorne avait un devoir à remplir: pendant les six mois qu'il venait de passer à Bruges, il avait fait rédiger, sous ses yeux, par son fils aîné, la relation de leur commun voyage. Elle est écrite en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit l'auteur, d'en rendre la lecture plus facile. La narration, semée parfois, ainsi que nous l'avons remarqué, de citations poétiques, y est interrompue et coupée par des dissertations qui résument les observations personnelles et les connaissances des deux voyageurs, relativement à l'histoire, à la situation politique et aux moeurs des pays qu'ils ont visités. Il règne, en général, dans tout cet écrit une simplicité et un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les descriptions qu'on y rencontre témoignent d'un esprit d'observation uni à beaucoup d'exactitude, en même temps que du sentiment des beautés de la nature. On trouve aussi, en quelques endroits de ce manuscrit, des remarques qui révèlent un goût, assez rare alors, pour les études philologiques et etnographiques.
L'ouvrage est précédé d'une dédicace adressée au roi d'Écosse[89]; elle contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient précédé celui du sire de Corthuy. L'étudiant de Pavie y donne ensuite carrière à son éloquence classique, pour célébrer, d'une manière hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait témoigné au père de l'écrivain tant de considération et de gratitude.
[89] Elle a été publiée par M. Le Glay.
Le baron de Corthuy remit lui-même le manuscrit à Jacques III, qui dut être sensible à ce présent. Ses goûts n'étaient que trop studieux, et il parcourut sans doute avec avidité un ouvrage qui a vieilli par la forme et une partie de la matière, aussi bien que par la langue dans laquelle il est écrit, mais qui présentait alors ce qu'on savait de plus certain et de plus neuf au sujet de contrées qui ne cessaient d'occuper l'attention générale.
C'est peut-être lors de cette apparition à la cour de Holyrood, qu'Anselme Adorne fut nommé conseiller du roi d'Écosse, titre fort honorable en ce temps, car l'État n'était pas conduit sans habileté ni sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardèrent guère à retourner en Flandre, après avoir assisté, il faut le supposer du moins, aux réjouissances qui eurent lieu pour célébrer la naissance du prince, depuis Jacques IV, réservé à devenir un jour, entre les mains d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son père.
Nous achèverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employé par le duc de Bourgogne dans des négociations; on ajoute qu'il le servit de son épée. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles lui fit élever, à Anvers, un magnifique mausolée avec une inscription qui rappelait ses titres et ses exploits.
Nous devons dire que nous n'avons rencontré son nom ni parmi ceux des principaux chefs employés par le duc de Bourgogne dans ses expéditions militaires, ni dans les épitaphes anciennes des églises d'Anvers ou de Bruges[90]. Nous ajoutons cette dernière ville à l'autre, parce que l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les confondre ensemble. D'autres écrivains veulent que Thomas Boyd termina ses jours en Italie, et désenchantent le roman de ses amours avec Marie en ajoutant qu'il périt de la main d'un époux outragé.
[90] Nous possédons un recueil manuscrit des épitaphes anciennes de Bruges, où nous avons fait, en vain, des recherches pour y trouver, soit les noms de Boyd ou d'Arran, soit leur traduction latine. Il se publie aussi un recueil des épitaphes d'Anvers, où ces noms ne paraissent pas, que nous sachions.
S'il en fut ainsi, elle était plus que quitte envers lui. Une princesse, veuve ou séparée de son mari, se trouvait en Écosse, en butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu délicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages passions. Le roi exigea que sa soeur acceptât un protecteur en donnant sa main à lord Hamilton qu'elle avait dû épouser autrefois. Parvenu ainsi au but de son ambition, et créé à son tour comte d'Arran, il devint le chef d'une maison puissante qui, sous le règne d'une autre Marie Stuart, célèbre par sa beauté et ses malheurs, se trouva voisine du trône chancelant de cette reine.
La comtesse d'Arran paraît encore une fois dans l'histoire: ce n'est plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mère qui intercède pour son fils, et ce n'était point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois, ne coulèrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran, s'était exposé à la vengeance du duc d'Albany[91], qui exerçait la régence pendant la minorité de Jacques V; Marie sut les réconcilier.
[91] Fils du frère de Jacques III et par conséquent neveu de la princesse.
VIII
L'ambassade de Perse.
Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses vues ambitieuses.--Sa participation aux affaires d'Orient.--Hassan al Thouil ou Ussum Cassan.--Le _Mouton Blanc_ et le _Mouton Noir_.--L'empereur de Trébisonde.--Hassan épouse Despoïna Comnène.--Ambassades vénitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire de Corthuy part pour la Perse.--Hassan reçoit les ambassadeurs du duc de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie.--Ses succès et ses revers.--Prise de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est rappelé.
Marguerite ne survécut pas longtemps au voyage d'Écosse. Anselme eut à la pleurer, après environ trente années d'une heureuse union dont les noeuds avaient encore été resserrés par la naissance de six fils et d'autant de filles[92]. Celles-ci étaient bien jeunes lorsqu'elles perdirent leur mère, et c'est une tâche difficile que de remplacer de tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut obligé, après y avoir pourvu de son mieux, de s'éloigner encore une fois pour remplir une nouvelle mission de duc de Bourgogne.
[92] M. Gaillard nomme seulement cinq fils et quatre filles. L'une d'elles, Marie, épousa Josse de Baenst, chevalier, seigneur de Gapinghe; une seconde, Élisabeth, fut mariée à Wulfart de Lichtervelde; une troisième fut fille d'honneur de la douairière de Glocester, mais nous ne savons trop quelle est la princesse qu'on a voulu désigner ainsi.
Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince n'oubliait pas l'affaire de Perse.
Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé. Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament. Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà des Alpes, il avait, dit Commines, de grandes fantaisies sur le Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois[93]. Du moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble ambition.
[93] Charles VIII.
Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant.
Déjà, en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était le roi de Perse[94]. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre _Itinéraire_. Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur le prince musulman:
[94] _Hist. de Fl._ par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 47.
«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si redoutable voisin que le Soudan d'Égypte entretient à Alep un corps considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance le Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan. La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce, l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille[95] de l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue. Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.»
[95] Une nièce, voir ci-après.
Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie.
Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe _Al Thouil_ ou _Al Thawil_, en turc, _Uzum_, soit à raison de sa taille, soit à cause de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum Cassan, sous lequel il est le plus généralement connu.
On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans, dite du _Mouton Blanc_, qui gouvernait l'Arménie.
Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah, sultan de la race du _Mouton Noir_, auquel il enleva les États que ce souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.
D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan contre les armes de Mahomet II.
Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'éloigner ses forces de Trébisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre eux. Les États d'Italie, que la puissance ottomane menaçait de fort près, sentent, à l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan à persévérer dans ses desseins, et un échange d'ambassadeurs s'établit. Ce fut, de la part des Vénitiens, d'abord Catarino Zeno, allié à la famille de la reine Despoïna; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, chargé de reconduire l'ambassade persane dont parle notre manuscrit, avec de riches présents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre. En même temps, une flotte combinée, commandée par Pierre Moncenigo, se dirigeait vers les côtes de l'Asie Mineure et y remportait quelques avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour à pénétrer jusqu'auprès d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la République, se jeta à travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacré en route, et le Vénitien arriva, à grand'peine et presque seul, à Ecbatane, au mois d'avril de l'année 1474.
On attachait tant d'importance à ces relations, que, vers le même temps, un troisième envoyé de Venise, aussi d'illustre famille, Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie génoise de Caffa et l'Arménie; Iwan III, qui régnait en Russie et avait affranchi cette contrée du joug tartare, avait aussi confié une mission semblable à un seigneur moscovite, désigné sous le nom de Marc Ruffus.
Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans cette affaire et dans les négociations qui s'y rapportaient. Quoique le pape eût déjà dépêché en Perse, au nom de ce prince, et sans doute de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revêtu du titre de patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son côté, choisir un ambassadeur pour la même destination, et ce fut le sire de Corthuy, familiarisé avec l'Orient par son voyage, déjà au fait de cette affaire importante, et réunissant les conditions de sang-froid et de courage que demandait une entreprise si difficile et si périlleuse.