Part 9
«Un jour, j'essayais justement ma baleinière blanche de Dunkerke. C'est là qu'on fait bien les baleinières! La mienne glissait sur l'eau mieux qu'un cygne. La lame était courte, la mer hargneuse, le vent venait d'amont en rivière, mais du côté du large, on voyait passer les grains du sud-ouest. Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il était bon matelot: «Ne descendez point trop, monsié el chevâlier, vous ne pourrez point ermonter.» Mais bah! qu'est une nuit à la belle étoile? Nous mouillâmes devers l'Ile-aux-Moines, là où les anguilles passent à la fin du flot. Bonne marque. Rien ne mordait. Le vent d'aval viendra avec le jusant, disais-je, et nous remonterons à la voile comme des évêques. Ce sera bien la misère si nous ne prenons pas une douzaine d'anguilles à barbe verte au tournant de marée, pour faire un pâté de carême à ma tante Nougat. Le tournant vint: rien au fond! «A la maison, Josille!» Comme il levait le grappin, minuit nous vint de terre: c'était l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest! il ventait la peau du diable. Avec jusant et vent d'amont, il y a loin de l'Ile-aux-Moines au bassin de Vannes. Après deux heures de nage, nous avions changé de place et gagné cinq cents pas. «Laisse dériver sur l'île d'Arz, Josille! Bon fond. Mouille!» Le grappin tomba sur fond de onze brasses, roches et sable noir. Joson s'orienta et déclara que nous étions juste au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre, ainsi nommée à cause du poisson monstrueux qui fut pêché là, avant la Révolution, par Yvon Belz, de Noyalo, qui gagna cinq écus de six livres à le montrer pour un sou sur la place du marché, à Vannes. Je mis ma ligne de corde à l'eau, une ligne grosse comme la moitié du petit doigt, avec un hameçon de fer doux capable d'enlever un veau, et je _boitai_, pour employer le terme breton, avec un blanc de morgatte d'une demi-livre. Le fils du gros congre, dis-je, a eu le temps de grandir depuis le temps. Il n'a jamais vu de _boite_ pareille, et nous allons l'amariner. «Quoique çâ, me répondit Joson, tâche, monsié el chevâlier!» Dix minutes après ce court entretien, nous dormions tous les deux d'un sommeil paisible; Joson n'avait pas même pris la peine de mettre sa ligne au fond. Je rêvai d'abord de ceci et de cela, puis de pêche. Il me semblait voir un homard quitter sa retraite et se diriger vers ma ligne qu'il tâtait en tournant alentour. Il n'était pas en appétit, ce homard; nous étions au printemps, il vivait peut-être d'amour et d'eau fraîche. Je sentais cependant qu'on tirait sur ma ligne, mais si doucement, si doucement! Il ne fallait pas songer à ferrer une bête qui n'ouvrait même pas la gueule.... On tirait pourtant, morbleu! Je regardai mieux et je vis un crapaud de mer qui tenait ma _boite_ dans sa bouche. Je _souquai_ un coup d'impatience pour me débarrasser de cette vermine, et je reçus aussitôt un choc terrible qui m'éveilla. Mon poignet était dans un étau. Avant de m'endormir, j'avais eu la méchante idée de passer deux fois la corde de ma ligne autour de mon bras: ce n'est pas un pêcheur de profession qui ferait cette bévue. Un maigre n'a qu'à tomber sur l'hameçon et adieu le bras, sinon tout le corps; car la corde ne casse jamais! Il y a des maigres de cinq mètres. Mauvaise viande. «Holà! Joson! m'écriai-je, voilà le grand congre qui me tient!» A l'aide! Joson sauta sur ses pieds; la mer était si dure, qu'il tomba comme un paquet au fond de la baleinière. Moi, je me mis à rire, je ne sentais plus rien, j'avais rêvé. J'étais si convaincu d'avoir rêvé que je ne songeai pas même à dévirer les deux tours de corde qui étaient autour de mon poignet meurtri; car mon poignet restait bel et bien meurtri. Mais je me figurais que j'avais fait quelque maladroit effort pendant mon sommeil. Je halai tranquillement ma ligne afin d'en visiter l'hameçon, et Joson, à moitié endormi, reprit son équilibre. «Quoique çâ, me disait-il machinalement, méfiance! Le congre, ça nage plus vite que la ligne, jusqu'à quand que c'est qu'il signâle el bâteau. Pâr âlors, il donne un polisson ed'coup ed'queue....» Je poussai un second cri: la corde filait entre mes doigts d'où le sang jaillissait. Le congre avait donné son polisson de coup de queue. Joson se jeta courageusement sur la corde qu'il saisit à deux mains pour m'éviter le contre-coup, au moment où la ligne allait arriver à bout. Sans lui, j'ignore ce qui serait arrivé, car, malgré son effort, et c'était un solide matelot, je ressentis une secousse épouvantable. «Lâchez tout! ordonna-t-il. C'est un câchâlou, si ce n'est point el Mâlin! La baleinière vâ châvirer pour sûr et pour vrai!» Je faisais de mon mieux pour dévirer la corde, mais elle était entrée dans mes chairs et la voix me manquait pour avouer mon imprudence. «Quoique çâ, lâchez tout! répéta Joson. «L'eau aborde!--Tiens bon un coup! répondis-je. J'ai le poignet entrepris!» Il jura en breton, ce qui n'était pas bon signe. Il se coucha dans le bateau, qui embarquait de l'eau à faire pitié et donna une vaillante secousse pour me laisser du largue. Je parvins en effet à dérouler la corde: mon sang coula comme une gouttière. Tout était lâché, mais la corde restait libre sur le bord: le congre ne tirait plus. «Si nous tâchions de l'avoir? dis-je, repris par la passion du pêcheur.--Quoique çâ, me répondit Joson, n'y â plus rien de rien! Il a coupé la corde au ras de l'hameçon.--Méfiance,» dis-je à mon tour, et je déroulai au fond de la barque toute la longueur de ma ligne, qui avait au moins quarante brasses. J'en amarrai le bout à la toletière, tenant mon couteau tout prêt en cas de malheur, j'avais à peine achevé que la corde recommençait à filer comme si le diable eût été au bout, mais cette fois Joson veillait: il saisit adroitement le temps d'arrêt et ferra de nouveau à vingt ou vingt-cinq brasses, environ. «Il pèse cent livres!» dit-il. Le congre donna un coup de barre qui lui fit lâcher prise et fila encore une dizaine de brasses. «Attention! pare à couper!» commanda-t-il. Mais la corde redevint largue et il put en haler près de trente brasses dans le bateau. Quelle lutte! Il y a des pêcheurs qui soutiennent ce combat tout seuls, la nuit, par la tempête, sur un pauvre batelet qui tremble....»
J'entendis en ce moment ma cousine qui disait:
«Telle fut ma première faute.»
Je levai les yeux; elle avait les paupières mouillées. J'eus un remords et je lui pris la main.
Nous étions à la barrière de Grenelle, et, sur le poteau même qui soutenait la grille, on avait plaqué l'affiche colossale: _Rentrée de Mlle Annette Laïs_.
«Elles nous portent envie, peut-être, murmura ma cousine en montrant du doigt ce nom, et combien pourtant sont-elles plus heureuses que nous!
»Avez-vous bien compris, René, ajouta-t-elle, la complète impossibilité où j'étais d'échapper à ce piége?
--Certes, certes, ma cousine, balbutiai-je.
--Si vous n'avez pas bien compris, je vous expliquerai....
--C'est la chute d'un ange,» dis-je au hasard.
Elle attira ma main jusqu'à son cœur.
«Il te ressemblait,» murmura-t-elle.
Puis, de cette voix mélancolique, mais résolue, qui promet tout un second volume, elle poursuivit:
«Je restai plusieurs semaines plongée dans un abattement profond. A cette époque, si M. de Kervigné l'eût voulu, il pouvait me sauver encore, car l'honneur était intact et je n'avais fait que chanceler au bord de l'abîme. Dieu semblait veiller sur moi; le régiment du colonel fut dirigé vers une garnison lointaine. Mais M. de Kervigné ne voulait pas me sauver. Je vivais dans une retraite profonde depuis le départ du colonel. La dignité de ma conduite contrastait par trop avec la vie de mon mari: c'était comme un muet reproche. Il introduisit dans notre intérieur un homme qui se disait son ami et dont le caractère artificieux....»
Voilà! Je ne sais comment j'étais revenu insensiblement à mon rêve de congre. Je m'arrêtai au caractère artificieux.
Ah! mais nous l'eûmes, notre congre, Joson et moi! Le combat dura de longues heures, et il faisait presque jour quand son cadavre passa par-dessus le bord de la baleinière, car nous ne l'eûmes que mort. Les pêcheurs appellent cela _noyer_ les poissons. Quel congre! quel monstre! Lui aussi avait montré un caractère artificieux, comme le second serpent introduit dans l'Eden de ma cousine. Il était tout noir avec des yeux cerclés de rubis. En le voyant, Joson se mit à chanter le _Magnificat_ à plein gosier. «Quoique ça, dit-il dans la folie du triomphe, il est plus en viande que notre femme!» Et la femme de Joson Michais était pourtant une des plus reluisantes dans Plouharnel! Aux lueurs grises de l'aube, je le mesurai, notre congre, couché qu'il était sur l'eau, le long de la baleinière. Il avait l'air d'un boa constrictor. Hardi à moi là! Hisse partout! Je piquai la queue d'un coup de croc pendant que Joson halait sur la tête, mais le ventre faisait poche et nous entraînait. Il fallut, selon le mot technique, _soulager_ le ventre avec un aviron. Embarque! Il glissa comme une masse au fond du bateau et nous montra son museau fin. Rien ne ressemble à un congre comme Pierrot des Funambules. Joson riait à se tordre et l'appelait soldat marin, ce qui est la suprême injure sur nos côtes. Il saisit son couteau et lui ouvrit la bedaine séance tenante pour voir ce qu'il avait volé, le brigand. D'ordinaire, on fait sa provision d'hameçons dans l'estomac de ces grosses bêtes. Notre congre n'avait presque rien. «T'étais pas un matelot!» lui dit Joson. Il n'avait dans le ventre qu'une tabatière d'étain qui fut pour not'femme une guimbarde toute neuve, des boutons de culotte et une livre et demie de plomb de ligne. Joson lui donna le coup de pied du mépris. Le flot venait, le vent tournait, nous remontâmes la rivière à notre aise, et Joson vendit son congre douze francs dix sous. Il pesait quatre-vingts livres....
«Etais-je coupable? me demanda la présidente du ton le plus dramatique. Réponds, l'étais-je?»
Je répondis courageusement:
«Ce n'est pas mon avis.
--Eh bien! s'écria-t-elle en mordant son mouchoir brodé, le monde hypocrite et cruel me condamna sans m'entendre. J'avais ma conscience, il est vrai, mais la belle affaire! Deux hommes à la mode s'étaient battus pour moi, tout était dit! Comme si une pauvre femme pouvait prévoir ces accidents-là! Le comte se promena pendant quinze jours avec son bras en écharpe pour me narguer. René, votre sexe est quelquefois bien lâche! Et le baron retourna à Brest pour prendre son commandement. Ce fut dans ces circonstances que le hasard me mit en rapport avec le marquis....»
Ils avaient collé une affiche d'Annette Laïs sur le bureau de péage du pont de Grenelle!
«Le marquis avait vingt-deux ans et cent mille écus de rente, poursuivit Aurélie d'un accent rêveur. Supposez que mon destin me l'eût donné pour mari, j'étais sauvée! Il était fou de moi; il me proposa de m'emmener en Amérique, au fond des déserts. Il ne fut pas étranger à l'avancement de M. de Kervigné. Plus on réfléchit, plus on prend cette conviction que nous sommes un jouet entre les mains de la fatalité. Le marquis mourut à la fleur de l'âge, et je pris Laroche, son valet de chambre, en souvenir de lui.»
Elle soupira profondément et lissa mes cheveux sur mon front.
«Vous allez voir maintenant, René, me dit-elle, les apparences s'accumuler contre moi; vous allez comprendre ce qu'il m'a fallu d'héroïsme et de force d'âme pour traverser ces jours douloureux. Ah! si l'on faisait un roman avec ma vie....»
Je crois que je bâillai. Cela tenait à mon état de faiblesse. Je m'ennuyais, depuis que j'avais fini mon congre. Nous redescendions par le quai de Billy, afin de prendre l'allée des Veuves et les Champs-Elysées. Il y avait des pêcheurs à la ligne tout le long de la rivière; je vis prendre un goujon. Ma cousine mentait tant qu'elle pouvait, sous prétexte de me faire sa confession générale. Elle passait, pure et sans tache, au milieu des aventures les plus scabreuses, comme le cheval savant du Cirque-Olympique traverse les feux d'artifice sans se brûler. Quelle femme que ma cousine Aurélie! Elle valait mon congre pour un amateur.
Au bout de l'allée des Veuves, un homme adroit lança un petit papier rose dans notre calèche. C'était un prospectus, annonçant la rentrée d'Annette Laïs.
Le roman de ma cousine glissait sur un auditeur au conseil d'Etat. Nous débouchâmes place de la Concorde, et un coupé lancé au galop nous croisa.
«Docteur! docteur!»
Le docteur fit arrêter court et vint à notre portière. Il avait l'œil un peu égaré.
«Ah çà! on vous croyait mort! lui dit Aurélie.
--C'est réussi, n'est-ce pas?
--Quoi donc?
--Notre publicité. Paris s'occupe aujourd'hui du théâtre Beaumarchais comme si c'était la rentrée de Rachel à la Comédie-Française. Nous avons du mal. Les affiches et les prospectus sont au président; moi, je fais les journaux. Adieu.»
Il remonta dans son coupé, qui brûla le pavé.
«Voilà les hommes!» me dit amèrement ma cousine.
Et elle passa au douzième chant de son poëme, qui avait pour héros un jeune avocat de grande espérance.
XII.
SECONDE REPRESENTATION.
La fiancée du roi de Garbe, au moins, subissait les conséquences de son malheur, mais ma cousine Aurélie avait beau plonger, il n'y avait pas une goutte d'eau à sa robe. Après l'avocat, ce fut un député: la hausse! après le député, un sous-préfet: la baisse! Elle alla ainsi de soubresauts en cascades, trébuchant à tous les degrés de l'échelle sociale, mais ne tombant jamais. On ne peut contempler un travail de haute école pendant deux heures d'horloge: ma cousine me harassait; j'aurais donné beaucoup pour la voir glisser, mais elle avait le pied sûr comme une mule savoyarde. Elle sauta par-dessus Laroche lui-même, sans broncher, et passa enfin ses fameux vingt-huit ans, en conservant intacte la blancheur de sa vieille robe nuptiale. Monde idiot et pervers! hypocrisie des dames! Insolence des messieurs! Il n'y avait qu'elle d'étincelante dans cette noire cohue!
Vous figurez-vous le mari d'une telle femme, _rédigeant_ des affiches pour le théâtre Beaumarchais!
Et comprenez-vous qu'elle en soit réduite à chanter elle-même ses mérites à l'oreille d'un petit cousin du Morbihan qui rêve de congres et de Joson Michais!
Tout cela prouve bien que les livres de ma tante Bel-Œil ont raison. Les cœurs sensibles sont des exilés ici-bas. Il est un monde meilleur où le Grand Architecte de l'univers bâtit des pigeonniers pour les colombes.
J'ignore ce que fut la rentrée d'Annette Laïs. Cela ne fit pas révolution dans Paris. Les visites du docteur Josaphat recommencèrent au bout d'une huitaine. Quand Aurélie voulut le railler sur son escapade, il l'arrêta et prit un air grave qui me frappa.
«Il y a, dit-il, belle dame, de singulières choses en ce monde. J'ai vu ce que je ne connaissais pas: un cœur de femme. Je vous prie, parlons d'autre chose.»
Le président, de son côté, semblait nerveux. Il avait toujours le même masque d'austère et tranquille courtoisie, mais, au moindre mot, des symptômes d'irritation se montraient en lui.
«Découverte d'un troisième larron!»
Telle fut l'explication de ma cousine Aurélie.
J'étais parfaitement remis. Mon cousin m'avait présenté, selon sa promesse, au garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'être employé en qualité de surnuméraire. On m'avait permis de prendre en même temps mes inscriptions à l'Ecole de droit. Tout allait donc selon le sage programme tracé avant mon départ. En dehors du programme, j'avais mon éducation mondaine, entamée avec beaucoup de zèle par ma cousine. Il ne faut pas croire qu'elle fût incapable de former un jeune homme dans le bon sens du mot. Sous ses faiblesses, il y avait une femme d'expérience et de sens.
Je pourrais dire qu'elle serait devenue tout d'un coup parfaite si elle eût voulu confesser franchement depuis combien de temps elle avait passé vingt-huit ans. Elle avait vu le monde, beaucoup, j'entends le vrai grand monde; le monde qu'elle continuait de voir gardait encore de l'apparence et chacune des personnes qui le composaient atteignait au faubourg Saint-Germain par quelque tangente. Seulement, chaque membre de son cercle intime, épluché isolément, avait subi quelque déchet. On s'y plaignait de l'injustice humaine. Ce thème, tout vrai qu'il est, peut passer pour le plus compromettant de tous les symptômes.
Au point de vue mondain, toute cocarde d'opposition qui n'est pas un drapeau de conquête, passe fatalement à l'état de flétrissure.
C'est là que la suprême habileté des vaincus consiste à garder le sourire victorieux.
J'allais dans le monde avec ma cousine et sans ma cousine. Il est très rare qu'une famille noble de Bretagne n'ait pas dans le faubourg Saint-Germain une assez nombreuse parenté. Ma famille, à moi, y possédait d'illustres alliances, et je pénétrais tout naturellement dans ces hauts salons qui étaient pour la malheureuse Aurélie des paradis perdus. Elle expliquait cela, du reste, avec beaucoup d'adresse par la position du président, qui avait gardé du service sous la royauté quasi légitime. C'était un vice de plus, et ma cousine faisait chèrement collection de tous les vices de son mari.
Cette vie me plaisait, contre mon attente. J'eus un instant l'envie et l'espoir de devenir un homme brillant. Mon nom sonnait bien, je ne manquais pas d'argent. Il me sembla joli de prendre dans le petit cercle de ma cousine les leçons que je mettais en pratique ailleurs. Les femmes, il faut bien l'avouer, sont un peu les mêmes ici et là. Cet axiome faisait le fond même des théories de la présidente. Elle me prêchait l'audace, impatiente qu'elle était de me voir enfin oser. Ma première hardiesse lui revenait de droit.
Dans son petit cercle, j'étais, en vérité, un héros. Plusieurs amies de ma cousine (toutes, il est vrai, avaient passé vingt-huit ans, comme elle), lui faisaient concurrence et se disputaient mes attentions. Cela me déniaisait sans m'enflammer. Je faisais un cours de coquetterie mâle, et mes progrès étaient ici réellement plus sensibles qu'au ministère et à l'Ecole de droit. Ou arrive par là: j'admis la morale du fait avec le fait; je fus une graine d'ambitieux et de coquin pendant quinze jours. Je n'eus pas le temps de germer.
Un matin que j'étais dans le boudoir d'Aurélie, occupé à écrire à ma sœur une lettre digne d'être insérée dans le journal des modes, tant elle contenait de descriptions de toilette, j'entendis au salon le baryton de Laroche. Depuis une demi-heure que j'avais entamé ma missive, Aurélie venait à chaque instant m'apporter les renseignements et les termes techniques, car elle tenait singulièrement à rendre ma sœur jalouse de ses splendeurs. Tout à coup elle cessa de venir et la porte de communication fut fermée.
Je surpris l'écho d'un éclat de rire, et la belle voix de Laroche prononça distinctement:
«Un pied de nez! Déroute générale sur toute la ligne! Monsieur a offert un établissement complet avec cachemire, voiture, le diable et son train....
--Tu plaisantes! dit Aurélie stupéfaite. Un cachemire! une voiture! A cela!
--A cela, répéta Laroche. Et cela a refusé tout net.»
Il y eut un silence.
«Alors, dit ma cousine, qui ne riait plus, il va faire quelque cabriole!
--Pas moyen de faire la moindre cabriole! Congé parfait, définitif et même un peu brutal.
--Donné par elle?
--Devant elle.
--Il y a donc un amant?
--Pas l'ombre d'amant visible à l'œil nu!
--Par qui le congé, alors?
--Par le père.
--Une comédie, mon pauvre Laroche!
--Ça n'a pas l'air.
--Tu t'y connais, pourtant!
--On s'en flatte.
--Et c'était toi qui menais tout?
--Parbleu!»
Je n'écrivais plus, j'écoutais, et je m'étonnais moi-même de l'intérêt que je prenais à cet entretien. Il s'agissait d'Annette Laïs, cela ne faisait pas question pour moi. Il y avait déjà quelques jours que j'étais débarrassé d'Annette: j'entends de ce son de cloche qui chantait le nom d'Annette à mes oreilles. C'était pour moi la preuve que ma fièvre était bien guérie. Ici, nul ne prononçait le nom d'Annette, et pourtant son image fleurie passa devant mes yeux comme un éblouissement.
Toujours vague, toujours indécise et semblable à un rêve éveillé.
«Et décidément, qu'est-ce que c'est que le père? demanda Aurélie.
--Un crâne, répondit Laroche.
--Et n'y a-t-il pas un frère?
--Apollon du Belvédère.
--Il est comédien?
--Non.
--Que fait-il?
--Il découpe des tableaux en silhouette dans du papier noir.
--Un artiste!» dit ma cousine d'un ton moqueur.
Elle ajouta:
«Le père doit avaler des sabres?
--Le père avale du pain sec, répliqua Laroche.
--Qu'est-ce qu'il fait?
--Il monte la garde.
--Ou cela!
--Autour de sa fille.
--Et tu t'es laissé prendre à cela, toi, Laroche?
--Voilà, répondit le maraud avec emphase. _That is the question_, comme disait milord, qui disait aussi: _Laroche été iune true rascal-gentleman! iune very noble rogue, iune rémâquâbelmente distinguish'd scoundrel!_ Et cela signifie, madame: Laroche est un vrai coquin-gentilhomme! Laroche est très noble rascaille! Laroche est un drôle tout particulièrement distingué! Or, milord s'y connaissait, quoique Anglais et simple coutelier de Birmingham, orné de soixante mille livres de revenu, ce qui fait quinze cent mille francs de rente au cours du jour.... Laroche, ès noms et qualités, peut-il se laisser prendre à quelque chose ou par quelqu'un? Crois pas.
--Drôle de corps!» murmura la présidente comme on gronde pour rire un enfant gâté.
«Le père est honnête et stupide, reprit le maraud, le frère est honnête et idiot, la fille est honnête et.... ma foi je ne sais: honnête et charmante, si vous voulez. Si elle n'avait été que charmante, monsieur nous aurait mis sur la paille!»
C'est à peine si j'appréciai le sublime de ce _nous_. J'étais tout entier à l'idée de cette famille d'exilés qui repoussait du même geste la fortune avec le déshonneur. «Le père avale du pain sec,» avait dit Laroche.
«Mais enfin, reprit Aurélie, encore incrédule, que s'est-il passé?
--Rien du tout. Monsieur avait comme çà une idée que la chose ne se ferait pas toute seule. Nous protégions, quoi! En habit noir, j'ai une touche à protéger la veuve d'un pair de France! Nous faisions patte de velours, parlant raison au père et au frère, exhortant la jeune fille à rester toujours entre les deux trottoirs du sentier de la vertu. Ce braque fou de docteur Josaphat est venu flairer la piste. J'ai dit: Laissez aller! C'est commode, un bêta qui casse la glace. Là, j'ai vu que le président perdait la tête. Il voulait attendre le docteur au coin d'une rue. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire entendre raison. Il en tient, voyez-vous, mais là, à la Marengo! Le docteur a commencé le feu, comme un étourneau qu'il est. Vlan! il a voulu entrer par la grand'porte. On lui a répondu en français; il court encore. J'ai dit: mauvaise affaire; nous n'aurons ici que des désagréments. Monsieur m'a appellé butor, je lui pardonne; nous avons laissé passer encore quinze jours, et puis je suis parti du pied gauche sur l'ordre exprès de monsieur. Je n'ai pas dit grand'chose; j'en étais encore à tâter le terrain, parlant en l'air de ce que j'ai nombré ci-dessus: hôtel, châle de l'Inde, bijoux, coupé mignon. Patatras! je me suis trouvé de l'autre côté de la porte, avec prière d'y rester dorénavant, moi, mes cadeaux et monsieur. Avez-vous vu ça?»
Je m'attendais sincèrement à un mot d'éloge, décerné par ma cousine, à cet obscur et noble désintéressement. Il y avait encore, je le certifie, quelque chose au fond de son cœur. Mais les femmes comme elle ont une haine irréconciliable contre l'espèce à laquelle Annette Laïs appartenait.
«C'est ridicule!» dit-elle avec une profonde conviction.
Cela signifiait textuellement:
«Il y a indécence de la part d'une petite comédienne à se montrer honnête.»
Ce coquin de Laroche le comprit ainsi, car il répondit:
«Pour une fois, il ne faut pas leur en vouloir.»
--Et vous renoncez? reprit Aurélie.
--A peu près.
--Tout à fait. J'ai vu cela hier sur la figure de M. de Kervigné.