Anselme Adorne Sire De Corthuy Pelerin De Terre Sainte Sa Famil
Chapter 12
Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le Soudan[66], au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet. «Après une longue défense,» dit-il dans son _Histoire de l'ordre de Malte_ (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.» Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.
[66] En 1254.
Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son _Itinéraire_ désigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin. Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures, qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.
Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée, conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte, hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un pan de la robe de Saül[67].
[67] Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr Mislin place la rencontre de David et de Saül dans la caverne d'Obdullam ou Adullam près d'Hébron.
On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes, campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut de mets plus délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne voulurent rien accepter en payement.
«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'_Itinéraire_, «sont naturellement la nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le conduire sous sa tente.»
Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement, le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en entrant dans ces chambres.
Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant que la porte en fût ouverte.
VI
L'embarquement.
M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.--Bazars.-- Mosquées.--Le père Griffon d'Ypres.--Les Maronites.--Leur patriarche, franciscain.--La montagne Noire.--Beyrouth.--L'émir.--La caution.--Honorable scrupule.--Le départ.
Personne n'a oublié l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans le voyage d'Orient du plus harmonieux des poëtes modernes. Jean Adorne ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux présents au lecteur et leur prête même quelquefois plus de charme qu'ils n'en offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprécier, un beau site; ils furent enchantés de l'aspect de Damas.
«C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est antique et célèbre. L'art pourtant contribue à ses agréments plus encore que la nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de tous côtés et qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet, leur belle végétation à une multitude de canaux qui y amènent incessamment des eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui d'un coup d'oeil plus enchanteur que celui de cette ville, vue des montagnes qui la dominent. Ce n'est qu'un immense et délicieux jardin, d'une admirable verdure, du milieu de laquelle s'élèvent, çà et là, les tours des mosquées, quelques palais et d'antres édifices.»
«On porte à 6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses sortes, dont les chants ne sont pas même interrompus par l'hiver, en de si doux climats.»
«Damas n'est pas moins propice au commerce qu'à l'agrément de la vie. Chaque métier, chaque genre de négoce a son bazar particulier: c'est une place couverte, en été, de voiles qui la protégent contre l'ardeur du soleil, et pleine de boutiques où, en général, l'on ne vend qu'une sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, où des objets de diverses natures sont admis.»
«La ville abonde en mosquées. La principale, qui surpasse toutes les autres en beauté comme en grandeur, est de forme triangulaire et ornée de trois tours fort élevées.»
Ainsi s'exprime l'_Itinéraire_ de notre chevalier.
Après s'être reposé dix jours à Damas, Anselme se rendit à Beyrouth, qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le père Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagné de deux moines de son ordre. Il parlait avec facilité l'italien et l'arabe, et avait écrit dans la première de ces langues une cosmographie d'Asie, que Jean Adorne trouva si intéressante qu'il se proposait de la traduire en latin. Le père Griffon avait ramené à l'Église romaine plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs virent ce dignitaire à Beyrouth, revêtu de l'habit de Saint-François.
«Les Maronites,» est-il dit à cette occasion dans l'_Itinéraire_, «habitent une partie du Liban appelée la _Montagne Noire_, près de Tripoli.» (On sait que Liban, au contraire, veut dire _blanc_.) «Ils possèdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est Acora» (peut-être Antoura). «Ce sont des hommes déterminés et d'excellents archers. Les montagnes du Liban présentent les plus ravissants points de vue. De jolis édifices s'élèvent entre les cèdres et les cyprès; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La population est nombreuse et les fruits abondants.»
Le baron de Corthuy fut enchanté de trouver à Beyrouth un bateau vénitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, déjà tout chargé et prêt à mettre à la voile. Il se hâta d'y retenir place pour lui et les siens, heureux d'échapper enfin aux insultes et aux périls qui étaient le partage des chrétiens chez les infidèles. Il semblait à nos Flamands qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'ils avaient mis le pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des inquiétudes, toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni de sécurité: celui de respirer librement était donc à la fin arrivé!
Déjà ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire à leur navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperçoivent l'émir qui en avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses Mamelucks. A cette vue, un secret frémissement avertit les voyageurs qu'ils n'étaient pas encore au bout de leurs épreuves. En effet, l'émir, leur ayant commandé d'arrêter, leur demande caution «de ne jamais léser la majesté du Soudan, de parole, de conseil ou d'action, et de ne rien entreprendre contre la sûreté du prince ou de l'État.»
C'était plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au contraire, ne lui tenait plus à coeur que de concourir de tous ses moyens à la délivrance de la Terre-Sainte et à la destruction du pouvoir de ses maîtres. Arrêté par un honorable scrupule, Anselme hésitait; heureusement, il fit réflexion qu'on ne lui demandait pas d'engager sa parole, mais son argent, et que c'était tout simplement une dernière exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les Flamands, entrant dans la chaloupe, s'éloignèrent avec autant de joie, dit notre manuscrit, que l'animal traqué par des chiens acharnés, lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste.
Le vent était favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientôt l'île de Chypre, où se préparaient de graves événements.
VII
Jacques de Lusignan.
L'île de Chypre.--Les Génois et les Vénitiens.--Richard Coeur de Lion.--Guy de Lusignan.--La reine Charlotte.--Portrait du roi Jacques.--Anselme, chevalier du Glaive.--Ducs, comtes et barons _in partibus_.--Nicosie.--Port Salin.--Récolte du sel.--Le couvent des chats.--Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode.--Golfe de Satalie.--Un corsaire donne la chasse au chevalier brugeois.
L'île de Chypre est une des plus grandes de la Méditerranée; sa position, à proximité de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend importante pour le commerce et les armes. C'était un royaume protégé par les Génois, convoité par les Vénitiens, tantôt en guerre avec le Soudan d'Égypte, tantôt tributaire du chef des Mamelucks.
Conquis, en 1191, par Richard Coeur de Lion, il avait été cédé par lui à Guy de Lusignan, roi détrôné de Jérusalem[68]. Maintenant, les descendants de Guy se disputaient son héritage. Son dernier rejeton en ligne directe et légitime, Jean ou Janus II, étant mort en 1458, le trône appartenait à la fille de celui-ci, la princesse Charlotte, mariée d'abord à Jean de Portugal, puis à Louis de Savoie qui fut couronné roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie; mais Janus avait laissé un fils naturel, nommé Jacques, qu'il destinait à l'archevêché de Nicosie. Traversé, après la mort de son père, dans ses prétentions à cette dignité, Jacques porta plus haut ses vues. Il implora le secours du Soudan d'Égypte, et, avec l'aide des Mameluks, il s'empara de la plus grande partie du royaume. C'est lui qui occupait le trône quand le sire de Corthuy aborda à l'île de Chypre.
[68] Guy avait dû la couronne à sa femme Sibille, issue de Foulques d'Anjou, qui, lui-même, tenait ses droits de son mariage avec la fille de Baudouin du Bourg, époux d'une nièce de Godefroi de Bouillon.
Notre voyageur fut reçu à la cour de ce souverain, que l'_Itinéraire_ représente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Déjà revêtu de l'ordre d'Écosse et admis à Jérusalem, avec les cérémonies d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Sépulcre, Anselme reçut encore l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut conféré alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par la soeur de celui-ci, que l'_Itinéraire_ qualifie de reine légitime.
Le parti de cette reine était soutenu par Paul II et l'ordre de Saint-Jean, ainsi que par les Génois qui possédaient, dans l'île, Famagouste et quelques autres places. Les Vénitiens, leurs rivaux, firent épouser à Jacques, quelque temps après le passage d'Anselme Adorne, la belle Catherine Cornaro, adoptée par la République comme fille de Saint-Marc (1471). Deux ans après, le roi mourut, laissant Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre précisément assez pour que les Vénitiens eussent le temps de s'emparer, dans l'île, de toute l'autorité. La veuve de Jacques ne conserva, de sa qualité de reine, que le titre et l'appareil.
L'_Itinéraire_ comprend une notice assez étendue sur l'île de Chypre: les passages suivants nous ont paru mériter d'être transcrits:
«Cette île passe pour la principale de toute la Méditerranée. Ses rois sont appelés très-chrétiens comme ceux de France. Ils se sont rendus autrefois redoutables à la Syrie et à l'Égypte en y portant le ravage, ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie[69]. Ils prennent le titre de rois de Jérusalem et créent les seigneurs de leur cour ducs, comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et leur territoire, qu'ils en conservent eux-mêmes dans le royaume; en un mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus.
[69] Vertot raconte cette expédition faite, en commun, par Béranger grand maître de Rhodes, et le roi de Chypre. (_Hist. de l'ordre de Malte_, t. II, liv. 5.)
«L'île est fort agréable; rien ne manquerait à ses avantages, n'était que l'air est épais et malsain pour ceux qui n'y sont point accoutumés. En été surtout, il règne un vent dont les effets sont aussi funestes que le sont, à Rome, ceux du vent qui vient de la mer.
«Nicosie est la résidence royale: cette ville était fort grande, comme on le voit par les ruines de beaucoup d'édifices renversés. Elle est, néanmoins, encore assez belle et assez florissante autour du palais du roi. Son port est appelé Salin. Il y a près de là un lac dont les eaux sont plus salées que celles de la mer. Chaque année, au mois d'août, on dirait qu'une croûte de glace vient couvrir la surface de ce lac. On recueille cette concrétion, on l'étend sur le sol, et après qu'elle a été séchée au soleil, elle fournit un sel excellent.»
L'_Itinéraire_ rapporte encore, sur l'île de Chypre, un fait bizarre raconté également, quoique avec des circonstances un peu différentes, par Zuallart[70], d'après l'historien de l'île, frère Étienne de Lusignan:
«Il y a dans cette île,» porte notre manuscrit, «un promontoire nommé _Capo delle Gatte_, et près de là un monastère appelé le _Couvent des Chats_. Les frères sont chargés, en effet, d'entretenir un millier de ces animaux pour les employer à purger l'île de serpents. Cette singulière armée marche, dans ses expéditions, au son de la trompette dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge et la retraite.»
[70] Le compagnon de Philippe de Mérode.
Après que le vaisseau de Stefano eut quitté l'île de Chypre, un vent impétueux, mais favorable, le poussa rapidement à travers le dangereux golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs aperçurent deux rochers qui marquaient la place où une ville florissante, appelée Carcana, s'était, leur dit on, abîmée tout à coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent ensuite une petite île avec un château fort, appelé Ruben, qui appartenait au roi de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si promptement franchir le golfe de Satalie, avait succédé le calme. On aperçut un gros vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui manoeuvrait pour s'approcher de celui sur lequel le Chevalier se trouvait. Le navire ennemi, car il était facile de voir qu'il était monté par des mécréants, gagnait, de moment en moment, sur la barque de Stefano. Il fallait une sorte de miracle pour qu'elle échappât à cette poursuite; mais le vent se leva de nouveau: le vénitien mit toutes voiles dehors. Bientôt se montrèrent les tours qui défendent l'entrée du port de Rhodes, où l'on ne tarda pas à jeter l'ancre.
VIII
Les chevaliers de Saint-Jean.
L'île de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prêtres grecs.--Festin donné par le grand maître.--Cercle de cinquante chevaliers.
L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si formidable à l'islamisme.
L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles destinées: il commença par un hospice fondé, en 1048, à Jérusalem, pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après s'être engagés par des voeux monastiques, comprirent dans leurs obligations celle de porter les armes pour la défense de la foi.
Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et combattre sur mer les infidèles.
Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques, frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une attaque des Turcs, commandés par Othman.
Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par envelopper le siége de l'ordre de toutes parts.
Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance.
Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins, grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette dignité, en 1467.
Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes, dans la crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les champs, pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les réduire en esclavage.
Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde; on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.
Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât. Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci rencontra ensuite à Venise.
Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples. Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. Il accueillit le sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un souverain. Par son ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la ville et dans l'île, des chevaliers pour guides et pour escorte.
La description que l'_Itinéraire_ donne de Rhodes tire un intérêt particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre d'Aubusson, successeur d'Orsini.
La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et d'autres armes propres à la défense.
Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite aux frais de ce prince.
La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde, habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre; enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.
Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge, portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des ornements semblables à des étoles. Leurs rites différaient, en beaucoup de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en reconnaissaient l'autorité. Outre les Grecs, il y avait à Rhodes des gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que probablement on eût fait sortir, en cas de siége.
Les rues étaient assez larges[71], mais les maisons basses, avec des toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes.
[71] Eu égard aux usages d'Orient et relativement à celles d'autres villes de ces contrées.
La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte, quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures. Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et intrépides guerriers.
Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes, qu'un des fils qu'il avait laissés à Bruges, alors dans sa dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser l'Archipel et toucher à la Grèce.
CINQUIÈME PARTIE.
I
La Grèce.
L'Archipel.--Le captif simien.--Le château de Saint-Pierre et ses gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani et les Adorno.--Méthélin.--L'alun.--Trahison du commandant.--Modon.--Toits couverts de tuiles.--Le faux converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.-- L'Esclavonie.--Le héros hongrois.--Encore des tempêtes.--Le port de Brindes.
Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large, l'intrépide captif se jetait dans les flots et regagnait, à la nage, le rivage de sa patrie.